GUIDE-ANE

A L’USAGE

DES ANIMAUX QUI VEULENT PARVENIR AUX HONNEURS

essieurs les Rédacteurs, les Anes sentent le besoin de s’opposer, à la Tribune Animale, contre l’injuste opinion qui fait de leur nom un symbole de bêtise. Si la capacité manque à celui qui vous envoie cette écriture, on ne dira pas du moins qu’il ait manqué de courage. Et d’abord, si quelque philosophe examine un jour la bêtise dans ses rapports avec la société, peut-être trouvera-t-on que le bonheur se comporte absolument comme un Ane. Puis, sans les Anes, les majorités ne se formeraient pas: ainsi l’Ane peut passer pour le type du gouverné. Mais mon intention n’est pas de parler politique. Je m’en tiens à montrer que nous avons beaucoup plus de chances que les gens d’esprit pour arriver aux honneurs, nous ou ceux qui sont faits à notre image: songez que l’Ane parvenu qui vous adresse cet intéressant Mémoire vit aux dépens d’une grande nation, et qu’il est logé, sans princesse, hélas! aux frais du gouvernement britannique dont les prétentions puritaines vous ont été dévoilées par une Chatte.

Mon maître était un simple instituteur primaire aux environs de Paris, que la misère ennuyait fort. Nous avions cette première et constitutive ressemblance de caractère, que nous aimions beaucoup à nous occuper à ne rien faire et à bien vivre. On appelle ambition cette tendance propre aux Anes et aux Hommes: on la dit développée par l’état de société, je la crois excessivement naturelle. En apprenant que j’appartenais à un maître d’école, les Anesses m’envoyèrent leurs petits, à qui je voulus montrer à s’exprimer correctement; mais ma classe n’eut aucun succès et fut dissipée à coups de bâton. Mon maître était évidemment jaloux: mes Bourriquets brayaient couramment quand les siens ânonnaient encore, et je l’entendais disant avec une profonde injustice: «Vous êtes des Anes!» Néanmoins mon maître fut frappé des résultats de ma méthode qui l’emportait évidemment sur la sienne.

«Pourquoi, se dit-il, les petits de l’Homme mettent-ils beaucoup plus de temps à parler, à lire et à écrire, que les Anes à savoir la somme de science qui leur est nécessaire pour vivre? Comment ces Animaux apprennent-ils si promptement tout ce que savent leurs pères? Chaque Animal possède un ensemble d’idées, une collection de calculs invariables qui suffisent à la conduite de sa vie et qui sont tous aussi dissemblables que le sont les Animaux entre eux! Pourquoi l’Homme est-il destitué de cet avantage?» Quoique mon maître fût d’une ignorance crasse en histoire naturelle, il aperçut une science dans la réflexion que je lui suggérais, et résolut d’aller demander une place au ministère de l’instruction publique, afin d’étudier cette question aux frais de l’État.

Nous entrâmes à Paris, l’un portant l’autre, par le faubourg Saint-Marceau. Quand nous parvînmes à cette élévation qui se trouve après la barrière d’Italie et d’où la vue embrasse la capitale, nous fîmes l’un et l’autre cette admirable oraison postulatoire en deux langues.

Lui: «O sacrés palais où se cuisine le budget! quand la signature d’un professeur parvenu me donnera-t-elle le vivre et le couvert, la croix de la Légion d’honneur et une chaire de n’importe quoi, n’importe où? Je compte dire tant de bien de tout le monde, qu’il sera difficile de dire du mal de moi. Mais comment parvenir au ministre, et comment lui prouver que je suis digne d’occuper une place quelconque?»

Moi: «O charmant Jardin des Plantes, où les Animaux sont si bien soignés, asile où l’on boit et où l’on mange sans avoir à craindre les coups de bâton, m’ouvriras-tu jamais tes steppes de vingt pieds carrés, tes vallées suisses larges de trente mètres? Serai-je jamais un Animal couché sur l’herbe du budget? Mourrai-je de vieillesse entre tes élégants treillages, étiqueté sous un numéro quelconque, avec ces mots: Ane d’Afrique, donné par un tel, capitaine de vaisseau. Le roi viendra-t-il me voir?»

Après avoir ainsi salué la ville des acrobates et des prestidigitateurs, nous descendîmes dans les défilés puants du célèbre faubourg plein de cuirs et de science, où nous nous logeâmes dans une misérable auberge encombrée de Savoyards avec leurs Marmottes, d’Italiens avec leurs Singes, d’Auvergnats avec leurs Chiens, de Parisiens avec leurs Souris blanches, de harpistes sans cordes et de chanteurs enroués, tous Animaux savants. Mon maître, séparé du suicide par six pièces de cent sous, avait pour trente francs d’espérance. Cet hôtel, dit de la Miséricorde, est un de ces établissements philanthropiques où l’on couche pour deux sous par nuit, et où l’on dîne pour neuf sous par repas. Il y existe une vaste écurie où les mendiants et les pauvres, où les artistes ambulants mettent leurs Animaux, et où naturellement mon maître me fit entrer, car il me donna pour un Ane savant. Marmus, tel était le nom de mon maître, ne put s’empêcher de contempler la curieuse assemblée des Bêtes dépravées auxquelles il me livrait. Une marquise en falbalas, en bibi à plumes, à ceinture dorée, Guenon vive comme la poudre, se laissait conter fleurette par un soldat, héros des parades populaires, un vieux Lapin qui faisait admirablement l’exercice. Un Caniche intelligent, qui jouait à lui seul un drame de l’école moderne, s’entretenait des caprices du public avec un grand Singe assis sur son chapeau de troubadour. Plusieurs souris grises au repos admiraient une Chatte habituée à respecter deux Serins, et qui causait avec une Marmotte éveillée.

«Et moi, dit mon maître, qui croyais avoir découvert une science, celle des Instincts comparés, ne voilà-t-il pas des cruels démentis dans cette écurie! Toutes ces Bêtes se sont faites Hommes!

—Monsieur veut se faire savant? dit un jeune Homme à mon maître. La science vous absorbe et l’on reste en chemin! Pour parvenir, apprenez, jeune ambitieux dont les espérances se révèlent par l’état de vos vêtements, qu’il faut marcher, et, pour marcher, nous ne devons pas avoir de bagage.

—A quel grand politique ai-je l’honneur de parler? dit mon maître.

—A un pauvre garçon qui a essayé de tout, qui a tout perdu, excepté son énorme appétit, et qui, en attendant mieux, vit de canards aux journaux et loge à la Miséricorde. Et qui êtes-vous?

—Un instituteur primaire démissionnaire, qui naturellement ne sait pas grand’chose, mais qui s’est demandé pourquoi les Animaux possédaient à priori la science spéciale de leur vie, appelée instinct, tandis que l’Homme n’apprend rien sans des peines inouïes.

—Parce que la science est inutile! s’écria le jeune Homme. Avez-vous jamais étudié le Chat-Botté?

—Je le racontais à mes élèves quand ils avaient été sages.

—Eh bien, mon cher, là est la règle de conduite pour tous ceux qui veulent parvenir. Que fait le Chat? Il annonce que son maître possède des terres, et on le croit! Comprenez-vous qu’il suffit de faire savoir qu’on a, qu’on est, qu’on possède? Qu’importe que vous n’ayez rien, que vous ne soyez rien, que vous ne possédiez rien, si les autres croient? Mais væ soli! a dit l’Écriture. En effet, il faut être deux en politique comme en amour, pour enfanter une œuvre quelconque. Vous avez inventé, mon cher, l’instinctologie, et vous aurez une chaire d’Instincts comparés. Vous allez être un grand savant, et moi je vais l’annoncer au monde, à l’Europe, à Paris, au ministre, à son secrétaire, aux commis, aux surnuméraires! Mahomet a été bien grand quand il a eu quelqu’un pour soutenir à tort et à travers qu’il était prophète.

—Je veux bien être un grand savant, dit Marmus, mais on me demandera d’expliquer ma science.

—Serait-ce une science, si vous pouviez l’expliquer?

—Encore faut-il un point de départ.

—Oui, dit le jeune journaliste, nous devrions avoir un Animal qui dérangerait toutes les combinaisons de nos savants. Le baron Cerceau, par exemple, a passé sa vie à parquer les Animaux dans des divisions absolues, et il y tient, c’est sa gloire à lui; mais, en ce moment, de grands philosophes brisent toutes les cloisons du baron Cerceau. Entrons dans le débat. Selon nous, l’instinct sera la pensée de l’Animal, évidemment plus distinctible par sa vie intellectuelle que par ses os, ses tarses, ses dents, ses vertèbres. Or, quoique l’instinct subisse des modifications, il est un dans son essence, et rien ne prouvera mieux l’unité des choses, malgré leur apparente diversité. Ainsi, nous soutiendrons qu’il n’y a qu’un Animal comme il n’y a qu’un instinct; que l’instinct est, dans toutes les organisations animales, l’appropriation des moyens à la vie, que les circonstances changent et non le principe. Nous intervenons par une science nouvelle contre le baron Cerceau, en faveur des grands naturalistes philosophes qui tiennent pour l’Unité zoologique, et nous obtiendrons du tout-puissant baron de bonnes conditions en lui vendant notre science.

—Science n’est pas conscience, dit Marmus. Eh bien, je n’ai plus besoin de mon Ane.

—Vous avez un Ane! s’écria le journaliste, nous sommes sauvés! Nous allons en faire un Zèbre extraordinaire qui attirera l’attention du monde savant sur votre système des Instincts comparés, par quelque singularité qui dérangera les classifications. Les savants vivent par la nomenclature, renversons la nomenclature. Ils s’alarmeront, ils capituleront, ils nous séduiront, et, comme tant d’autres, nous nous laisserons séduire. Il se trouve dans cette auberge des charlatans qui possèdent des secrets merveilleux. C’est ici que se font les Sauvages qui mangent des Animaux vivants, les Hommes squelettes, les Nains pesant cent cinquante kilogrammes, les Femmes barbues, les Poissons démesurés, les êtres monstrueux. Moyennant quelques politesses, nous aurons les moyens de préparer aux savants quelque fait révolutionnaire.»

A quelle sauce allait-on me mettre? Pendant la nuit on me fit des incisions transversales sur la peau, après m’avoir rasé le poil, et un charlatan m’y appliqua je ne sais quelle liqueur. Quelques jours après, j’étais célèbre. Hélas! j’ai connu les terribles souffrances par lesquelles s’achète toute célébrité. Dans tous les journaux, les Parisiens lisaient:

«Un courageux voyageur, un modeste naturaliste, Adam Marmus, qui a traversé l’Afrique en passant par le centre, a ramené, des montagnes de la Lune, un Zèbre dont les particularités dérangent sensiblement les idées fondamentales de la zoologie, et donnent gain de cause à l’illustre philosophe qui n’admet aucune différence dans les organisations animales, et qui a proclamé, aux applaudissements des savants de l’Allemagne, le grand principe d’une même contexture pour tous les Animaux. Les bandes de ce Zèbre sont jaunes et se détachent sur un fond noir. Or, on sait que les zoologistes, qui tiennent pour les divisions impitoyables, n’admettaient pas qu’à l’état sauvage le genre Cheval eût la robe noire. Quant à la singularité des bandes jaunes, nous laissons au savant Marmus la gloire de l’expliquer dans le beau livre qu’il compte publier sur les Instincts comparés, science qu’il a créée en observant dans le centre de l’Afrique plusieurs Animaux inconnus. Ce Zèbre, la seule conquête scientifique que les dangers d’un pareil voyage lui aient permis de rapporter, marche à la façon de la Girafe. Ainsi, l’instinct des Animaux se modifierait selon les milieux où ils se trouvent. De ce fait, inouï dans les annales de la science, découle une théorie nouvelle de la plus haute importance pour la zoologie. M. Adam Marmus exposera ses idées dans un cours public, malgré les intrigues des savants dont les systèmes vont être ruinés, et qui déjà lui ont fait refuser la salle Saint-Jean à l’Hôtel de ville.»

Tous les journaux, et même le grave Moniteur, répétèrent cet audacieux canard. Pendant que le Paris savant se préoccupait de ce fait, Marmus et son ami s’installaient dans un hôtel décent de la rue de Tournon, où il y avait pour moi une écurie, de laquelle ils prirent la clef. Les savants en émoi envoyèrent un académicien armé de ses ouvrages, et qui ne dissimula point l’inquiétude causée par ce fait à la doctrine fataliste du baron Cerceau. Si l’instinct des Animaux changeait selon les climats, selon les milieux, l’Animalité était bouleversée. Le grand Homme qui osait prétendre que le principe vie s’accommodait à tout allait avoir définitivement raison contre l’ingénieux baron qui soutenait que chaque classe était une organisation à part. Il n’y avait plus aucune distinction à faire entre les Animaux que pour le plaisir des amateurs de collections. Les Sciences naturelles devenaient un joujou! L’Huître, le Polype du corail, le Lion, le Zoophyte, les Animalcules microscopiques et l’Homme étaient le même appareil modifié seulement par des organes plus ou moins étendus. Salteinbeck le Belge, Vos-man-Betten, sir Fairnight, Gobtoussell, le savant danois Sottenbach, Crâneberg, les disciples aimés du professeur français, l’emportaient avec leur doctrine unitaire sur le baron Cerceau et ses nomenclatures. Jamais fait plus irritant n’avait été jeté entre deux partis belligérants. Derrière Cerceau se rangeaient des académiciens, l’Université, des légions de professeurs, et le Gouvernement appuyait une théorie présentée comme la seule en harmonie avec la Bible.

Les savants envoyèrent un académicien armé de ses ouvrages.

Marmus et son ami se tinrent fermes. Aux questions de l’académicien, ils répondirent par l’affirmation sèche des faits et par l’exposition de leur doctrine. En sortant, l’académicien leur dit alors: «Messieurs, entre nous, oui, le professeur que vous venez appuyer est un Homme d’un profond et audacieux génie; mais son système, qui peut-être explique le monde, je n’en disconviens pas, ne doit pas se faire jour: il faut, dans l’intérêt de la science...

—Dites des savants, s’écria Marmus.

—Soit, reprit l’académicien; il faut qu’il soit écrasé dans son œuf: car, après tout, messieurs, c’est le panthéisme.

—Croyez-vous? dit le jeune journaliste.

—Comment admettre une attraction moléculaire, sans un libre arbitre qui laisse alors la matière indépendante de Dieu?

—Pourquoi Dieu n’aurait-il pas tout organisé par la même loi? dit Marmus.

—Vous voyez, dit le journaliste à l’oreille de l’académicien, il est d’une profondeur newtonienne. Pourquoi ne le présenteriez-vous pas au ministre de l’instruction publique?

—Mais certainement, dit l’académicien heureux de pouvoir se rendre maître du Zèbre révolutionnaire.

—Peut-être le ministre serait-il satisfait d’être le premier à voir notre curieux Animal, et vous nous feriez le plaisir de l’accompagner, reprit mon maître.

—Je vous remercie...

—Le ministre pourra dès lors apprécier les services qu’un pareil voyage a rendus à la science, dit le journaliste sans laisser la parole à l’académicien. Mon ami peut-il avoir été pour rien dans les montagnes de la Lune? Vous verrez l’Animal, il marche à la manière des Girafes. Quant à ses bandes jaunes sur fond noir, elles proviennent de la température de ces montagnes, qui est de plusieurs zéros Fahrenheit et de beaucoup de zéros Réaumur.

—Peut-être serait-il dans vos intentions d’entrer dans l’instruction publique? demanda l’académicien.

—Belle carrière! s’écria le journaliste en faisant un haut-le-corps.

—Oh! je ne vous parle pas de faire ce métier d’oison qui consiste à mener les élèves aux champs et les surveiller au bercail; mais au lieu de professer à l’Athénée, qui ne mène à rien, il est des suppléances à des chaires qui mènent à tout, à l’Institut, à la Chambre, à la Cour, à la Direction d’un théâtre ou d’un petit journal. Enfin nous en causerons.»

Ceci se passait dans les premiers jours de l’année 1831, époque à laquelle les ministres éprouvaient le besoin de se populariser. Le ministre de l’instruction publique, qui savait tout, et même un peu de politique, fut averti par l’académicien de l’importance d’un pareil fait relativement au système du baron Cerceau. Ce ministre un peu momier (on nomme ainsi, dans la république de Genève, les protestants exagérés) n’aimait pas l’invasion du panthéisme dans la science. Or, le baron Cerceau, momier par excellence, qualifiait la grande doctrine de l’Unité zoologique de doctrine panthéiste, espèce d’aménité de savant: en science, on se traite poliment de panthéiste pour ne pas lâcher le mot athée.

Faire ce métier d’oison qui consiste à mener les élèves aux champs.

Les partisans du système de l’unité zoologique apprirent qu’un ministre devait faire une visite au précieux Zèbre, et craignirent les séductions. Le plus ardent des disciples du grand Homme accourut alors, et voulut voir l’illustre Marmus: les faits-Paris étaient montés à cette brillante épithète par d’habiles transitions. Mes deux maîtres refusèrent de me montrer. Je ne savais pas encore marcher comme ils le voulaient et le poil de mes bandes, jauni au moyen d’une cruelle application chimique, n’était pas encore assez fourni. Ces deux habiles intrigants firent causer le jeune disciple, qui leur développa le magnifique système de l’unité zoologique, dont la pensée est en harmonie avec la grandeur et la simplicité du créateur, et dont le principe concorde à celui trouvé par Newton pour expliquer les mondes supérieurs. Mon maître écoutait de toutes mes oreilles.

«Nous sommes en pleine science et notre Zèbre domine la question, dit le jeune journaliste.

Mon Zèbre, répondit Marmus, n’est plus un Zèbre, mais un fait qui engendre une science.

—Votre science des Instincts comparés, reprit l’unitariste, appuie la remarque due au savant sir Fairnight sur les Moutons d’Espagne, d’Écosse, de Suisse, qui paissent différemment, selon la disposition de l’herbe.

—Mais, s’écria le journaliste, les produits ne sont-ils pas également différents, selon les milieux atmosphériques? Notre Zèbre à l’allure de Girafe explique pourquoi l’on ne peut pas faire le beurre blanc de la Brie en Normandie, ni réciproquement le beurre jaune et le fromage de Neufchâtel à Meaux.

—Vous avez mis le doigt sur la question, s’écria le disciple enthousiasmé. Les petits faits font les grandes découvertes. Tout se tient dans la science. La question des fromages est intimement liée à la question de la forme zoologique et à celle des Instincts comparés. L’instinct est tout l’Animal, comme la pensée est l’Homme concentré. Si l’instinct se modifie et change selon les milieux où il se développe, où il agit, il est clair qu’il en est de même du Zoon, de la forme extérieure que prend la vie. Il n’y a qu’un principe, une même forme.

—Un même patron pour tous les êtres, dit Marmus.

—Dès lors, reprit le disciple, les nomenclatures sont bonnes pour nous rendre compte à nous-mêmes des différences, mais elles ne sont plus la science.

—Ceci, monsieur, dit le journaliste, est le massacre des Vertébrés et des Mollusques, des Articulés et des Rayonnés, depuis les Mammifères jusqu’aux Cirrhopodes, depuis les Acéphales jusqu’aux Crustacés! Plus d’Échinodermes, ni d’Acalèphes, ni d’Infusoires! Enfin, vous abattez toutes les cloisons inventées par le baron Cerceau! Et tout va devenir si simple, qu’il n’y aura plus de science, il n’y aura plus qu’une loi... Ah! croyez-le bien, les savants vont se défendre, et il y aura bien de l’encre de répandue! Pauvre humanité! Non, ils ne laisseront pas tranquillement un homme de génie annuler ainsi les ingénieux travaux de tant d’observateurs qui ont mis la création en bocal! On nous calomniera autant que votre grand philosophe a été calomnié. Or, voyez ce qui est arrivé à Jésus-Christ qui a proclamé l’égalité des âmes, comme vous voulez proclamer l’unité zoologique! C’est à faire frémir. Ah! Fontenelle avait raison: fermons les poings quand nous tenons une vérité.

—Auriez-vous peur, messieurs? dit le disciple du Prométhée des sciences naturelles. Trahiriez-vous la sainte cause de l’Animalité?

—Non, monsieur, s’écria Marmus, je n’abandonnerai pas la science à laquelle j’ai consacré ma vie; et, pour vous le prouver, nous rédigerons ensemble la notice sur mon Zèbre.

—Hein! vous voyez, tous les Hommes sont des enfants, l’intérêt les aveugle, et pour les mener il suffit de connaître leurs intérêts, dit le jeune journaliste à mon maître, quand l’unitariste fut parti.

—Nous sommes sauvés!» dit Marmus.

Une notice fut donc savamment rédigée sur le Zèbre du centre de l’Afrique par le plus habile disciple du grand philosophe, qui, plus hardi sous le nom de Marmus, formula complétement la doctrine. Mes deux maîtres entrèrent alors dans la phase la plus amusante de la célébrité. Tous deux se virent accablés d’invitations à dîner en ville, de soirées, de matinées dansantes. Ils furent proclamés savants et illustres par tant de monde, qu’ils eurent trop de complices pour jamais être autre chose que des savants du premier ordre. L’épreuve du beau travail de Marmus fut envoyée au baron Cerceau. L’Académie des sciences trouva dès lors l’affaire si grave, qu’aucun académicien n’osait donner un avis.

«Il faut voir, il faut attendre,» disait-on.

M. Salteinbeck, le savant belge, avait pris la poste. M. Vos-man-Betten de Hollande, et l’illustre Fabricius Gobtoussell étaient en route pour voir ce fameux Zèbre, ainsi que sir Fairnight. Le jeune et ardent disciple de la doctrine de l’Unité zoologique travaillait à un mémoire dont les conclusions étaient terribles contre les formules de Cerceau.

Déjà, dans la botanique, un parti se formait, qui tenait pour l’Unité de composition des plantes. L’illustre professeur de Candolle, le non moins illustre de Mirbel, éclairés par les audacieux travaux de M. Dutrochet, hésitaient encore par pure condescendance pour l’autorité de Cerceau. L’opinion d’une parité de composition chez les produits de la botanique et chez ceux de la zoologie gagnait du terrain. Cerceau décida le ministre à visiter le Zèbre. Je marchais alors au gré de mes maîtres. Le charlatan m’avait fait une queue de vache, et mes bandes jaunes et noires me donnaient une parfaite ressemblance avec une guérite autrichienne.

«C’est étonnant! dit le ministre en me voyant me porter alternativement sur les deux pieds gauches et sur les deux pieds droits pour marcher.

—Étonnant, dit l’académicien; mais ce ne serait pas inexplicable.

—Je ne sais pas, dit l’âpre orateur devenu complaisant ministre, comment on peut conclure de la diversité à l’unité.

—Affaire d’entêté,» dit spirituellement Marmus sans se prononcer encore.

Ce ministre, Homme de doctrines absolues, sentait la nécessité de résister aux faits subversifs, et il se mit à rire de cette raillerie.

«Il est bien difficile, monsieur, reprit-il en prenant Marmus par le bras, que ce Zèbre, habitué à la température du centre de l’Afrique, vive rue de Tournon....»

En attendant cet arrêt cruel, je fus si affecté que je me mis à marcher naturellement.

«Laissons-le vivre tant qu’il pourra, dit mon maître effrayé de mon intelligente opposition, car j’ai pris l’engagement de faire un cours à l’Athénée, et il ira bien jusque-là...

—Vous êtes un homme d’esprit, vous aurez bientôt trouvé des élèves pour votre belle science des Instincts comparés, qui, remarquez-le bien, doit être en harmonie avec les doctrines du baron Cerceau. Ne sera-t-il pas cent fois plus glorieux pour vous de vous faire représenter par un disciple?

—J’ai, dit alors le baron Cerceau, un élève d’une grande intelligence qui répète admirablement ce qu’on lui apprend; nous nommons cette espèce d’écrivain un vulgarisateur...

—Et nous un Perroquet, dit le journaliste.

—Ces gens rendent de vrais services aux sciences; ils les expliquent et savent se faire comprendre des ignorants.

—Ils sont de plain-pied avec eux, répondit le journaliste.

—Eh bien! il se fera le plus grand plaisir d’étudier la théorie des Instincts comparés et de la coordonner avec l’Anatomie comparée et avec la Géologie; car, en science, tout se tient.

—Tenons-nous donc,» dit Marmus en prenant la main du baron Cerceau et lui manifestant le plaisir qu’il avait de se rencontrer avec le plus grand, le plus illustre des naturalistes.

Le ministre promit alors sur les fonds destinés à l’encouragement des sciences, des lettres et des arts une somme assez importante à l’illustre Marmus, qui dut recevoir auparavant la croix de la Légion d’honneur. La Société de géographie, jalouse d’imiter le gouvernement, offrit à Marmus un prix de dix mille francs pour son voyage aux montagnes de la Lune. Par le conseil de son ami le journaliste, mon maître rédigeait, d’après tous les voyages précédents en Afrique, une relation de son voyage. Il fut reçu membre de la Société géographique.

Le journaliste, nommé sous-bibliothécaire au Jardin des Plantes, commençait à faire tympaniser dans les petits journaux le grand philosophe: on le regardait comme un rêveur, comme l’ennemi des savants, comme un dangereux panthéiste, on s’y moquait de sa doctrine.

Ceci se passait pendant les tempêtes politiques des années les plus tumultueuses de la révolution de Juillet. Marmus acheta sur-le-champ une maison à Paris, avec le produit de son prix et de la gratification ministérielle. Le voyageur fut présenté à la cour, où il se contenta d’écouter. On y fut si enchanté de sa modestie, qu’il fut aussitôt nommé conseiller de l’Université. En étudiant les Hommes et les choses autour de lui, Marmus comprit que les cours étaient inventés pour ne rien dire; il accepta donc le jeune Perroquet que le baron Cerceau lui proposa, et dont la mission était, en exposant la science des Instincts comparés, d’étouffer le fait du Zèbre en le traitant d’une exception monstrueuse: il y a, dans les sciences, une manière de grouper les faits, de les déterminer, comme en finance, une manière de grouper les chiffres.

Le grand philosophe, qui n’avait ni places à donner, ni aucun gouvernement pour lui autre que le gouvernement de la science à la tête de laquelle l’Allemagne le mettait, tomba dans une tristesse profonde en apprenant que le cours des Instincts comparés allait être fait par un adepte du baron Cerceau, devenu le disciple de l’illustre Marmus. En se promenant le soir sous les grands marronniers, il déplorait le schisme introduit dans la haute science, et les manœuvres auxquelles l’entêtement de Cerceau donnait lieu.

«On m’a caché le Zèbre!» s’écria-t-il.

Ses élèves étaient furieux. Un pauvre auteur entendit par la grille de la rue de Buffon l’un d’eux s’écrier en sortant de cette conférence:

«O Cerceau! toi si souple et si clair, si profond analyste, écrivain si élégant, comment peux-tu fermer les yeux à la vérité? Pourquoi persécuter le vrai? Si tu n’avais que trente ans, tu aurais le courage de refaire la science. Tu penses à mourir dans tes nomenclatures, et tu ne songes pas à l’inexorable postérité qui les brisera, armée de l’Unité zoologique que nous lui léguerons!»

Le cours où devait se faire l’exposition de la science des Instincts comparés eut lieu devant la plus brillante assemblée, car il était surtout mis à la portée des Femmes. Le disciple du grand Marmus, déjà qualifié d’ingénieux orateur dans les réclames envoyées aux journaux par le bibliothécaire, commença par dire que nous étions devancés sur ce point par les Allemands: Vittembock et Mittemberg, Clarenstein, Borborinski, Valerius et Kirbach avaient établi, démontré que la Zoologie se métamorphoserait un jour en Instinctologie. Les divers instincts répondaient aux organisations classées par Cerceau. Et, partant de là, le jeune Perroquet répéta, dans une charmante phraséologie, tout ce que de savants observateurs avaient écrit sur l’instinct, il expliqua l’instinct, il raconta les merveilles de l’instinct, il joua des variations sur l’instinct, absolument comme Paganini jouait des variations sur la quatrième corde de son violon.

Les bourgeois, les Femmes s’extasièrent. Rien n’était plus instructif, ni plus intéressant. Quelle éloquence! on n’entendait de si belles choses qu’en France!

La province lut dans tous les journaux ce fait, à la rubrique de Paris:

«Hier, à l’Athénée, a eu lieu l’ouverture du cours d’Instincts comparés, par le plus habile élève de l’illustre Marmus, le créateur de cette nouvelle science, et cette première séance a réalisé tout ce qu’on en attendait. Les Émeutiers de la science avaient espéré trouver un allié dans ce grand zoologiste; mais il a été démontré que l’Instinct était en harmonie avec la Forme. Aussi l’auditoire a-t-il manifesté la plus vive approbation en trouvant Marmus d’accord avec notre illustre Cerceau.»

Les partisans du grand philosophe furent consternés; ils devinaient bien qu’au lieu d’une discussion sérieuse il n’y avait eu que des paroles: Verba et voces. Ils allèrent trouver Marmus, et lui firent de cruels reproches.

«L’avenir de la science était dans vos mains, et vous l’avez trahie! Pourquoi ne pas vous être fait un nom immortel, en proclamant le grand principe de l’attraction moléculaire?

—Remarquez, dit Marmus, avec quel soin mon élève s’est abstenu de parler de vous, de vous injurier. Nous avons ménagé Cerceau pour pouvoir vous rendre justice plus tard.»

Sur ces entrefaites, l’illustre Marmus fut nommé député par l’arrondissement où il était né, dans les Pyrénées-Orientales; mais, avant sa nomination, Cerceau le fit nommer quelque part professeur de quelque chose, et ses occupations législatives déterminèrent la création d’un suppléant qui fut le bibliothécaire, l’ancien journaliste qui se fit préparer son cours par un homme de talent inconnu auquel il donna de temps en temps vingt francs.

La trahison fut alors évidente. Sir Fairnight indigné écrivit en Angleterre, fit un appel à onze pairs qui s’intéressaient à la science, et je fus acheté pour une somme de quatre mille livres sterling, que se partagèrent le professeur et son suppléant.

Je suis, en ce moment, aussi heureux que l’est mon maître. L’astucieux bibliothécaire profita de mon voyage pour voir Londres, sous le prétexte de donner des instructions à mon gardien, mais bien pour s’entendre avec lui. Je fus ravi de mon avenir en entrant dans la place qui m’était destinée. Sous ce rapport, les Anglais sont magnifiques. On m’avait préparé une charmante vallée, d’un quart d’acre, au bout de laquelle se trouve une belle cabane construite en bûches d’acajou. Une espèce de constable est attaché à ma personne, à cinquante livres sterling d’appointements.

«Mon cher, lui dit le savant professeur de puffs décoré de la Légion d’honneur, si tu veux garder tes appointements aussi longtemps que vivra cet Ane, aie soin de ne jamais lui laisser reprendre son ancienne allure, et saupoudre toujours les raies qui en font un Zèbre avec cette liqueur que je te confie et que tu renouvelleras chez un apothicaire.»

Depuis quatre ans, je suis nourri aux frais du Zoological-Garden, où mon gardien soutient mordicus aux visiteurs que l’Angleterre me doit à l’intrépidité des grands voyageurs anglais Fenmann et Dapperton. Je finirai, je le vois, doucement mes jours dans cette délicieuse position, ne faisant rien que de me prêter à cette innocente tromperie, à laquelle je dois les flatteries de toutes les jolies miss, des belles ladies qui m’apportent du pain, de l’avoine, de l’orge, et viennent me voir marcher des deux pieds à la fois, en admirant les fausses zébrures de mon pelage sans comprendre l’importance de ce fait.

«La France n’a pas su garder l’animal le plus curieux du globe,» disent les Directeurs aux membres du Parlement.

Enfin je me mis résolûment à marcher comme je marchais auparavant. Ce changement de démarche me rendit encore plus célèbre. Mon maître, obstinément appelé l’illustre Marmus, et tout le parti Variétaire, sut expliquer le fait à son avantage, en disant que feu le baron Cerceau avait prédit que la chose arriverait ainsi. Mon allure était un retour à l’instinct inaltérable donné par Dieu aux Animaux, et dont j’avais dévié, moi et les miens, en Afrique. Là-dessus on cita ce qui se passe à propos de la couleur des Chevaux sauvages dans les llanos d’Amérique et dans les steppes de la Tartarie, où toutes les couleurs dues au croisement des Chevaux domestiques finissent par se résoudre dans la vraie, naturelle et unique couleur des Chevaux sauvages, qui est le gris de souris. Mais les partisans de l’unité de composition, de l’attraction moléculaire et du développement de la forme et de l’instinct selon les exigences du milieu, seule manière d’expliquer la création constante et perpétuelle, prétendirent qu’au contraire l’instinct changeait avec le milieu.

Le monde savant est partagé entre Marmus, officier de la Légion d’honneur, conseiller de l’Université, professeur de ce que vous savez, membre de la Chambre des députés et de l’Académie des sciences morales et politiques, qui n’a ni écrit une ligne ni dit un mot, mais que les adhérents de feu Cerceau regardent comme un profond philosophe, et le vrai philosophe appuyé par les vrais savants, les Allemands, les grands penseurs.

Beaucoup d’articles s’échangent, beaucoup de dissertations se publient, beaucoup de brochures paraissent; mais il n’y a dans tout ceci qu’une vérité de démontrée: c’est qu’il existe dans le budget une forte contribution payée aux intrigants par les imbéciles, que toute chaire est une marmite, le public un légume, que celui qui sait se taire est plus habile que celui qui parle, qu’un professeur est nommé moins pour ce qu’il dit que pour ce qu’il ne dit point, et qu’il ne s’agit pas tant de savoir que d’avoir. Mon ancien maître a placé toute sa famille dans les cabanes du budget.

Le vrai savant est un rêveur, celui qui ne sait rien se dit Homme pratique. Pratiquer, c’est prendre sans rien dire. Avoir de l’entregent, c’est se fourrer, comme Marmus, entre les intérêts, et servir le plus fort.

Osez dire que je suis un Ane, moi qui vous donne ici la méthode de parvenir, et le résumé de toutes les sciences. Aussi, chers Animaux, ne changez rien à la constitution des choses: je suis trop bien au Zoological-Garden pour ne pas trouver votre révolution stupide! O Animaux, vous êtes sur un volcan, vous rouvrez l’abîme des révolutions. Encourageons, par notre obéissance et par la constante reconnaissance des faits accomplis, les divers États à faire beaucoup de Jardins des Plantes, où nous serons nourris aux frais des Hommes, et où nous coulerons des jours exempts d’inquiétudes dans nos cabanes, couchés sur des prairies arrosées par le budget, entre des treillages dorés aux frais de l’État, en vrais sinécuristes marmusiens.

Songez qu’après ma mort je serai empaillé, conservé dans les collections, et je doute que nous puissions, dans l’état de nature, parvenir à une pareille immortalité. Les Muséums sont le Panthéon des Animaux.

De Balzac.


LES CONTRADICTIONS
D’UNE LEVRETTE

J’ai toujours aimé le théâtre à la folie, et cependant il y a peu de personnes qui aient plus de raisons que moi de l’avoir en horreur, car ce fut là, vers les neuf heures du soir, que je vis pour la première fois mon mari. Comme vous pouvez bien le penser, tous les détails de cet accident me sont restés présents à l’esprit. J’ai des raisons sérieuses pour ne les point avoir oubliés.

En toute franchise,—je ne veux accuser personne,—je n’étais point faite pour le mariage. Élégante, belle, je puis le dire, faite pour les enivrements du monde et les joies rapides de la grande vie, il me fallait de l’espace, de l’éclat, du luxe; j’étais née duchesse... j’épousai une première clarinette du théâtre des Chiens. C’était à mourir de rire, et, entre nous, j’en ai furieusement ri! Vous voyez du reste que je n’en suis pas morte.

Oui, vraiment, il jouait de la clarinette, le soir de huit à onze; on lui confiait même les rôles pas trop difficiles; il me le dit du moins, mais sans doute il me mentait indignement, car j’ai toujours trouvé qu’il jouait faux comme un jeton, quoique j’aie moi-même l’oreille peu musicale. Dans la journée, il était second trombone chantant à la paroisse... des Chiens, et postulait en outre pour obtenir un chapeau chinois dans la garde nationale. Tous ces détails sont grotesques, qu’on me les pardonne, j’ai juré de décharger mon cœur.

Un soir donc que je m’étais laissé entraîner au théâtre, j’aperçus pendant un entr’acte, dans l’orchestre des musiciens, un gros Bouledogue à lunettes, coiffé d’une calotte, qui, non loin de la grosse caisse, se mouchait dans un mouchoir à carreaux. Il s’ensuivit un tel vacarme, que toutes les têtes se retournèrent vers lui. On m’aurait dit à ce moment-là: «Cette clarinette qui se mouche sera bientôt ton mari,» que j’aurais répondu:... ou plutôt je n’aurais rien répondu à une telle absurdité.

Cependant sous le feu de tous ces regards, au milieu de l’hilarité générale, mon futur époux replia son mouchoir lentement, avec soin, promena sur l’assemblée un regard indifférent par-dessus ses lunettes, et, s’étant essuyé le nez, changea l’embouchure de son instrument avec beaucoup de calme. Il avait fait preuve de tant de sang-froid, que machinalement je dirigeai mon lorgnon de son côté. Il remarqua mon mouvement sans doute, car immédiatement il ôta sa calotte et caressa sa grosse tête ronde dont les cheveux étaient coupés en brosse, rajusta ses lunettes, vérifia sa cravate et tira son gilet. Il n’est monstre si laid qui ne fasse toutes ces petites choses-là sous le regard de la première venue. Toutefois, son œil qui rencontra le mien me parut singulièrement brillant. Il était laid, mais il était ému; j’étais fort jeune, un brin coquette, en sorte que cela m’amusait assez d’être regardée ainsi. Le chef d’orchestre monta sur son trône, et la ritournelle commença. Le gros musicien m’adressa un dernier regard qui ressemblait à un aveu et, précipitamment, souffla dans son appareil. Il était parti trop tard et, voulant rattraper le temps perdu, se précipita dans sa partition comme un cheval échappé, tournant deux pages pour une, tricotant de ses gros doigts avec une rapidité folle sur son malheureux tuyau d’où s’échappaient des bruits impossibles à décrire, mais effrayants. Le chef d’orchestre, rouge comme une pivoine, en nage, les cheveux en désordre, criait au milieu du vacarme et le menaçait de son archet; ses voisins le poussaient, le frappaient, le huaient; les cahiers de musique et les instruments de cuivre commençaient à pleuvoir sur sa tête; mais lui, toujours calme en apparence et la rage dans le cœur probablement, soufflait, soufflait comme un soufflet de forge qui a pris le mors aux dents.

Il me sembla que cette clarinette devait être une clarinette passionnée, et ne doutant pas que le délire qu’elle ressentait en ce moment n’eût pour cause que ma présence même, je fus... touchée, flattée... Enfin, je l’aimai dans ce moment-là; c’est clair: je l’aimais.

Au bout d’un quart d’heure il s’arrêta tout court, déposa sa clarinette entre ses jambes et, ayant enlevé sa calotte, s’essuya la tête avec son grand mouchoir rouge. Il était calme, mais il n’avait pas un poil de sec. Le lustre s’était éteint.

C’est au sortir de cette représentation remarquable—il était onze heures trente-cinq et il pleuvait un peu,—qu’en passant devant l’entrée des artistes du théâtre des Chiens je fus presque renversée par un individu coiffé d’un grand chapeau gris à longs poils. Je le vois encore sortant de cette porte et se précipitant sur nous. Je dis nous, car j’étais, ce soir-là, accompagnée de ma mère; je n’allais point encore seule au théâtre.

«Mesdames..., mademoiselle, s’écria le Bouledogue,—vous l’avez deviné: sous ce chapeau gris se cachait l’impétueuse clarinette,—mesdames, arrêtez, au nom du ciel!

—Et que voulez-vous, à cette heure..., en ces lieux?... dit ma mère avec son grand air. Écartez-vous, clarinette, écartez-vous!»

Devant tant de noblesse et tant de dignité le musicien resta comme anéanti, balbutia, et ôtant son chapeau:

«Il pleut, mesdames, il pleut, et vous êtes sans parapluie..., daignez, oh! daignez accepter le mien.»

Ma mère, qui a toujours été assez petite-maîtresse et craignait l’eau comme le feu, fut assez folle pour accepter, ne se doutant pas, la chère âme, que ce parapluie devait ouvrir pour moi les portes de l’hymen!... Je passe. Tous ces souvenirs m’irritent, et d’ailleurs leur banalité leur enlève tout intérêt. Il était écrit que je ferais une sottise absurde; je la fis.

Après quelques visites de mon étrange prétendu, ma mère me dit un jour:

«Élisa, comment le trouves-tu, mon enfant, là, franchement?

—Qui cela, maman, fis-je ingénument, le musicien?

—Oui, petite espiègle, la clarinette, le jeune Bouledogue qui recherche ta main; tu sais bien que je parle de lui.

—Mais, maman, je le trouve laid.

—Moi aussi, mon ange, mais il ne s’agit pas de cela.

—Eh! eh! fis-je malgré moi, je trouvais que cette question n’était pas sans importance;—de plus, petite mère, je lui trouve l’air commun, un peu grotesque, et tu conviendras qu’il est ennuyeux comme la pluie.

—Je suis de ton avis, ma belle, mais encore une fois il ne s’agit pas de tout cela, te convient-il? Moi, il me convient à tous égards.

—Oh! maman! te quitter!»—Je fondis en larmes, et cependant je n’étais pas triste. J’en suis encore à me demander pourquoi je fondis en larmes.

«Ne fais donc pas de singeries, mon petit ange, poursuivit ma mère, tu grilles d’envie de te marier, et tu as raison; or, ce jeune Bouledogue offre des garanties sérieuses. Sa double position de première clarinette chantante et de trombone à la paroisse lui assure une fort jolie indépendance. Que peut-on demander de plus à un mari? Songe, mon enfant, que la beauté physique, la grâce, sont des avantages passagers; et d’ailleurs n’es-tu pas gracieuse et belle pour deux? C’est dans l’intelligent croisement des natures et des caractères opposés que gît le bonheur conjugal, ma petite Chienne chérie. Tu es jolie, espiègle, légère, paresseuse, insouciante, prodigue, peu affectueuse. Eh bien, il n’est pas sans avantage pour l’équilibre des choses, que ton époux soit laid, taciturne, lourd, travailleur, sérieux, économe et affectueux.»

Je compris immédiatement que maman était dans le vrai et je donnai mon consentement. Eh! mon Dieu! si c’était à refaire, je crois que j’agirais de même. Un mari solide, c’est énorme dans la vie. Quand on a le pain sur la planche, il faut être bien sotte pour ne point se procurer le superflu. Je n’osais point m’avouer toutes ces choses, mais instinctivement j’en avais conscience et je dis: «Épousons-le.» Ne dit-on pas dans l’espèce humaine: «Passons notre baccalauréat, c’est un titre qui mène à tout.»

Vous dire que ma lune de miel fut un long enivrement serait exagérer. Malgré ma bonne volonté et mon courage, je ne fus pas longue à m’apercevoir que la nature singulièrement grossière et banale de mon mari était peu faite pour sympathiser avec les instincts élégants et aristocratiques de la mienne. Il se levait au petit jour et me réveillait chaque matin pour m’embrasser au front. Il approchait de mon visage son petit nez ridicule, ses grosses joues boursouflées... Il était hideux! S’il eût eu seulement la discrétion de sa laideur!... Une fois levé, il mettait sa calotte et étudiait sa clarinette avec l’emportement et l’obstination qui caractérisent la médiocrité.

«Piano, mon ami, plus piano, lui disais-je; je vous jure que cela sera mieux!» Il faisait mille efforts pour souffler moins violemment, mais ses notes les plus discrètes faisaient tout trembler autour de nous et les soupirs qui s’échappaient de son infernal tuyau ressemblaient à une tempête. Ce qui m’irritait surtout, c’est qu’il était en nage, c’est qu’il concentrait toute son attention, se mordait les lèvres et soufflait comme un Phoque pour jouer la chose la plus simple du monde.

«Vous ne prenez pas un peu l’air, mon bon ami, lui disais-je bientôt, vous allez vous fatiguer.» Je l’aurais battu.

Souvent alors il s’essuyait le front et allait se promener, s’arrêtant à tous les coins, cancanant avec tous les voisins, fouillant sans scrupule parmi ces débris de toutes sortes, amoncelés le matin sur la voie publique en tas régulièrement espacés; il fouillait là dedans... Ah! qu’il m’a fait souffrir, ce musicien né pour être Chien de boucher! Que de fois, me promenant côte à côte avec lui, ne m’a-t-il pas laissée seule tout à coup pour courir vers un os qu’il avait aperçu! Et les querelles! et les batailles! et son gros rire bruyant! et sa démarche lourde! et ses observations vulgaires! et...

Je commençai à le prendre sérieusement en grippe. Il m’agaçait, il m’irritait. Je veux bien qu’il se mît en quatre pour augmenter l’aisance du ménage et en toute vérité travaillât comme un Chien, mais l’argent ne saurait compenser les douleurs d’une union mal assortie. Sous différents prétextes j’évitai peu à peu ces promenades conjugales qui m’étaient devenues odieuses, et je flânai seule avec délices.

J’avais pris en affection un jardin public fort à la mode, où le beau monde se donnait rendez-vous. Les enfants y venaient jouer en foule, on s’y promenait, on s’y faisait voir, on y voyait les autres. C’était adorable, et je ne tardai pas à m’apercevoir qu’on m’y remarquait beaucoup. J’avais trouvé mon milieu.

Un jour, il m’en souvient, j’errais dans une contre-allée sous les arbres touffus, lorsque j’entendis une voix qui me disait tout bas: «Ah! qu’il serait heureux, madame, celui qui, au milieu de la foule, fixerait votre attention!»

Ces paroles me plurent; elles avaient je ne sais quoi de contenu, de respectueux, d’ému, qui me charma immédiatement. Je me retournai et j’aperçus un ravissant Insecte qui voltigeait autour de moi. Il était fort bien mis; ses manières recherchées, ses allures discrètes me prouvèrent tout de suite qu’il était du monde. Il me parut, du reste, avoir conscience de sa valeur, et j’ai peine à croire qu’en se regardant dans la glace il ne se trouvât pas joli garçon.

«Ah! que vous êtes belle, Levrette! murmurait-il avec obstination; que votre tête est fine, vos pattes élégantes et votre robe soyeuse! Que de distinction dans votre démarche, de grâce dans vos allures!»

Je hâtai le pas, toute tremblante de tant d’audace; mais, au fond de mon cœur, les paroles de l’inconnu vibraient comme une délicieuse musique. Ce garçon avait du goût et de la finesse.

Se regardant dans la glace, il se trouve joli garçon.

«Vous êtes mariée, adorable créature?» ajouta-t-il.

Je ne résistai pas au plaisir de me figurer un instant que mes chaînes s’étaient brisées et je répondis très-sèchement: «Je suis veuve, monsieur.»

Oh! je vous jure, je ne voyais en tout cela aucun mal. Quel danger y avait-il, après tout, à ce qu’un Insecte me trouvât jolie et m’exprimât son admiration? On ne comprend pas assez que la beauté a besoin d’être entourée, appréciée; le regard du public est le soleil qui la réchauffe et la fait vivre; l’indifférence la tue et la flétrit. Notre coquetterie à nous autres, belles créatures, exprime tout simplement le besoin naturel, et par conséquent respectable, d’être vues et admirées. Il n’y a là ni intention coupable ni orgueil exagéré; il y a conscience d’un... eh! mon Dieu oui, d’un tribut qu’on doit nous payer; il y a, je le répète, besoin de soleil. Et la preuve que je dis vrai, c’est que, tout en étant la Levrette la plus vertueuse du monde, je fus comme enivrée par les paroles de l’Insecte inconnu.

«Tu as les yeux terriblement brillants et la voix bien sonore,» me dit au retour mon mari. Il rongeait, dans un coin, un os qu’il avait trouvé je ne sais où.

«Faut-il donc, pour vous plaire, avoir les yeux éteints et la voix enrouée?» lui répondis-je.

Rien au monde n’est irritant comme ces questions banales et sottes dont vous soufflettent certaines gens, et ils demandent ensuite pourquoi on les déteste!

Je sentais mon mari de plus en plus indigne, sa personne me choquait plus que je ne saurais dire. Je ne lui en voulais pas seulement de sa trivialité et de sa laideur, mais encore de la peine qu’il se donnait pour moi; je rougissais de profiter de son labeur ridicule, et je ne pouvais manger une gimblette sans songer que je la devais à l’infernale clarinette dont il jouait si mal. Ce qui m’agaçait aussi, c’était son flegme irritant, son calme inaltérable, et aussi sa bonté niaise, inattaquable, sans réplique; de sorte que j’étais obligée de renfermer en moi-même toutes mes irritabilités, mes mauvaises humeurs, mes indignations, mes révoltes...

Vous ne savez pas combien cela est atroce quand on est nerveuse. La vie me devint extrêmement pénible.

Le bel Insecte s’en aperçut bientôt, car il me poursuivait chaque jour de ses prévenances et de son bourdonnement délicieux.

«Vous êtes malheureuse, Levrette idéale; vous souffrez, je le vois, je le sens. Le chagrin devrait-il effleurer une tête si belle? me dit-il avec des larmes dans la voix. Ne craignez-vous pas que les soucis ne rident votre front et ne ternissent votre beauté?» Je tressaillis. Ce qu’il disait là n’était malheureusement que trop vrai, l’inquiétude pouvait me rendre laide, alourdir ma démarche, voiler mes yeux; et, réfléchissant que mon mari serait encore la cause de cette nouvelle infortune, je fus indignée.

«Eh bien! poursuivit l’Insecte aimé, que ne tâchez-vous de vous distraire? Venez avec moi errer dans les bois, prenez votre vol et je serai derrière vous pour vous admirer et vous égayer par mes chansons. Chassez les soucis, franchissez les espaces, emplissez votre chère poitrine de l’air pur qu’on ne trouve qu’aux champs; les grands ombrages et l’herbe tendre ne vous tentent-ils pas? Votre belle robe blanche serait si étincelante sur le gazon. Ne voulez-vous pas faire une promenade?

—Oui, vraiment, je le veux.» lui répondis-je avec feu. J’avais pris enfin un parti, j’en avais assez de mon rôle de victime, j’étais étouffée, il me fallait de l’air, de l’air à tout prix. «Demain, à pareille heure, soyez en cet endroit, mon cher, et nous irons ensemble errer à l’aventure. Vous avez raison, il me faut du mouvement.»

Il ne faudrait pas croire qu’en accordant un rendez-vous à cet Insecte je cédais à un mouvement de tendresse et de folie. Je peux le dire à la face du ciel, j’étais pure et ma conscience n’était pas troublée. Je savais gré à ce garçon de rendre justice à mes charmes, sa conversation m’amusait parce qu’il parlait sans cesse de moi, mais rien de plus.

Quand je fus de retour au logis, ce soir-là, il est probable que mon visage exprima un plus profond dégoût qu’à l’ordinaire, car mon musicien me regarda en silence pendant quelques instants et deux grosses larmes coulèrent de ses petits yeux. Il était grotesque. Rien n’est affreux comme un être laid qui ajoute encore à sa laideur naturelle la laideur du chagrin.

Je m’attendais à une scène, à des reproches; je sentais l’émotion gonfler mon cœur et je me disais: «Enfin, qu’il parle donc, qu’il s’irrite, qu’il se fâche, je pourrai m’irriter et me fâcher aussi, opposer ma colère à la sienne!»—En certains cas l’emportement est comme une pluie d’orage qui rafraîchit la terre et fait crever les nuages.—Je me souviens que je me mis à chantonner, espérant amener ainsi plus promptement la crise.

Mais il n’en fut rien, il ne dit mot. Deux ou trois fois il renifla avec bruit, puis il mit soigneusement sa clarinette dans son étui crasseux, enfonça sa calotte et, sans lever les yeux sur moi, il dit:

«Bonsoir, ma chère, je vais au théâtre.»

Que signifiaient ces larmes? Se doutait-il qu’il m’était odieux? Je ne pouvais pas supposer qu’il fût jaloux, et d’ailleurs jaloux de qui? N’étais-je pas l’épouse la plus malheureuse, mais en même temps la plus irréprochable du monde? J’aurais voulu, ce soir-là, avoir quelque chose à briser, quelqu’un à mordre... Dieu! que ce musicien m’a fait souffrir!

Le lendemain, à l’heure indiquée, je fus au rendez-vous. Mon bel Insecte doré, frais, pimpant, gracieux, joueur, m’attendait avec impatience.

«Que vous êtes belle, chère! me dit-il avec émotion. Partons-nous?

«Partons, lui dis-je, grand flatteur.» Et nous nous élançâmes.

J’avais au fond quelque inquiétude et j’en étais indignée. Le souvenir de ce Bouledogue devait donc me poursuivre partout? Je m’imaginai, tout en cheminant, que ce rendez-vous qui, après tout, était une espièglerie condamnable, pouvait avoir des conséquences fort graves, et mon imagination se monta si follement en dépit des efforts que faisait mon compagnon pour chasser mes préoccupations, qu’arrivée au détour d’une rue je m’arrêtai tout court.

«Qu’avez-vous, adorable Levrette? dit l’Insecte.

—Ne voyez-vous pas, là-bas, ces musiciens ambulants, arrêtés devant une fenêtre?

—Oui, certainement, ils montrent des Hannetons au public, à ce qu’il me semble, et se donnent beaucoup de mal pour gagner leur pauvre vie.

—Sans doute, mais j’ai peur; ils ont un regard étrange ces musiciens! Ne sont-ce point là des gens de la police, des espions payés pour nous observer? De grâce, aimable Insecte, faisons un grand détour, je suis tremblante.»

Nous prîmes à gauche et nous continuâmes notre course, mais j’étais toujours inquiète. Il est des émotions que la Providence devrait épargner aux personnes délicates et nerveuses. J’étais agitée, fiévreuse. C’était sans doute un pressentiment, car il m’arriva, ce jour-là, une des rencontres les plus désagréables que l’on puisse faire.

Ils montrent des Hannetons au public.

Nous allions sortir des faubourgs, lorsque j’aperçus dans un coin obscur une masse de forme bizarre. C’était un de ces Ours bateleurs comme on en rencontre souvent dans les fêtes ou les jours de marché. Pour le moment, il faisait travailler une Tortue équilibriste qui l’accompagnait. Rien au monde n’était plus naturel que de rencontrer cet Ours et cette Tortue, et cependant je me sentis frissonner. Toutefois, me doutant bien qu’encore une fois mes craintes étaient chimériques, je continuai ma course, et bientôt je fus tout près du saltimbanque et de la Tortue. Il me sembla que le petit œil de l’effrayant animal lançait des éclairs. J’allais m’enfuir au plus vite, mais l’Ours, s’avançant tout à coup, me barra le passage.

«Que faites-vous ici, madame? me dit-il en se croisant les bras.

—Et que vous importe ce que fait madame? bourdonna l’Insecte aimé de sa petite voix flûtée. Sur l’honneur, vous m’avez l’air d’un manant osé! Qui êtes-vous, je vous prie? parlez, qui êtes-vous?

—Qui je suis?» Il soupira fortement et, avec un effort douloureux: «Je suis lui-même le propre époux de madame.» Ce disant, il se dépouilla de la peau d’Ours dont il était revêtu, et j’aperçus la clarinette, le musicien, le Bouledogue, mon mari enfin, pâle comme la mort, en proie à des frémissements nerveux horribles. Il était effrayant, d’autant plus effrayant qu’il avait malgré tout conservé son allure grotesque. Je l’aimais mieux cependant irrité, furieux, grimaçant de rage, que résigné, silencieux et la larme à l’œil. Il était vraiment moins laid qu’à l’ordinaire. Malheureusement il avait conservé sa calotte sur la tête. C’était une faute impardonnable. Les gens de l’autre sexe ne veulent point comprendre que pas un détail ne nous échappe, à nous autres êtres fins, nerveux, et délicats.

«Madame,» dit mon mari en se posant. Encore une faute; il se posait! il était manifeste qu’il avait préparé un discours et qu’il en avait médité les effets. Le bel Insecte s’était caché derrière mon oreille et me disait tout bas: «Quoi, reine de beauté, vous êtes mariée à ce monstre, à ce Dogue grossier?» Je me sentais rougir.

«Madame, continua mon mari, ma... da...» et il éternua de la façon la plus comique; sans doute un poil de la peau d’Ours dont il s’était revêtu lui était resté dans le nez.

Je partis d’un grand éclat de rire, aussi excusable, aussi involontaire que son éternument.

Cette scène de jalousie était quelque peu comique, vous en conviendrez.

«Madame, suivez-moi, s’écria alors mon mari, perdant tout à coup la tête, c’en est trop, suivez-moi.

—Je ne lui conseille pas de porter la patte sur vous, murmura le bel Insecte en se réfugiant derrière mon oreille, car je crois vraiment que je ne répondrais pas de moi. Je sens la col...»

Il ne put achever sa phrase, hélas! Mon mari, plus prompt que l’éclair, s’était élancé, et, le saisissant au vol, l’avait horriblement mutilé d’un coup de dent. Je ne sais alors ce qui se passa, je devins folle. Je me dégageai par un effort héroïque des pattes de mon époux furieux, et, sautant par-dessus sa tête, je pris ma course.

Quand je fus à une centaine de pas, je me retournai, et j’aperçus de loin le Bouledogue aux prises avec les agents de l’autorité. Il se débattait avec énergie, mais la peau d’Ours dont ses pieds étaient entourés paralysait ses efforts, de sorte qu’en un instant il fut pris et emmené par les agents au milieu des huées de la foule.

Enfin, j’étais libre! je poursuivis ma promenade. Jamais l’air ne m’avait semblé plus pur, l’herbe plus verdoyante et le ciel plus bleu. Une indignation sourde me restait pourtant au cœur. Je me sentais humiliée pour ainsi dire par cette jalousie, se manifestant tout à coup par un scandale absurde, public et comique tout à la fois. C’était surtout le côté comique que je trouvais intolérable. Cette réalité prosaïque, cette clarinette en colère apparaissant tout à coup devant l’Insecte aimé, devant le rêve, l’idéal!... Je crus bien que je ne pardonnerais de ma vie à la clarinette. Après avoir erré dans les champs, m’être enivrée d’air pur, m’être étourdie, je rentrai sous le toit conjugal. Chose étrange! la demeure me parut vide. Pendant un instant je crus avoir oublié quelque chose. En effet, quelque chose, ou, pour mieux dire, quelqu’un me manquait, et ce quelqu’un c’était mon pauvre mari. On prend l’habitude même de choses laides et gênantes, et je suis sûre que certains bossus, les Chameaux et les Dromadaires par exemple, se trouveraient fort mal à l’aise si, tout à coup, on les privait de leur bosse.

Je réfléchissais à ces sensations étranges, lorsque je reçus une lettre ornée d’un grand cachet. L’autorité m’invitait à me présenter à la fourrière où mon mari avait été déposé momentanément, pour être confrontée avec lui. Le malheureux était doublement accusé et de vagabondage et de tentative de meurtre avec préméditation. Le déguisement sous lequel on l’avait trouvé et aussi, paraît-il, une arme cachée dans ses bottes, étaient des preuves accablantes.

Le lendemain matin après déjeuner,—je m’étais levée fort tard car j’étais horriblement fatiguée,—je fis ma toilette et je me rendis à la fourrière. Un spectacle navrant pour une personne nerveuse et impressionnable m’y attendait.

On me fit passer par des corridors sombres et humides, on fit grincer d’énormes clefs dans d’horribles serrures, de lourdes portes bardées de fer s’ouvrirent, et j’entrai enfin dans un endroit sans nom où une foule de misérables, mal peignés, repoussants, étaient réunis. Je marchais avec prudence dans ce milieu souillé, et ne respirais qu’avec circonspection, car l’air était infect. Enfin, mon mari, qui était couché dans un coin, m’aperçut. Je m’attendais à des reproches terribles, à une scène violente, et je me tins sur mes gardes; mais, contre mon attente, le pauvre musicien s’avança vers moi en baissant les yeux, puis, s’étant couché devant moi, il me lécha les pattes et fondit en larmes sur les dalles humides. C’était un peu plus que je n’aurais demandé; quelques-uns de ces vauriens commençaient à sourire.

«Ma Levrette chérie, me disait mon mari au milieu des sanglots, pardonne-moi!... N’est-ce pas que tu me pardonneras? J’ai été jaloux, j’ai été absurde... Mais tu es si belle, je t’aimais tant et j’étais si laid!... Je craignais... j’étais fou... pardonne-moi!»

Un spectacle navrant m’y attendait.

Il était vraiment ému. Je lui promis de lui procurer quelques consolations et de faire mon possible pour obtenir sa grâce. Au fond je suis extrêmement sensible... peut-être trop! Ses paroles avaient été très-convenables, il avait avoué ses torts, reconnu sa laideur, rendu hommage à ma beauté.

Je courus chez le juge d’instruction qui me regarda sous ses lunettes et fut comme étourdi en me voyant si séduisante. Ce juge était un Renard de la plus belle apparence, spirituel, aimable, fin, causeur et légèrement entreprenant..., ce qui fait que le procès de mon malheureux époux dura prodigieusement longtemps.

Mais voici le moment d’avouer une bien étrange chose et de mettre au grand jour un mystérieux repli de mon cœur.

A peine mon infortuné Bouledogue fut-il incarcéré que mes sentiments pour lui changèrent complétement. Il n’était plus là, je ne savais plus à qui adresser mes plaintes, et toutes les fois que j’apercevais dans un coin sa clarinette abandonnée, silencieuse, les larmes me venaient aux yeux. Je fus comme effrayée de la place énorme que cet être, malgré son infériorité physique et morale, occupait dans ma vie. Sa face grotesque, son silence, sa calotte, me manquaient. Je ne savais où déposer ma mauvaise humeur, de sorte qu’elle restait en moi et j’éprouvais des pesanteurs pénibles. Je cherchai à me distraire, craignant vraiment pour ma santé, mais je n’obtins aucun résultat. J’ose à peine le dire: j’aimais ce Bouledogue, cette clarinette jalouse... je l’aimais. Je ne pus me résoudre à aller le visiter en prison à cause de cette odeur dont je vous ai parlé et qui m’avait causé une névralgie épouvantable, mais, grâce à l’éloignement, mon mari m’apparaissait en imagination, paré de tous les charmes de mon propre esprit. Il devint un prétexte pour mon cœur de poétiser le passé et de donner une forme réelle aux rêves de l’avenir; mon cerveau eut la fièvre, si bien que je faillis me trouver mal de joie lorsque j’appris son élargissement.

Bonheur! il était libre! comme j’allais l’aimer, l’entourer!

Il m’arriva un matin. Qu’il était laid, grand Dieu! exténué, malpropre! et quelle odeur! Un manteau de glace retomba sur mon cœur.

«Ma Levrette, mon ange, ma femme! s’écria-t-il en se précipitant dans mes bras.

—Bonjour, mon ami,» lui répondis-je en détournant la tête. Je n’eus pas le courage d’en dire plus; le rêve s’était envolé.

«J’ai manqué ma vie, me dis-je alors; ce qu’il fallait à ma nature, c’étaient les enivrements du théâtre, c’était le feu de la rampe, les rivalités, la lutte... Je suis artiste!»

Il y a longtemps de tout cela, et je ne peux m’empêcher de sourire en songeant à ma dernière indignation de Levrette incomprise. Depuis, tout s’est calmé. J’ai réfléchi qu’étant donnés deux êtres rivés à la même chaîne, à tort ou à raison, le seul moyen pour eux de rendre la chaîne moins lourde était de s’en partager volontairement le fardeau. Se tromper de mari, épouser une clarinette de second ordre au lieu d’un ténor de choix, c’est une faute absurde; mais ce qui est plus absurde encore, c’est d’en mourir de chagrin.

Je fis toutes ces réflexions et je finis par me dire: «Sois aussi courageuse que tu es belle, ma mignonne, poétise ton Bouledogue.»

C’est ce que j’ai fait, et je ne m’en suis pas mal trouvée. Il a renoncé à sa calotte et joue positivement moins faux, sa démarche est meilleure; de profil et à contre-jour, son visage a acquis un certain caractère.

«Que tu es belle, petite sans cœur!» me dit-il quelquefois en souriant. Et je lui réponds sur le même ton:

«Que tu es laid, mon gros jaloux!»

Gustave Droz.


TOPAZE
PEINTRE DE PORTRAITS

e suis son héritier, je fus son confident; personne mieux que moi ne peut conter sa curieuse et instructive histoire.

Né dans une forêt vierge du Brésil, où sa mère le berçait à l’ombre sur des lianes entrelacées, il fut pris tout jeune par des Indiens chasseurs, qui le vendirent à Rio-Grande, avec une cargaison de Perroquets, de Perruches, de Colibris et de peaux de Buffles. Il vint au Havre en cette compagnie, gambadant sur les haubans et les vergues, chéri des matelots auxquels il jouait mille méchants tours, mordant l’un, griffant l’autre, et ne regrettant guère de sa sauvage patrie que ce bon soleil, si brillant et si chaud, sous lequel un Singe même, la plus frileuse des créatures après l’Homme, n’a jamais claqué des dents. Le capitaine du navire, qui savait son Voltaire, l’appela Topaze, comme le bon valet de Rustan, parce qu’il avait une face jaune et pelée. Bref, en arrivant au port, Topaze avait reçu, outre son nom, une éducation dans le goût de celle qui fut jadis donnée sur le coche d’eau à son compatriote Vert-Vert, quand il revint scandaliser les nonnes par ses propos; celle de Topaze était même un peu plus salée, comme faite en pleine mer.

Une fois en France, on pourrait aisément faire de lui un autre Lazarille de Tormes, un autre Gil Blas, si l’on voulait s’amuser à peindre les caractères ou à conter les histoires de tous les maîtres qu’il eut successivement jusqu’à l’âge de Singe fait. Mais il suffit de savoir qu’en son adolescence il était logé à Paris, dans un ravissant boudoir de la rue Neuve-Saint-Georges, et qu’il faisait la joie, les délices, la coqueluche d’une charmante personne, laquelle terminait, en le traitant comme un enfant gâté, l’éducation si bien commencée par les matelots du Havre. Il menait là une vraie vie de chanoine, bien plus heureuse qu’une vie de prince. Mais qu’y a-t-il de stable en ce monde? Un jour, jour néfaste! il s’avisa, dans un accès de maligne humeur, de mordre au visage un respectable barbon qu’on appelait M. le comte, et qui protégeait sa gentille maîtresse. La colère du protecteur fut si grande, qu’il déclara nettement à la dame qu’elle n’avait plus qu’à opter entre lui et cette méchante Bête, l’un des deux devant quitter immédiatement la maison. Le pauvre Topaze n’avait à donner ni cachemires, ni bijoux, ni carrosse. Son arrêt fut prononcé, avec un gros soupir pourtant; et même, afin d’adoucir cette séparation forcée, on l’envoya secrètement dans l’atelier d’un jeune peintre, où, depuis bientôt trois mois, la dame allait poser régulièrement chaque jour pour un portrait qui ressemblait à la tapisserie de Pénélope.

Voilà pourtant comme se font les vocations! Assis sur un banc de bois, au lieu d’un moelleux canapé, mangeant des bribes de pain sec au lieu de macarons, et buvant de l’eau claire au lieu de sirop à l’orange, Topaze fut ramené au bien par la misère, ce grand professeur de morale et de vertu, quand elle ne plonge pas plus profondément dans le vice et la débauche. N’ayant rien de mieux à faire, il réfléchit sur sa misérable condition, si précaire, si variable, si dépendante; il rêva la liberté, le travail et la gloire; il sentit enfin qu’il était venu à ce moment critique et solennel où il faut, comme on dit, faire choix d’un état. Or, quel état plus beau, plus libre, plus glorieux que celui d’artiste? Le ciel même l’avait conduit à cette école. Le voilà donc, comme Pareja, l’esclave de Velasquez, essayant de surprendre dans le travail de son maître les secrets du grand art de peindre, le voilà juché tout le jour sur le faîte du chevalet, guettant chaque mélange de la palette et chaque coup du pinceau; puis, dès que le peintre tournait les épaules, il prenait à son tour la palette et la brosse, et, d’une main légère, refaisant l’ouvrage déjà fait, il doublait par une seconde couche la dose des couleurs. Alors, fier et glorieux, il prenait sa reculée, s’admirait dans son œuvre, et marmottait tout bas entre ses dents le mot du Corrége, répété tant de fois par tous ces naissants génies dont Paris est inondé: Ed io anche son pittore.

Un jour que l’orgueil satisfait lui ôtait toute prudence, son maître le surprit dans cet exercice. Il rentrait lui-même plein de joie et de fierté, car la direction des beaux-arts venait de lui commander un tableau du Déluge pour l’église de Boulogne-sur-Mer, où il pleut toute l’année. Rien ne rend généreux comme le contentement de soi-même. Au lieu donc de prendre un appui-main et de rosser son Sosie: «Parbleu! s’écria-t-il comme un autre Velasquez, puisque tu veux être artiste, je te rends la liberté, et de mon valet je te fais mon élève.» Voilà Topaze devenu rapin.

Aussitôt il rejeta et roula sur ses épaules tous les crins de sa tête, comme la chevelure poudrée d’un curé de campagne; il ajusta ses poils du menton en barbe de bouc; il se coiffa d’un chapeau à larges bords et à forme pointue; il s’habilla d’une redingote en justaucorps, sur laquelle retombait en fraise son col de chemise; enfin il se donna autant que possible l’air d’un portrait de Van Dyck; puis, son carton sous le bras et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter les écoles.

Puis, son carton sous le bras et sa boîte de couleurs à la main, il se mit à fréquenter les écoles. Voilà Topaze devenu rapin.

Mais, hélas! comme tant d’apprentis artistes, qui sont pourtant bien Hommes, Hommes faits et parfaits, Hommes ayant leurs cinq sens du corps et leurs trois puissances de l’esprit, Topaze avait pris pour une vocation véritable ou les rêves creux de son ambition, ou son inaptitude à toute autre chose. Il fut bientôt tristement désabusé. Quand le tracé du maître lui manqua, et qu’il fallut tracer lui-même des lignes; quand, au lieu d’appliquer couleur sur couleur, il fallut couvrir une toile blanche; quand, enfin, d’imitateur il fallut se faire original, adieu tout le talent de notre Singe. Il eut beau travailler, s’obstiner, suer, pester, se cogner la tête, s’arracher la barbe, la muse ne souffla point, comme disent les Espagnols, et Pégase, toujours rétif, refusa de l’emporter sur cet Hélicon de fortune et de gloire qu’il avait rêvé. En bon français, il ne fit rien qui vaille, et, d’une commune voix, maîtres et condisciples lui donnèrent le charitable conseil de chercher un autre moyen de vivre:

Soyez plutôt maçon, si c’est votre talent.

Et vraiment c’était dommage; car il s’en fallait bien que Topaze, dans un étroit égoïsme, n’eût envisagé de sa position que les avantages personnels. Ses hauts pensers embrassaient un plus vaste horizon; il ne voulait rien moins qu’accomplir un rôle grand, noble, généreux, civilisateur, humanitaire. Je lui ai souvent ouï dire qu’à l’exemple des Juifs du moyen âge, qui allaient étudier la médecine chez les Arabes et revenaient l’exercer chez les chrétiens, il voulait transmettre des Hommes aux Animaux la connaissance de l’art, et, éclairant ses semblables de cette lumière nouvelle, en faire presque les égaux du roi de la création, qu’ils touchent déjà de si près et par tant de côtés. Son chagrin fut profond, comme l’avait été son projet, et, tout meurtri de la chute immense qu’il avait faite du haut de son orgueil, honteux, morose, mécontent du monde et de lui-même, perdant le sommeil, l’appétit, la vivacité, le pauvre Topaze tomba dans une maladie de langueur qui fit craindre pour sa vie. Heureusement qu’aucun médecin ne fut appelé et qu’on laissa la nature seule aux prises avec elle-même.

En ce temps-là, un peintre de décorations, un nommé Daguerre, fit ou compléta la découverte qui doit justement illustrer son nom; découverte importante, considérable, disent ses confrères, non-seulement pour les sciences physiques, mais aussi pour l’art, tant qu’elle se contentera d’en être un utile auxiliaire et n’aura point la prétention de le remplacer. On en fit, comme chacun sait, des applications diverses, et peu à peu, après avoir pris l’exacte empreinte des monuments, des vues perspectives, des objets inanimés, on en vint à tirer le portrait des vivants.

J’ai connu, parmi les Hommes, un musicien fanatique, auquel la nature avait refusé la voix et l’oreille, qui chantait faux, qui dansait à contre-mesure, qui avait enfin pour cette musique, de lui si chérie, ce qu’on appelle une passion malheureuse. Il prit des maîtres de solfége, de piano, de flûte, de cor de chasse, d’accordéon, même de grosse caisse et de triangle; il employa la méthode Wilhem, la méthode Pastou, la méthode Chevé, la méthode Jacotot. Rien ne fit; il ne put jamais ni poser un son, ni marquer un rhythme. De quoi s’avisa-t-il alors pour arranger son goût avec son impuissance? Il acheta un orgue de Barbarie, et, tournant la manivelle d’un bras infatigable, il s’en donna pour son argent, de jour, de nuit, et à cœur-joie. Le poignet lui suffit pour être musicien.

Ce fut un semblable expédient qui rendit la vie à Topaze, avec ses espérances de haute renommée, de vaste fortune et d’insigne apostolat. Comme il est reconnu, depuis les jésuites, que la fin justifie les moyens, Topaze vola, d’une main dextre, la bourse d’un gros financier qui dormait profondément dans l’atelier de son maître, tandis que celui-ci, guère mieux éveillé, essayait de le peindre. Muni de ce trésor, il acheta aussi son orgue de Barbarie, je veux dire un daguerréotype, et, se faisant bien enseigner la manière de s’en servir, qui n’était pas au-dessus de son intelligence, il devint tout à coup d’artiste peintre artiste physicien.

Le talent acquis, et à beaux deniers comptants, comme on vient de voir, il avait fait la moitié du chemin vers le but grandiose où tendaient ses désirs. Pour faire l’autre, il prit la route du Havre, puis passage sur un vaisseau qui traversait l’Atlantique, et, après un heureux voyage, il alla prendre terre à l’endroit même où, peu d’années auparavant, il s’était embarqué pour la France. Mais quel changement dans sa situation! De Singe enfant, il était devenu Singe homme; de prisonnier de guerre vendu comme esclave, affranchi et libre; enfin, de brute ignorante, telle que la nature jette au monde tous les êtres, une espèce d’Homme civilisé.

Le cœur lui battit en touchant le sol de la patrie, si douce à revoir après une longue absence; et, sans perdre un seul jour, il s’achemina, sa machine sur le dos, vers les lieux solitaires et sauvages où l’appelait, avec les souvenirs de ses premiers ans, la mission civilisatrice qu’il s’était donnée. Il y avait bien aussi dans son empressement (il m’en a fait l’aveu) certaine envie d’attirer l’attention, de faire du bruit, d’être regardé comme une Bête curieuse, de jouir enfin de la facile supériorité que lui donnaient sur les gens du pays son titre de voyageur, ses connaissances et sa machine; mais il aimait mieux se donner le change à lui-même, et se croire simplement piqué de cet irrésistible aiguillon qui pousse les prédestinés, les hommes providentiels, à jouer leur rôle en ce monde.

Arrivé dans la forêt qui l’avait vu naître, sans rechercher ni ses parents ni ses amis, auxquels il ne voulait se révéler qu’après d’éclatants succès, Topaze alla s’installer dans une vaste clairière, espèce de place publique ménagée par la nature au milieu des futaies et des fourrés. Là, aidé d’un Sapajou à face noire, qu’il appela Ébène comme l’autre serviteur de Rustan, et dont il fit son valet, son nègre, imitant jusqu’en cela l’Homme qui trouve dans la différence des peaux une raison suffisante pour qu’il y ait des maîtres et des esclaves, il se construisit une élégante cabane de branchages, bien abritée sous quelques larges feuilles de lotus. Il cloua pour enseigne, au-dessus de la porte, un écriteau qui portait: Topaze, peintre à l’instar de Paris; et, sur la porte même, un second écriteau plus petit où se lisait: Entrée de l’instar; puis, quand il eut expédié dans toutes les directions quelques couples de Pies chargées d’annoncer à la ronde son arrivée, sa demeure et son état, il ouvrit enfin boutique.

Pour mettre ses services à la portée de tout le monde, dans un pays où l’on n’a point encore battu monnaie, Topaze était revenu au système primitif des échanges. Il se faisait payer en denrées. Cent noisettes, cinquante figues, vingt patates, deux noix de coco, tel était le prix d’un portrait. Comme les habitants des forêts du Brésil, encore dans l’âge d’or, ne connaissent ni la propriété, ni l’héritage, ni tous les droits qui découlent des mots mien et tien, que la terre est en commun et ses fruits au premier occupant, il n’y avait en vérité qu’à se baisser et à prendre pour payer son image au peintre de Paris. Néanmoins, ses commencements furent difficiles; il apprit, par expérience, que nul n’est prophète en son pays, ni surtout parmi les siens.

Les premières visites qu’il reçut furent celles d’autres Singes, race curieuse et empressée, mais défiante, envieuse, maligne. A peine eurent-ils vu fonctionner une fois la machine, qu’au lieu d’en admirer simplement l’invention et l’effet, ils cherchèrent aussitôt à l’imiter, à la copier; et au lieu d’honorer, en le récompensant, celui de leurs frères qui rapportait ce trésor de lointaines régions, ils mirent tous leurs soins à lui dérober son secret et les bénéfices qu’il devait justement tirer de son industrie. Voilà tout d’abord Topaze aux prises avec les contrefacteurs. Heureusement pour lui qu’il ne s’agissait pas de réimprimer un livre en Belgique; le vol était un peu moins facile à commettre. Messieurs les Singes eurent beau ruminer, s’ingénier, travailler de leurs quatre mains, s’associer même, car chez eux comme ailleurs, je crois, on trouve aisément des complices pour une mauvaise action, tout ce qu’ils purent faire, ce fut une caisse en bois, une enveloppe très-semblable à l’autre, en vérité, mais à laquelle il ne manquait que le mécanisme intérieur: un corps sans âme enfin. A l’abri de la contrefaçon, Topaze ne le fut pas de l’envie. Au contraire, l’insuccès des Singes les rendit furieux, et détestant d’autant plus celui qu’ils n’avaient pu dépouiller, ils n’épargnèrent rien pour le desservir et le perdre. Tant il est vrai que, si l’on a des ennemis, il faut les chercher parmi ses semblables et ses proches, parmi les gens de la même profession, du même pays, presque de la même famille et de la même maison. Araña¿ quien te araño?—Otra araña como yo.

Mais n’importe, le mérite doit se faire jour en dépit des envieux et des méchants, et surnager à la fin comme l’huile sur l’eau. Il arriva qu’un personnage important, un Animal de poids, un Ours enfin, passant par la clairière et voyant cette enseigne, se mit à réfléchir qu’on n’est pas de toute nécessité un charlatan parce qu’on vient de loin ou qu’on promet du nouveau, et qu’un esprit sage, modéré, impartial, se donne la peine d’examiner les choses avant de les juger. D’ailleurs une autre raison le poussait à faire l’épreuve des talents de l’étranger; car, à côté des maximes générales et des lieux communs, par lesquels on explique tout haut chaque action de la vie, il y a toujours un petit motif personnel dont on ne parle point, et qui est la vraie cause. Nous sommes tous, Bêtes et gens, un peu doctrinaires. Or, notre Ours était le descendant direct de ce compagnon d’Ulysse, touché par la baguette de Circé, qui répondit à son capitaine, le plaignant de se voir ainsi fait, lui naguère si joli:

Comme me voilà fait! comme doit être un Ours.
Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre?
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre?
Je m’en rapporte aux yeux d’une Ourse, mes amours.

Il était un peu fat et très-amoureux. C’était pour en faire présent à sa belle qu’il désirait avoir son portrait. Il entra donc dans la boutique, paya double, car il faisait grandement les choses, et s’assit sur la place marquée. Très-peu léger, très-peu remuant, plein d’ailleurs de son importance et de l’importance de sa tentative, il lui fut facile de garder l’immobilité nécessaire. Topaze, de son côté, mit à son ouvrage tous les soins qu’on apporte d’ordinaire à un début, et le portrait réussit au gré de leurs souhaits. Monseigneur fut ravi. L’opération, en le rapetissant, lui avait ôté l’épaisse lourdeur de sa taille, et le gris argenté de la plaque métallique remplaçait avec avantage la sombre monotonie de son manteau brun. Enfin, il se trouva mignon, svelte, gracieux. Essoufflé de joie et d’orgueil, il courut de ce pas, aussi vite que le permettaient la gravité de son caractère et la pesanteur de ses allures, présenter à son idole cette précieuse image. L’Oursine en raffola. Par instinct de coquetterie, inné, à ce qu’il paraît, chez les femelles, elle pendit, comme une parure, le portrait à son cou; puis, par un autre instinct, non moins naturel, à ce qu’il paraît encore, celui de communication, elle s’en alla chez ses parentes, amies, voisines et connaissances, montrer le cadeau du bien-aimé. Grâce à cet empressement, avant la fin de la journée toute la gent animale habitant à deux lieues à la ronde connaissait le talent de Topaze et les merveilleux produits de son industrie. Il était en vogue.

.... Précieuse image.....

Dès ce moment, sa cabane fut visitée à toute heure du jour; la place marquée pour le modèle ne désemplissait point, et le Sapajou noir avait assez à faire de préparer pour tout venant les plaques iodées. Hors les Singes, qui gardèrent rancune et se tinrent à l’écart, il n’est pas une espèce animale de la terre, de l’air et de l’eau, qui ne vînt bravement s’exposer à la reproduction de son effigie. Je me rappelle que l’un des plus empressés fut l’Oiseau-Royal, souverain d’une principauté étrangère toute peuplée de Volatiles. Il arriva entouré d’un brillant état-major et de ses aides de camp, le général Phénicoptère dit Flamant ou Bécharu, le colonel Aigrette, le major Toucan, flatteurs et fâcheux, qui, penchés sur le dos de Topaze, ne cessaient, pour louer le prince et lui jeter de l’encens au nez, de faire des critiques saugrenues et d’indiquer d’absurdes corrections. Le portrait s’acheva en dépit de leurs remontrances, et, tout fier de sa couronne ducale en forme de huppe panachée, l’Oiseau-Royal était ravi de se mirer et de s’admirer comme dans une glace. Aussi, bien différent de l’Ours amoureux, et quoiqu’il fût accompagné d’une charmante Paonne, sa femme par mariage morganatique, ce fut à lui-même qu’il fit présent de son image, et, comme Narcisse devant la fontaine, il passait le jour à se contempler. Par ma foi, bienheureux ceux qui s’aiment! ils n’ont à craindre ni dédain, ni froideur, ni changement; ils n’éprouvent ni les chagrins de l’absence, ni les tourments de la jalousie. S’il est vrai, à ce que disent les philosophes humains, que ce qu’on nomme amour ne soit qu’une déviation de l’amour-propre qui va momentanément se loger en autrui, et que cesser d’aimer, c’est tout simplement le retour de l’amour-propre en son logis habituel; encore une fois, bienheureux ceux qui s’aiment!

Bien que Topaze, pour revenir à lui, se donnât l’air de retoucher, au gré des modèles, les portraits sortis de sa machine, ce n’est pas à dire qu’il réussît toujours à satisfaire pleinement ses pratiques. Elles n’étaient pas toutes de si bonne composition, et, sans s’aimer comme l’Oiseau-Royal, au point de prendre leurs difformités pour autant d’attraits, ce qui est la vraie béatitude de l’égoïsme, elles s’aimaient assez cependant pour trouver mauvais qu’on leur laissât des défauts qui les affligeaient, ou qu’on leur ôtât des qualités dont elles étaient fières. Ainsi, le Kakatoès se trouvait le nez trop court, l’Autruche la tête trop petite, le Bouc la barbe trop longue, le Sanglier l’œil trop sanglant, l’Hyène le poil trop hérissé. L’Écureuil était très-mécontent de se voir immobile, lui si vif, si sémillant, si alerte, et le Caméléon, si changeant, d’être sans couleur. Quant à l’âne, il aurait voulu, nouveau Rossignol, que son portrait fît entendre la gracieuse musique de son chant; et le Hibou, qui avait fermé les yeux à la lumière du soleil pendant l’opération, se plaignait amèrement qu’on l’eût peint aveugle.

Le Toucan se trouvait le nez trop gros; L’Autruche, la tête trop petite, etc., etc.

Il y avait d’ailleurs, dans le laboratoire de Topaze, comme cela se voit quelquefois, dit-on, dans les ateliers des peintres, une troupe de jeunes Lions, fils de grandes familles, désœuvrés, moqueurs et narquois, qui venaient y passer tous leurs loisirs, c’est-à-dire vingt-quatre heures par jour, sauf le temps des repas et du sommeil. Ils se piquaient de connaissances en peinture, appelaient par leurs noms anatomiques tous les muscles du visage, parlaient galbe et morbidesse, raisonnaient plastique et esthétique; mais, sous prétexte de voir travailler l’artiste, ils ne s’occupaient en réalité qu’à plaisanter de ses clients. Le Corbeau montrait-il, à l’entrée de la cabane, sa noire figure, son œil terne, sa démarche de magistrat goutteux, aussitôt ils s’écriaient en chœur:

Hé! bonjour, monsieur du Corbeau,
Que vous êtes joli, que vous me semblez beau!

rappelant ainsi à la pauvre dupe son aventure du fromage escroqué par maître Renard. Si c’était au contraire le Renard qui entrât, ou son compère le Loup, ils se mettaient à marmotter la fameuse sentence du Singe qui les condamna l’un et l’autre:

... Je vous connais de longtemps, mes amis,
Et tous deux vous payerez l’amende;
Car toi, Loup, tu te plains quoiqu’on ne t’ait rien pris,
Et toi, Renard, as pris ce que l’on te demande.

Un jour, le bonhomme Canard, laissant les joncs et le marécage, s’en vint, cahin-caha, jusqu’à l’atelier de Topaze, désireux de voir aussi sa figure mieux que dans l’eau trouble de son étang. Dès qu’il parut, un des Lions s’approcha plein d’empressement, et, ôtant sa toque avec politesse: «Ah! monsieur, lui dit-il, vous qui allez de côté et d’autre, seriez-vous assez bon pour nous apprendre des nouvelles?»

Bref, personne n’échappait à leurs sarcasmes. Bien des gens se piquaient, et plusieurs auraient voulu se fâcher; mais messieurs les Lionceaux, habitués dès l’enfance à manier les armes des duellistes, se faisaient un jeu d’une querelle. Avec eux, le plus prudent était de se taire ou de bien prendre la plaisanterie. Topaze aussi souffrait de leur présence, qui le dérangeait dans son travail et pouvait nuire à ses intérêts en éloignant des pratiques. Mais comment se mettre mal avec tous ces fils de familles, puissants dans le canton, et généreux d’ailleurs dans leurs bons moments? Comme ses modèles, le peintre devait prendre ces importuns en patience, et, tout en les maudissant, leur faire bon visage. C’est une des charges du métier.

Malgré ces petites contrariétés et ces petits ennuis (qui peut en être exempt dans ce monde de Dieu?), le commerce allait bien. Topaze emplissait son grenier, et sa renommée grossissait comme ses épargnes. Il entrevoyait déjà l’instant si désiré où, riche et célèbre, il allait enfin se consacrer à la haute mission d’instruire et de moraliser ses semblables.

Le nom du prochain législateur, et le bruit des merveilles qu’il opérait, s’étaient répandus, de proche en proche, jusqu’à de grandes distances. Un Éléphant, souverain de je ne sais quel vaste territoire situé entre les grands fleuves de l’Amérique du Sud, mais qui n’est indiqué sur aucune mappemonde, parce que l’espèce humaine n’y a point encore pénétré, entendit parler du peintre de Paris. Il fut curieux d’employer ses talents, et, comme un autre François Ier appelant à sa cour un autre Léonard de Vinci, il envoya une députation à Topaze avec des offres si brillantes, qu’il n’y avait pas même lieu à délibérer. C’est ainsi que procèdent, dans leurs caprices, les rois absolus. On lui promettait, outre une somme considérable en valeurs du pays, le titre de cacique et le grand cordon de la Dent d’Ivoire. Topaze se mit en route, au milieu d’une escorte d’honneur, monté sur un beau Cheval et suivi d’un Mulet qui portait, outre son fidèle Sapajou noir, sa précieuse machine. On arriva sans encombre à la cour de sultan Poussah (c’était son nom), à qui Topaze fut aussitôt présenté par l’introducteur ordinaire des ambassadeurs. Il se jeta la face contre terre devant le monarque, et celui-ci, le relevant avec bonté du bout de sa trompe, lui donna à baiser l’un de ses pieds énormes, celui même qui plus tard... Mais n’anticipons point sur les événements.

Sa Majesté très-massive éprouvait une telle démangeaison de curiosité, que, sans prendre ni repos ni repas, Topaze dut aussitôt déballer sa caisse et se mettre à l’ouvrage. Il prépara ses instruments, fit chauffer ses drogues, et choisit la plus belle plaque de toute sa provision pour y empreindre la royale image. Il fallait que le modèle tînt tout entier sur cet étroit encadrement, car sultan Poussah se voulait voir représenté dans son majestueux ensemble et de la tête aux pieds. Topaze se réjouit fort de ce caprice. Il se rappelait l’aventure de l’Ours amoureux, première cause de sa vogue et de ses succès. «Bon! disait-il, puisque c’est une miniature que demande Sa Majesté, elle sera satisfaite de moi, car elle sera satisfaite d’elle-même.» Il plaça donc l’Éléphant fort loin de la lunette de sa chambre obscure, pour le rapetisser autant que possible, puis il procéda à l’opération avec le soin le plus minutieux et l’attention la plus profonde. Tout le monde attendait le résultat en silence et dans l’anxiété, comme s’il se fût agi de fondre une statue. Il faisait un ardent soleil. Au bout de deux minutes, l’opérateur enlève lestement la plaque argentée, et, triomphant, quoique agenouillé, la présente aux yeux du monarque.

A peine celui-ci eut-il jeté un regard oblique sur son image, qu’il partit d’un immense éclat de rire, et, sans trop savoir pourquoi, les courtisans rirent aussi à gorge déployée. C’était une scène de l’Olympe. «Qu’est ceci? s’écria l’Éléphant quand il eut recouvré la parole; c’est le portrait d’un Rat, et l’on veut que je m’y reconnaisse! Vous plaisantez, mon ami.» Les rires continuaient de plus belle. «Eh quoi! ajouta le monarque après un instant de silence et prenant une expression de plus en plus sévère, c’est parce qu’il n’y a nul Animal plus grand, plus gros et plus fort que moi dans cette contrée, que j’en suis le roi et seigneur, et j’irais me montrer à mes sujets, pour qu’ils perdent le respect qui m’est dû, sous les apparences d’une chétive et imperceptible créature, d’un avorton, d’un Insecte? Non, la raison d’État ne me permet point de faire cette sottise.» En disant cela, il lança dédaigneusement la plaque à l’artiste atterré, qui courba la tête jusque dans la poussière, moins encore par humilité que pour éviter un choc qui lui eût été funeste.

Il prépara ses instruments, fit chauffer ses drogues, et choisit la plus
belle plaque de sa composition...

«J’aurais dû me douter de l’équipée, reprit l’Éléphant qui passait peu à peu du rire à la fureur. Tous ces colporteurs de secrets et d’inventions, tous ces novateurs qui nous prêchent les merveilles du monde civilisé, sont autant d’émissaires de l’Homme, venus pour corrompre, à son profit, les Animaux, par le mépris des vertus antiques, par l’oubli des devoirs envers l’autorité naturelle et constituée. Il faut en préserver l’État, et couper le mal dans sa racine.—Bravo! s’écria la galerie; bien dit, bien fait, et vive le sultan!» Enjambant par-dessus le corps du peintre encore prosterné, l’Éléphant, en trois pas, s’approcha de l’innocente machine, grosse à ses yeux de révolutions; et, plein d’un courroux non moins légitime que celui de Don Quichotte frappant d’estoc et de taille sur les marionnettes de maître Pierre, il leva son formidable pied, le posa sur la fragile enveloppe, et, d’un seul effort, broya la caisse avec tout ce qu’elle contenait. Adieu Veau, Vache, Cochon, Couvée!

Ce fut comme le pot au lait de Perrette. Adieu fortune, honneurs, influence, civilisation! Adieu l’art, adieu l’artiste! Aux horribles craquements qui annonçaient sa ruine et lui broyaient le cœur, Topaze se releva soudain, et, prenant sa course en désespéré, il alla se jeter, la tête la première, dans la rivière des Amazones.


Celui qui fut son confident et qui resta son héritier, c’est moi, pauvre Ébène, pauvre Sapajou noir, qui, venu chez les Hommes d’Europe, où j’ai appris une de leurs langues, me suis fait, pour leur instruction, l’historien de mon maître.

Traduit de l’espagnol par Louis Viardot.


VOYAGE
D’UN
LION D’AFRIQUE

A PARIS

ET CE QUI S’ENSUIVIT

I

Où l’on verra par quelles raisons de haute politique le prince Léo dut faire un voyage en France.

Au bas de l’Atlas, du côté du désert, règne un vieux Lion nourri de ruse. Dans sa jeunesse, il a voyagé jusque dans les montagnes de la Lune; il a su vivre en Barbarie, en Tombouctou, en Hottentotie, au milieu des républiques d’Éléphants, de Tigres, de Boschimans et de Troglodytes, en les mettant à contribution et ne leur déplaisant point trop; car ce ne fut guère que sur ses vieux jours, ayant les dents lourdes, qu’il fit crier les Moutons en les croquant. De cette complaisance universelle lui vint son surnom de Cosmopolite, ou l’ami de tout le monde. Une fois sur le trône, il a voulu justifier la jurisprudence des Lions par cet admirable axiome: Prendre, c’est apprendre. Et il passe pour un des monarques les plus instruits. Ce qui n’empêche pas qu’il déteste les lettres et les lettrés. «Ils embrouillent encore ce qui est embrouillé,» dit-il.

Il eut beau faire, le peuple voulut devenir savant. Les griffes parurent menaçantes sur tous les points du désert. Non-seulement les sujets du Cosmopolite faisaient mine de le contrarier, mais encore sa famille commençait à murmurer. Les jeunes Altesses Griffées lui reprochaient de s’enfermer avec un grand Griffon, son favori, pour compter ses trésors, sans admettre personne à les voir.

Ce Lion parlait beaucoup, mais il agissait peu. Les crinières fermentaient. De temps en temps, des Singes perchés sur des arbres éclaircissaient des questions dangereuses. Des Tigres et des Léopards demandaient un partage égal du butin. Enfin, comme dans la plupart des Sociétés, la question de la viande et des os divisait les masses.

Déjà plusieurs fois le vieux Lion avait été forcé de déployer tous ses moyens pour comprimer le mécontentement populaire en s’appuyant sur la classe intermédiaire des Chiens et des Loups-Cerviers, qui lui vendirent un peu cher leur concours. Trop vieux pour se battre, le Cosmopolite voulait finir ses jours tranquillement, et, comme on dit, en bon Toscan de Léonie, mourir dans sa tanière. Aussi les craquements de son trône le rendaient-ils songeur. Quand Leurs Altesses les Lionceaux le contrariaient un peu trop, il supprimait les distributions de vivres, et les domptait par la famine; car il avait appris, dans ses voyages, combien on s’adoucit en ne prenant rien. Hélas! il avait retourné cette grave question sur toutes ses dents. En voyant la Léonie dans un état d’agitation qui pouvait avoir des suites fâcheuses, le Cosmopolite eut une idée excessivement avancée pour un Animal, mais qui ne surprit point les cabinets à qui les tours de passe-passe par lesquels il se recommanda pendant sa jeunesse étaient suffisamment connus.

Un soir, entouré de sa famille, il bâilla plusieurs fois, et dit ces sages paroles: «Je suis véritablement bien fatigué de toujours rouler cette pierre qu’on appelle le pouvoir royal. J’y ai blanchi ma crinière, usé ma parole et dépensé ma fortune, sans y avoir gagné grand’chose. Je dois donner des os à tous ceux qui se disent les soutiens de mon pouvoir! Encore si je réussissais! Mais tout le monde se plaint. Moi seul, je ne me plaignais pas, et voilà que cette maladie me gagne! Peut-être ferais-je mieux de laisser aller les choses et de vous abandonner le sceptre, mes enfants! Vous êtes jeunes, vous aurez les sympathies de la jeunesse, et vous pourrez vous débarrasser de tous les Lions mécontents en les éconduisant à la victoire.»

Sa Majesté Lionne eut alors un retour de jeunesse et chanta la Marseillaise des Lions:

Aiguisez vos griffes, hérissez vos crinières!

«Mon père, dit le jeune prince, si vous êtes disposé à céder au vœu national, je vous avouerai que les Lions de toutes les parties de l’Afrique, indignés du far niente de Votre Majesté, étaient sur le point d’exciter des orages capables de faire sombrer le vaisseau de l’État.

«—Ah! mon drôle, pensa le vieux Lion, tu es attaqué de la maladie des princes royaux, et ne demanderais pas mieux que de voir mon abdication!... Bon, nous allons te rendre sage! Prince, reprit à haute voix le Cosmopolite, on ne règne plus par la gloire, mais par l’adresse, et, pour vous en convaincre, je veux vous mettre à l’ouvrage.»

Dès que cette nouvelle circula dans toute l’Afrique, elle y produisit un tapage inouï. Jamais, dans le désert, aucun Lion n’avait abdiqué. Quelques-uns avaient été dépossédés par des usurpateurs, mais personne ne s’était avisé de quitter le trône. Aussi la cérémonie pouvait-elle être facilement entachée de nullité, faute de précédents.

Le matin, à l’aurore, le Grand-Chien, commandant les hallebardiers, dans son grand costume et armé de toutes pièces, rangea la garde en bataille. Le vieux roi se mit sur son trône. Au-dessus, on voyait ses armes représentant une chimère au grand trot, poursuivie par un poignard. Là, devant tous les Oisons qui composaient la cour, le grand Griffon apporta le sceptre et la couronne. Le Cosmopolite dit à voix basse ces remarquables paroles à ses lionceaux, qui reçurent sa bénédiction, seule chose qu’il voulut leur donner, car il garda judicieusement ses trésors.

«Enfants, je vous prête ma couronne pour quelques jours, essayez de plaire au peuple et vous m’en direz des nouvelles.»

Puis, à haute voix et se tournant vers la cour, il cria:

«Obéissez à mon fils, il a mes instructions!»

Les jeunes Lionceaux reçurent sa bénédiction.

Dès que le jeune Lion eut le gouvernement des affaires, il fut assailli par la jeunesse Lionne dont les prétentions excessives, les doctrines, l’ardeur, en harmonie d’ailleurs avec les idées des deux jeunes gens, firent renvoyer les anciens conseillers de la couronne. Chacun voulut leur vendre son concours. Le nombre des places ne se trouva point en rapport avec le nombre des ambitions légitimes; il y eut des mécontents qui réveillèrent les masses intelligentes. Il s’éleva des tumultes, les jeunes tyrans eurent la patte forcée et furent obligés de recourir à la vieille expérience du Cosmopolite, qui, vous le devinez, fomentait ces agitations. Aussi, en quelques heures, le tumulte fut-il apaisé. L’ordre régna dans la capitale. Un baise-griffe s’ensuivit, et la cour fit un grand carnaval pour célébrer le retour au statu quo qui parut être le vœu du peuple. Le jeune prince, trompé par cette scène de haute comédie, rendit le trône à son père, qui lui rendit son affection.

Pour se débarrasser de son fils, le vieux Lion lui donna une mission. Si les Hommes ont la question d’Orient, les Lions ont la question d’Europe, où depuis quelque temps des Hommes usurpaient leur nom, leurs crinières et leurs habitudes de conquête. Les susceptibilités nationales des Lions s’étaient effarouchées. Et, pour préoccuper les esprits, les empêcher de retroubler sa tranquillité, le Cosmopolite jugea nécessaire de provoquer des explications internationales de tanière à Camarilla. Son Altesse Lionne, accompagnée d’un de ses Tigres ordinaires, partit pour Paris sans aucun attaché.

Nous donnons ici les dépêches diplomatiques du jeune prince et celles de son Tigre ordinaire.


II

Comment le prince Léo fut traité à son arrivée dans la capitale du monde civilisé.

PREMIÈRE DÉPÊCHE.

«Sire,

«Dès que votre auguste fils eut dépassé l’Atlas, il fut reçu à coups de fusil par les postes français. Nous avons compris que les soldats lui rendaient ainsi les honneurs dus à son rang. Le gouvernement français s’est empressé de venir à sa rencontre; on lui a offert une voiture élégante, ornée de barreaux en fer creux qu’on lui fit admirer comme un des progrès de l’industrie moderne. Nous fûmes nourris des viandes les plus recherchées, et nous n’avons eu qu’à nous louer des procédés de la France. Le prince fut embarqué, par égard pour la race animale, sur un vaisseau appelé le Castor. Conduits par les soins du gouvernement français jusqu’à Paris, nous y sommes logés aux frais de l’État dans un délicieux séjour appelé le Jardin du Roi, où le peuple vient nous voir avec un tel empressement, qu’on nous a donné les plus illustres savants pour gardiens, et que, pour nous préserver de toute indiscrétion, ces messieurs ont été forcés de mettre des barres de fer entre nous et la foule. Nous sommes arrivés dans d’heureuses circonstances, il se trouve là des ambassadeurs venus de tous les points du globe.

«J’ai lorgné, dans un hôtel voisin, un Ours blanc venu d’outre-mer pour des réclamations de son gouvernement. Ce prince Oursakoff m’a dit alors que nous étions les dupes de la France. Les Lions de Paris, inquiets de notre ambassade, nous avaient fait enfermer. Sire, nous étions prisonniers.

«—Où pourrons-nous trouver les Lions de Paris?» lui ai-je demandé.

«Votre Majesté remarquera la finesse de ma conduite. En effet, la diplomatie de la Nation Lionne ne doit pas s’abaisser jusqu’à la fourberie, et la franchise est plus habile que la dissimulation. Cet Ours, assez simple, devina sur-le-champ ma pensée, et me répondit sans détours que les Lions de Paris vivaient en des régions tropicales où l’asphalte formait le sol et où les vernis du Japon croissaient, arrosés par l’argent d’une fée appelée conseil général de la Seine. «—Allez toujours devant vous, et quand vous trouverez sous vos pattes des marbres blancs sur lesquels se lit ce mot: Seyssel! un terrible mot qui a bu de l’or, dévoré des fortunes, ruiné des Lions, fait renvoyer bien des Tigres, voyager des Loups-Cerviers, pleurer des Rats, rendre gorge à des Sangsues, vendre des Chevaux et des Escargots!... quand ce mot flamboiera, vous serez arrivé dans le quartier Saint-Georges où se retirent ces Animaux?

«—Vous devez être satisfait, dis-je avec la politesse qui doit distinguer les ambassadeurs, de ne point trouver votre maison qui règne dans le Nord, les Oursakoff, ainsi travestis?

«—Pardonnez-moi, reprit-il. Les Oursakoff ne sont pas plus épargnés que vous par les railleries parisiennes. J’ai pu voir, dans une imprimerie, ce qui s’appelle un Ours imitant notre majestueux mouvement de va-et-vient, si convenable à des gens réfléchis comme nous le sommes vers le Nord, et le prostituant à mettre du noir sur du blanc. Ces Ours sont assistés de Singes qui grappillent des lettres, et ils font ce qu’ici les savants nomment des livres, un produit bizarre de l’Homme que j’entends aussi nommer des bouquins, sans avoir pu deviner le rapport qui peut exister entre le fils d’un Bouc et un livre, si ce n’est l’odeur.

«—Quel avantage les Hommes trouvent-ils, cher prince Oursakoff, à prendre nos noms sans pouvoir prendre nos qualités?

«—Il est plus facile d’avoir de l’esprit en se disant une Bête qu’en se donnant pour un Homme de talent! D’ailleurs, les Hommes ont toujours si bien senti notre supériorité que, de tout temps, ils se sont servis de nous pour s’anoblir. Regardez les vieux blasons: partout des Animaux!»

«Voulant, Sire, connaître l’opinion des cours du Nord dans cette grande question, je lui dis: «En avez-vous écrit à votre gouvernement?»

«—Le cabinet Ours est plus fier que celui des Lions, il ne reconnaît pas l’Homme.

«—Prétendriez-vous, vieux glaçon à deux pattes, et poudré de neige, que le Lion, mon maître, n’est pas le roi des Animaux?»

«L’Ours blanc prit, sans vouloir répondre, une attitude si dédaigneuse, que d’un bond je brisai les barreaux de mon appartement. Son Altesse, attentive à la querelle, en avait fait autant, et j’allais venger l’honneur de votre couronne, lorsque votre auguste fils me dit très-judicieusement qu’au moment d’avoir des explications à Paris il ne fallait pas se brouiller avec les puissances du Nord.

«Cette scène avait eu lieu pendant la nuit, il nous fut donc très-facile d’arriver en quelques bonds sur les boulevards, où, vers le petit jour, nous fûmes accueillis par des: «Oh! c’te tête!—Sont-ils bien déguisés!—Ne dirait-on pas de véritables Animaux!»


III

Le prince Léo est à Paris pendant le carnaval.—Jugement que porte Son Altesse sur ce qu’elle voit.

DEUXIÈME DÉPÊCHE.

«Votre fils, avec sa perspicacité ordinaire, devina que nous étions en plein carnaval, et que nous pouvions aller et venir sans aucun danger. Je vous parlerai plus tard du carnaval. Nous étions excessivement embarrassés pour nous exprimer; nous ignorions les usages et la langue du pays. Voici comment notre embarras cessa.»

(Interrompue par le froid de l’atmosphère.)

PREMIÈRE LETTRE DU PRINCE LÉO AU ROI, SON PÈRE.

«Mon cher et auguste père,

«Vous m’avez donné si peu de valeurs, qu’il m’est bien difficile de tenir mon rang à Paris. A peine ai-je pu mettre les pattes sur les boulevards, que je me suis aperçu combien cette capitale diffère du désert. Tout se vend et tout s’achète. Boire est une dépense, être à jeun coûte cher, manger est hors de prix. Nous nous sommes transportés, mon Tigre et moi, conduits par un Chien plein d’intelligence, tout le long des boulevards, où personne ne nous a remarqués tant nous ressemblions à des Hommes, en cherchant ceux d’entre eux qui se disent des Lions. Ce Chien, qui connaissait beaucoup Paris, consentit à nous servir de guide et d’interprète. Nous avons donc un interprète, et nous passons, comme nos adversaires, pour des Hommes déguisés en Animaux. Si vous aviez su, Sire, ce qu’est Paris, vous ne m’eussiez pas mystifié par la mission que vous m’avez donnée. J’ai bien peur d’être obligé quelquefois de compromettre ma dignité pour arriver à vous satisfaire. En arrivant au boulevard des Italiens, je crus nécessaire de me mettre à la mode en fumant un cigare, et j’éternuai si fort, que je produisis une certaine sensation. Un feuilletoniste, qui passait, dit alors en voyant ma tête: «Ces jeunes gens finiront par ressembler à des Lions.»

«—La question va se dénouer, dis-je à mon Tigre.

«—Je crois, nous dit alors le Chien, qu’il en est comme de l’immortelle question d’Orient, et que le mieux est de la laisser longtemps nouée.»

«Ce Chien, Sire, nous donne à tout moment les preuves d’une haute intelligence; aussi vous ne vous étonnerez pas en apprenant qu’il appartient à une administration célèbre, située rue de Jérusalem, qui se plaît à entourer de soins et d’égards les étrangers qui visitent la France.

«Il nous amena, comme je viens de vous le dire, sur le boulevard des Italiens; là, comme sur tous les boulevards de cette grande ville, la part laissée à la nature est bien petite. Il y a des arbres, sans doute, mais quels arbres! Au lieu d’air pur, de la fumée; au lieu de rosée, de la poussière: aussi les feuilles sont-elles larges comme mes ongles.

«Du reste, de grandeur, il n’y en a point à Paris: tout y est mesquin; la cuisine y est pauvre. Je suis entré pour déjeuner dans un café où nous avons demandé un cheval; mais le garçon a paru tellement surpris, que nous avons profité de son étonnement pour l’emporter, et nous l’avons mangé dans un coin. Notre Chien nous a conseillé de ne pas recommencer, en nous prévenant qu’une pareille licence pourrait nous mener en police correctionnelle. Cela dit, il accepta un os dont il se régala bel et bien.

«Notre guide aime assez à parler politique, et la conversation du drôle n’est pas sans fruit pour moi; il m’a appris bien des choses. Je puis déjà vous dire que quand je serai de retour en Léonie je ne me laisserai plus prendre à aucune émeute; je sais maintenant une manière de gouverner qui est la plus commode du monde.

Un café.

«A Paris, le roi règne et ne gouverne pas. Si vous ne comprenez pas ce système, je vais vous l’expliquer: On rassemble par trois à quatre cents groupes tous ceux des honnêtes gens du pays qui payent 200 francs d’impôts en leur disant de se représenter par un d’eux. On obtient quatre cent cinquante-neuf Hommes chargés de faire la loi. Ces hommes sont vraiment plaisants: ils croient que cette opération communique le talent, ils imaginent qu’en nommant un Homme d’un certain nom, il aura la capacité, la connaissance des affaires; qu’enfin le mot honnête Homme est synonyme de législateur, et qu’un Mouton devient un Lion en lui disant: Sois-le. Aussi qu’arrive-t-il? Ces quatre cent cinquante-neuf élus vont s’asseoir sur des bancs au bout d’un pont, et le roi vient leur demander de l’argent ou quelques ustensiles nécessaires à son pouvoir, comme des canons et des vaisseaux. Chacun parle alors à son tour de différentes choses, sans que personne fasse la moindre attention à ce qu’a dit le précédent orateur. Un Homme discute sur l’Orient après quelqu’un qui a parlé sur la pêche de la Morue. La mélasse est une réplique suffisante qui ferme la bouche à qui réclame pour la littérature. Après un millier de discours semblables, le roi a tout obtenu. Seulement, pour faire croire aux quatre cents élus qu’ils ont leur parfaite indépendance, il a soin de se faire refuser de temps en temps des choses exorbitantes demandées à dessein.

«J’ai trouvé, cher et auguste père, votre portrait dans la résidence royale. Vous y êtes représenté dans votre lutte avec le Serpent révolutionnaire, par un sculpteur appelé Barye. Vous êtes infiniment plus beau que tous les portraits d’Hommes qui vous entourent, et dont quelques-uns portent des serviettes sur leurs bras gauches comme des domestiques, et d’autres ont des marmites sur la tête. Ce contraste démontre évidemment notre supériorité sur l’Homme. Sa grande imagination consiste d’ailleurs à mettre les fleurs en prison et à entasser des pierres les unes sur les autres.

«Après avoir pris ainsi langue dans ce pays où la vie est presque impossible et où l’on ne peut poser ses pattes que sur les pieds du voisin, je me rendis à un certain endroit où mon Chien me promit de me faire voir les bêtes curieuses auxquelles Votre Majesté nous a ordonné de demander des explications sur la prise illégale de nos noms, qualités, griffes, etc.

«—Vous y verrez bien certainement des Lions, des Loups-Cerviers, des Panthères, des Rats de Paris.

«—Mon ami, de quoi peut vivre un Loup-Cervier dans un pareil pays?

«—Le Loup-Cervier, sous le respect de Votre Altesse, me répondit le Chien, est habitué à tout prendre; il s’élance dans les fonds américains, il se hasarde aux plus mauvaises actions, et se fourre dans les passages. Sa ruse consiste à avoir toujours la gueule ouverte, et le Pigeon, sa nourriture principale, y vient de lui-même.

«—Et comment?

«—Il paraît qu’il a eu l’esprit d’écrire sur sa langue un mot talismanique avec lequel il attire le Pigeon.

«—Quel est ce mot?

«—Le mot bénéfice. Il y a plusieurs mots. Quand bénéfice est usé, il écrit dividende. Après dividende, réserve ou intérêts... les Pigeons s’y prennent toujours.

«—Et pourquoi?

«—Ah! vous êtes dans un pays où les gens ont si mauvaise opinion les uns des autres, que le plus niais est sûr d’en trouver un autre qui le soit encore plus, et à qui il fera prendre un chiffon de papier pour une mine d’or... Le gouvernement a commencé le premier en ordonnant de croire que des feuilles volantes valaient des domaines. Cela s’appelle fonder le crédit public, et quand il y a plus de crédit que de public, tout est fondu.»

«Sire, le crédit n’existe pas encore en Afrique, nous pouvons y occuper les perturbateurs en construisant une Bourse. Mon détaché (car je ne saurais appeler mon Chien un attaché) m’a conduit, tout en m’expliquant les sottises de l’Homme, vers un café célèbre où je vis en effet les Lions, les Loups-Cerviers, Panthères et autres faux Animaux que nous cherchions. Ainsi la question s’éclaircissait de plus en plus. Figurez-vous, cher et auguste père, qu’un Lion de Paris est un jeune Homme qui se met aux pieds des bottes vernies d’une valeur de trente francs, sur la tête un chapeau à poil ras de vingt francs, qui porte un habit de cent vingt francs, un gilet de quarante au plus et un pantalon de soixante francs. Ajoutez à ces guenilles une frisure de cinquante centimes, des gants de trois francs, une cravate de vingt francs, une canne de cent francs et des breloques valant au plus deux cents francs; sans y comprendre une montre qui se paye rarement, vous obtenez un total de cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes dont l’emploi ainsi distribué sur la personne rend un Homme si fier, qu’il usurpe aussitôt notre royal nom. Donc, avec cinq cent quatre-vingt-trois francs cinquante centimes, on peut se dire supérieur à tous les gens à talent de Paris et obtenir l’admiration universelle. Avez-vous ces cinq cent quatre-vingt-trois francs, vous êtes beau, vous êtes brillant, vous méprisez les passants dont la défroque vaut deux cents francs de moins. Soyez un grand poëte, un grand orateur, un Homme de cœur ou de courage, un illustre artiste, si vous manquez à vous harnacher de ces vétilles, on ne vous regarde point. Un peu de vernis mis sur des bottes, une cravate de telle valeur, nouée de telle façon, des gants et des manchettes, voilà donc les caractères distinctifs de ces Lions frisés qui soulevaient nos populations guerrières. Hélas! Sire, j’ai bien peur qu’il n’en soit ainsi de toutes les questions, et qu’en les regardant de trop près elles ne s’évanouissent, ou qu’on n’y reconnaisse sous le vernis et sous les bretelles un vieil intérêt, toujours jeune, que vous avez immortalisé par votre manière de conjuguer le verbe Prendre!

Un Lion de Paris.

«—Monseigneur, me dit mon détaché qui jouissait de mon étonnement à l’aspect de cette friperie, tout le monde ne sait pas porter ces habits; il y a une manière, et dans ce pays-ci tout est une question de manière.

«—Eh bien, lui dis-je, si un Homme avait les manières sans avoir les habits?

«—Ce serait un Lion inédit, me répondit le Chien sans se déferrer. Puis, Monseigneur, le Lion de Paris se distingue moins par lui-même que par son Rat, et aucun Lion ne va sans son Rat. Pardon, Altesse, si je rapproche deux noms aussi peu faits pour se toucher, mais je parle la langue du pays.

«—Quel est ce nouvel Animal?

«—Un Rat, mon Prince: c’est six aunes de mousseline qui dansent, et il n’y a rien de plus dangereux, parce que ces six aunes de mousseline parlent, mangent, se promènent, ont des caprices, et tant, qu’elles finissent par ronger la fortune des Lions, quelque chose comme trente mille écus de dettes qui ne se retrouvent plus!»

TROISIÈME DÉPÊCHE.

«Expliquer à Votre Majesté la différence qui existe entre un Rat et une Lionne, ce serait vouloir lui expliquer des nuances infinies, des distinctions subtiles auxquelles se trompent les Lions de Paris eux-mêmes, qui ont des lorgnons! Comment vous évaluer la distance incommensurable qui sépare un châle français, vert américain, d’un châle des Indes vert-pomme? une vraie guipure d’une fausse, une démarche hasardeuse d’un maintien convenable? Au lieu des meubles en ébène enrichis de sculptures par Janest qui distinguent l’antre de la Lionne, le Rat n’a que des meubles en vulgaire acajou. Le Rat, Sire, loue un remise, la Lionne a sa voiture; le Rat danse, et la Lionne monte à cheval au bois de Boulogne; le Rat a des appointements fictifs, et la Lionne possède des rentes sur le grand-livre; le Rat ronge des fortunes sans en rien garder, la Lionne s’en fait une; la Lionne a sa tanière vêtue de velours, tandis que le Rat s’élève à peine à la fausse perse peinte. N’est-ce pas autant d’énigmes pour Votre Majesté, qui de littérature légère ne se soucie guère et qui veut seulement fortifier son pouvoir? Ce détaché, comme l’appelle Monseigneur, nous a parfaitement expliqué comment ce pays était dans une époque de transition, c’est-à-dire qu’on ne peut prophétiser que le présent, tant les choses y vont vite. L’instabilité des choses publiques entraîne l’instabilité des positions particulières. Évidemment ce peuple se prépare à devenir une horde. Il éprouve un si grand besoin de locomotion, que, depuis dix ans surtout, en voyant tout aller à rien, il s’est mis en marche aussi: tout est danse et galop! Les drames doivent rouler si rapidement, qu’on n’y peut plus rien comprendre; on n’y veut que de l’action. Par ce mouvement général, les fortunes ont défilé comme tout le reste, et, personne ne se trouvant plus assez riche, on s’est cotisé pour subvenir aux amusements. Tout se fait par cotisation: on se réunit pour jouer, pour parler, pour ne rien dire, pour fumer, pour manger, pour chanter, pour faire de la musique, pour danser; de là le club et le bal Musard. Sans ce Chien, nous n’eussions rien compris à tout ce qui frappait nos regards.

Une Lionne.

«Il nous dit alors que les farces, les chœurs insensés, les railleries et les images grotesques avaient leur temple, leur pandémonium. «—Si Son Altesse veut voir le galop chez Musard, elle rapportera dans sa patrie une idée de la politique de ce pays et de son gâchis.»

«Le Prince a manifesté si vivement son désir d’aller au bal, que, bien qu’il fût extrêmement difficile de le contenter, ses conseillers ne purent qu’obéir, tout en sachant combien ils s’éloignaient de leurs instructions particulières; mais n’est-il pas utile aussi que l’instruction vienne à ce jeune héritier du trône? Quand nous nous présentâmes pour entrer dans la salle, le lâche fonctionnaire qui était à la porte fut si effrayé du salut que lui fit monsieur votre fils, que nous pûmes passer sans payer.»

DERNIÈRE LETTRE DU JEUNE PRINCE A SON PÈRE.

«Ah! mon père, Musard est Musard, et le cornet à piston est sa musique. Vivent les débardeurs! Vous comprendriez cet enthousiasme, si, comme moi, vous aviez vu le galop! Un poëte a dit que les morts vont vite, mais les bons vivants vont encore mieux! Le carnaval, Sire, est la seule supériorité que l’Homme ait sur les Animaux; on ne peut lui contester cette invention! C’est alors que l’on acquiert une certitude sur les rapports qui relient l’Humanité à l’Animalité, car il éclate alors tant de passions animales chez l’Homme, qu’on ne saurait douter de nos affinités. Dans cet immense tohu-bohu où les gens les plus distingués de cette grande capitale se métamorphosent en guenilles pour défiler en images hideuses ou grotesques, j’ai vu de près ce qu’on appelle une Lionne parmi les Hommes, et je me suis souvenu de cette vieille histoire d’un Lion amoureux qu’on m’avait racontée dans mon enfance, et que j’aimais tant. Mais aujourd’hui cette histoire me paraît une fable ridicule. Jamais Lionne de cette espèce n’a pu faire rugir un vrai Lion.»


IV

Comment le prince Léo jugea qu’il avait eu grand tort de se déranger, et qu’il eût mieux fait de rester en Afrique.

QUATRIÈME DÉPÊCHE.

«Sire, c’est au bal Musard que son Altesse put enfin aborder face à face un Lion parisien. La rencontre fut contraire à tous les principes de reconnaissances de théâtre; au lieu de se jeter dans les bras du Prince, comme l’aurait fait un vrai Lion, le Lion parisien, voyant à qui il avait affaire, pâlit et faillit s’évanouir. Il se remit pourtant et s’en tira... Par la force? me direz-vous. Non, Sire, mais par la ruse.

«—Monsieur, lui dit votre fils, je viens savoir sur quelle raison vous vous appuyez pour prendre notre nom.

«—Fils du désert, répondit de la voix la plus humble l’enfant de Paris, j’ai l’honneur de vous faire observer que vous vous appelez Lion, et que nous nous appelons Laianne, comme en Angleterre.

«—Le fait est, dis-je au prince, en essayant d’arranger l’affaire, que Laianne n’est pas du tout votre nom.

«—D’ailleurs, reprit le Parisien, sommes-nous forts comme vous? Si nous mangeons de la viande, elle est cuite, et celle de vos repas est crue. Vous ne portez pas de bagues.

«—Mais, a dit Son Altesse, je ne me paye pas de semblables raisons.

«—Mais on discute, dit le Lion parisien, et par la discussion l’on s’éclaire. Voyons. Avez-vous pour votre toilette et pour vous faire la crinière quatre espèces de brosses différentes? Tenez: une brosse ronde pour les ongles, plate pour les mains, horizontale pour les dents, rude pour la peau, à double rampe pour les cheveux! Avez-vous des ciseaux recourbés pour les ongles, des ciseaux plats pour les moustaches? sept flacons d’odeurs diverses? Donnez-vous tant par mois à un Homme pour vous arranger les pieds? Savez-vous seulement ce qu’est un pédicure? Vous n’avez pas de sous-pieds, et vous venez me demander pourquoi l’on nous appelle des Lions! Mais je vais vous le dire: nous sommes des Laiannes, parce que nous montons à Cheval, que nous écrivons des romans, que nous exagérons les modes, que nous marchons d’une certaine manière, et que nous sommes les meilleurs enfants du monde. Vous n’avez pas de tailleur à payer?

«—Non, dit le prince du désert.

«—Eh bien! qu’y a-t-il de commun entre nous? Savez-vous mener un tilbury?

«—Non.

«—Ainsi vous voyez que ce qui fait notre mérite est tout à fait contraire à vos traits caractéristiques. Savez-vous le whist? Connaissez-vous le jockey’s-club?

«—Non, dit l’ambassadeur.

«—Eh bien, vous voyez, mon cher, le whist et le club, voilà les deux pivots de notre existence. Nous sommes doux comme des Moutons, et vous êtes très-peu endurants.

«—Nierez-vous aussi que vous ne m’ayez fait enfermer? dit le prince que tant de politesse impatientait.

«—J’aurais voulu vous faire enfermer que je ne l’aurais pas pu, répondit le faux Lion en s’inclinant jusqu’à terre. Je ne suis point le Gouvernement.

«—Et pourquoi le Gouvernement aurait-il fait enfermer Son Altesse? dis-je à mon tour.

«—Le Gouvernement a quelquefois ses raisons, répondit l’enfant de Paris, mais il ne les dit jamais.»

«Jugez de la stupéfaction du prince en entendant cet indigne langage. Son Altesse fut frappée d’un tel étonnement, qu’elle retomba sur ses quatre pattes. Le Lion de Paris en profita pour saluer, faire une pirouette et s’échapper.

«Son Altesse, Sire, jugea qu’elle n’avait plus rien à faire à Paris, que les Bêtes avaient grand tort de s’occuper des Hommes, qu’on pouvait les laisser sans crainte jouer avec leurs Rats, leurs Lionnes, leurs cannes, leurs joujoux dorés, leurs petites voitures et leurs gants; qu’il eût mieux valu qu’elle restât auprès de Votre Majesté, et qu’elle ferait bien de retourner au désert.»

A quelques jours de là on lisait dans le Sémaphore de Marseille:

«Le prince Léo a passé hier dans nos murs pour se rendre à Toulon, où il doit s’embarquer pour l’Afrique. La nouvelle de la mort du roi, son père, est, dit-on, la cause de ce départ précipité.»

La justice ne vient pour les Lions qu’après leur mort. Le journal ajoute que cette mort a consterné beaucoup de gens en Léonie, et qu’elle y embarrasse tout le monde. «L’agitation est si grande qu’on craint un bouleversement général. Les nombreux admirateurs du vieux Lion sont au désespoir. Qu’allons-nous devenir? s’écrient-ils. On assure que le Chien qui avait servi d’interprète au prince Léo, s’étant trouvé là au moment où il reçut ces fatales nouvelles, lui donna un conseil qui peint bien l’état de démoralisation où sont tombés les Chiens de Paris:—Mon prince, lui dit-il, si vous ne pouvez tout sauver, sauvez la caisse!»

«Ainsi voilà donc, dit le journal, le seul enseignement que le jeune prince remportera de ce Paris si vanté! Ce n’est pas la Liberté, mais les saltimbanques qui feront le tour du monde.»

Cette nouvelle pourrait être un puff, car nous n’avons pas trouvé la dynastie des Léo dans l’Almanach de Gotha.

De Balzac.