RÉSUMÉ PARLEMENTAIRE
ORDRE DE LA NUIT:
UNE HEURE APRÈS MINUIT
Discours du Singe, d’un Corbeau instruit et d’un Hibou allemand.—L’Ane prend la parole sur la question préliminaire de la présidence (son discours est écrit).—Réponse du Renard.—Nomination du Président.—Questions relatives à la répression de la force brutale de l’Homme et à la réfutation des calomnies qu’il accumule depuis le déluge sur la tête des Animaux.—Chacun apporte ses lumières.—Les Animaux sauvages veulent la guerre, les Animaux civilisés se prononcent pour le statu quo.—Toutes les questions à l’ordre du jour sont successivement discutées par les honorables membres de cette illustre assemblée.—Discours résumés du Lion, du Chien, du Tigre, d’un Cheval anglais pur sang, d’un Cheval beauceron, du Rossignol, du Ver de terre, de la Tortue, du Cerf, du Caméléon, etc., etc., etc.—Le Renard répond à ces divers orateurs, et met tout le monde d’accord au moyen d’une transaction.—Adoption de sa proposition.—La présente publication est décrétée.—Le Singe et le Perroquet sont nommés Rédacteurs en chef.
MM. les Animaux se pressent dans les allées du Jardin des Plantes.
Des Fondés de pouvoir des ménageries de Londres, de Berlin, de Vienne et de la Nouvelle-Orléans sont venus, à travers mille dangers, représenter leurs frères captifs.
De tous les points de la création, des Délégués de chaque Espèce animale sont accourus pour plaider la cause de la liberté.
Dès une heure la séance est très-animée; on peut déjà prévoir qu’elle sera dramatique, les usages académiques et parlementaires étant encore peu familiers aux membres de cette illustre Réunion.
Du reste, la physionomie de l’Assemblée est triste et morne en général: on voit bien que c’est l’anniversaire de la mort de La Fontaine.
MM. les Animaux civilisés sont en deuil et portent pour la plupart un crêpe, tandis que les autres, qui méprisent ces vaines marques de la douleur, se contentent de laisser tomber leurs oreilles et traîner tristement leur queue.
Dans plusieurs centres particuliers on s’échauffe sur les préliminaires à établir, sur les formes à suivre, sur le règlement à instituer, et enfin sur la question de la présidence.
Le Singe propose d’imiter en tout les coutumes des Hommes, qui, dit-il, se conduisent entre eux avec une certaine habileté.
Le Caméléon est de l’avis de l’orateur.
Le Serpent le siffle.
Le Loup s’indigne qu’on ait ainsi recours à la politique de ses ennemis. «D’ailleurs singer n’est pas imiter.»
Un vieux Corbeau fort érudit croasse de sa place qu’il y aurait danger à suivre de pareils exemples; il cite le vers si connu:
Timeo Danaos et dona ferentes,
«Je crains les Hommes et ce qui me vient d’eux.»
Il est félicité tout haut, dans la langue de Virgile, sur l’heureux choix de sa citation, par un Hibou allemand très-versé dans l’étude des langues mortes, qui, ne sachant pas un mot de français, est enchanté de trouver à qui parler.
—La Buse contemple avec respect ces deux savants latinistes.—L’Oiseau-Moqueur fait remarquer au Merle qu’il y a un moyen infaillible de passer dans le monde pour un Animal instruit, c’est de parler à chacun de ce qu’il ne sait pas.—
Le Caméléon est successivement de l’avis du Loup, du Corbeau, du Serpent et du Hibou allemand.
La Marmotte se lève et dit que la vie est un songe. L’Hirondelle répond qu’elle est un voyage. L’Éphémère meurt en disant qu’elle est trop courte. Un membre de la Gauche demande le rappel à la question.
Le Lièvre l’avait déjà oubliée.
L’Ane, qui vient enfin de la comprendre, s’exclame à tue-tête, demande le silence et l’obtient. (Son discours est écrit.)
—La Pie se bouche les oreilles et dit que les ennuyeux sont comme les sourds: quand ils parlent, ils ne s’entendent pas.—
L’orateur dit que, puisque la question de la présidence est la première en discussion, il croit rendre service à l’Assemblée en lui proposant de se charger de ce difficile emploi. Il pense que sa fermeté bien connue, que son intelligence proverbiale en Arcadie, que sa patience surtout, le rendent digne du suffrage de ses concitoyens.
Le Loup s’irrite de ce que l’Ane, ce triste jouet de l’Homme, ose se croire des droits à présider une Assemblée libre et réformatrice; il dit que l’éloge de sa patience est un coup de sabot donné aux honorables représentants.
L’Ane, blessé au cœur, brait de sa place pour que l’orateur soit rappelé à l’ordre.
Tous les Animaux domestiques font chorus avec lui: le Chien aboie, le Mouton bêle, le Chat miaule, le Coq chante trois fois.
—L’Ours, impatienté, dit qu’on se croirait parmi les Hommes, qui finissent par crier quand ils ont tout à fait tort ou tout à fait raison.—
Le tumulte est effrayant. Le besoin d’un Président se fait de plus en plus sentir: car s’il y avait un Président, le Président se couvrirait.
Le Porc-Épic trouve la question hérissée de difficultés.
Le Lion, indigné de l’aspect scandaleux que présente l’Assemblée, pousse un rugissement pareil au bruit du tonnerre.
Cette imposante manifestation rétablit le calme.
Le Renard, qui, en allant s’asseoir au pied du bureau, avait trouvé le moyen de ne se placer ni à droite, ni à gauche, ni au centre, se glisse à la tribune.
—A cette vue, la Poule tremble de tous ses membres, et se cache derrière le Mouton.—
Il dit d’une voix conciliante qu’il s’étonne qu’une question préliminaire, d’une moindre importance que toutes les autres, soulève d’aussi graves débats.—Il loue l’Ane de sa bonne volonté et le Loup de sa vertueuse colère, mais il fait observer que le temps presse, que la lune pâlit, et qu’il faut se hâter.
Il ose espérer que le candidat qu’il va présenter réunira tous les suffrages. «Sans doute il est, comme tant d’autres, hélas! assujetti à l’Homme. Mais chacun convient qu’il a des moments d’indépendance qui font honneur à son caractère.
—Ici l’Huître bâille.—
«Le Mulet, Messieurs, a toutes les qualités de l’Ane.
—La Marmotte s’endort.—
«Sans en avoir les faiblesses: il a le pied plus sûr et l’habitude des pas difficiles; il a de plus, et c’est à un hasard bien significatif qu’il le doit, et sans doute aussi à son empressement à venir au rendez-vous indiqué, il a seul entre tous ce qui constitue le véritable président de toute assemblée délibérante... l’indispensable sonnette que vous voyez briller sur sa poitrine.»
L’Assemblée, ne pouvant méconnaître la force d’une vérité aussi fondamentale, trouve l’argument péremptoire et irrésistible.
Le Mulet est élu Président a l’unanimité.
L’honorable Membre, muet de bonheur, incline la tête en signe d’adhésion et de remercîment.
A peine a-t-il fait ce mouvement, que la sonnette agitée laisse échapper un son clair et vibrant qui promet de dominer tout tumulte, s’il y a lieu.
—A ce bruit bien connu, un vieux Chien, se croyant dans sa loge à la porte de son maître, se met à hurler: «Qui est là?» Cet incident égaye un instant l’Assemblée. Le Loup, exaspéré, hausse les épaules, et jette sur le Chien confus un regard de mépris.—
Le Mulet, entouré et complimenté, prend immédiatement possession du fauteuil de la présidence.
Le Perroquet et le Chat, après avoir taillé quelques plumes que l’Oie leur a généreusement offertes, vont s’asseoir à la droite et à la gauche du Président en qualité de secrétaires.
La véritable discussion s’engage alors.
Le Lion monte à la tribune, et, au milieu du plus grand silence, il propose à tous les Animaux que le contact de l’Homme a flétris de venir vivre avec lui dans les vastes et sauvages déserts de l’Afrique. «La terre est grande, les Hommes ne sauraient la couvrir; ce qui fait leur force, c’est leur union; il ne faut donc point les attaquer dans leurs villes, il vaut mieux les attendre. Loin de ses murailles, Homme contre Animal ne vaut guère.» L’orateur fait un énergique tableau du fier bonheur que donne l’indépendance.
Ces mâles accents, ces paroles à la fois si sages et si nobles ont constamment captivé l’auditoire.
Le Rhinocéros, l’Éléphant et le Buffle déclarent qu’ils n’ont rien à ajouter et renoncent à la parole.
Après avoir accepté un verre d’eau sucrée, l’illustre orateur descend de la tribune.
Le Chien, inscrit le second, entreprend de faire l’éloge de la vie civilisée; il vante le bonheur domestique.
A ce mot, il est violemment interrompu par le Loup, par la Hyène et par le Tigre. Ce dernier, d’un bond prodigieux, s’élance à la tribune: son regard est terrible.
—Messieurs les Animaux civilisés se regardent avec effroi; le Lièvre prend la fuite.—
L’orateur jette par trois fois le cri de guerre; il veut la guerre, il aime le sang; d’ailleurs la guerre seule, une guerre d’extermination, amènera cette paix que tant d’Animaux paraissent désirer.
«La guerre est possible; les grands capitaines n’ont jamais manqué aux grandes occasions, et le succès est certain.»
Il cite l’exemple des Moucherons détruisant l’armée de Sapor, roi de Perse.
—Ici la Guêpe sonne une fanfare.—
Il dit Tarragone d’Espagne minée, renversée par des Lapins, dont la haine des Hommes avait fait autant de Héros.
—Le Lapin, émerveillé, détourne la tête et fait un mouvement d’incrédulité.—
Il rappelle Alexandre le Grand vaincu en combat naval par les Thons de la mer des Indes.
—Les Poissons du bassin, que cette scène avait vivement intéressés, et qui de loin prêtaient l’oreille à la voix puissante de l’orateur, rougissent d’orgueil au récit inattendu de ce haut fait.—
Il s’écrie qu’en présence d’intérêts aussi opposés la guerre est inévitable et toute transaction impossible; que le règne de cet Animal dégénéré qu’on appelle l’Homme est fini, et qu’il est temps que l’empire du globe, aujourd’hui mutilé, défiguré, déboisé par les chemins de fer et par les chemins vicinaux, revienne aux Animaux, ses premiers, ses seuls légitimes possesseurs; que les maux qu’on endort ne dorment que d’un œil, et que la révolte n’est que la patience poussée à bout.
Il termine par un éloquent appel aux armes. Il convie le Loup, le Léopard, le Sanglier, l’Aigle et tous ceux qui veulent vivre libres, à la défense de la nationalité animale, qui ne peut pas périr.
La Gauche tout entière bondit sur ses bancs. La Droite, pour un instant galvanisée, applaudit. Le centre reste impassible et refuse de se prononcer; l’Écrevisse consternée lève les bras au ciel.
Un Cheval anglais, autrefois Cheval de luxe, maintenant a poor hack, demande la parole pour un fait personnel.
L’accent britannique de l’orateur rend fort pénible la tâche de MM. les sténographes, qui sont obligés de traduire le langage presque inintelligible de l’honorable étranger.
«Nobles Bêtes, dit-il, je n’entends rien à la question des chemins vicinaux; mais, dans la grande question des chemins de fer, je suis de l’avis de l’illustre Tigre qui vient de parler. Je gagnais mon foin à la sueur de mon front, en trottant quatre ou cinq fois par jour de Londres à Greenwich: le jour même de l’ouverture du chemin de fer, mon maître s’est embarqué, et je me suis trouvé sans ouvrage. L’Angleterre est traversée en tous sens par ces odieuses voitures qui roulent sans notre secours. Je demande ou qu’on détruise les chemins de fer, ou qu’on me permette d’être Français. J’aime la France parce que les chemins de fer y sont relativement rares, et les Chevaux aussi.»
Un gros Cheval de la Beauce, qui avait la veille amené de Chartres à Paris une énorme voiture chargée de blé, hennit d’impatience; il dit que ces Chevaux étrangers ne sont jamais contents, et qu’ils se plaignent toujours que la mariée soit trop belle. Selon lui, tout Animal de bon sens devrait applaudir à l’établissement des chemins de fer.
Le Bœuf et l’Ane, de leur place: «Oui, oui.»
L’attention étant un peu fatiguée, M. le Président annonce que la séance est suspendue pour dix minutes.
Mais bientôt le bruit de la sonnette se fait entendre, et MM. les délégués reprennent leurs places avec une promptitude qui témoigne tout à la fois de leur ardeur et de leur nouveauté parlementaire.
Le Rossignol voltige jusqu’à la tribune; il demande à Dieu un ciel pur et de chaudes nuits pour ses chansons; il chante sur un rhythme divin quelques stances harmonieuses de Lamartine.
Ses chants sont admirables; mais il ne parle pas pour tout le monde, et le Butor le rappelle à la question.
L’Ane prend des notes et critique une des rimes qui, selon lui, manque de richesse.
Le Paon et l’Oiseau de Paradis rient entre eux de la chétive apparence du poëte orateur.
Un membre de la Gauche demande l’égalité.
Le Caméléon paraît à la tribune pour annoncer qu’on peut dire tout ce qu’on voudra, qu’il sera heureux et fier d’être, comme toujours, de l’avis de tout le monde.
L’Oiseau royal et le Grand-Duc jettent un regard de dédain sur l’orateur indépendant.
Un Cerf, prisonnier depuis dix ans, demande d’un ton plaintif la liberté.
Le Ver de terre demande en grelottant l’abolition de la propriété et la communauté des biens.
L’Escargot rentre précipitamment dans sa coquille, l’Huître se referme, et la Tortue répond qu’elle ne consentira jamais à abandonner son écaille.
Un vieux Dromadaire venu en droite ligne de la Mecque, et qui jusque-là avait gardé un modeste silence, dit que le but de la réunion sera manqué si on ne trouve pas le moyen de faire comprendre aux Hommes qu’il y a de la place pour tous ici-bas, et qu’on peut très-bien se placer les uns à côté des autres sans se faire porter les uns par les autres.
L’Ane, le Cheval, l’Éléphant et le Président lui-même font un signe d’assentiment.
Quelques membres entourent le Dromadaire et lui demandent des nouvelles de la question d’Orient. Le Dromadaire leur répond avec beaucoup de bon sens que Dieu est grand et que Mahomet est son prophète.
Un Mouton encore jeune hasarde quelques mots sur les douceurs de la vie champêtre; il dit que l’herbe est bien tendre, que son Berger est très-bon, et demande s’il n’y aurait pas moyen de tout arranger.
Le Cochon grogne sans qu’on puisse interpréter le sens de son interruption: on croit qu’il est pour le statu quo.
Un vieux Sanglier, que ses ennemis accusent d’avoir approché les basses-cours, prétend qu’il convient d’accepter les faits accomplis et d’attendre les éventualités.
L’Oie déclare avec fierté qu’elle ne s’occupe pas de politique.
La Pie lui répond que son indifférence en matière politique sera fort goûtée de ceux qui la plumeront un jour.
Le Renard, qui s’est jusque-là contenté de prendre quelques notes, voyant que la liste des orateurs inscrits est épuisée, monte à la tribune au moment où la Pie fait une troisième tentative pour y sauter. La Pie, désappointée, lui cède la place en se parlant à elle-même, et remet sous son bras un volumineux manuscrit qu’elle avait rédigé avec une Grue de ses amies.
Le Renard dit qu’il a écouté avec une scrupuleuse attention les orateurs qui viennent de se faire entendre; qu’il a admiré la puissance et l’élévation des idées du Lion; que personne plus que lui ne rend hommage à la majesté de son caractère, mais que l’illustre Membre est peut-être le seul Lion de l’Assemblée, et que pour tout le monde d’ailleurs il y a loin du Jardin des Plantes au désert;
Qu’il voudrait pouvoir conserver les illusions du Chien, mais qu’il lui semble apercevoir son collier;
—Le Chien se gratte l’oreille.—Un mauvais plaisant remarque que les oreilles du Chien ont perdu beaucoup de leur longueur primitive, et demande si c’est la mode de les porter si courtes. (Hilarité générale.)—
Qu’il a partagé un instant l’ardeur guerrière du Tigre; que peu s’en est fallu qu’il n’ait répété avec lui son redoutable cri de guerre; que c’est très-beau la guerre pour ceux qui en reviennent, mais que cela fait bien des veuves et des orphelins; que d’ailleurs c’est l’Homme qui a inventé la poudre, et que la race animale ignore encore l’usage des armes à feu. «Les faits le prouvent d’ailleurs, dans ce triste monde, ce n’est pas toujours le bon droit qui triomphe.» Qu’il y a bien peu de temps que leurs fers sont tombés, et qu’il manque sans doute à la plupart d’entre eux des passe-ports pour l’étranger,
—Approbation à Droite.—La Gauche se tait.—Le Centre ne dit rien et n’en pense pas davantage.—Le Sansonnet fait observer que beaucoup de réputations sont fondées sur le silence.—
Que le langage du Rossignol est un beau langage, mais qu’il n’a point avancé la question;
Qu’il serait bon de s’entendre sur les mots, et que l’égalité qu’on demande n’est qu’un besoin matériel auquel l’intelligence ne souscrira jamais;
—Protestations à Gauche.—
Qu’avec la liberté le Cerf aurait dû demander la manière de s’en servir. «S’il est désagréable d’être esclave, il est quelquefois très-embarrassant d’être libre: l’esclavage a été perfectionné à ce point que, pour l’esclave, il n’y a que misères au delà même des portes de sa prison.» Il cite à l’appui de son dire l’exemple de ces deux cent mille paysans russes affranchis qui, ne sachant que faire de leur liberté, retournèrent volontairement à la glèbe;
—Deux larmes s’échappent lentement des yeux du Cerf découragé.—Le Merle siffle que les incapacités de l’esclave sont à la charge de l’esclavage.—
Que le raisonnement du Cochon avait cela de bon et cela de mauvais, qu’il ne changeait rien aux affaires, et que, pour les résultats, les doctrines du Sanglier différaient peu de celles du Cochon;
—Approbation aux extrémités.—Ici la Civette offre une prise de tabac à un vieux Castor.—Le Cochon, son voisin, se sentant perdre contenance, ferme les yeux et fait semblant d’avoir envie d’éternuer.—
Qu’il avait été touché des honnêtes sentiments du Mouton et de la bonté de ses intentions; «mais le monde est ainsi fait, qu’on peut affirmer que l’excessive bonté déconsidère.» Qu’il faisait observer au Mouton que son bon berger avait mené sa pauvre mère à la boucherie.
—Le Mouton se jette en sanglotant dans les bras du Bélier, qui reproche au Renard son impitoyable raison.—Cette scène émeut péniblement l’assemblée.—Une Tourterelle s’évanouit dans les tribunes; la Sangsue, sur l’avis de l’Hippopotame, lui pratique une saignée.—Le Pigeon Ramier dit, de façon à être entendu, que le manque de tact vient presque toujours du manque de cœur.—
Le Renard insinue pour sa justification qu’il est fâcheux que toutes les vérités ne soient pas bonnes à dire; il affirme que la politique sentimentale serait fort de son goût, mais il y a telle maladie qu’un régime anodin ne saurait guérir, et Machiavel enseigne, dans son livre du Prince, qu’il est des cruautés salutaires et miséricordieuses.
Il répond ensuite au Caméléon qu’il n’y a point d’animal universel. «Chacun a sa spécialité, et la spécialité du Caméléon étant de tout approuver, il ose espérer qu’il voudra bien le favoriser de son suffrage.»
—Le Singe fixe son lorgnon sur le Caméléon, avec lequel il échange un sourire.—
Puis, prenant à témoin l’Assemblée tout entière, il dit que s’il est prouvé pour tous que la paix, la guerre et la liberté sont également impossibles, on est pourtant d’accord sur un point: c’est qu’il y a quelque chose à faire.
—Assentiment général.—
Que le mal existe, et qu’il faut au moins le combattre;
Qu’il propose en conséquence à l’honorable Assemblée d’ouvrir une voie nouvelle à ses efforts.
—Vif mouvement de curiosité.—
«La seule lutte qui n’ait pas encore été tentée, la seule raisonnable, la seule légale, celle où les plus belles victoires les attendent, c’est la lutte de l’intelligence.
«Il est impossible que dans cette lutte, où la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure, où l’esprit, le cœur et le bon droit sont les seules armes autorisées, l’avantage ne reste pas aux Animaux sur les Hommes leurs oppresseurs.
«L’intelligence mène à tout...»
—«Oui, dit une Perruche, comme tout chemin mène à Rome.»—
Que les idées ont des pattes et des ailes; qu’elles courent et qu’elles volent;
Qu’il faut réaliser enfin, au moyen de la presse, la puissance la plus formidable du jour, une enquête générale sur leur situation, sur leurs besoins naturels, sur les mœurs et coutumes de chaque espèce, et créer sur des données sérieuses et impartiales une grande histoire de la Race Animale et de ses nobles destinées dans la vie privée et dans la vie publique, dans l’esclavage et dans la liberté.
«Par la presse, La Fontaine, cet Homme, le seul à la gloire duquel on puisse dire que toutes les Bêtes l’ont pleuré, La Fontaine, dont ce triste jour rappelle la mort, a plus fait pour chacun d’eux que les vainqueurs de Sapor, de Tarragone et d’Alexandre, que les trois cents Renards eux-mêmes qui, avec Samson et la mâchoire de l’Ane exterminèrent les Philistins.
—L’Ane relève fièrement la tête.—Au nom de La Fontaine, tous les Animaux se lèvent et s’inclinent respectueusement.—Quelques Animaux demandent que ses cendres soient transportées au Jardin des Plantes.—
«Les naturalistes ont cru avoir tout fait en pesant le sang des Animaux, en comptant leurs vertèbres et en demandant à leur organisation matérielle la raison de leurs plus nobles penchants.
«Aux Animaux seuls il appartient donc de raconter les douleurs de leur vie méconnue, et leur courage de tous les instants, et les joies si rares d’une existence sur laquelle la main de l’homme s’appesantit depuis quatre mille ans.»
Ici l’orateur paraît ému, et l’attendrissement gagne tous les bancs.
Après quelques minutes de silence, le Renard, se tournant vers les tribunes, ajoute:
Que c’est par la presse, et par la presse seulement, que Mesdames les Pies, les Oies, les Canes, les Grues et les Poules, qui dans toute autre lutte auraient été déplacées, trouveront, une fois la lutte du bec admise, à faire valoir leur talent bien connu pour la parole et pour la plume;
Que ce n’est point dans une Assemblée délibérante que peuvent se produire les griefs pour le moins bizarres que ces dames ont essayé de faire valoir dans cette enceinte: «leur place n’est point dans les Assemblées publiques; de l’avis du plus grand nombre, celles qui font de la politique ont un défaut de plus et un charme de moins, comme les Amazones de l’antiquité;» qu’elles continuent donc à faire l’ornement des forêts et des basses-cours, en attendant qu’elles puissent consigner leurs observations dans la publication proposée, pendant les heures de loisir que le soin de leur ménage pourra leur laisser; qu’enfin:
«Il a l’honneur d’appeler la délibération de MM. les Représentants de la Nation Animale sur les trois articles suivants:
«Art. Ier.—Il est ouvert un crédit illimité pour la publication d’une histoire populaire, nationale et illustrée de la grande famille des Animaux.»
—Ce crédit sera alloué sur les fonds du ministère de l’instruction publique.—Un Membre de la Gauche propose par amendement qu’il soit justifié de l’emploi de ces fonds.—La Taupe s’y oppose, elle aime le mystère; elle dit qu’il faut se garder de porter ainsi partout la lumière.—L’amendement succombe sous cette judicieuse observation.—
«Art. II.—Pour éloigner l’ignorance et la mauvaise foi, ces deux fléaux de la vérité, l’ouvrage sera écrit par les Animaux eux-mêmes, seuls juges compétents.
«Art. III.—Comme les arts et la librairie sont encore dans l’enfance parmi eux, la nation s’adressera, par l’intermédiaire de ses ambassadeurs, pour illustrer cet ouvrage, à un nommé Grandville, qui aurait mérité d’être un Animal, s’il n’avait de temps en temps ravalé son beau talent en le consacrant à la représentation toujours flattée, il est vrai, de ses semblables. (Voir les Métamorphoses.)
«Et pour l’impression, elle s’adressera à une maison de librairie connue, dans le monde pittoresque, sous le nom de J. Hetzel, et qui n’a pas de préjugés.»
Ces trois articles sont mis aux voix et adoptés successivement, quoique le Centre tout entier se soit levé contre.
Quand ce résultat eut été proclamé à haute voix par le Président, qui avait si habilement dirigé les débats sans rien dire ni rien faire, l’Assemblée, électrisée, se leva comme un seul Animal, plusieurs Membres quittèrent leur place pour aller serrer la patte de l’orateur, qui, satisfait du résultat, se mêla modestement à la foule.
«O siècle bavard! s’écria un vieux Faucon irlandais, étranges logiciens! vous avez griffes et dents, l’espace est devant vous, la liberté est quelque part, et il va vous suffire de noircir du papier!»
Cette protestation fut étouffée par le bruit des conversations particulières, et se perdit au milieu de l’enthousiasme général.
Le Corbeau se tira une plume de l’aile, et rédigea sur papier timbré le procès-verbal de la séance.
Lequel procès-verbal fut lu, approuvé et paraphé par une commission qui fut chargée de veiller à son exécution; chacun s’engageant, du reste, à concourir de son mieux, unguibus et rostro, au succès de la publication.
Le Renard, qui avait fait la motion, l’Aigle, le Pélican et un jeune Sanglier, désignés ad hoc, ces trois derniers par le sort, se transportèrent dès le matin à Saint-Mandé, et se présentèrent chez M. Grandville.
Cette entrevue fut remarquable sous plus d’un rapport.
M. Grandville les reçut avec tous les honneurs dus à leur caractère d’Ambassadeurs, et s’entendit sans peine avec eux. Il obtint du Renard, sur les mœurs et coutumes de la race animale, quelques renseignements pleins de malice dont il compte tirer bon parti.
Il fut décidé que, pour faire preuve d’impartialité, on consentirait à ne pas représenter uniquement les Animaux, et qu’on accorderait à l’Homme lui-même une petite place dans cette publication.
Pour obtenir cette concession, le Peintre laissa entendre que la différence entre l’Homme et l’Animal n’était pas si grande que messieurs les Ambassadeurs semblaient le penser, et que d’ailleurs les Animaux ne pourraient que gagner à la comparaison. Après quelques difficultés que la politesse et la modestie leur commandaient, messieurs les Ambassadeurs convinrent du fait, et tombèrent d’accord sur ce point comme sur tous les autres.
La lenteur est de bon goût chez des ambassadeurs. Leurs Excellences montèrent donc en fiacre et rentrèrent dans Paris. A la barrière, un des commis de l’octroi, fort mauvais naturaliste, ayant pris, à la première vue, le Sanglier pour un Cochon, prétendit lui faire payer des droits d’entrée, et n’en reçut qu’un coup de boutoir. Ils descendirent rue Jacob, no 18.
Messieurs les Députés furent charmés du bon accueil qu’ils reçurent de leurs éditeurs.
Ceux-ci, flattés que la Race Animale, dont ils ont toujours fait grand cas, eût songé à eux pour une publication de cette importance, promirent de donner tous leurs soins à cette affaire, de laquelle ils espèrent tirer encore plus d’honneur que de profit.
Le Sanglier lui-même, qui était venu avec quelques préventions, s’avoua satisfait et reçut avec un vif plaisir un exemplaire des Lettres de Jean Macé sur la vie de l’Homme et des Animaux, qu’il avait paru apprécier. M. J. Hetzel fit agréer au Pélican une très-jolie collection du Magasin d’éducation et de récréation, en le priant de l’offrir à ses fils, dont il avait entendu faire de grands éloges; ce bon père fut touché de la délicatesse de cette attention. L’Aigle mit sans façon sous son aile les quatre séries des Romans nationaux de MM. Erckmann-Chatrian, et les Voyages extraordinaires de M. Jules Verne. Le Renard, en compère intelligent, refusa obstinément tout cadeau, et se contenta d’emporter quelques milliers de Catalogues, qu’il promit, d’un air matois, de répandre toutes les fois qu’il en trouverait l’occasion.
Après quelques petits arrangements de pure forme, il fut convenu que le Singe servirait d’intermédiaire et serait, en s’adjoignant le Perroquet, chargé de s’entendre avec messieurs les Animaux Rédacteurs, qui auraient à lui adresser leurs manuscrits, en indiquant soigneusement les adresses de leurs nids, tanières, perchoirs, etc., etc., pour que les épreuves pussent être envoyées exactement aux auteurs.
Avant de se séparer, messieurs les Rédacteurs en chef recommandèrent à messieurs les futurs collaborateurs de n’adresser au cabinet de rédaction que des manuscrits bien écrits et faciles à lire, pour éviter les frais de correction et les fautes d’impression. Ils ajoutèrent que dans une publication à laquelle tant de talents différents étaient appelés à concourir, la méthode étant impossible, tout classement serait injuste et arbitraire; que les premiers arrivés seraient donc les premiers imprimés; qu’un numéro d’ordre serait donné à chaque manuscrit, et que pour rien au monde cet ordre ne pourrait être interverti. Messieurs les Animaux approuvèrent cette mesure, et s’en retournèrent pleins d’espoir, le front penché, le regard pensif, méditant déjà, les uns leur propre histoire, les autres celle de leur prochain.
Post-Scriptum.—Par faveur spéciale, nous livrerons à la publicité quelques détails confidentiels sur lesquels notre ami le Perroquet nous avait demandé le silence; mais nous comptons que sa discrétion ne tiendra pas devant quelques douzaines de noix et un pain de sucre que nous venons de lui envoyer.
Le Singe avait eu d’abord le séduisant projet de faire un journal format grand-aigle; il avait même, sous le titre de premier-forêt, fait un premier-Paris très-ennuyeux, dans lequel il développait avec un grand talent toutes les questions, excepté celle du jour.
Un Animal qui désire garder l’anonyme, rêvant déjà les succès de ces plumes courriéristes qui ont fait la gloire de certaines lettres de l’alphabet, J. J.—X—Y—Z, etc., etc., avait signé de ses initiales un feuilleton dans lequel il constatait les brillants débuts d’une Sauterelle incomparable dans un ballet nouveau.
L’Aras bleu, le Kakatoès et le Colibri s’étaient chargés de la correspondance étrangère et de l’importante partie des faits divers. Nous nous permettrons de citer une des nouvelles dont ces Oiseaux comptaient enrichir leur premier numéro:—Un Canard nous écrit des bords de la Garonne: «Il n’est bruit dans nos marais que de la disparition d’une jeune grenouille qui était chérie de toutes ses compagnes. Comme elle avait l’imagination fort exaltée, on craint qu’elle n’ait attenté à ses jours. On s’épuise en conjectures sur les causes qui auraient pu la pousser à cette fatale extrémité.»
L’Oiseau Moqueur avait demandé la permission de terminer régulièrement le journal par une série de calembours qu’il aurait spirituellement intitulés: les étonnantes Réparties du Coq à l’Ane.
Le journal aurait été un journal sans annonces. Le Dindon, voulant s’assurer la propriété d’une idée aussi neuve, se disposait à prendre un brevet d’invention qui lui en réservât le monopole; mais le Loup-Cervier (qui devait faire la Bourse) l’en détourna, en lui représentant que cette précaution serait superflue, et qu’il ne trouverait point d’imitateurs.
Il ne restait plus guère à trouver qu’un titre et un gérant, et l’affaire eût été définitivement constituée, si le Renard, qui est de bon conseil, et le Lièvre, qui est moins brave que César, n’eussent reculé devant les difficultés de cette entreprise. Le Renard fit observer très-sagement qu’ils tomberaient infailliblement des hauteurs de la philosophie, de la science et de la morale, dans les misères de la politique quotidienne; que tout n’était pas roses dans le métier de journaliste; qu’ils auraient affaire à de belles petites lois, au bout desquelles se trouvent l’amende et la prison; qu’ils se feraient beaucoup d’ennemis et peu d’abonnés; qu’ils auraient à payer des droits de timbre exorbitants, et de plus un gros cautionnement à fournir; que leur capital y passerait; que le prix du moindre journal était tel, que de pauvres Animaux qui ne roulent ni sur l’or ni sur l’argent, les Rats, par exemple, ne sauraient faire les frais d’un abonnement; que la condition de toute entreprise qui veut devenir utile et populaire, et atteindre les masses pour les éclairer, c’est le bon marché; qu’enfin les journaux passent et que les livres restent (au moins en magasin).
Ces raisons et bien d’autres avaient fait passer à l’ordre de la nuit sur l’incident qui n’avait pas été autrement discuté.
Du reste, cette mémorable conspiration fut conduite avec tant d’adresse et de bonheur, que, le lendemain, Paris, M. le Préfet de police et les gardiens du Jardin des Plantes se réveillèrent, après avoir dormi du soir au matin, comme si rien d’extraordinaire n’avait pu se passer dans cette nuit désormais acquise à l’histoire des révolutions animales, à laquelle elle devait fournir une de ses pages les plus merveilleuses.
(PAR ESTAFETTE.)
Quelques minutes après la visite de messieurs les Délégués, un Pigeon voyageur apporta aux éditeurs des Scènes de la vie privée et publique des Animaux la lettre circulaire ci-dessous, qu’il avait ordre de faire publier et distribuer immédiatement.
MM. LE SINGE ET LE PERROQUET,
Rédacteurs en chef,
A TOUS LES ANIMAUX.
«Mon cher et futur collaborateur,
«Nous croyons devoir vous adresser l’arrêté de la commission chargée de veiller plus particulièrement à la rédaction.
«Dans l’intérêt moral et matériel de la publication que nous entreprenons en commun, il est recommandé à messieurs les Animaux Rédacteurs de formuler leurs opinions avec une telle mesure et une telle impartialité, que, tout en y trouvant d’utiles conseils, des critiques méritées et sévères, les Animaux de tout âge, de tout sexe, de toute opinion, y compris les Hommes, n’y puissent rien rencontrer qui soit contraire aux lois imprescriptibles de la morale et des convenances.
«En conséquence, il a été arrêté que tout article empreint de ce caractère de violence et de méchanceté qui a quelquefois déshonoré les œuvres de la Presse parmi les Hommes, et qui répugne aux cœurs bien placés comme aux organisations délicates, serait renvoyé à son auteur, dont le nom cesserait dès lors de figurer sur la liste de nos collaborateurs.
«N. B.—Le comité de rédaction a dû s’adjoindre, à titre de correcteurs d’épreuves seulement, quelques Hommes fort au courant de cette pénible besogne, et que leur misanthropie recommandait d’ailleurs entre tous à la bienveillance de l’espèce animale.
«Fait au Jardin des Plantes, à Paris.»
Sur la recommandation de messieurs les Rédacteurs en chef, la distribution de cette pièce importante a été confiée à un Corbeau, très-entendu, qui a organisé pour la circonstance un Office de Publicité qui dépasse tout ce que l’industrie des Hommes avait imaginé en ce genre. Cet intelligent Oiseau s’est chargé également de l’envoi des prospectus et des livraisons à domicile pour Paris, les départements et l’étranger: les Canards qu’il a enrôlés défieraient les plus intrépides de nos crieurs patentés, ils ne craignent ni le vent ni la pluie; et le moindre de ses Chiens courants laisserait loin derrière lui le plus agile des facteurs de l’administration des postes. Grâce à ses Pigeons voyageurs, les abonnés de tous les pays recevront leurs livraisons avec une promptitude que l’estafette la plus vantée ne saurait atteindre, et les abonnés des campagnes seront servis avec autant d’exactitude que les abonnés des villes. Des affiches seront, par ses ordres, apposées sur tous les murs dans les quatre parties du monde, sur la fameuse muraille de la Chine elle-même. Messieurs les Rédacteurs espèrent pouvoir compter parmi leurs souscripteurs tous les Animaux et tous les Hommes sincères qui désirent faire preuve d’impartialité, et qui ne redoutent aucune des vérités qui sont bonnes à dire.
P.-J. Stahl.
Voilà ce qui vient de paraître!—10 centimes la livraison.
Histoire des bêtes à l’usage des gens d’esprit...
HISTOIRE
D’UN LIÈVRE
SA VIE PRIVÉE
PUBLIQUE ET POLITIQUE
ÉCRITE SOUS SA DICTÉE PAR UNE PIE, SON AMIE.
Quelques mots de madame la Pie à MM. le Singe et le Perroquet, Rédacteurs en chef.
essieurs, il a été proclamé par l’Assemblée, dont les délibérations ont eu pour résultat cette publication, que si le droit de parler pouvait nous être refusé, il nous serait du moins permis d’écrire.
Avec votre permission, illustres Directeurs, j’ai donc écrit.
Dieu merci, la plume est une arme courtoise, elle égalise les forces, et j’espère prouver un jour qu’entre les mains d’une Pie intelligente cette arme n’a pas moins de valeur qu’entre les griffes d’un Loup ou les pattes d’un Renard.
Pour le moment, il ne s’agit ni de moi ni de mesdames les Oies, les Poules et les Grues, qu’un orateur à la fois spirituel et profond, à la fois juge et partie, a si vertueusement renvoyées à leur ménage[1], et je me bornerai à vous raconter l’Histoire d’un Lièvre que ses malheurs ont rendu célèbre parmi les Bêtes et parmi les Hommes, à Paris et dans les champs.
Croyez, Messieurs, que si je me décide, dans une question qui ne m’est point personnelle, à rompre avec les habitudes de silence et de discrétion dont on sait que je me suis toujours fait une loi, c’est qu’il m’eût été impossible de m’y refuser sans manquer aux obligations les plus ordinaires de l’amitié.
I
Où la Pie essaye d’entrer en matière.—Quelques réflexions philosophiques et préliminaires du Lièvre, héros de cette histoire.—La dernière chasse d’un Roi.—Notre héros est fait prisonnier.—Théorie des Lièvres sur le courage.
Je m’étais, un soir de cette semaine, oubliée sur un monceau de pierres, et je méditais les derniers vers d’un poëme en douze chants que je consacre à la défense des droits méconnus de notre sexe, quand je vis accourir entre les deux raies d’un pré un Levraut de ma connaissance, arrière-petit-fils du héros de mon histoire.
«Madame la Pie, me cria-t-il tout haletant, grand-père est là-bas au coin du bois, et il m’a dit: Va chercher bien vite notre amie la Pie... et je suis venu.
—Tu es un bon petit enfant, lui répondis-je en lui donnant sur la joue un coup d’aile amical; c’est bien de faire comme cela les commissions à son grand-père. Mais si tu cours toujours si vite, tu finiras par te rendre malade.
—Ah! me répondit-il en me regardant tristement, je ne suis pas malade, moi, c’est grand-père qui l’est! le Lévrier du garde champêtre l’a mordu... c’est ça qui fait peur.»
Il n’y avait pas de temps à perdre; en deux sauts je fus auprès de mon malheureux ami, qui me reçut avec cette cordialité qui est la politesse des bons Animaux.
Sa patte droite était supportée par une écharpe faite à la hâte de deux brins de jonc; sa pauvre tête, sur laquelle on avait appliqué quelques compresses de feuilles de dictame qu’une Biche compatissante lui avait procurées, était entourée d’un bandeau qui lui cachait un œil: le sang coulait encore.
A ce triste spectacle, je reconnus les Hommes et leurs funestes coups.
«Ma chère Pie, me dit le vieillard, dont le visage, empreint d’un caractère de tristesse et de gravité inaccoutumée, n’avait cependant rien perdu de son originelle simplicité, on ne vient pas au monde pour être heureux.
—Hélas! lui répondis-je, cela se voit bien.
—Je sais, continua-t-il, qu’on doit avoir toujours peur, et qu’un Lièvre n’est jamais sûr de mourir tranquillement dans son gîte; mais, vous le voyez, je puis moins qu’un autre compter sur ce qu’on est convenu d’appeler une belle mort: la campagne s’annonce mal, me voilà borgne peut-être, et pour sûr estropié; un Épagneul viendrait à bout de moi. Ceux des nôtres qui voient tout en beau, et qui s’entêtent à penser que la chasse ferme quelquefois, veulent bien convenir qu’elle ouvrira dans quinze jours; je crois que je ferai bien de mettre ordre à mes affaires et de léguer mon histoire à la postérité pour qu’elle en profite, si elle peut. A quelque chose malheur doit être bon. Si Dieu m’a accordé la grâce de retrouver ma patrie, après m’avoir fait vivre et souffrir parmi les Hommes, c’est qu’il a voulu que mes infortunes servissent d’enseignement aux Lièvres à venir. Dans le monde on se tait sur bien des choses par prudence et par politesse; mais, devant la mort, le mensonge devenant inutile, on peut tout dire. D’ailleurs, j’avoue mon faible: il doit être agréable de laisser après soi un glorieux souvenir, et de ne pas mourir tout entier; qu’en pensez-vous?»
J’eus toutes les peines du monde à lui faire entendre que j’étais de son avis, car il avait gagné dans ses rapports avec les Hommes une surdité d’autant plus gênante, qu’il s’obstinait à la nier. Que de fois n’ai-je pas maudit cette infirmité, qui le privait du bonheur d’écouter! Je lui criai dans les oreilles qu’on était toujours bien aise de se survivre dans ses œuvres, et que, devant une fin presque certaine, il devait être en effet consolant de penser que la gloire peut remplacer la vie, qu’en tout cas cela ne pouvait pas faire de mal.
Il me dit alors que son embarras était grand, que sa maudite blessure l’empêchait d’écrire, puisqu’il avait précisément la patte droite cassée; qu’il avait essayé de dicter à ses enfants, mais que les pauvres petits ne savaient que jouer et manger; qu’un instant il avait eu l’idée de faire apprendre par cœur son histoire à l’aîné, et de la transmettre ainsi à l’état de Rapsodie aux siècles futurs, mais que l’étourdi n’avait jamais manqué de perdre la mémoire en courant. «Je vois bien, ajouta-t-il, qu’on ne peut guère compter sur la tradition orale pour conserver aux faits leur caractère de vérité; je n’ai pas envie de devenir un mythe comme le grand Vichnou, Saint-Simon, Fourrier, etc.; vous êtes lettrée, ma bonne Pie, veuillez me servir de secrétaire, mon histoire y gagnera.»
Je cédai à ses instances, et je m’apprêtai à écouter. Les discours des vieillards sont longs, mais il en ressort toujours quelque utile enseignement.
Voulant donner de la solennité à cet acte, le plus important et le dernier peut-être de sa vie, mon vieil ami se recueillit pendant cinq minutes, et, se souvenant qu’il avait été un Lièvre savant, il jugea à propos de commencer par une citation. (Il tenait cette manie des citations d’un vieux comédien qu’il avait connu à Paris.) Il emprunta donc son exorde à un auteur tragique auquel les Hommes s’accordent enfin à trouver quelque mérite, et commença en ces termes:
«Approchez, mes enfants, enfin l’heure est venue
Qu’il faut que mon secret éclate à votre vue.»
Ces deux vers de Racine, qu’un nommé Mithridate adresse à ses enfants dans une circonstance qui n’est pas analogue, et la belle déclamation du narrateur, produisirent le plus grand effet.
L’aîné quitta tout pour venir se placer respectueusement sur les genoux de son grand-père; le cadet, qui aimait passionnément les contes, se tint debout et ouvrit les oreilles; et le plus jeune s’assit par terre en grugeant par la tige un brin de trèfle.
Le vieillard, satisfait de l’attitude de son auditoire, et voyant que je l’attendais, continua ainsi:
«Mon secret, mes enfants, c’est mon histoire. Qu’elle vous serve de leçon, car la sagesse ne vient pas à nous avec l’âge, il faut aller au-devant d’elle.
J’ai dix ans bien comptés; je suis si vieux, que de mémoire de Lièvre il n’a été donné de si longs jours à un pauvre Animal. Je suis venu au monde en France, de parents français, le 1er mai 1830, là tout près, derrière ce grand chêne, le plus beau de notre belle forêt de Rambouillet, sur un lit de mousse que ma bonne mère avait recouvert de son plus fin duvet.
Je me rappelle encore ces belles nuits de mon enfance, où j’étais ravi d’être au monde, où l’existence me semblait si facile, la lumière de la lune si pure, l’herbe si tendre, le thym et le serpolet si parfumés!
S’il est des jours amers, il en est de si doux!
J’étais alerte alors, étourdi, paresseux comme vous; j’avais votre âge, votre insouciance et mes quatre pattes; je ne savais rien de la vie, j’étais heureux, oui, heureux! car vivre et savoir ce que c’est que l’existence d’un Lièvre, c’est mourir à toute heure, c’est trembler toujours. L’expérience n’est, hélas! que le souvenir du malheur.
Je ne tardai pas, du reste, à reconnaître que tout n’est pas pour le mieux en ce triste monde, que les jours se suivent et ne se ressemblent pas.
Un matin, dès l’aurore, après avoir couru à travers ces prés et ces guérets, j’étais sagement revenu m’endormir près de ma mère, comme le devait faire un enfant de mon âge, quand je fus réveillé soudain par deux éclats de tonnerre et par d’horribles clameurs... Ma mère était à deux pas de moi, mourante, assassinée!... «Sauve-toi, me cria-t-elle encore, sauve-toi!» et elle expira. Son dernier soupir avait été pour moi.
Il ne m’avait fallu qu’une seconde pour apprendre ce que c’était qu’un fusil, ce que c’était que le malheur, ce que c’était qu’un Homme. Ah! mes enfants, s’il n’y avait pas d’Hommes sur la terre, la terre serait le paradis des Lièvres: elle est si bonne et si féconde! il suffirait de savoir où l’eau est la plus pure, le gîte le plus silencieux, les plantes les plus salutaires. Quoi de plus heureux qu’un Lièvre, je vous le demande, si, pour nos péchés, le bon Dieu n’avait imaginé l’Homme? Mais, hélas, toute médaille a son revers, le mal est toujours à côté du bien, l’Homme est toujours à côté de l’Animal.
—Croiriez-vous, me dit-il, ma chère Pie, que j’ai vu dans des livres qui n’étaient pas écrits par des Bêtes, il est vrai, que Dieu avait créé l’Homme à son image? Quelle impiété!
—Dis donc, grand-père, dit le plus petit, il y avait une fois dans le champ là-bas deux petits Lièvres avec leur sœur, et puis il y avait aussi un grand méchant Oiseau qui a voulu les empêcher de passer: c’est-il cela un Homme?
—Tais-toi donc, lui répondit son frère, puisque c’était un Oiseau, c’était pas un Homme. Tais-toi: tu serais obligé de crier pour que papa t’entende; ça ferait du bruit, et nous aurions tous peur.
—Silence! s’écria le vieillard, qui s’aperçut qu’on ne l’écoutait plus. Où en étais-je? me demanda-t-il.
—Votre mère était morte, lui dis-je, en vous criant: Sauve-toi bien vite.
—Pauvre mère! reprit-il, elle avait bien raison: sa mort n’avait été qu’un prélude. C’était grande chasse royale. Toute la journée ce fut un carnage horrible: la terre était couverte de cadavres, on voyait du sang partout, sur les taillis dont les jeunes pousses tombaient coupées par le plomb, sur les fleurs elles-mêmes, que les Hommes n’épargnaient pas plus que nous, et qui périssaient écrasées sous leurs pieds. Cinq cents des nôtres succombèrent dans cette abominable journée! Comprend-on ces monstres qui croient n’avoir rien de mieux à faire que d’ensanglanter les campagnes, qui appellent cela s’amuser, et pour lesquels la chasse, l’assassinat, n’est qu’un délassement!
Du reste, ma mère fut bien vengée. Cette chasse fut la dernière des chasses royales, m’a-t-on dit. Celui qui la fit repassa bien une fois encore par Rambouillet, mais cette fois-là il ne chassait pas.
Je suivis les conseils de ma mère: pour un Lièvre de dix-huit jours je me sauvai très-bravement, ma foi; oui, bravement! Et si jamais vous vous trouvez à pareille affaire, ne craignez rien, mes enfants, sauvez-vous. Se retirer devant des forces supérieures, ce n’est pas fuir, c’est imiter les plus grands capitaines, c’est battre en retraite.
Je m’indigne quand je pense à la réputation de poltronnerie qu’on prétend nous faire. Croit-on donc qu’il soit si facile de trouver des jambes à l’heure du danger? Ce qui fait la force de tous ces beaux parleurs, qui s’arment jusqu’aux dents contre des Animaux sans défense, c’est notre faiblesse. Les grands ne sont grands que parce que nous sommes petits. Un écrivain de bonne foi, Schiller, l’a dit: S’il n’y avait pas de Lièvres, il n’y aurait pas de grands seigneurs.
Je courus donc, je courus longtemps; quand je fus au bout de mon haleine, un malheureux point de côté me saisit, et je m’évanouis. Je ne sais combien de temps cela dura: mais jugez de mon effroi, lorsque je me retrouvai, non plus dans nos vertes campagnes, non plus sous le ciel, non plus sur la terre que j’aime, mais dans une étroite prison, dans un panier fermé.
La fortune m’avait trahi! Pourtant, quand je m’aperçus que je n’étais pas encore mort, j’en fus bien aise; car j’avais entendu dire que la mort est le pire des maux, parce qu’elle en est le dernier; mais j’avais entendu dire aussi que les Hommes ne faisaient pas de prisonniers, et, ne sachant ce que j’allais devenir, je m’abandonnai à d’amères réflexions. Je me sentais ballotté par des secousses régulières très-incommodes, lorsque l’une d’elles, plus forte que les autres, ayant fait entr’ouvrir le couvercle de mon cachot, je pus m’apercevoir que l’Homme, au bras duquel il était suspendu, ne marchait pas, et que pourtant un mouvement rapide nous emportait. Vous qui n’avez rien vu encore, vous aurez peine à le croire; mais mon ravisseur était monté sur un Cheval! C’était l’Homme qui était dessus, c’était le cheval qui était dessous. Cela dépasse la raison animale. Que j’aie obéi plus tard à un Homme, moi, pauvre Lièvre, on le comprend. Mais qu’un Cheval, une créature si grande et si forte, qui a des sabots de corne dure, consente à se faire, comme le Chien, le domestique de l’Homme, et à le porter lâchement, voilà ce qui ferait douter des nobles destinées de l’Animal, si l’espoir d’une vie future ne venait nous soutenir, et si, du reste, le doute changeait quelque chose à l’affaire.
Mon ravisseur était un des laquais du roi.»
II
Où il est question de la révolution de Juillet et de ses fatales conséquences. —Utilité des arts d’agrément.
Après quelques instants de silence, mon vieil ami, que ce retour sur le passé avait vivement impressionné, hocha la tête et reprit avec plus de calme le fil de sa narration:
«Je n’essayai point de résister.
Il est des contre-temps qu’il faut qu’un sage essuie.
Chez les Hommes tout le monde est plus ou moins domestique, il n’y a de différence que dans la façon d’obéir; une fois entré dans les horreurs de la vie civilisée, je dus en accepter les obligations. Le valet d’un roi devint donc mon maître.
Par bonheur sa petite fille, qui m’avait pris pour un Chat, se déclara mon amie. Il fut résolu que je ne serais pas tué, parce que j’étais trop petit, parce qu’il ne manquait pas dans les cuisines de la cour et aux tables royales de Lièvres plus gros que moi, et parce que ma maîtresse me trouvait gentil. Pour les petites filles, la gentillesse consiste à se laisser tirer les oreilles et à montrer une patience d’ange. Je fus touché de la bonté de ma maîtresse. Les Femmes valent mieux que les Hommes, elles ne vont point à la chasse.
Assuré de la vie, et prisonnier sur parole, on ne me chargea pas de chaînes.
J’aurais pris mon mal en patience si j’avais pu m’évader, et je l’aurais fait certainement si je n’avais craint l’impitoyable baïonnette
De la garde qui veille aux barrières du Louvre.
Dans cette petite chambre, située à Paris sous les combles mêmes des Tuileries, j’arrosai bien souvent de mes larmes le pain qu’on me donnait par miettes et qui n’avait aucun rapport, je vous le jure, avec les herbes bienfaisantes que la terre produit pour nous. Le triste logement qu’un palais quand on n’en peut sortir à son gré! Les premiers jours j’essayai de me distraire en me mettant à la fenêtre; mais souvent on essaye d’être content, et on ne peut pas; il n’y a que ceux qui sont bien qui ne veulent pas changer de place. J’en vins à prendre en horreur cette vue monotone.
Que n’aurais-je pas donné pour une heure de liberté et pour un brin de serpolet! J’eus cent fois la tentation de me précipiter du haut de cette belle prison pour aller vivre libre dans les herbes ou mourir. Croyez-moi, mes enfants, le bonheur n’habite pas au-dessus des lambris dorés.
Mon maître, qui, en sa qualité de valet de cour, n’avait pas grand’chose à faire, et qui trouvait sans doute à son point de vue humain mon éducation fort imparfaite, s’avisa de vouloir la compléter. Il me fallut apprendre alors (Dieu sait ce qu’il m’en coûta) une foule d’exercices plus déshonorants et surtout plus difficiles les uns que les autres. O honte! je sus bientôt faire le mort et faire le beau au moindre signe comme un Caniche. Mon tyran, encouragé par la déplorable facilité que je devais à la rigueur de sa méthode, voulut joindre à cette partie plus sérieuse de son enseignement ce qu’il nommait un art d’agrément, et me donna de si terribles leçons de musique, que, malgré mon horreur pour le bruit, je fus en moins de rien en état de battre un roulement très-passable sur le tambour, et forcé d’exercer ce nouveau talent toutes les fois qu’un des membres de la famille royale sortait du château.
Un jour, c’était un mardi, le 27 juillet 1830 (je n’oublierai jamais cette date-là), le soleil brillait de tout son éclat; je venais de battre aux champs pour monseigneur le duc d’Angoulême, qui allait toujours se promener, et j’avais encore les nerfs tout agacés par le contact de la peau de l’horrible instrument, une peau d’Ane! quand tout à coup, et pour la seconde fois de ma vie, j’entendis retentir des coups de fusil qui semblaient se tirer tout près des Tuileries, du côté du Palais-Royal, m’a-t-on dit.
Grand Dieu, pensai-je, des Lièvres infortunés auraient-ils eu l’imprudence de se hasarder dans ces rues de Paris où il y a autant d’Hommes que de Chiens et de fusils? Et l’affreux souvenir de la chasse de Rambouillet me glaça d’effroi. Décidément, pensai-je, il faut qu’à une époque antérieure les Hommes aient eu à se plaindre des Lièvres, car un pareil acharnement ne peut s’expliquer que par un légitime besoin de vengeance; et, me tournant vers ma maîtresse, j’implorai du regard sa protection. Je vis alors sur sa figure une épouvante égale à la mienne. Déjà je me disposais à la remercier de la pitié que semblait lui inspirer le malheur de mes frères, quand je m’aperçus que sa frayeur était toute personnelle et qu’elle songeait beaucoup à elle-même et fort peu à nous.
Ces coups de fusil, dont chaque détonation me faisait figer le sang dans les veines, les Hommes ne les tiraient pas sur des Lièvres, mais bien sur d’autres Hommes. Je me frottai les yeux, je me mordis les pattes jusqu’au sang pour m’assurer que je ne rêvais pas et que j’étais éveillé: je puis dire, comme Orgon, que je l’ai vu,
. . . . . . de mes propres yeux vu,
Ce qu’on appelle vu.
Le besoin que les Hommes ont de chasser est si grand, qu’ils aiment mieux se tuer que de ne rien tuer du tout.
—Ce que vous me contez là n’a rien d’étonnant, lui dis-je. Combien de fois, à la nuit tombante, n’ai-je pas eu à essuyer le feu des chasseurs dont la manie est de décharger sur nous autres Pies leur dernier coup de fusil, pour ne pas perdre leur poudre! disent-ils; et pourtant nous ne passons pas pour être bonnes à manger. Les lâches!
—Ce qu’il y a de plus singulier, reprit mon vieil ami, qui me témoigna par un geste significatif que j’avais bien raison, c’est qu’au lieu d’en rougir les Hommes sont très-fiers de ces luttes contre nature. Il paraît que parmi eux les choses ne vont bien que quand le canon s’en mêle, et que les époques où il y a beaucoup de sang répandu sont, dans leurs fastes, des époques à jamais mémorables.
Je n’entreprendrai pas de vous faire l’historique de ces journées; quoique tout n’ait pas encore été dit sur la révolution de Juillet, ce n’est pas à un Lièvre qu’il appartient de s’en faire l’historien.
—Qu’est-ce que c’est qu’une révolution de Juillet? demanda le petit Lièvre, qui, de même que tous les enfants, n’écoutait que par intervalles, quand par hasard un mot le frappait.
—Veux-tu bien te taire, lui répondit son frère, tu n’écoutes donc pas; grand-père vient de nous dire que c’est un moment où tout le monde a joliment peur.
—Je me contenterai de vous apprendre, continua le narrateur, que ce petit incident n’avait pas frappé, que, durant trois mortelles journées, j’eus les oreilles déchirées par le roulement du tambour, par le fracas du canon et par le sifflement des balles, auxquels succédait un bruit lugubre et sourd qui pesait sur tout Paris. Pendant que le peuple se battait et se barricadait dans les rues, la cour était à Saint-Cloud; je ne sais ce qu’elle y faisait: quant à nous, nous passions dans les Tuileries une nuit bien désagréable: les nuits n’ont pas de fin quand on a peur. Le lendemain 28, la fusillade recommença de plus belle, et je sus qu’on avait pris et repris l’Hôtel de Ville. J’en aurais fait mon deuil si j’avais pu m’en aller comme la cour, mais il n’y fallait pas songer. Le 29, dès le matin, des cris furieux se firent entendre sous les fenêtres du château, le canon tonnait.—C’en est fait! s’écria ma maîtresse, pâle d’effroi, le Louvre est pris; et, emportant dans ses bras sa fille qui pleurait, elle s’enfuit éperdue: il était onze heures.
Quand elle fut partie, je réfléchis qu’à la vérité j’étais seul et sans défense, mais qu’aussi j’étais sans ennemis, et le courage me revint. Que les Hommes s’entr’égorgent, pensai-je, c’est leur affaire, les Lièvres n’y perdront rien. La chambre sous le lit de laquelle j’étais parvenu à me retrancher fut occupée pendant quelques heures par des soldats rouges qui tirèrent par la fenêtre un bon nombre de coups de fusil, en criant avec un accent étranger: Vive le roi! Criez, leur disais-je, criez; on voit bien que vous n’êtes pas des Lièvres, et que ce roi n’a pas été à la chasse dans vos guérets. Bientôt je ne vis plus de soldats, ils avaient disparu: un pauvre homme, un sage sans doute, qui semblait n’avoir aucun goût pour la guerre, vint se réfugier dans ma retraite abandonnée, et se cacha philosophiquement dans une armoire, où il fut bientôt découvert et bafoué par des gens qui remplirent en un instant la chambre. Ceux-là n’avaient pas d’uniformes, leur toilette était même négligée. Ils fouillèrent partout en criant: Vive la liberté! comme s’ils avaient espéré la trouver dans ma mansarde des Tuileries. Il paraît que, parmi les Hommes, la liberté est la reine de ceux qui ne veulent pas de roi. Pendant que l’un d’entre eux arborait à la fenêtre un drapeau qui n’était pas blanc, les autres chantaient avec ferveur un beau chant dont j’ai retenu ces paroles:
Allons, enfants de la patrie,
Le jour de gloire est arrivé.
Quelques-uns étaient noirs de poudre et paraissaient s’être battus aussi bien que si on les eût payés pour cela. Comme ils ne cessaient de crier: Vive la liberté! je pensai que ces malheureux, avant d’être les plus forts, avant d’avoir pu se donner la joie de se garder eux-mêmes et de s’organiser en patrouilles volontaires, avaient sans doute été enfermés comme moi dans des paniers, ou emprisonnés dans de petites chambres, et forcés peut-être de faire du bruit sans rime ni raison en l’honneur du roi. Les faibles se laissent mettre le couteau sur la gorge, mais c’est toujours à charge de revanche.
O puissance magnétique de l’enthousiasme! Je fis trois pas vers ces Hommes, nos ennemis, et j’eus envie de crier comme eux: Vive la liberté! mais je me dis: A quoi bon?
Pendant ces trois journées, le croiriez-vous, ma chère Pie? douze cents Hommes furent tués et enterrés.
—Bah! lui dis-je, on enterre les morts, mais on n’enterre pas les idées.
—Hum, me répondit-il.
Le lendemain je vis revenir mon maître, qui ne s’était pas montré depuis vingt-quatre heures; il était bien changé, il avait retourné son habit, ce qui ne lui avait pas servi à grand’chose, et portait sur son épaule un flot de rubans aux trois couleurs.
J’appris, en l’écoutant causer avec sa femme, que j’avais vu de belles choses, que tout était perdu, qu’il n’y avait plus de roi, ni de domestiques de roi, qu’on parlait déjà de s’en passer, que Charles X était sorti pour ne plus rentrer, qu’il fallait bien se garder de prononcer son nom, que la situation était embarrassante, qu’on ne savait pas comment tout cela tournerait, que pour le moment il fallait faire ses paquets et déménager au plus vite, qu’ils étaient ruinés, etc., etc.
Bon, pensai-je, quoi qu’il arrive, j’y aurai toujours gagné de ne plus demeurer dans un palais et de ne plus battre du tambour.
Hélas! mes pauvres petits, le Lièvre propose, mais l’Homme dispose. Si jamais vous voyez une révolution, vous promît-on monts et merveilles, tremblez. Cette révolution, de laquelle j’avais tant espéré, de laquelle, en tout cas, j’étais bien innocent, ne fit qu’empirer mon triste sort. Au bout d’un mois, mon maître, de plus en plus ruiné, toujours sans place et sans pain, vit la misère approcher. La misère est pour les Hommes ce que l’hiver est pour les Lièvres quand il gèle à pierre fendre et que la terre est nue. Un jour sa femme pleurait, son enfant pleurait, nous pleurions tous: nous avions tous faim! (Si les riches croyaient à l’appétit des pauvres, ils auraient peur d’être dévorés par eux.) Je vis avec effroi mon maître désespéré fixer sur moi des regards qui me parurent féroces. Homme affamé n’a point d’entrailles. Jamais Lièvre ne courut plus grand danger. Dieu vous garde, enfants, d’avoir jamais la perspective de devenir un civet.
—Qu’est-ce que c’est qu’un civet? demanda le petit Lièvre, qui décidément était un intrépide questionneur.
—Un civet, répondit le vieillard, c’est un Lièvre coupé par morceaux et cuit dans une casserole. Buffon a écrit des Lièvres: «Leur chair est excellente, leur sang même est très-bon à manger, c’est le plus doux de tous les sangs.» Cet Homme, qui, entre autres contes à dormir debout, prétend que nous dormons les yeux ouverts, a dit ailleurs que le style était l’Homme; j’en conclus qu’il dût être un monstre de cruauté.»
A cette réponse du vieillard, l’auditoire parut frappé de stupeur; le silence devint si grand, qu’on entendait l’herbe pousser.
«On ne me fera jamais croire, s’écria le vieux Lièvre, que le souvenir de cette époque de sa vie avait singulièrement ému, que le Lièvre ait été créé pour être mis à la broche, et que l’Homme n’ait rien de mieux à faire que de manger les autres animaux, ses frères.
Il fut donc question de m’immoler ce jour-là. Mais ma maîtresse fit observer que j’étais trop maigre.
Je ne connus qu’alors le bonheur d’être maigre, et je rendis grâce à la misère qui avait daigné ne me laisser que la peau et les os.
La petite fille parut comprendre tout ce que la question avait de gravité pour moi et pour ses plaisirs; et quoiqu’elle n’aimât guère le pain sec, elle eut la générosité de s’opposer au meurtre qu’on préméditait. Pour la seconde fois je lui dus la vie.—Si on le tue, dit-elle en pleurant à chaudes larmes, cela lui fera du mal; il ne pourra plus faire le mort, ni faire le beau, ni battre du tambour.
—Parbleu! s’écria mon maître en se frappant le front, cette petite fille me donne une idée, et je crois bien que nous sommes sauvés. Quand nous étions riches, mon Lièvre faisait de la musique pour notre plaisir à tous et pour le sien, il en fera maintenant pour de l’argent.
Il avait raison. Ils étaient sauvés, et pour mon malheur je fus leur sauveur. Tel que vous me voyez, à partir de ce jour, mon travail nourrit un homme, une femme et un enfant.»
III
Vie publique et politique.—Ses maîtres tombent à sa charge.
La gloire n’est que fumée.
«Mais pour qui diable mon maître veut-il que je batte aux champs? me disais-je. Qu’est-ce qui peut donc être entré aux Tuileries après ce qui s’y est passé? Je sus plus tard qu’à l’exception du roi rien n’était changé dans mon ancienne demeure; que le beau monde n’avait pas cessé de s’y montrer, et les enfants d’y jouer avec les Poissons rouges.
Le soir même, je connus mon sort: je ne devais plus retourner dans ma royale mansarde. Mon maître dressa, dans les Champs-Élysées, une petite baraque en plein vent, qui se composait de quatre planches entourées de toile grise; et là, sur des tréteaux, à la face du ciel et de la terre, moi, Animal né libre, et citoyen de la grande forêt de Rambouillet, je fus obligé de me donner en spectacle aux Hommes, mes persécuteurs, aux dépens de ma fierté, de ma timidité et de ma santé.
Je me rappelle encore les paroles que mon maître m’adressa quelques instants avant mon début dans cette carrière difficile.
—Bénis le ciel, me dit-il, qui, après t’avoir départi plus d’intelligence que la cervelle d’un Lièvre n’en comporte d’ordinaire, t’a donné un maître tel que moi. Je t’ai pendant longtemps logé, chauffé et nourri sans rétribution; le moment est venu pour toi de prouver à l’univers qu’avec les Lièvres un bienfait n’est jamais perdu. Tu n’étais qu’un paysan, tu es maintenant un Animal civilisé, et tu pourras te vanter d’avoir été le premier des Lièvres savants! Ces talents que, grâce à ma prévoyance, tu as acquis dans des temps meilleurs pour ton agrément, tu vas avoir l’occasion de les exercer d’une façon glorieuse et lucrative pour nous deux. Il est juste et il est d’usage parmi les Hommes qu’on recueille tôt ou tard le fruit de son désintéressement. Souviens-toi donc que dès aujourd’hui nos intérêts sont communs, que le public devant lequel tu vas paraître est un public français, dont la sévérité et le bon goût sont célèbres dans tous les pays, et qu’une chute serait d’autant plus impardonnable que, pour l’éviter, il te suffira de plaire à tout le monde. Songe que le rôle que tu vas jouer dans la société est un rôle important, et qu’il est toujours beau d’amuser un grand peuple. Provisoirement arrange-toi pour oublier jusqu’au nom de Charles X; il faut bien être un peu ingrat pour gagner sa pauvre vie dans les temps où nous sommes. Ainsi donc, attention! Il ne s’agit plus de battre le tambour à tort ou à travers; car, en matière politique, il n’est point de faute vénielle, et toute confusion est un crime. Reste bien dans ton rôle, le mien sera de faire la quête. Nous ne gagnerons pas des millions, mais les pauvres vivent à moins.
—Ah bien! me dis-je, voilà une admirable tirade et une prodigieuse explication. J’ai là un tyran bien naïf ou bien effronté. Ne jurerait-on pas, à l’entendre, que c’est moi qui l’ai supplié de me faire prisonnier, de m’arracher à mes campagnes, de m’apprendre à jouer la comédie et de me rendre le plus malheureux des Lièvres? Ne croirait-on pas que je dois lui savoir un gré infini de ne pas m’avoir tué toutes les fois qu’il lui a paru plus agréable et plus utile de me laisser la vie?
Malgré l’émotion inséparable d’un début, les miens furent brillants. Tout Paris voulut me voir. Mon répertoire varia à l’infini; pendant trois ans je battis aux champs, successivement pour l’École polytechnique, pour Louis-Philippe, pour Lafayette, pour Laffitte, pour dix-neuf ministres, pour la Pologne, et toujours pour Napoléon... le Grand.
J’appris, écrivez, ma chère Pie, c’est de l’histoire, j’appris à tirer le canon.
Dès le second coup j’étais aguerri.
—Je le crois bien, pensai-je, il était devenu sourd au premier.
—J’en tirai par la suite beaucoup plus que n’en ont tiré quelques hommes de guerre, gardes nationaux célèbres, dont l’histoire fera très-bien d’oublier les noms.
Pendant longtemps, par un bonheur incroyable, il ne m’arriva pas une seule fois de prendre un nom pour un autre et de m’abuser sur la valeur de ceux dont j’avais à constater la popularité; et pourtant les tentatives de séduction ne me manquèrent pas: plus d’une fois des spectateurs, qui pouvaient bien être des conspirateurs ou des agents de police déguisés en Hommes, me sollicitèrent de brûler de la poudre en l’honneur de Polignac, de Wellington, de Nicolas, et de beaucoup d’autres. Je sortis vainqueur de tous les piéges qui me furent tendus.
Mon maître, devenu mon compère, vantait partout ma probité et me déclarait incorruptible.
Pendant le cours de ma vie publique et politique, une seule question m’intéressa un instant. Ce fut la question d’Orient, question que la hardiesse de la diplomatie a pu résoudre enfin, à la satisfaction des Lièvres de tous les pays. En Orient, le Lièvre a été l’objet de l’attention particulière du législateur, qui défend de manger sa chair. Je suis donc de ceux qui ne redoutent nullement l’agrandissement de l’empire ottoman.
Mais hélas! tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se casse. Une fois, après toute une journée de fatigues, je venais de donner la cinquantième représentation extraordinaire de la soirée, j’avais recueilli de nombreux applaudissements, et mon maître pas mal de gros sous; les deux chandelles qui éclairaient la scène tiraient à leur fin, je croyais ma journée bien finie, je dormais tout éveillé (pour faire plaisir à M. de Buffon), quand mon tyran, sur la demande d’un parterre insatiable, annonça la cinquante et unième représentation extraordinaire de tous mes exercices. Je l’avoue, la patience m’échappa: on ne s’amuse jamais en amusant les autres; le feu me monta au cerveau, et quand je me retrouvai sur la planche maudite, j’avais déjà perdu la tête. Je crois me rappeler que je posai machinalement la patte sur la détente du pistolet.
—Feu pour Louis XVIII! cria mon maître.
Je ne bougeai pas; mais, je l’avoue, je n’avais pas la conscience de ce que je faisais, et les bravos qui accueillirent mon noble refus furent des bravos volés. Quelques gros sous tombèrent dans le tambour de basque, que mon maître tendait avec persévérance aux spectateurs, qui ce jour-là n’en eurent pas pour leur argent.
—Feu pour Wellington!—Nouveau silence, nouveaux applaudissements, nouveaux gros sous.
—Feu pour Charles X! cria mon maître triomphant.
Je ne sais quel vertige s’empara de moi:
Le chien s’abat, le feu prend, le coup part.
—A bas le carliste! hurla la foule indignée; à mort le carliste! Moi, Lièvre de Rambouillet, carliste, était-ce croyable? Mais le moyen de faire entendre raison à un public aveuglé par la passion!
En un clin d’œil mon théâtre, mon maître, la recette, les chandelles, et moi-même, tout fut bousculé, pillé, saccagé. Voilà bien les Hommes! Saint-Augustin et Mirabeau ont eu raison de dire, chacun dans leur langage, qu’il n’y a qu’un pas du Capitole à la Roche, que la gloire n’est que fumée, et qu’il ne faut compter sur rien. Je me rappelai aussi les beaux vers d’Auguste Barbier sur la popularité. Heureusement la peur me rendit mes esprits et mon courage. A la faveur du tumulte, je cherchai mon salut dans la fuite.
J’étais à peine à cinquante pas du théâtre de ma gloire et de mon désastre, j’entendais encore les clameurs de la foule irritée, lorsqu’en voulant franchir d’un bond un des fossés qui bordent les Champs-Élysées je donnai de la poitrine dans de longues jambes qui semblaient fuir comme moi la bagarre. Mon élan était si rapide, et le choc fut si violent, que je roulai dans le fossé avec le malheureux propriétaire des jambes qui avaient embarrassé ma retraite. C’en est fait de moi, pensai-je, les Hommes sont pleins d’amour-propre, et celui-ci ne pardonnera jamais à un pauvre Lièvre l’humiliation d’une pareille culbute: il faut mourir!»
IV
Qui se ressemble s’assemble.—Notre héros se lie d’amitié avec un employé subalterne du gouvernement.—La mort d’un pauvre.—Adieux à Paris.
«J’eus peine à en croire mes yeux. Cet homme dont je redoutais la colère était plus effrayé que moi-même, je m’aperçus qu’il tremblait de tous ses membres. Bon, me dis-je, mon étoile ne m’a pas encore abandonné; ce vieux monsieur me paraît avoir les mêmes théories que moi sur le courage: entre gens qui ont peur, il doit être facile de s’entendre.
—Monsieur, lui dis-je, en adoucissant ma voix pour le rassurer, monsieur, je n’ai pas l’habitude d’adresser la parole à vos pareils; mais si nous ne sommes pas frères d’origine, je vois à l’émotion que vous éprouvez que nous sommes frères par les sentiments; vous avez peur, ne le niez pas: ce sentiment vous honore à mes yeux.
Une voiture passa en ce moment sur la route, et à la lueur des lanternes je reconnus dans l’Homme que j’avais eu le malheur d’entraîner dans ma chute une de mes vieilles connaissances, le sage méconnu de l’armoire des Tuileries, qui, depuis, était devenu le plus fidèle de mes spectateurs. S’il avait le corps d’un Homme, il y avait dans les traits de son visage je ne sais quel caractère d’honnêteté et de douceur qui semblait indiquer qu’à une époque fort éloignée sans doute il avait existé entre sa famille et la nôtre quelque lien de parenté. Il était pâle et tout effaré.
—Monsieur, lui dis-je encore, seriez-vous blessé? Croyez que je suis au désespoir de ce qui vient d’arriver; mais, vous le savez, on n’est pas maître de sa peur.
Il est probable qu’il me comprit, car je le vis se relever peu à peu. Je restai devant lui sans faire un seul mouvement qui pût l’inquiéter, et sa joie fut grande quand il eut retrouvé en moi son acteur favori; il me caressa d’une main, pendant que de l’autre il réparait minutieusement le désordre de sa toilette. La propreté est la parure du pauvre.
—La peur est pire que le mal, dit-il en se remettant sur ses pieds.
Ces paroles me parurent pleines de sens et de profondeur, et, cédant à la sympathie que pour la première fois je ressentais pour un Homme, j’avoue que, malgré mon amour pour la liberté, je me laissai emporter par celui-ci sans résistance.
Mon nouveau maître, ou plutôt mon ami, car il fut plutôt mon ami que mon maître, était bon, silencieux, modeste, employé subalterne dans un ministère, et par conséquent fort pauvre. Il était voûté, moins par l’âge que par l’habitude qu’il avait dû contracter de saluer tout le monde, de ne jamais relever la tête devant ses supérieurs, et d’écrire du matin au soir. Après son fils, qui lui ressemblait en tout, ce qu’il aimait le plus au monde, c’était ce qu’il appelait son jardin, un peu de terre et quelques fleurs qui s’épanouissaient de leur mieux sur notre petite fenêtre, à laquelle le soleil daignait à peine envoyer quelques pâles rayons: à Paris, le soleil ne luit pas pour toutes les fenêtres.
—Mon cher monsieur, lui disait quelquefois un de nos voisins, qui, plus heureux que moi, s’était enrichi à jouer la comédie, vous n’arriverez jamais à rien, vous ne faites pas assez de bruit et vous êtes trop modeste; croyez-moi, défaites-vous de ces défauts-là. Quelque rôle qu’on joue dans le monde, il faut un peu brûler les planches. Que diable! j’ai été modeste comme vous, mais ce qui dégoûte de la modestie, c’est qu’on est toujours pris au mot; faites comme moi, grossissez votre voix, remuez les bras, et vous deviendrez chef d’emploi. Habileté n’est pas vice.
Hélas! on conseille le pauvre plutôt qu’on ne le secourt, et mon cher maître aimait mieux demeurer pauvre que de devenir habile, car l’habileté consiste trop souvent à tirer parti des circonstances et à exploiter son prochain.
Notre vie était très-régulière: de bonne heure le père allait à son bureau et le fils à l’école. Je restais seul à garder notre chambre, où je me serais fort ennuyé peut-être si, après les fatigues de ma vie des Champs-Élysées, le repos ne m’eût paru très-bon: le calme est le bonheur de ceux qui ne sont pas heureux. Après le travail de la journée, le repas nous réunissait. Nous vivions de bien peu. Je me rappelle que j’appréhendais d’avoir faim: les riches ne font que donner, mais les pauvres partagent; et je prenais à regret ma part du pain de mon bon maître. Sans la pauvreté, cette existence eût été supportable; mais souvent j’avais le chagrin de voir mon excellent maître revenir très-agité.
—Mon Dieu! répétait-il avec amertume, on parle encore d’un changement de ministère, si je perdais ma place, que deviendrions-nous? nous n’avons point d’argent.—Pauvre père! disait l’enfant dont les yeux se remplissaient toujours de larmes à cette nouvelle; quand je serai grand, j’en gagnerai de l’argent!—Tu n’es pas grand encore, lui répondait mon maître.
—Va voir le roi, lui dit une fois son fils, et dis-lui de te donner de l’argent, puisqu’il en a.
—Mon cher enfant, lui dit le vieillard en relevant la tête, il n’y a que les mendiants qui vivent de leurs maux; d’ailleurs il paraît que le roi n’est pas si riche qu’il en a l’air, et puis, n’a-t-il pas ses pauvres, qui ont beaucoup de dépenses à faire?
Puisque les riches disent tous qu’ils ont des pauvres, pensai-je, pourquoi les pauvres n’ont-ils pas tous des riches?»
—Papa, dit ici le petit Lièvre, qui s’était glissé derrière son grand-père, et qui, résolu à obtenir une réponse, se mit à crier de toutes ses forces: Papa, tu dis toujours le roi et aussi les ministres. Qu’est-ce que cela veut donc dire, le roi et les ministres? Le roi, cela vaut-il encore mieux que les ministres?
—Tais-toi, petit, répondit le vieux Lièvre, dont ce dernier de ses enfants était le Benjamin; le roi, cela ne te regarde pas, cela ne regarde personne: on ne sait pas bien encore si c’est quelqu’un ou quelque chose, on n’est pas d’accord là-dessus. Quant aux ministres, ce sont des messieurs qui font perdre leur place aux autres, en attendant qu’ils perdent la leur. Es-tu content?
—Tiens, tiens, fit le petit Lièvre, et il se remit à écouter, fort satisfait, à ce que je pus voir, de l’explication que son grand-père lui avait donnée. Qu’on nie encore qu’il faille parler sérieusement à la jeunesse!
«Un jour, mon ami était parti à huit heures, et il était arrivé à son bureau le premier comme à l’ordinaire. Il apprit ce jour-là par le garçon, qui n’était pas fier, disait-il, et qui voulait bien causer avec lui (quelle misère!), que, dans la nuit, il avait été absolument nécessaire de faire de nouveaux ministres et de défaire les anciens. Le lendemain, avant de partir, il reçut une grande lettre cachetée de rouge, qui avait été apportée par un soldat. Il attendit pour l’ouvrir que son fils fût parti pour l’école. Après l’avoir regardée bien longtemps avec émotion, il se décida à l’ouvrir; après l’avoir lue, il se mit à genoux, et prononça bien souvent le nom du bon Dieu et de son petit garçon, et puis après il se coucha. Au bout de huit jours, il mourut, et il avait l’air bien malheureux en mourant.
Je le pleurai comme j’aurais pleuré un frère, et je ne l’oublierai jamais.
On vendit son lit, sa table et sa chaise, pour payer le médecin, le cercueil et le propriétaire, un Homme très-dur qui s’appelait M. Vautour; et puis on l’emporta. Son fils, qui n’avait plus rien, s’en alla tout seul derrière lui.
Cette chambre me parut si triste et si désolée, que je résolus de m’en aller aussi. D’ailleurs les Hommes ne laissent pas pousser l’herbe dans la chambre de leurs morts, et je n’avais pas envie de faire connaissance avec le nouveau locataire qui devait venir l’occuper dès le lendemain. Quand la nuit fut venue, je descendis tout doucement l’escalier. Je n’eus pas besoin de demander le cordon, car il n’y avait, dans notre maison, ni portier ni sentinelle: ce n’était pas comme dans mon premier logement des Tuileries.
Une fois dans la rue, je pris à gauche, et, en allant droit devant moi, je me trouvai je ne sais comment tout auprès des Champs-Élysées. Je ne songeai point à m’y promener, et je me hâtai de mettre entre Paris et moi la barrière. Je passai fort lestement sous l’arc de triomphe de l’Étoile. Une fois là, je ne pus m’empêcher de jeter un regard de pitié sur cette ville immense dans laquelle je jurai bien de ne plus rentrer: j’en avais trop des plaisirs de la capitale! Dors! m’écriai-je, dors, mauvais gîte! dors, ô Paris! dans tes maisons malsaines; tu ne connaîtras jamais le bonheur de dormir à la belle étoile.»
V
Retour aux champs.—Les Hommes ne valent rien, mais les Bêtes ne valent pas davantage.—Un Coq, habitué de la barrière du Combat, provoque notre héros.—Duel au pistolet.
«J’arrivai bientôt dans un bois où ma poitrine se remplit d’un air pur; il y avait si longtemps que je n’avais vu le ciel tout entier, qu’il me sembla le voir pour la première fois. Je trouvai que la lune avait embelli. Les étoiles brillaient d’un si doux éclat, qu’elles me parurent plus jolies les unes que les autres. Il n’y a de vraie poésie qu’aux champs. Si Paris était à la campagne, les Hommes eux-mêmes s’y adouciraient.
Dès le matin, je fus réveillé par un bruit de ferraille: c’étaient deux messieurs qui se battaient à grands coups d’épée. Je crus qu’ils s’allaient tuer, mais ils finirent par se prendre bras dessus, bras dessous, quand l’appétit leur fut venu. A la bonne heure, me dis-je, voilà des gens raisonnables. Après ceux-là, il en vint d’autres qui se livrèrent avec plus ou moins de résolution au même exercice, et je vis bien que ce que j’avais pris pour un bois n’était qu’une promenade. Cela ne faisait pas mon affaire: pour moi, ce qui constitue la campagne, c’est l’absence des Hommes; je fis donc mes adieux au bois de Boulogne, et je repris ma course. Tout près d’un village qu’on appelle Puteaux, j’aperçus un Coq. Mes yeux, las de voir des messieurs et des dames, s’arrêtèrent avec complaisance sur cet Animal.
C’était un Coq de la plus belle espèce; il était haut en jambes et se cambrait en marchant comme un Coq qui ne veut rien perdre des avantages de sa taille: il y avait dans toute sa tenue quelque chose de martial qui me rappela les militaires français que j’avais vus souvent se presser autour de mon théâtre des Champs-Élysées.
—Par ma crête! me dit-il tout d’un coup, il y a longtemps que vous me regardez. Pour un Lièvre, je vous trouve bien impertinent.
—Quoi! lui répondis-je, est-il défendu de trouver que vous êtes un bel oiseau? j’arrive de Paris, où je n’ai vu que des Hommes, et je suis heureux de voir enfin un Animal.
Ma réponse était fort simple, je pense; il trouva pourtant moyen de s’en offenser.
—Je suis le Coq du village, s’écria-t-il, et il ne sera pas dit qu’un méchant Lièvre m’aura insulté impunément!
—Vous m’étonnez, lui dis-je, je n’ai point voulu vous insulter; je suis fort doux et n’aime point les querelles: je vous offre mes excuses.
—J’ai bien affaire de tes excuses! me répliqua-t-il; toute insulte doit être lavée dans le sang; il y a longtemps que je ne me suis battu, et je ne serais pas fâché de te donner une leçon de savoir vivre. Tout ce que je puis faire, c’est de te laisser le choix des armes.
—Moi, me battre! lui dis-je, y pensez-vous? j’aimerais mieux mourir! Apaisez-vous, je vous prie, et veuillez me laisser passer: je m’en vais à Rambouillet, où j’espère encore retrouver quelques vieilles connaissances.
—Nous sommes loin de compte, me répondit-il; entre gens qui se respectent, les choses ne se passent point ainsi. Nous nous battrons, et, si tu refuses, je te battrai. Tiens, ajouta-t-il en me montrant un Bœuf et un Chien qui venaient de notre côté, voilà notre affaire, nos témoins sont trouvés. Suis-moi, et n’essaye pas de te sauver: j’ai l’œil sur toi.
Il n’y avait pas à répliquer, et la fuite était impossible. J’obéis.
—Tous les Animaux sont frères, dis-je au Bœuf et au Chien en les abordant; ce Coq est un duelliste, vous ne souffrirez pas qu’il m’assassine, mon sang retomberait sur votre tête: je ne me suis jamais battu, et j’espère encore ne me battre jamais.
—Bah! me dit le Chien, ceci est la moindre des choses, il y a commencement à tout. Votre candeur m’intéresse, et je veux vous servir de témoin. Maintenant que je réponds de vous, il y va de mon honneur que vous vous battiez: vous vous battrez donc.
—Vous êtes trop honnête, lui répondis-je, et je suis touché de votre procédé, mais j’aime mieux ne pas trouver de témoin; je ne me battrai pas.
—Vous l’entendez, cher Bœuf! reprit mon adversaire exaspéré; dans quel temps vivons-nous? c’est vraiment incroyable! Vous verrez qu’à force de lâcheté on triomphera de nous, et que les forts devront subir la tyrannie des faibles et tout endurer d’eux.
Le Bœuf impitoyable beugla en signe d’approbation, et je demeurai confondu.
Ces Animaux domestiques ne valent pas mieux que les Hommes, pensai-je.
—Mourir pour mourir, me dit le Chien en me prenant à l’écart, mieux vaut mourir les armes à la main; entre nous soit dit je n’aime pas ce Coq, et mes vœux sont pour vous: vous pouvez m’en croire, je ne suis point un Chien de chasse, et je n’ai aucune raison de vouloir du mal à votre espèce. Ne tremblez donc pas ainsi, mon cher Lièvre, et prenez confiance. A toute force, il n’est pas nécessaire pour se battre d’avoir du courage, il suffit d’en montrer. Quand vous aurez à essuyer le feu de votre adversaire, tâchez de penser à autre chose.
—Je n’en viendrai jamais à bout, lui dis-je à demi mort.
—Ne croyez donc pas cela, reprit-il, on vient à bout de tout. Tenez, puisque le choix des armes vous est laissé, ne prenez pas l’épée: votre adversaire aurait sur vous l’avantage du sang-froid et de l’habitude; battez-vous au pistolet, je chargerai moi-même les armes.
—Comment, lui dis-je, vous croyez que je vais me battre avec des pistolets chargés? N’y comptez pas; vous en parlez bien à votre aise. S’il faut se battre à toute force, ce Coq intraitable n’a-t-il pas des éperons et un bec très-crochu? Croyez-vous que ces armes ne soient pas assez dangereuses? Eh bien! je ferai de mon mieux pour avoir à en souffrir le moins possible. Au nom de l’humanité, tâchez d’arranger cette abominable affaire à laquelle je ne puis rien comprendre.
—Fi donc! s’écria le Coq, un duel à coups de bec! Me prenez-vous pour un manant? Allons, finissons-en! Entrons dans ce taillis. L’un de nous n’en sortira pas!... ajouta-t-il avec un accent que Duprez lui-même n’eût pas désavoué.
Je sentis à ces mots une sueur froide couvrir tous mes membres, et je voulus tenter un dernier effort.
Je rappelai au Chien et au Bœuf les dernières lois sur le duel et les peines portées contre les témoins.
—Revenez-vous de Pontoise? me répondirent-ils; et ne voyez-vous pas que ces lois ont été faites par des gens qui ont eu quelquefois l’occasion de ne pas se battre? Tout cela n’empêchera pas les duels d’aller leur train. Quand on a de bonnes raisons pour s’égorger, on ne songe guère à M. le procureur général.
—Monsieur le Coq, dis-je à mon adversaire, on ne sait vraiment pas ce qui peut arriver: je suis si maladroit! Si j’allais vous tuer, pensez à vos Poules; j’en serais fâché pour elles. Faisons la paix, je vous en supplie.
Tout fut inutile: vingt-cinq pas furent comptés par mon témoin, auquel j’aurais souhaité des pattes de Lévrier à la place de ses pattes de Bouledogue, et les pistolets furent chargés.
—Avez-vous l’habitude de cette arme? me dit le Chien.
—Hélas! oui, lui répondis-je; mais le Ciel m’est témoin que je n’ai jamais ajusté ni blessé personne.
Le sort devant désigner lequel des deux combattants tirerait le premier, le Chien se retourna un instant, et me présenta ses deux pattes de devant, dont l’une était mouillée.
Je pris la première venue, j’y voyais à peine; le juste Ciel m’avait favorisé!
—Courage donc, courage! me répétait mon témoin, et visez bien: je déteste ce Coq.
Tenez-moi bien, dis-je à mon témoin...
S’il le déteste, pensai-je, pourquoi ne prend-il pas ma place? je la lui céderais volontiers.
Mon adversaire s’alla placer gravement en face de moi.
—Hélas! lui criai-je, il me semble qu’il y a un siècle que nous sommes là: est-ce que vous êtes encore en colère? Embrassons-nous, et que tout soit oublié. Je vous assure que chez les Hommes cela se passe quelquefois ainsi.
—Sacrebleu! me cria-t-il en blasphémant, tirez donc! et visez bien: car, si vous me manquez, je jure que je ne vous manquerai pas.
Cette brutalité me révolta, et le sang me revint au cœur. En mon bon droit j’eus confiance.
—Tenez-moi bien, dis-je à mon second; vous êtes témoin que j’ai tout fait pour empêcher ce duel.
Le Bœuf s’éloigna de quelques pas, et frappa trois fois la terre de son sabot: c’était le signal convenu. Je pressai la détente, le coup partit, et nous tombâmes tous deux. L’émotion m’avait renversé; quant au Coq, il était mort sur le coup, victime de son opiniâtreté. La mort fut constatée par une Sangsue qui avait assisté au combat.
—Bravo! s’écria le Chien, en me relevant; vous m’avez rendu là un grand service. Ce maudit Coq demeurait dans la même ferme que moi; il se couchait en même temps que les Poules, et, dès l’aube, son chant insipide éveillait tout le monde. Quand on ne tient pas à voir lever l’aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là.
—Je n’y avais pas songé, reprit le Bœuf; le fait est que, grâce à ce brave Lièvre, nous pourrons désormais dormir la grasse matinée. Du reste, ce que vous avez fait là est digne d’un Français, me dit-il, car je soupçonne votre adversaire d’avoir appartenu autrefois à un ministre anglais qui l’avait dressé au combat. Je ne sais s’il faut en faire honneur à son éducation; mais jamais Coq ne se jeta plus étourdiment dans les hasards des batailles.
Je regardai avec douleur le cadavre de mon adversaire qui gisait sans vie sur le gazon.
—Que n’as-tu entendu de ton vivant, lui dis-je, cette impitoyable oraison funèbre! elle t’aurait appris ce que valait au juste ce renom de bretteur dont tu étais si fier et qui te coûte la vie.
Que le sang de ce malheureux Coq retombe sur vos têtes! dis-je au Bœuf et au Chien; car il dépendait de vous d’empêcher ce duel fatal. Quant à moi, je suis innocent de ce meurtre que je déteste: la mort m’a toujours paru abominable!
Et je repris fort triste la route de Rambouillet. J’avais toujours devant les yeux ce cadavre ensanglanté. Mais à mesure que j’avançai, ces funèbres images s’effacèrent. La vue des campagnes paisibles calme les plus grandes douleurs; et quand je retrouvai Rambouillet et ma forêt chérie, devant ces souvenirs de mes premiers jours tous mes chagrins furent oubliés. Quelques mois après mon retour, je connus enfin le bonheur d’être père et bientôt grand-père.—Vous savez le reste, mes chers enfants; et maintenant vous pouvez aller jouer. J’ai dit.»
Quand on ne tient pas à voir lever l’aurore, on ne tient guère à un voisin comme celui-là.
A ces mots du vieillard, son auditoire se réveilla. Pendant cette dernière partie de son récit, le silence avait été exemplaire. Les petits ne se le firent pas dire deux fois; l’histoire leur avait paru très-intéressante et un peu longue: ils s’en allèrent courir dans les herbes.
—Madame la Pie, me demanda le petit Lièvre, tout en se frottant les yeux, c’est-il vrai tout ce que grand-papa vient de dire?
—Fi! lui dis-je, les grands-pères sont comme le bon Dieu; ils ne peuvent jamais ni se tromper ni mentir.
VI
Qu’est-ce que le bonheur? Conclusion tirée de saint Augustin (Conf., chap. des Odeurs).
«Ma chère Pie, me dit mon vieil ami, depuis mon retour aux champs, j’ai jeté un regard impartial sur les choses d’ici-bas, et quoique je les aie jugées sans passion, je serais bien embarrassé de vous en dire mon avis. Toute affirmation est téméraire. Je crois pourtant qu’on peut assurer qu’on ne saura jamais ce qu’il faudrait savoir pour être heureux. Mais est-il donc nécessaire de l’être?
Les Hommes seuls, chez lesquels cette bizarre manie d’être heureux est poussée jusqu’à la folie, persistent à se croire sérieusement destinés à résoudre, à leur profit, le problème du bonheur. Leurs philosophes, dont le métier consiste à chercher le sens de cette énigme, ont tous cherché en vain, puisqu’ils cherchent encore.—Les uns, pleins de leur propre mérite, placent naïvement le bonheur dans l’amour de soi-même; les autres, plus humbles, regardent le ciel et le demandent à Dieu seul, comme si Dieu le leur devait.—Ceux-ci vous disent, fût-on pauvre et repoussé comme Job: Ne te refuse rien! et ils prêchent d’exemple, parce qu’ils le peuvent; ceux-là veulent qu’on s’abstienne, et ils ne s’abstiennent pas.—Les plus opiniâtres se contentent d’espérer jusqu’à leur dernier jour qu’ils seront heureux... demain; mais la plupart conviennent, avec Shakspeare, qu’il vaudrait mieux n’être pas né.
Qu’en faut-il conclure? sinon que le bonheur n’est pas de ce monde, que ce mot est tout simplement un mot de trop dans toutes les langues, et qu’il est absurde de courir après une chose que personne ne trouve, et dont, à tout prendre, il est facile de se passer, puisque, bon gré, mal gré, tout le monde s’en passe.
Pour ma part, je doute encore qu’il faille bénir le Ciel de nous avoir fait naître dans une condition animale, et que la différence soit grande entre le Lièvre et l’Homme, au point de vue du bien-être.
Sans doute l’Homme est inhabile au bonheur; il a contre lui des instincts si pervers, qu’on a vu le frère s’armer contre le frère (est-on moins frères parce qu’on se bat?). Il a des prisons, des tribunaux, des maladies et une pauvre peau fine qu’une épine de rose met en sang et de laquelle il ne saurait être fier. Il a la pauvreté, cette plaie inconnue aux Lièvres, qui sont tous égaux devant le soleil et le serpolet, et, comme l’a dit Homère, il y a des hommes qui se promènent en mendiant sur la terre féconde.
Mais la destinée du Lièvre est-elle meilleure? Quand je réfléchis que ce n’est qu’à forces égales que les droits sont égaux, et qu’avec la crainte des hommes, des meutes et de la poudre à canon, un honnête Lièvre n’est pas encore sûr de faire son chemin dans le monde, je n’hésite pas à déclarer que le bonheur est impossible. Puisque tout le monde demande où il est, c’est qu’il n’est nulle part: car enfin, comme dit saint Augustin: «Si le mal n’existe pas, il existe au moins la crainte du mal, laquelle, certes, n’est pas un bien.» Le grand point, ce n’est donc pas d’être heureux, c’est de fuir le mal...
Maintenant, ajouta-t-il, ma chère Pie, j’ai fini.
Grand merci de l’attention que vous m’avez prêtée. C’est un mérite de savoir écouter. Jusqu’à présent, les Pies n’en ont pas eu le privilége, me dit-il un peu malignement. Conservez ce manuscrit, dont je vous laisse dépositaire, et quand ces pauvres petits auront passé l’âge où l’on joue, quand je serai mort, ce qui ne peut tarder, vous livrerez ces Mémoires à la publicité. Les Mémoires d’outre-tombe sont fort goûtés; de notre temps, les morts ne manquent pas d’admirateurs, et les vivants gagnent beaucoup à mourir.»
Voici, messieurs, ces Mémoires. C’est à une indiscrétion que vous les devez, je l’avoue: l’auteur n’est pas mort, et pourtant je vous les livre. J’espère que mon ami me pardonnera de l’avoir forcé à devenir célèbre de son vivant, et que sa modestie ne refusera pas de prendre un avant-goût de la gloire qu’un honnête Animal est toujours en droit d’attendre du récit de ses infortunes personnelles.
Veuillent messieurs les Milans, les Éperviers et autres poëtes qui ne chantent que sur la tombe des morts, traiter mon ami aussi favorablement que s’il eût déjà passé de vie à trépas!
Pour madame la Pie,
P.-J. Stahl.
PEINES DE CŒUR
D’UNE
CHATTE ANGLAISE
uand le Compte rendu de votre première séance est arrivé à Londres, ô Animaux français! il a fait battre le cœur des amis de la Réforme Animale. Dans mon petit particulier, je possédais tant de preuves de la supériorité des Bêtes sur l’Homme, qu’en ma qualité de Chatte anglaise je vis l’occasion souvent souhaitée de faire paraître le roman de ma vie, afin de montrer comment mon pauvre moi fut tourmenté par les lois hypocrites de l’Angleterre. Déjà deux fois des Souris, que j’ai fait vœu de respecter depuis le bill de votre auguste parlement, m’avaient conduite chez Colburn, et je m’étais demandé, en voyant de vieilles miss, des ladies entre deux âges et même de jeunes mariées corrigeant les épreuves de leurs livres, pourquoi, ayant des griffes, je ne m’en servirais pas aussi. On ignorera toujours ce que pensent les femmes, surtout celles qui se mêlent d’écrire; tandis qu’une Chatte, victime de la perfidie anglaise, est intéressée à dire plus que sa pensée, et ce qu’elle écrit de trop peut compenser ce que taisent ces illustres ladies. J’ai l’ambition d’être la mistress Inchbald des Chattes, et vous prie d’avoir égard à mes nobles efforts, ô Chats français! chez lesquels a pris naissance la plus grande maison de notre race, celle du Chat-Botté, type éternel de l’Annonce, et que tant d’hommes ont imité sans lui avoir encore élevé de statue.
Je suis née chez un ministre du Catshire, auprès de la petite ville de Miaulbury. La fécondité de ma mère condamnait presque tous ses enfants à un sort cruel, car vous savez qu’on ne sait pas encore à quelle cause attribuer l’intempérance de maternité chez les Chattes anglaises, qui menacent de peupler le monde entier. Les Chats et les Chattes attribuent, chacun de leur côté, ce résultat à leur amabilité et à leurs propres vertus. Mais quelques observateurs impertinents disent que les Chats et les Chattes sont soumis en Angleterre à des convenances si parfaitement ennuyeuses, qu’ils ne trouvent les moyens de se distraire que dans ces petites occupations de famille. D’autres prétendent qu’il y a là de grandes questions d’industrie et de politique, à cause de la domination anglaise dans les Indes; mais ces questions sont peu décentes sous mes pattes et je les laisse à l’Edinburgh-Review. Je fus exceptée de la noyade constitutionnelle à cause de l’entière blancheur de ma robe. Aussi me nomma-t-on Beauty. Hélas! la pauvreté du ministre, qui avait une femme et onze filles, ne lui permettait pas de me garder. Une vieille fille remarqua chez moi une sorte d’affection pour la Bible du ministre; je m’y posais toujours, non par religion, mais je ne voyais pas d’autre place propre dans le ménage. Elle crut peut-être que j’appartiendrais à la secte des Animaux sacrés qui a déjà fourni l’ânesse de Balaam, et me prit avec elle. Je n’avais alors que deux mois. Cette vieille fille, qui donnait des soirées auxquelles elle invitait par des billets qui promettaient thé et Bible, essaya de me communiquer la fatale science des filles d’Ève; elle y réussit par une méthode protestante qui consiste à vous faire de si longs raisonnements sur la dignité personnelle et sur les obligations de l’extérieur, que, pour ne pas les entendre, on subirait le martyre.
Un matin, moi, pauvre petite fille de la nature, attirée par de la crème contenue dans un bol, sur lequel un muffing était posé en travers, je donnai un coup de patte au muffing, je lapai la crème; puis, dans la joie, et peut-être aussi par un effet de la faiblesse de mes jeunes organes, je me livrai, sur le tapis ciré, au plus impérieux besoin qu’éprouvent les jeunes Chattes. En apercevant la preuve de ce qu’elle nomma mon intempérance et mon défaut d’éducation, elle me saisit et me fouetta vigoureusement avec des verges de bouleau, en protestant qu’elle ferait de moi une lady ou qu’elle m’abandonnerait.
En apercevant la preuve de ce qu’elle nomma mon intempérance...
—Voilà qui est gentil! disait-elle. Apprenez, miss Beauty, que les Chattes anglaises enveloppent dans le plus profond mystère les choses naturelles qui peuvent porter atteinte au respect anglais, et bannissent tout ce qui est improper, en appliquant à la créature, comme vous l’avez entendu dire au révérend docteur Simpson, les lois faites par Dieu pour la création. Avez-vous jamais vu la Terre se comporter indécemment? N’appartenez-vous pas d’ailleurs à la secte des saints (prononcez sentz), qui marchent très-lentement le dimanche pour faire bien sentir qu’ils se promènent? Apprenez à souffrir mille morts plutôt que de révéler vos désirs: c’est en ceci que consiste la vertu des saints. Le plus beau privilége des Chattes est de se sauver avec la grâce qui vous caractérise, et d’aller, on ne sait où, faire leurs petites toilettes. Vous ne vous montrerez ainsi aux regards que dans votre beauté. Trompé par les apparences, tout le monde vous prendra pour un ange. Désormais, quand pareille envie vous saisira, regardez la croisée, ayez l’air de vouloir vous promener, et vous irez dans un taillis ou sur une gouttière. Si l’eau, ma fille, est la gloire de l’Angleterre, c’est précisément parce que l’Angleterre sait s’en servir, au lieu de la laisser tomber, comme une sotte, ainsi que font les Français, qui n’auront jamais de marine à cause de leur indifférence pour l’eau.
Je trouvai, dans mon simple bon sens de Chatte, qu’il y avait beaucoup d’hypocrisie dans cette doctrine; mais j’étais si jeune!
—Et quand je serai dans la gouttière? pensai-je en regardant la vieille fille.
—Une fois seule, et bien sûre de n’être vue de personne, eh bien! Beauty, tu pourras sacrifier les convenances, avec d’autant plus de charme que tu te seras plus retenue en public. En ceci éclate la perfection de la morale anglaise qui s’occupe exclusivement des apparences, ce monde n’étant, hélas! qu’apparence et déception.
J’avoue que tout mon bon sens d’animal se révoltait contre ces déguisements; mais, à force d’être fouettée, je finis par comprendre que la propreté extérieure devait être toute la vertu d’une Chatte anglaise. Dès ce moment, je m’habituai à cacher sous des lits les friandises que j’aimais. Jamais personne ne me vit ni mangeant, ni buvant, ni faisant ma toilette. Je fus regardée comme la perle des Chattes.
J’eus alors l’occasion de remarquer la bêtise des Hommes qui se disent savants. Parmi les docteurs et autres gens appartenant à la société de ma maîtresse, il y avait ce Simpson, espèce d’imbécile, fils d’un riche propriétaire, qui attendait un bénéfice, et qui, pour le mériter, donnait des explications religieuses de tout ce que faisaient les Animaux. Il me vit un soir lapant du lait dans une tasse, et fit compliment à la vieille fille de la manière dont j’étais élevée, en me voyant lécher premièrement les bords de l’assiette, et allant toujours en tournant et diminuant le cercle du lait.
—Voyez, dit-il, comme dans une sainte compagnie tout se perfectionne: Beauty a le sentiment de l’éternité, car elle décrit le cercle qui en est l’emblème, tout en lapant son lait.
La conscience m’oblige à dire que l’aversion des Chattes pour mouiller leurs poils était la seule cause de ma façon de boire dans cette assiette; mais nous serons toujours mal jugées par les savants, qui se préoccupent beaucoup plus de montrer leur esprit que de chercher le nôtre.
Quand les dames ou les hommes me prenaient pour passer leurs mains sur mon dos de neige et faire jaillir des étincelles de mes poils, la vieille fille disait avec orgueil: «Vous pouvez la garder sans avoir rien à craindre pour votre robe, elle est admirablement bien élevée!» Tout le monde disait de moi que j’étais un ange: on me prodiguait les friandises et les mets les plus délicats; mais je déclare que je m’ennuyais profondément. Je compris très-bien qu’une jeune Chatte du voisinage avait pu s’enfuir avec un Matou. Ce mot de Matou causa comme une maladie à mon âme que rien ne pouvait guérir, pas même les compliments que je recevais ou plutôt que ma maîtresse se donnait à elle-même: «Beauty est tout à fait morale, c’est un petit ange, disait-elle. Quoiqu’elle soit très-belle, elle a l’air de ne pas le savoir. Elle ne regarde jamais personne, ce qui est le comble des belles éducations aristocratiques; il est vrai qu’elle se laisse voir très-volontiers; mais elle a sur tout cette parfaite insensibilité que nous demandons à nos jeunes miss, et que nous ne pouvons obtenir que très-difficilement. Elle attend qu’on la veuille pour venir, elle ne saute jamais sur vous familièrement, personne ne la voit quand elle mange, et certes ce monstre de lord Byron l’eût adorée. En bonne et vraie Anglaise, elle aime le thé, se tient gravement quand on explique la Bible, et ne pense de mal de personne, ce qui lui permet d’en entendre dire. Elle est simple et sans aucune affectation, elle ne fait aucun cas des bijoux; donnez-lui une bague, elle ne la gardera pas; enfin elle n’imite pas la vulgarité de celles qui chassent, elle aime le home, et reste si parfaitement tranquille, que parfois vous croiriez que c’est une Chatte mécanique faite à Birmingham ou à Manchester, ce qui est le nec plus ultra de la belle éducation.»
Ce que les Hommes et les vieilles filles nomment l’éducation est une habitude à prendre pour dissimuler les penchants les plus naturels, et quand ils nous ont entièrement dépravées, ils disent que nous sommes bien élevées. Un soir, ma maîtresse pria l’une des jeunes miss de chanter. Quand cette jeune fille se fut mise au piano et chanta, je reconnus aussitôt les mélodies irlandaises que j’avais entendues dans mon enfance, et je compris que j’étais musicienne aussi. Je mêlai donc ma voix à celle de la jeune fille; mais je reçus des tapes de colère, tandis que la miss recevait des compliments. Cette souveraine injustice me révolta, je me sauvai dans les greniers. Amour sacré de la patrie! oh! quelle nuit délicieuse! Je sus ce que c’était que des gouttières! J’entendis les hymnes chantés par des Chats à d’autres Chattes, et ces adorables élégies me firent prendre en pitié les hypocrisies que ma maîtresse m’avait forcée d’apprendre. Quelques Chattes m’aperçurent alors et parurent prendre de l’ombrage de ma présence, quand un Chat au poil hérissé, à barbe magnifique, et qui avait une grande tournure, vint m’examiner et dit à la compagnie: «C’est une enfant!» A ces paroles de mépris, je me mis à bondir sur les tuiles et à caracoler avec l’agilité qui nous distingue, je tombai sur mes pattes de cette façon flexible et douce qu’aucun animal ne saurait imiter, afin de prouver que je n’étais pas si enfant. Mais ces chatteries furent en pure perte. «Quand me chantera-t-on des hymnes?» me dis-je. L’aspect de ces fiers Matous, leurs mélodies, que la voix humaine ne rivalisera jamais, m’avaient profondément émue, et me faisaient faire de petites poésies que je chantais dans les escaliers; mais un événement immense allait s’accomplir qui m’arracha brusquement à cette innocente vie. Je devais être emmenée à Londres par la nièce de ma maîtresse, une riche héritière qui s’affola de moi, qui me baisait, me caressait avec une sorte de rage et qui me plut tant, que je m’y attachai, contre toutes nos habitudes. Nous ne nous quittâmes point, et je pus observer le grand monde à Londres pendant la saison. C’est là que je devais étudier la perversité des mœurs anglaises qui s’est étendue jusqu’aux Bêtes, y connaître ce cant que lord Byron a maudit, et dont je suis victime, aussi bien que lui, mais sans avoir publié mes heures de loisir.
Arabelle, ma maîtresse, était une jeune personne comme il y en a beaucoup en Angleterre: elle ne savait pas trop qui elle voulait pour mari. La liberté absolue qu’on laisse aux jeunes filles dans le choix d’un homme les rend presque folles, surtout quand elles songent à la rigueur des mœurs anglaises, qui n’admettent aucune conversation particulière après le mariage. J’étais loin de penser que les Chattes de Londres avaient adopté cette sévérité, que les lois anglaises me seraient cruellement appliquées et que je subirais un jugement à la cour des terribles Doctors commons. Arabelle accueillait très-bien tous les hommes qui lui étaient présentés, et chacun pouvait croire qu’il épouserait cette belle fille; mais quand les choses menaçaient de se terminer, elle trouvait des prétextes pour rompre, et je dois avouer que cette conduite me paraissait peu convenable. «Épouser un Homme qui a les genoux cagneux! jamais, disait-elle de l’un. Quant à ce petit, il a le nez camus.» Les Hommes m’étaient si parfaitement indifférents, que je ne comprenais rien à ces incertitudes fondées sur des différences purement physiques.
Enfin, un jour, un vieux pair d’Angleterre lui dit en me voyant: «Vous avez une bien jolie Chatte, elle vous ressemble, elle est blanche, elle est jeune, il lui faut un mari, laissez-moi lui présenter un magnifique Angora que j’ai chez moi.»
Trois jours après, le pair amena le plus beau Matou de la Pairie. Puff, noir de robe, avait les plus magnifiques yeux, verts et jaunes, mais froids et fiers. Sa queue, remarquable par des anneaux jaunâtres, balayait le tapis de ses poils longs et soyeux. Peut-être venait-il de la maison impériale d’Autriche, car il en portait, comme vous voyez, les couleurs. Ses manières étaient celles d’un Chat qui a vu la cour et le beau monde. Sa sévérité, en matière de tenue, était si grande, qu’il ne se serait pas gratté, devant le monde, la tête avec la patte. Puff avait voyagé sur le continent. Enfin il était si remarquablement beau, qu’il avait été, disait-on, caressé par la reine d’Angleterre. Moi, simple et naïve, je lui sautai au cou pour l’engager à jouer; mais il s’y refusa sous prétexte que nous étions devant tout le monde. Je m’aperçus alors que le pair d’Angleterre devait à l’âge et à des excès de table cette gravité postiche et forcée qu’on appelle en Angleterre respectability. Son embonpoint, que les hommes admiraient, gênait ses mouvements. Telle était sa véritable raison pour ne pas répondre à mes gentillesses: il resta calme et froid sur son innommable, agitant ses barbes, me regardant et fermant parfois les yeux. Puff était, dans le beau monde des Chats anglais, le plus riche parti pour une Chatte née chez un ministre: il avait deux valets à son service, il mangeait dans de la porcelaine chinoise, il ne buvait que du thé noir, il allait en voiture à Hyde-Park, et entrait au parlement. Ma maîtresse le garda chez elle. A mon insu, toute la population féline de Londres apprit que miss Beauty du Catshire épousait l’illustre Puff, marqué aux couleurs d’Autriche. Pendant la nuit, j’entendis un concert dans la rue: je descendis, accompagnée de milord qui, pris par sa goutte, allait lentement. Nous trouvâmes les Chattes de la Pairie qui venaient me féliciter et m’engager à entrer dans leur Société Ratophile. Elles m’expliquèrent qu’il n’y avait rien de plus commun que de courir après les Rats et les Souris. Les mots shocking, vulgar, furent sur toutes les lèvres. Enfin elles avaient formé pour la gloire du pays une Société de Tempérance. Quelques nuits après, milord et moi nous allâmes sur les toits d’Almack’s entendre un Chat gris qui devait parler sur la question. Dans une exhortation, qui fut appuyée par des Écoutez! Écoutez! il prouva que saint Paul, en écrivant sur la charité, parlait également aux Chats et aux Chattes de l’Angleterre. Il était donc réservé à la race anglaise, qui pouvait aller d’un bout du monde à l’autre sur ses vaisseaux sans avoir à craindre l’eau, de répandre les principes de la morale ratophile. Aussi, sur tous les points du globe, des Chats anglais prêchaient-ils déjà les saines doctrines de la Société, qui d’ailleurs étaient fondées sur les découvertes de la science. On avait anatomisé les Rats et les Souris, on avait trouvé peu de différence entre eux et les Chats: l’oppression des uns par les autres était donc contre le Droit des Bêtes, qui est plus solide encore que le Droit des Gens. «Ce sont nos frères,» dit-il. Et il fit une si belle peinture des souffrances d’un Rat pris dans la gueule d’un Chat, que je me mis à fondre en larmes.
En me voyant la dupe de ce speech, lord Puff me dit confidentiellement que l’Angleterre comptait faire un immense commerce avec les Rats et les Souris; que si les autres Chats n’en mangeaient plus, les Rats seraient à meilleur marché; que derrière la morale anglaise il y avait toujours quelque raison de comptoir; et que cette alliance de la morale et du mercantilisme était la seule alliance sur laquelle comptait réellement l’Angleterre.
Puff me parut être un trop grand politique pour pouvoir jamais faire un bon mari.
Un Chat campagnard (country gentleman) fit observer que, sur le continent, les Chats et les Chattes étaient sacrifiés journellement par les catholiques, surtout à Paris, aux environs des barrières (on lui criait: A la question!). On joignait à ces cruelles exécutions une affreuse calomnie en faisant passer ces Animaux courageux pour des lapins, mensonge et barbarie qu’il attribuait à l’ignorance de la vraie religion anglicane, qui ne permet le mensonge et les fourberies que dans les questions de gouvernement, de politique extérieure et de cabinet.
On le traita de radical et de rêveur. «Nous sommes ici pour les intérêts des Chats de l’Angleterre, et non pour ceux du continent!» dit un fougueux Matou tory. Milord dormait. Quand l’assemblée se sépara, j’entendis ces délicieuses paroles dites par un jeune Chat qui venait de l’ambassade française, et dont l’accent annonçait la nationalité:
«Dear Beauty, de longtemps d’ici la nature ne pourra former une Chatte aussi parfaite que vous. Le cachemire de la Perse et des Indes semble être du poil de Chameau, comparé à vos soies fines et brillantes. Vous exhalez un parfum à faire évanouir de bonheur les anges, et je l’ai senti du salon du prince de Talleyrand, que j’ai quitté pour accourir à ce déluge de sottises que vous appelez un meeting. Le feu de vos yeux éclaire la nuit! Vos oreilles seraient la perfection même si mes gémissements les attendrissaient. Il n’y a pas de rose dans toute l’Angleterre qui soit aussi rose que la chair rose qui borde votre petite bouche rose. Un pêcheur chercherait vainement dans les abîmes d’Ormus des perles qui puissent valoir vos dents. Votre cher museau fin, gracieux, est tout ce que l’Angleterre a produit de plus mignon. La neige des Alpes paraîtrait rousse auprès de votre robe céleste. Ah! ces sortes de poils ne se voient que dans vos brouillards! Vos pattes portent mollement et avec grâce ce corps qui est l’abrégé des miracles de la création, mais que votre queue, interprète élégant des mouvements de votre cœur, surpasse: oui! jamais courbe si élégante, rondeur plus correcte, mouvements plus délicats ne se sont vus chez aucune Chatte. Laissez-moi ce vieux drôle de Puff qui dort comme un pair d’Angleterre au parlement, qui d’ailleurs est un misérable vendu aux wighs, et qui doit à un trop long séjour au Bengale d’avoir perdu tout ce qui peut plaire à une Chatte.»
J’aperçus alors, sans avoir l’air de le regarder, ce charmant Matou français: il était ébouriffé, petit, gaillard, et ne ressemblait en rien à un Chat anglais. Son air cavalier annonçait, autant que sa manière de secouer l’oreille, un drôle sans souci. J’avoue que j’étais fatiguée de la solennité des Chats anglais et de leur propreté purement matérielle. Leur affectation de respectability me semblait surtout ridicule. L’excessif naturel de ce Chat mal peigné me surprit par un violent contraste avec tout ce que je voyais à Londres. D’ailleurs ma vie était si positivement réglée, je savais si bien ce que je devais faire pendant le reste de mes jours, que je fus sensible à tout ce qu’annonçait d’imprévu la physionomie du Chat français. Tout alors me parut fade. Je compris que je pouvais vivre sur les toits avec une amusante créature qui venait de ce pays où l’on s’est consolé des victoires du plus grand général anglais par ces mots: «Malbrouk s’en va-t-en guerre, mironton, TON TON, MIRONTAINE!» Néanmoins, j’éveillai Milord et lui fis comprendre qu’il était fort tard, que nous devions rentrer. Je n’eus pas l’air d’avoir écouté cette déclaration, et fus d’une apparente insensibilité qui pétrifia Brisquet. Il resta là, d’autant plus surpris qu’il se croyait très-beau. Je sus plus tard qu’il séduisait toutes les Chattes de bonne volonté. Je l’examinai du coin de l’œil: il s’en allait par petits bonds, revenait en franchissant la largeur de la rue, et s’en retournait de même, comme un Chat français au désespoir: un véritable Anglais aurait mis de la décence dans ses sentiments, et ne les aurait pas laissé voir ainsi. Quelques jours après, nous nous trouvâmes, milord et moi, dans la magnifique maison du vieux pair; je sortis alors en voiture pour me promener à Hyde-Park. Nous ne mangions que des os de poulets, des arêtes de poissons, des crèmes, du lait, du chocolat. Quelque échauffant que fût ce régime, mon prétendu mari Puff demeurait grave. Sa respectability s’étendait jusqu’à moi. Généralement, il dormait dès sept heures du soir, à la table de whist, sur les genoux de Sa Grâce. Mon âme était donc sans aucune satisfaction, et je languissais. Cette situation de mon intérieur se combina fatalement avec une petite affection dans les entrailles que me causa le jus de Hareng pur (le vin de Porto des Chats anglais) dont Puff faisait usage, et qui me rendit comme folle. Ma maîtresse fit venir un médecin, qui sortait d’Édimbourg après avoir étudié longtemps à Paris. Il promit à ma maîtresse de me guérir le lendemain même, après avoir reconnu ma maladie. Il revint en effet, et sortit de sa poche un instrument de fabrique parisienne. J’eus une espèce de frayeur en apercevant un canon de métal blanc terminé par un tube effilé. A la vue de ce mécanisme, que le docteur fit jouer avec satisfaction, Leurs Grâces rougirent, se courroucèrent et dirent de fort belles choses sur la dignité du peuple anglais: comme quoi ce qui distinguait la vieille Angleterre des catholiques n’était pas tant ses opinions sur la Bible que sur cette infâme machine. Le duc dit qu’à Paris les Français ne rougissaient pas d’en faire une exhibition sur leur théâtre national, dans une comédie de Molière; mais qu’à Londres un watchman n’oserait en prononcer le nom. «Donnez-lui du calomel!»
—Mais Votre Grâce la tuerait, s’écria le docteur. Quant à cette innocente mécanique, les Français ont fait maréchal un de leurs plus braves généraux pour s’en être servi devant leur fameuse colonne.
—Les Français peuvent arroser les émeutes de l’intérieur comme ils le veulent, reprit Milord. Je ne sais pas, ni vous non plus, ce qui pourrait arriver de l’emploi de cette avilissante machine; mais ce que je sais, c’est qu’un vrai médecin anglais ne doit guérir ses malades qu’avec les remèdes de la vieille Angleterre.
Le médecin, qui commençait à se faire une grande réputation, perdit toutes ses pratiques dans le beau monde. On appela un autre médecin qui me fit des questions inconvenantes sur Puff, et qui m’apprit que la véritable devise de l’Angleterre était: Dieu et mon Droit conjugal! Une nuit, j’entendis dans la rue la voix du Chat français. Personne ne pouvait nous voir: je grimpai par la cheminée, et, parvenue en haut de la maison, je lui criai: «A la gouttière!» Cette réponse lui donna des ailes, il fut auprès de moi en un clin d’œil. Croiriez-vous que ce Chat français eut l’inconvenante audace de s’autoriser de ma petite exclamation pour me dire: «Viens dans mes pattes!» Il osa tutoyer, sans autre forme de procès, une Chatte de distinction. Je le regardai froidement, et pour lui donner une leçon, je lui dis que j’appartenais à la Société de Tempérance.
—Je vois, mon cher, lui dis-je, à votre accent et au relâchement de vos maximes, que vous êtes, comme tous les Chats catholiques, disposé à rire et à faire mille ridiculités, en vous croyant quitte pour un peu de repentir; mais, en Angleterre, nous avons plus de moralité: nous mettons partout de la respectability, même dans nos plaisirs.
Ce jeune Chat, frappé par la majesté du cant anglais, m’écoutait avec une sorte d’attention qui me donna l’espoir d’en faire un Chat protestant. Il me dit alors dans le plus beau langage qu’il ferait tout ce que je voudrais, pourvu qu’il lui fût permis de m’adorer. Je le regardais sans pouvoir répondre, car ses yeux, very beautiful, splendid, brillaient comme des étoiles, ils éclairaient la nuit. Mon silence l’enhardit, et il s’écria:—Chère Minette!
—Quelle est cette nouvelle indécence? m’écriai-je, sachant les Chats français très-légers dans leurs propos.
Brisquet m’apprit que, sur le continent, tout le monde, le roi lui-même, disait à sa fille: Ma petite Minette, pour lui témoigner son affection; que beaucoup de femmes, et des plus jolies, des plus aristocratiques, disaient toujours: Mon petit Chat, à leurs maris, même quand elles ne les aimaient pas. Si je voulais lui faire plaisir, je l’appellerais: Mon petit Homme! Là-dessus il leva ses pattes avec une grâce infinie. Je disparus, craignant d’être faible. Brisquet chanta Rule, Britannia! tant il était heureux, et le lendemain sa chère voix bourdonnait encore à mes oreilles.
—Ah! tu aimes aussi, toi, chère Beauty, me dit ma maîtresse en me voyant étalée sur le tapis, les quatre pattes en avant, le corps dans un mol abandon, et noyée dans la poésie de mes souvenirs.
Je fus surprise de cette intelligence chez une Femme, et je vins alors, en relevant mon épine dorsale, me frotter à ses jambes en lui faisant entendre un ronron amoureux sur les cordes les plus graves de ma voix de contre-alto.
Pendant que ma maîtresse, qui me prit sur ses genoux, me caressait en me grattant la tête, et que je la regardais tendrement en lui voyant les yeux en pleurs, il se passait dans Bond-Street une scène dont les suites furent terribles pour moi.
Puck, un des neveux de Puff, qui prétendait à sa succession, et qui, pour le moment, habitait la caserne des Life-Guards, rencontra my dear Brisquet. Le sournois capitaine Puck complimenta l’attaché sur ses succès auprès de moi, en disant que j’avais résisté aux plus charmants Matous de l’Angleterre. Brisquet, en Français vaniteux, répondit qu’il serait bien heureux d’attirer mon attention, mais qu’il avait en horreur les Chattes qui vous parlaient de tempérance et de la Bible, etc.
—Oh! fit Puck, elle vous parle donc?
Brisquet, ce cher Français, fut ainsi victime de la diplomatie anglaise; mais il commit une de ces fautes impardonnables et qui courroucent toutes les Chattes bien apprises de l’Angleterre. Ce petit drôle était véritablement très-inconsistant. Ne s’avisa-t-il pas au Park de me saluer et de vouloir causer familièrement comme si nous nous connaissions. Je restai froide et sévère. Le cocher, apercevant ce Français, lui donna un coup de fouet qui l’atteignit et faillit le tuer. Brisquet reçut ce coup de fouet en me regardant avec une intrépidité qui changea mon moral: je l’aimai pour la manière dont il se laissa frapper, en ne voyant que moi, ne sentant que la faveur de ma présence, domptant ainsi le naturel qui pousse les Chats à fuir à la moindre apparence d’hostilité. Il ne devina pas que je me sentais mourir, malgré mon apparente froideur. Dès ce moment, je résolus de me laisser enlever. Le soir, sur la gouttière, je me jetai dans ses pattes tout éperdue.
—My dear, lui dis-je, avez-vous le capital nécessaire pour payer les dommages-intérêts au vieux Puff?
—Je n’ai pas d’autre capital, me répondit le Français en riant, que les poils de ma moustache, mes quatre pattes et cette queue.
Là-dessus il balaya la gouttière par un mouvement plein de fierté.
—Pas de capital! lui répondis-je; mais vous n’êtes qu’un aventurier, my dear.
—J’aime les aventures, me dit-il tendrement. En France, dans les circonstances auxquelles tu fais allusion, c’est alors que les Chats se peignent! Ils ont recours à leurs griffes et non à leurs écus.
—Pauvre pays, lui dis-je. Et comment envoie-t-il à l’étranger, dans ses ambassades, des Bêtes si dénuées de capital?
—Ah! voilà, dit Brisquet. Notre nouveau gouvernement n’aime pas l’argent... chez ses employés: il ne recherche que les capacités intellectuelles.
Le cher Brisquet eut, en me parlant, un petit air content qui me fit craindre que ce ne fût un fat.
—L’amour sans capital est un non-sens! lui dis-je. Pendant que vous irez à droite et à gauche chercher à manger, vous ne vous occuperez pas de moi, mon cher.
Ce charmant Français me prouva, pour toute réponse, qu’il descendait, par sa grand’mère, du Chat-Botté. D’ailleurs, il avait quatre-vingt-dix-neuf manières d’emprunter de l’argent, et nous n’en aurions, dit-il, qu’une seule de le dépenser. Enfin il savait la musique et pouvait donner des leçons. En effet, il me chanta, sur un mode qui arrachait l’âme, une romance nationale de son pays: Au clair de la lune...
En ce moment, plusieurs Chats et des Chattes amenés par Puck me virent quand, séduite par tant de raisons, je promettais à ce cher Brisquet de le suivre dès qu’il pourrait entretenir sa femme confortablement.
—Je suis perdue! m’écriai-je.
Le lendemain même, le banc des Doctors commons fut saisi par le vieux Puff d’un procès en criminelle conversation. Puff était sourd: ses neveux abusèrent de sa faiblesse. Puff, questionné par eux, leur apprit que la nuit je l’avais appelé par flatterie: Mon petit Homme! Ce fut une des choses les plus terribles contre moi, car jamais je ne pus expliquer de qui je tenais la connaissance de ce mot d’amour. Milord, sans le savoir, fut très-mal pour moi; mais j’avais remarqué déjà qu’il était en enfance. Sa Seigneurie ne soupçonna jamais les basses intrigues auxquelles je fus en butte. Plusieurs petits Chats, qui me défendirent contre l’opinion publique, m’ont dit que parfois il demande son ange, la joie de ses yeux, sa darling, sa sweet Beauty! Ma propre mère, venue à Londres, refusa de me voir et de m’écouter, en me disant que jamais une Chatte anglaise ne devait être soupçonnée, et que je mettais bien de l’amertume dans ses vieux jours. Mes sœurs, jalouses de mon élévation, appuyèrent mes accusatrices. Enfin, les domestiques déposèrent contre moi. Je vis alors clairement à propos de quoi tout le monde perd la tête en Angleterre. Dès qu’il s’agit d’une criminelle conversation, tous les sentiments s’arrêtent, une mère n’est plus mère, une nourrice voudrait reprendre son lait, et toutes les Chattes hurlent par les rues. Mais, ce qui fut bien plus infâme, mon vieil avocat, qui, dans le temps, croyait à l’innocence de la reine d’Angleterre, à qui j’avais tout raconté dans le moindre détail, qui m’avait assuré qu’il n’y avait pas de quoi fouetter un Chat, et à qui, pour preuve de mon innocence, j’avouai ne rien comprendre à ces mots, criminelle conversation (il me dit que c’était ainsi appelé précisément parce qu’on parlait très-peu); cet avocat, gagné par le capitaine Puck, me défendit si mal, que ma cause parut perdue. Dans cette circonstance, j’eus le courage de comparaître devant les Doctors commons.
—Milords, dis-je, je suis une Chatte anglaise, et je suis innocente! Que dirait-on de la justice de la vieille Angleterre, si...
A peine eus-je prononcé ces paroles, que d’effroyables murmures couvrirent ma voix, tant le public avait été travaillé par le Cat-Chronicle et par les amis de Puck.
—Elle met en doute la justice de la vieille Angleterre qui a créé le jury! criait-on.
—Elle veut vous expliquer, Milords, s’écria l’abominable avocat de mon adversaire, comment elle allait sur les gouttières avec un Chat français pour le convertir à la religion anglicane, tandis qu’elle y allait bien plutôt pour en revenir dire en bon français mon petit Homme à son mari, pour écouter les abominables principes du papisme, et apprendre à méconnaître les lois et les usages de la vieille Angleterre!
Quand on parle de ces sornettes à un public anglais, il devient fou. Aussi des tonnerres d’applaudissements accueillirent-ils les paroles de l’avocat de Puck. Je fus condamnée, à l’âge de vingt-six mois, quand je pouvais prouver que j’ignorais encore ce que c’était qu’un Chat. Mais, à tout ceci, je gagnai de comprendre que c’est à cause de ses radotages qu’on appelle Albion la vieille Angleterre.
Je tombai dans une grande mischathropie qui fut causée moins par mon divorce que par la mort de mon cher Brisquet, que Puck fit tuer dans une émeute, en craignant sa vengeance. Aussi rien ne me met-il plus en fureur que d’entendre parler de la loyauté des Chats anglais.
Milords, dis-je, je suis une Chatte anglaise, et je suis innocente.
Vous voyez, ô Animaux français, qu’en nous familiarisant avec les Hommes, nous en prenons tous les vices et toutes les mauvaises institutions. Revenons à la vie sauvage où nous n’obéissons qu’à l’instinct, et où nous ne trouvons pas des usages qui s’opposent aux vœux les plus sacrés de la nature. J’écris en ce moment un traité politique à l’usage des classes ouvrières animales, afin de les engager à ne plus tourner les broches, ni se laisser atteler à de petites charrettes, et pour leur enseigner les moyens de se soustraire à l’oppression du grand aristocrate. Quoique notre griffonnage soit célèbre, je crois que miss Henriette Martineau ne me désavouerait pas. Vous savez sur le continent que la littérature est devenue l’asile de toutes les Chattes qui protestent contre l’immoral monopole du mariage, qui résistent à la tyrannie des institutions, et veulent revenir aux lois naturelles. J’ai omis de vous dire que, quoique Brisquet eût le corps traversé par un coup reçu dans le dos, le Coroner, par une infâme hypocrisie, a déclaré qu’il s’était empoisonné lui-même avec de l’arsenic, comme si jamais un Chat si gai, si fou, si étourdi, pouvait avoir assez réfléchi sur la vie pour concevoir une idée si sérieuse, et comme si un Chat que j’aimais pouvait avoir la moindre envie de quitter l’existence! Mais, avec l’appareil de Marsh, on a trouvé des taches sur une assiette.
De Balzac.
LES AVENTURES
D’UN PAPILLON
RACONTÉES PAR SA GOUVERNANTE
Son enfance.—Sa jeunesse.
Voyage sentimental de Paris à Baden.—Ses égarements.
Son mariage et sa mort.
AVERTISSEMENT DES RÉDACTEURS
ous croyons être agréables à ceux de nos lecteurs et à celles de nos lectrices que d’autres travaux ont détournés de l’étude de l’histoire animale, en mettant sous leurs yeux cet extrait d’un important ouvrage publié à Londres par un savant naturaliste anglais sur les mœurs et coutumes des insectes en général, et des Hyménoptères neutres en particulier:
«Les Hyménoptères neutres, les plus industrieux de tous les insectes, ont la vie plus longue que les Hyménoptères ordinaires, et peuvent voir se succéder plusieurs générations de mâles et de femelles. Il semble que, dans sa prévoyance infinie, Dieu leur ait refusé la faculté de se reproduire, pour que les orphelins pussent trouver auprès d’eux les soins d’une mère. Rien n’est sans but dans la nature. Les Hyménoptères neutres élèvent les larves ou enfants de leurs frères et sœurs, qui, en raison de la loi établie pour tous les insectes, périssent en donnant le jour à leurs petits. Ce sont les Hyménoptères neutres qui pourvoient à la subsistance de ces êtres nouveaux, privés des soins de leurs parents, qui vont leur chercher des aliments, et qui remplissent ainsi auprès d’eux, avec une sollicitude admirable, l’office des sœurs de la charité parmi les Hommes.»
Les détails pleins d’intérêt que notre correspondante nous communique sur la vie d’un Papillon qu’elle a beaucoup connu pourront servir de base à l’histoire générale des mœurs et du caractère des Papillons de tous les pays.
Le Singe et le Perroquet,
Rédacteurs en chef.
Messieurs les Rédacteurs,
Si j’avais dû vous parler de moi, je n’aurais point entrepris de vous écrire, car je ne crois pas qu’il soit possible de raconter sa propre histoire avec convenance et impartialité. Les détails qui vont suivre ne me sont donc point personnels. Il vous suffira de savoir que si je ne suis pas la dernière à vous donner de mes nouvelles, c’est que malheureusement les soins de ma famille ne sauraient m’absorber.
Je suis seule au monde, messieurs, et ne connaîtrai jamais le bonheur d’être mère: je suis de la grande famille des Hyménoptères neutres. Mais le cœur s’accommode mal de l’isolement; vous ne vous étonnerez donc point que je me sois vouée à l’enseignement. Un Papillon de haut parage, qui vivait tout près de Paris, dans les bois de Belle-Vue, et qui m’avait sauvé la vie, se sentant mourir, me supplia de vouloir bien être la gouvernante de son enfant qu’il ne devait pas voir, et dont la naissance approchait.
Après quelques hésitations bien légitimes, sans doute, je pensai que si je me devais aux Hyménoptères mes frères, la reconnaissance me faisait pourtant un devoir impérieux d’accepter ce difficile emploi. Je promis donc à mon bienfaiteur de consacrer ma vie à l’œuf qu’il me confiait, et qu’il avait déposé dans le calice d’une fleur. L’enfant vit le jour le lendemain de la mort de son père; un rayon de soleil le fit éclore.
J’eus le chagrin de le voir débuter dans la vie par un acte d’ingratitude. Il quitta la Campanule, sa mère d’adoption, qui lui avait prêté l’abri de son cœur, sans songer seulement à dire un dernier adieu à la pauvre fleur, qui se courba jusqu’à terre en signe d’affliction.
Sa première éducation fut difficile: il était capricieux comme le vent, et d’une légèreté inouïe. Mais les caractères légers n’ont pas la conscience du mal qu’ils font: de là vient qu’on arrive souvent à les aimer. J’eus donc le bonheur, ou le malheur plutôt de me prendre d’affection pour ce pauvre enfant, quoiqu’il eût, à vrai dire, tous les défauts d’une petite Chenille. Ce mot, tout vulgaire qu’il soit, peut seul rendre ma pensée.
Je lui répétai mille fois, et toujours en vain, les mêmes leçons, je lui prédis mille fois les mêmes malheurs; plus incrédule que l’Homme lui-même, l’étourdi ne tenait aucun compte des prédictions. M’arrivait-il, le croyant endormi sous un brin d’herbe, de le quitter un instant, si courte qu’eût été mon absence, je ne le retrouvais plus à la même place; je me rappelle qu’un jour, et à cette époque ses seize pattes le portaient à peine, une visite que j’avais dû faire à des Abeilles de mon voisinage s’étant prolongée, il avait trouvé le moyen de grimper jusqu’à la cime d’un arbre, au péril de sa vie.
A peine au sortir de l’enfance, sa vivacité le quitta tout à coup. Je crus un instant que mes conseils avaient fructifié, mais je ne tardai pas à reconnaître que ce que j’avais pris pour de la sagesse, c’était une maladie, une véritable maladie, pendant laquelle il semblait sous le poids d’un engourdissement général. Il demeura de quinze à vingt jours sans mouvement, comme s’il eût dormi d’un sommeil léthargique. «Qu’éprouves-tu? lui disais-je quelquefois. Qu’as-tu, mon cher enfant?—Rien, me répondait-il d’une voix altérée, rien, ma bonne gouvernante; je ne saurais remuer, et pourtant je sens en moi des élans inconnus; le malaise qui m’accable n’a pas de nom, tout me fatigue: ne me dis rien, c’est bon de se taire et de ne pas remuer.»
Il était méconnaissable. Sa peau, d’un jaune pâle, avait l’apparence d’une feuille sèche; cette vie vraiment insuffisante ressemblait tant à la mort, que je désespérais de le sauver, quand un jour, par un soleil resplendissant, je le vis se réveiller peu à peu, et bientôt la guérison fut entière. Jamais transformation ne fut plus complète; il était grand, beau et brillant des plus riches couleurs. Quatre ailes d’azur à reflets charmants s’étaient comme par enchantement posées sur ses épaules, de gracieuses antennes se dressaient sur sa tête, six jolies petites pattes bien déliées s’agitaient sous un fin corselet de velours tacheté de rouge et de noir; ses yeux s’ouvrirent, son regard étincela, il secoua un instant ses ailes légères, la Chrysalide avait disparu, et je vis le Papillon s’envoler.
Je le suivis à tire-d’aile.
Jamais course ne fut plus vagabonde, jamais essor ne fut plus impétueux; il semblait que la terre entière lui appartînt, que toutes les fleurs fussent ses fleurs, que la lumière fût sa lumière, et que la création eût été faite pour lui seul. Cet enivrement fut tel, et cette entrée dans la vie si turbulente, que je craignis que les trésors de sa jeunesse ne pussent suffire à des élans si peu mesurés.
Mais bientôt sa trompe capricieuse délaissa ces prés d’abord tant aimés, dédaigna ces campagnes déjà trop connues. L’ennui vint, et contre ce mal des riches et des heureux, toutes les joies de l’espace, toutes les fêtes de la nature furent impuissantes. Je le vis alors rechercher de préférence la plante chérie d’Homère et de Platon, l’Asphodèle, symbole des pâles rêveries. Il restait des minutes entières sur le Lichen sans fleurs des rochers arides, les ailes rabattues, n’ayant d’autre sentiment que celui de la satiété; et plus d’une fois j’eus à l’éloigner des feuilles livides et sombres de la Belladone et de la Ciguë.
Il revint un soir très-agité, et me confia avec émotion qu’il avait rencontré sur un Souci des champs un Papillon fort aimable, nouvellement arrivé de pays lointains, desquels il lui avait raconté des merveilles.
L’amour de l’inconnu l’avait saisi.
On l’a dit[2]: qui n’a pas quelque douleur à distraire ou quelque joug à secouer?
«Il faut que je meure ou que je voyage! s’écria-t-il.
—Ne meurs pas, lui dis-je, et voyageons.»
Soudain la vie lui revint, il déploya ses ailes ranimées, et nous partîmes pour Baden.
Vous dire sa folle joie au départ, ses ravissements, ses extases, cela est impossible; il était si radieux, si léger, que moi, pauvre insecte dont les chagrins ont affaibli les ailes, j’avais peine à le suivre.
Il ne s’arrêta qu’à Château-Thierry, non loin des bords vantés de la Marne qui virent naître La Fontaine.
Ce qui l’arrêta, vous le dirai-je? ce fut une humble Violette qu’il aperçut au coin d’un bois. «Comment ne pas t’aimer, lui dit-il, petite Violette, toi si douce et si modeste? Si tu savais comme tu as l’air honnête et charmant, comme tes jolies feuilles vertes te vont bien, tu comprendrais qu’il faut t’aimer. Sois bonne, consens à être ma sœur chérie, vois comme je deviens calme et reposé près de toi! Que j’aime cet arbre qui te protége de son ombre, cette paisible fraîcheur et ce parfum d’honneur qui t’environnent; que tu fais bien d’être bleue et gracieuse et cachée! Si tu m’aimais, quelle douce vie que la nôtre!
—Sois une pauvre fleur comme moi, et je t’aimerai, lui dit la fleur sensée; et quand l’hiver viendra, quand la neige couvrira la terre, quand le vent sifflera tristement dans les arbres dépouillés, je te cacherai sous ces feuilles que tu aimes, et nous oublierons ensemble le temps et ses rigueurs. Laisse là tes ailes, et promets-moi de m’aimer toujours.
—Toujours, répéta-t-il, toujours; c’est bien long, et je ne crois pas à l’hiver.» Et il reprit son vol.
«Console-toi, dis-je à la Violette attristée, tu n’as perdu que le malheur.»
Au-dessous de nous passèrent les blés, les forêts, les villes et les tristes plaines de la Champagne. Tout près de Metz, un parfum venu de la terre l’attira. «Le fertile pays! me dit-il; le vaste horizon! que cette eau qui revient des montagnes doit arroser de beaux parterres!» Et je le vis se diriger d’un vol coquet vers une Rose, une Rose unique qui fleurissait sur les rives de la Moselle. «La magnifique Rose! murmurait-il; les vives couleurs! la riche nature! Quel air de fête et quelle santé!»
«Mon Dieu! que je vous trouve belle et pleine d’attraits! lui dit-il; jamais le soleil n’a brillé sur une plus belle Rose. Accueillez-moi, je vous prie, je viens de loin, souffrez que je me pose un instant sur une des branches de votre rosier.
—N’approche pas, répondit la Rose dédaigneuse; sais-je d’où tu viens? Tu es présomptueux et tu sais flatter; tu es un trompeur, n’approche pas.»
Il approcha et recula soudain. «Méchante! s’écria-t-il, tu m’as piqué!» Et il montrait son aile froissée. «Je n’aime plus les Roses, ajouta-t-il; elles sont cruelles et n’ont point de cœur. Volons encore, le bonheur est dans l’inconstance.»
Tout près de là, il aperçut un Lis; sa distinction le charma, mais l’aristocratie de son maintien, son imposante noblesse et sa blancheur l’intimidèrent. «Je n’ose vous aimer, lui dit-il de sa voix la plus respectueuse, car je ne suis qu’un Papillon, et je crains d’agiter l’air que votre présence embaume.
—Sois sans tache, répondit le Lis, ne change jamais, et je serai ton frère.»
Ne changer jamais! En ce monde, il n’y a plus guère que les Papillons qui soient sincères: il ne put rien promettre. Et un coup de vent l’emporta sur les sables d’argent des bords du Rhin.
Je le rejoignis bientôt.
«Suis-moi, disait-il déjà à une Marguerite des champs, suis-moi, et je saurai t’aimer toujours parce que tu es simple et naïve; passons le Rhin, viens à Baden. Tu aimeras ces fêtes brillantes, ces concerts, ces parures et ces palais enchantés, et ces montagnes bleues que tu vois au fond de l’horizon. Quitte ces bords monotones, et tu seras la plus gracieuse de toutes ces fleurs que le riant pays de Baden attire.
—Non, répondait la fleur vertueuse, non, j’aime la France, j’aime ces bords qui m’ont vue naître, j’aime ces Pâquerettes, mes sœurs, qui m’entourent, j’aime cette terre qui me nourrit; c’est là que je dois vivre et mourir. Ne me demande pas de mal faire.» Ce qui fait qu’on peut aimer les Marguerites, c’est qu’elles aiment le bien et la constance.
«Je ne puis te suivre, mais toi, tu peux rester; et loin du bruit de ce monde dont tu me parles, je t’aimerai. Crois-moi: le bonheur est facile, confie-toi en la douce nature. Quelle fleur t’aimera donc mieux que moi? Tiens, compte mes feuilles, n’en oublie aucune, ni celles que je t’ai sacrifiées, ni celles que le chagrin a fait tomber; compte-les encore, et vois que je t’aime, que je t’aime beaucoup, et que c’est toi, ingrat, qui ne m’aimes pas du tout!»
Il hésita un instant, et je vis la tendre fleur espérer... «Pourquoi ai-je des ailes?» dit-il, et il quitta la terre.
«J’en mourrai, fit la Marguerite en s’inclinant.
—C’est bien tôt pour mourir, lui dis-je; crois-moi, ta douleur elle-même passera, il est rare de bien placer son cœur.»
Et je récitai avec Lamartine ce beau vers qui a dû consoler tant de fleurs:
N’est-il pas une terre où tout doit refleurir?
«Wergiss mein nicht, aime-moi, aime-moi; tourne ta blanche couronne et ton cœur vers ce petit coin de terre où tu es adorée; je suis une petite plante comme toi, et j’aime tout ce que tu aimes,» disait tout bas à la Marguerite désolée une fleur bleue, sa voisine, qui avait tout entendu.
«Bonne fleur, pensai-je, si les fleurs sont faites pour s’entr’aimer peut-être seras-tu récompensée;» et je pus rejoindre moins triste mon frivole élève.
«J’aime le mouvement, j’ai des ailes pour voler, répétait-il avec mélancolie. Les Papillons sont bien à plaindre! Je ne veux plus rien voir de ce qui tient à la terre. Je veux oublier ces fleurs immobiles, ces rencontres m’ont profondément attristé! Cette vie m’est odieuse...»
Et je le vis s’élancer vers le fleuve, comme s’il eût été emporté par une résolution soudaine! Un funeste pressentiment traversa mon cerveau... «Grand Dieu! m’écriai-je, voudrait-il mourir!» Et j’arrivai éperdue au bord de l’eau que je savais profonde en cet endroit.
Mais déjà tout était calme, et rien ne paraissait à la surface que les feuilles flottantes de Nénufar autour desquelles des Araignées aquatiques décrivaient des cercles bizarres.
Vous l’avouerai-je? mon sang se glaça!
Folle que j’étais, j’en fus quitte, Dieu merci, pour la peur; une touffe de Roseaux me l’avait caché.
«Bon Dieu, me criait-il d’une voix railleuse, que fais-tu là depuis si longtemps, ma sage gouvernante? Prends-tu le Rhin pour un miroir, ou bien songerais-tu à te noyer? Viens donc de ce côté; et si tu as quelque affection pour moi, sois heureuse, car j’ai trouvé le bonheur! J’aime enfin, et cette fois pour toujours..., non plus une triste fleur, attachée au sol et condamnée à la terre, mais bien un trésor, une perle, un diamant, une fille de l’air, une fleur vivante et animée qui a des ailes enfin, quatre ailes minces et transparentes, enrichies d’anneaux précieux, des ailes plus belles que les miennes peut-être, pour franchir les airs et voler avec moi.»
Et j’aperçus, posée sur la pointe d’un Roseau, et doucement balancée par le vent, une gracieuse Demoiselle aux vives allures.
«Je te présente ma fiancée, me dit-il.
—Quoi! m’écriai-je, les choses en sont-elles déjà là?
—Déjà? repartit la Demoiselle; nos ombres ont grandi, et ces Glaïeuls se sont fermés depuis que nous nous connaissons. Il m’a dit que j’étais belle, et je l’ai aimé aussitôt pour sa franchise et pour sa bonne grâce.
—Hélas! Mademoiselle, lui répondis-je, s’il faut se ressembler pour se marier, mariez-vous, et soyez heureux. Je n’ai pas encore pris parti contre le mariage.»
Je dois convenir qu’ils arrivèrent à Baden du même vol, ou peu s’en faut. Ils visitèrent ensemble, le même jour, avec une rare conformité de caprice, les beaux jardins du palais des Jeux, le vieux château, le couvent, Lichtenthal, la vallée du ciel, et la vallée de l’enfer sa voisine. Je les vis s’éprendre tous deux du frais murmure du même ruisseau, et le quitter tous deux avec la même inconstance.
Le mariage avait été annoncé pour le lendemain. Les témoins furent, pour la Demoiselle, un Cousin et un Capricorne de sa famille, et pour le Papillon, un respectable Paon de nuit, qui s’était fait accompagner de sa nièce, jeune Chenille fort bien élevée, et d’un Bousier de ses amis.
On assure que dans le moment où le Cerf-Volant qui les maria ouvrit le Code civil au chapitre VI, concernant les droits et les devoirs respectifs des époux, et prononça d’une voix pénétrée ces formidables paroles:
«Art. 212.—Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance.
«Art. 213.—Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari.
«Art. 214.—La femme est obligée d’habiter avec le mari et de le suivre partout où il est obligé de résider,» la mariée fit un mouvement d’effroi qui n’échappa à aucun des assistants. Une vieille Demoiselle, qu’une lecture intelligente de la Physiologie du mariage de M. de Balzac avait confirmée dans ses idées de célibat, et qui avait fait de ce livre son vade mecum, dit qu’assurément une Demoiselle n’aurait point ainsi rédigé ces trois articles. La plus jeune des sœurs de la mariée, Libellule très-impressionnable, fondit en larmes en cette occasion pour se conformer à l’usage.
Le soir même une grande fête fut donnée sur la lisière des beaux bois qui entourent le château de la Favorite, dans le sillon d’un champ de blé qu’on avait disposé à cette intention.
Des lettres d’invitation, imprimées en couleur et en or par Silbermann de Strasbourg, sur des feuilles de mûrier superfin, avaient été adressées aux étrangers de distinction que le soin de leur santé et de leur plaisir avait amenés dans le duché, et aux notables insectes badois que les époux voulaient rendre témoins de leur fastueux bonheur.
Les préparatifs de cette fête firent tant de bruit, que les chemins furent bientôt couverts par l’affluence des invités et des curieux. Les Escargots se mirent en route avec leurs équipages à la Daumont; les Lièvres montèrent les Tortues les plus rapides; les Écrevisses pleines de feu piaffaient et se cabraient sous le fouet impatient de leurs cochers. Il fallait voir surtout les Vers à mille pattes galoper ventre à terre et brûler le pavé. C’était à qui arriverait le premier.
Dès la veille, des baladins avaient dressé leurs théâtres en plein vent dans les sillons voisins de ce sillon fortuné. Une Sauterelle verte exécuta, avec et sans balancier, sur une corde faite avec les pétioles flexibles de la Clématite, les voltiges les plus hardies. Les cris d’enthousiasme du peuple des Limaçons et des Tortues émerveillés se mêlaient aux fanfares du cavalier servant de cette danseuse infatigable. Le triomphant Criquet s’était fait une trompette de la corolle d’un Liseron tricolore.
Mais bientôt le bal commença. La réunion fut nombreuse et la fête brillante. Un Ver luisant des plus entendus s’était chargé d’organiser une illumination a giorno qui surpassa toute imagination; les Lucioles, ces petites étoiles de la terre, suspendues avec un art infini aux guirlandes légères des Convolvulus en fleur, furent trouvées d’un si merveilleux effet, que tout le monde crut qu’une fée avait passé par là. Les tiges dorées des Astragales, couvertes de Fulgores et de Lampyres, répandaient une telle lumière, que les Papillons de jour eux-mêmes ne purent d’abord soutenir l’éclat sans pareil de ces vivantes flammes; quant aux Noctuelles, beaucoup se retirèrent avant même d’avoir pu faire la révérence aux nouveaux époux, et celles qui, par amour-propre, s’étaient obstinées à rester, s’estimèrent heureuses de pouvoir s’ensevelir, tant que dura la fête, sous le velours de leurs ailes.
Quand la mariée parut, l’assemblée entière éclata en transports d’admiration, tant elle était belle et bien parée. Elle ne prit pas un moment de repos, et chacun fit compliment à l’heureux époux (qui, de son côté, n’avait pas manqué une contredanse) des grâces irrésistibles de celle à laquelle il unissait sa destinée.
L’orchestre, conduit par un Bourdon, violoncelliste habile et élève de Batta, joua avec une grande perfection les valses encore nouvelles et déjà tant admirées de Reber, et les contredanses, toujours si chères aux Sauterelles, du pré aux fleurs.
Vers minuit, une rivale de Taglioni, la signorina Cavaletta, vêtue d’une robe de nymphe assez transparente, dansa une saltarelle qui, devant cette assemblée ailée, n’obtint qu’un médiocre succès.—Le bal fut alors coupé par un grand concert vocal et instrumental, dans lequel se firent entendre des artistes de tous les pays que la belle saison avait réunis à Baden-Baden.
Un Grillon joua, sur une seule corde, un solo de violon, que Paganini avait joué peu d’heures avant sa mort.
Une Cigale, qui avait fait furore à Milan, cette terre classique des Cigales, fut fort applaudie dans une cantilène de sa composition, intitulée le Parfum des Roses, et dont le rhythme monotone rappelait assez heureusement l’épithalame chez les anciens. Elle chanta avec beaucoup de dignité, en s’accompagnant elle-même sur une lyre antique, que quelques mauvais plaisants prirent pour une guitare.
Une jeune Grenouille genevoise chanta un grand air dont les paroles étaient empruntées aux Chants du Crépuscule de M. Victor Hugo. Mais la fraîcheur de la nuit avait un peu altéré le timbre de sa voix.
Un Rossignol, qui se trouvait par hasard spectateur de cette noce quasi royale, céda avec une bonne grâce infinie aux instances de l’assemblée. Le divin chanteur, du haut de son arbre, déploya dans le silence de la nuit toutes les richesses de son gosier, et se surpassa dans un morceau fort difficile qu’il avait entendu chanter une seule fois, disait-il, avec une inimitable perfection, par une grande artiste, madame Viardot-Garcia, digne sœur de la célèbre Maria Malibran.
Enfin le concert fut terminé par le beau chœur de la Muette: Voilà des fleurs, voilà des fruits, qui fut chanté, avec un ensemble fort rare à l’Opéra, par des Scarabées de rose blanche et des Callidies.
Pendant cette dernière partie du concert, et avec un à-propos que l’on voulut bien trouver ingénieux, un souper composé des sucs les plus exquis, extraits des fleurs du jasmin, du myrte et de l’oranger, fut servi dans le calice des plus jolies petites clochettes bleues et roses qu’on puisse voir. Ce délicieux souper avait été préparé par une Abeille dont les secrets eussent fait envie aux marchands de bonbons les plus renommés.
A une heure, la danse avait repris toute sa vivacité, la fête était à son apogée.
A une heure et demie, des bruits étranges commencèrent à circuler, chacun se parlait à l’oreille; le marié, furieux, disait-on, cherchait et cherchait en vain sa femme disparue depuis vingt minutes.
Quelques Insectes de ses amis lui affirmèrent obligeamment, pour le rassurer sans doute, qu’elle venait de danser une mazureck avec un Insecte fort bien mis et beau danseur, son parent, le même qui le matin avait assisté comme témoin à la célébration du mariage. «La perfide! s’écria le pauvre mari désespéré; la perfide! je me vengerai!»
J’eus pitié de son désespoir. «Viens, lui dis-je, calme-toi et ne te venge pas, la vengeance ne répare rien. Toi qui as semé l’inconstance, il est triste, mais il est juste que tu recueilles ce que tu as semé. Oublie: cette fois, tu feras bien. Il ne s’agit pas de maudire la vie, mais de la porter.
—Tu as raison! s’écria-t-il; décidément, l’amour n’est pas le bonheur.» Et je parvins à l’entraîner loin de ce champ tout à l’heure si animé, dont la nouvelle de son infortune avait fait un désert.
La colère des Papillons n’a guère plus de portée qu’une boutade. La nuit était sereine, l’air était pur, c’en fut assez pour que sa belle humeur lui revint; et en quittant les jardins de la Favorite, il souhaita presque gaiement le bonsoir à une Belle-de-Nuit qui veillait près d’une Belle-de-Jour endormie.
Arrivés sur la route: «Tiens, me dit-il, vois-tu cette diligence qui retourne à Strasbourg? Profitons de la nuit et posons-nous sur l’impériale: ce voyage à travers les airs me fatigue.
—Non pas, lui répondis-je, tu as échappé aux épines, à l’eau et au désespoir, tu n’échapperais pas aux Hommes: il se peut qu’il y ait quelque filet dans cette lourde voiture. Crois-moi, rentrons en France, sur nos ailes, tout simplement. Le grand air te fera du bien, et d’ailleurs nous arriverons plus vite et sans poussière.»
Bientôt Kehl, le Rhin et son pont de bateaux furent derrière nous. Arrivés à Strasbourg, ce fut avec le plus grand étonnement que je le vis s’arrêter devant la flèche de la cathédrale, dont il admira l’élégance et la hardiesse en des termes qu’un artiste n’eût pas désavoués. «J’aime tout ce qui est beau!» s’écria-t-il.
Les esprits légers aiment toujours, c’est pour eux un état permanent et nécessaire, c’est seulement l’objet qui change; s’ils oublient, c’est pour remplacer. Un peu plus loin, il salua la statue de Gutenberg quand je lui eus dit que ce bronze de David était un hommage rendu tout récemment à l’inventeur de l’imprimerie.
Un peu plus loin encore, il s’inclina devant l’image de Kléber. «Ma bonne gouvernante, me dit-il, si je n’étais Papillon, j’aurais été artiste, j’aurais élevé de beaux monuments, j’aurais fait de beaux livres ou de belles statues, ou bien je serais devenu un héros et je serais mort glorieusement.»
Je profitai de l’occasion pour lui apprendre qu’il n’est pas donné à tous les héros de mourir en combattant, et que Kléber mourut assassiné.
Le jour venait, il fallut songer à trouver un asile; j’aperçus heureusement une fenêtre qui s’ouvrait dans une salle immense que je reconnus pour appartenir à la bibliothèque de la ville. Elle était pleine de livres et d’objets précieux. Nous entrâmes sans crainte, car, à Strasbourg comme partout, ces salles de la science sont toujours vides.
Son attention fut attirée par un bronze antique de la plus grande beauté. Il loua avec enthousiasme les lignes nobles et sévères de cette imposante Minerve, et je crus un instant qu’il allait écouter les conseils d’airain de l’impérissable sagesse. Il se contenta de remarquer que les hommes faisaient de belles choses.
«Mais, oui, lui répondis-je, il n’est presque pas une seule de leurs villes qui ne possède une bibliothèque pleine de chefs-d’œuvre, que bien peu d’entre eux savent apprécier, et un musée d’histoire naturelle qui devrait donner à penser aux Papillons eux-mêmes.»
Cette réflexion le calma un peu, et il se tint coi jusqu’au soir. Mais après tout un jour de repos, à la tombée de la nuit rien ne put l’arrêter: et il reprit son vol de plus belle.
«Attends-moi! lui criai-je, attends-moi! dans ces murs habités par nos ennemis, tout est piége, tout est à craindre.»
Mais l’insensé ne m’écoutait plus; il avait aperçu la vive lueur d’un bec de gaz qu’on venait d’allumer, et, séduit par cet éclat trompeur, enivré par l’éblouissante lumière, je le vis tournoyer un moment autour d’elle, puis tomber...
«Hélas! me dit-il, ma pauvre mie, soutiens-moi; cette belle flamme m’a tué, je le sens, ma brûlure est mortelle; il faut mourir, et mourir brûlé!... c’est bien vulgaire.
«Mourir, répétait-il, mourir au mois de juillet, quand la vie est partout dans la nature! ne plus voir cette terre émaillée! Ce qui m’effraye de la mort, c’est son éternité.
—Détrompe-toi, lui dis-je; on croit mourir, mais on ne meurt pas. La mort n’est qu’un passage à une autre vie.» Et je lui exposai les consolantes doctrines de Pythagore et de son disciple Archytas sur la transformation successive des êtres, et, à l’appui, je lui rappelai qu’il avait été déjà Chenille, Chrysalide et Papillon.
«Merci, me dit-il d’une voix presque résolue; merci, tu m’auras été bonne jusqu’à la fin. Vienne donc la mort, puisque je suis immortel! Pourtant, ajouta-t-il, j’aurais voulu revoir avant de mourir ces bords fleuris de la Seine où se sont écoulés si doucement les premiers jours de mon enfance.»
Il donna aussi un regret à la Violette et à la Marguerite; ce souvenir lui rendit quelques forces. «Elles m’aimaient, dit-il; si la vie me revient, j’irai chercher auprès d’elles le repos et le bonheur.»
Ces riants projets, si tristes en face de la mort, me rappelèrent ces jardins que font les petits enfants des Hommes en plantant dans le sable des branches et des fleurs coupées, qui le lendemain sont flétries.
Sa voix s’affaiblit subitement. «Pourvu, dit-il si bas que j’eus peine à l’entendre, pourvu que je ne ressuscite ni Taupe, ni Homme, et que je revive avec des ailes!»
Et il expira.
Il était dans toute la force de l’âge et n’avait vécu que deux mois et demi, à peine la moitié de la vie ordinaire d’un Papillon.
Je le pleurai, monsieur; et pourtant quand je songeai à la triste vieillesse que son incorrigible légèreté lui préparait, je me pris à penser que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Car je suis de l’avis de La Bruyère: c’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard frivole et léger.
Quant à la Demoiselle qu’il avait épousée, si vous tenez à savoir ce qu’elle devint, vous pouvez la voir fixée enfin, au moyen d’une épingle, sous le numéro 1840, dans la collection d’un Grand-Duc allemand, amateur passionné d’Insectes, qui chassa incognito au filet, dans ses propriétés situées à quelques lieues de Baden, le lendemain de ces noces funestes.
Vous verrez tout auprès un bel Insecte fixé par le même procédé sous le numéro 1841. La Demoiselle et l’Insecte avaient été pris le même jour, du même coup de filet, par l’heureux prince que le ciel semblait avoir fait naître pour qu’il servît ainsi d’instrument aveugle à son inexorable justice.
P. J. Stahl.
LES CONTRARIÉTÉS
D’UN CROCODILE
ous voyez en ma personne, Messieurs, un animal bien contrarié!
On le serait à moins.
Jugez-en.
Qu’est-ce que je demande?
A manger, à digérer, à dormir, à chauffer mon épaisse cuirasse au soleil. Peu m’importe que les autres êtres de la création déploient de l’activité, et s’évertuent pour gagner leur misérable existence! Tranquille dans mon gîte, j’attends ma proie et la dévore. Issu des illustres Crocodiles qu’adoraient autrefois les Égyptiens, je dois être fidèle à mon origine aristocratique, dédaigner les jouissances intellectuelles et n’entrer en relation avec mes voisins que pour les croquer.
Eh bien! on ose me déranger, moi, gentilhomme Saurien!
Les Hommes, sous divers prétextes, troublent à chaque instant ma quiétude. Ils ont inventé la guerre; ils ont ensuite inventé le progrès pacifique, et ce sont autant d’imaginations dont je suis l’infortunée victime.
Je suis bien contrarié.
Mes premières années avaient été heureuses. Par une belle matinée d’été (mon histoire commence comme un roman moderne), je perçai la coquille de l’œuf où j’étais renfermé, et j’aperçus pour la première fois la lumière. J’avais à ma gauche le désert hérissé de sphinx et de pyramides, à ma droite, le Nil et l’île fleurie de Raoudah avec ses allées de sycomores et d’orangers. Sans prendre le temps d’admirer ce spectacle, je m’avançai vers le fleuve, et débutai dans la carrière gastronomique en avalant un Poisson qui passait. J’avais laissé sur le sable environ quarante œufs semblables à celui d’où je venais de sortir. Ont-ils été décimés par les Loutres et les Ichneumons? Sont-ils éclos sans encombre? Je ne m’en inquiète guère. Pour les francs Crocodiles, les liens de famille ne sont-ils pas des chaînes dont il est bon de s’affranchir?
Je vécus dix ans en me rassasiant tant bien que mal d’Oiseaux pêcheurs et de Chiens errants; parvenu à l’âge de raison, c’est-à-dire à l’âge où la plupart des êtres créés commencent à déraisonner, je me livrai à des réflexions philosophiques dont le résultat fut le monologue suivant:
«La nature, me dis-je, m’a comblé de ses plus rares faveurs. Charmes de la figure, élégance de la taille, capacité de l’estomac, elle m’a tout prodigué, la bonne mère! songeons à faire usage de ses dons. Je suis propre à la vie horizontale; abandonnons-nous à la mollesse; j’ai quatre rangées de dents acérées, mangeons les autres, et tâchons de n’en pas être mangé. Pratiquons l’art de jouir, adoptons la morale des viveurs, ce qui équivaut à n’en adopter aucune. Fuyons le mariage; ne partageons pas avec une compagne une proie que nous pouvons garder tout entière; ne nous condamnons pas à de longs sacrifices pour élever une bande d’enfants ingrats.»
Tel fut mon plan de conduite, et les charmes des Sauriennes du grand fleuve ne me firent point renoncer à mes projets de célibat. Une seule fois je crus ressentir une passion sérieuse pour une jeune Crocodile de cinquante-deux ans. O Mahomet! qu’elle était belle! Sa tête aplatie semblait avoir été comprimée entre les pinces d’un étau; sa gueule rieuse s’ouvrait large et profonde comme l’entrée de la pyramide de Chéops. Ses petits yeux verts étaient garnis d’une paupière aussi jaune que l’eau du Nil débordé. Sa peau était rude, raboteuse, semée de mouchetures verdâtres. Toutefois je résistai à la séduction de tant d’attraits, et rompis des nœuds qui menaçaient de m’attacher pour toujours.
Je me contentai, durant plusieurs années, de la chair des quadrupèdes et des habitants du fleuve. Je n’osais suivre l’exemple des vieux Crocodiles, et déclarer la guerre aux Hommes; mais, un jour, le shérif de Rahmanieh passa près de ma retraite, et je l’entraînai sous les eaux avant que ses serviteurs eussent eu le temps de détourner la tête. Il était tendre, succulent, comme doit l’être tout dignitaire grassement payé pour ne rien faire. Que de hauts et puissants seigneurs dont je souperais volontiers!
Depuis cette époque, je dédaignai les Bêtes pour les Hommes; ces derniers valent mieux comme comestible, et ce sont d’ailleurs nos ennemis naturels. Je ne tardai pas à acquérir parmi mes confrères une haute réputation d’audace et de sybaritisme. J’étais le roi de toutes leurs fêtes, le président de tous leurs banquets; les bords du Nil furent souvent témoins de nos réunions gastronomiques, et retentirent du bruit de nos chansons:
Amis, à bien manger le sage met sa gloire,
Prolongeons nos festins sous le ciel d’Orient.
Et broyons sans pitié d’une forte mâchoire
L’infidèle et le vrai croyant.
L’Homme prétend régner sur la race amphibie;
Il croit les Sauriens de ses lois dépendants,
Lui qui perd sous les eaux les forces et la vie,
Lui qui n’a que trente-deux dents!
Il peut être vainqueur en de grandes batailles;
Mais quand il veut tourner ses armes contre nous,
Notre dos cuirassé de solides écailles
Est impénétrable à ses coups.
Jamais il n’a servi notre chair sur ses tables,
Et nous, nous dévorons ce rival odieux.
Jadis, pour conjurer nos griffes redoutables,
Il nous pria comme des dieux!
Au commencement de la lune de Baby-el-Alouel, l’an de l’hégire 1213, autrement dit le 3 thermidor an VII, autrement dit le 21 juillet 1798, je sommeillais sur un lit de roseaux, quand je fus réveillé par un tumulte inaccoutumé. Des nuages de poussière s’élevaient autour du village d’Embabeh, et deux grandes armées s’avançaient l’une contre l’autre: d’un côté des Arabes, des Mamelouks cuirassés d’or, des Kiayas, des beys montés sur des Chevaux superbes, des escadrons miroitant au soleil; de l’autre, des soldats étrangers, en chapeaux de feutre noir à plumets rouges, en uniformes bleus, en pantalons d’un blanc sale. Le bey de l’armée franque était un petit homme pâle et maigre, et j’eus pitié des humains en songeant qu’ils se laissaient commander par un être chétif, dont un Crocodile n’eût fait qu’une bouchée.
Le petit homme prononça quelques paroles, en désignant du doigt le haut des Pyramides. Les soldats levèrent les yeux, ne virent rien, et parurent enthousiasmés. Puis, la canonnade retentit, les balles, les boulets, les obus, sifflèrent aux oreilles des Crocodiles, et en atteignirent quelques-uns. Hélas! messieurs, c’est à partir de ce jour fatal que mon repos a été détruit; l’infernale musique s’est fait entendre à plusieurs reprises, toujours aussi agaçante, et parfois meurtrière pour nous.
Mais nous aurions dédaigné cet inconvénient, si l’invasion des Occidentaux en Égypte, si la propagation de leurs idées de progrès, de civilisation, d’améliorations, n’avaient attiré dans notre patrie des savants, des ingénieurs, des perturbateurs comme Belzoni, Caillaud, Drovetti, qui ont exploré les ruines du passé, ou comme un certain Ferdinand de Lesseps, qui prélude à l’avenir.
Un jour, des importuns vinrent d’Europe camper à Louqsor, avisèrent, au milieu de cinq cents colonnes gigantesques, une pierre assez maussade, et à force de cabestans, de cordes et de machines, ils l’amenèrent à bord d’un bâtiment mouillé dans le Nil. Cette pierre, qui n’était qu’un accessoire de la décoration d’un temple égyptien, est plantée aujourd’hui, dit-on, au milieu de la plus belle place de l’Europe, entourée de fontaines où il n’y a pas assez d’eau pour baigner un jeune Caïman. Tous les orientalistes se sont en vain évertués à déchiffrer les caractères tracés sur ce monument. Malgré mes faibles connaissances dans la science des Champollion, je crois pouvoir avancer qu’il y a là une suite de maximes inconvenantes à l’usage des Crocodiles, et, vu la conduite des puissances du jour, je serais tenté de croire qu’elles en ont en partie découvert la clef. On y lit entre d’autres devises:
| La bonne chère adoreras | Obélisque point ne prendras |
| Et aimeras parfaitement. | De force ou de consentement. |
| Égoïste toujours seras | Deux millions tu les payeras, |
| De fait et volontairement. | Si tu les prends injustement. |
Nos amateurs de pierres peu précieuses eurent la funeste idée de faire la chasse au Crocodile; l’un d’eux me poursuivit et me lança une pioche dont la pointe acérée me creva l’œil droit. La douleur me fit perdre connaissance, et quand je revins à moi, j’étais, hélas! garrotté, prisonnier et commensal des Hommes! On me transféra dans la grande ville d’El-Kahiréh, que les infidèles nomment le Caire, et je fus provisoirement logé chez un consul étranger. Le tintamarre de la bataille des Pyramides n’était pas comparable à celui qui se faisait dans cette maison, où l’on se battait aussi, mais à coups de langue. On s’y chamaillait du matin au soir; et comme on pérorait beaucoup sans pouvoir s’entendre, j’en conclus qu’il était question de la question d’Orient! Et pas un Crocodile pour mettre les dissidents d’accord en les croquant tous!
Le matelot qui s’était emparé de moi, ne me jugeant pas digne d’être offert au Muséum ou au Jardin d’acclimatation, me vendit à un saltimbanque après notre arrivée au Havre. O douleur! les mâchoires engourdies par le froid, je fus placé dans un vaste baquet, et exposé au stupide ébahissement de la foule. Le saltimbanque hurlait à la porte de sa baraque: «Entrez, messieurs et mesdames, c’est l’instant, c’est le moment où cet intéressant animal va prendre sa nourriture!» Il prononçait ces mots avec une conviction si communicative, et d’un ton si persuasif, qu’involontairement, en l’entendant, j’écartais les mâchoires pour engloutir les aliments promis. Hélas! le traître, craignant de mettre mes forces au niveau de ma rage, me soumettait à un jeûne systématique.
Un vieil escompteur, qui avait avancé quelques sommes au propriétaire de ma personne, me tira de cet esclavage en faisant saisir la ménagerie dont je formais le plus bel ornement; tous les autres Animaux étaient empaillés. Deux jours après, il me transmit, au lieu d’argent comptant, à un viveur qu’il aidait à se ruiner. Je fus casé dans un large bassin, près d’un port de mer, où mon nouveau patron possédait une délicieuse villa. J’appris par les propos des domestiques, ennemis intérieurs heureusement inconnus chez les Sauriens, que mon maître était un jeune Homme de quarante-cinq ans, gastronome distingué, possesseur de vingt-cinq mille livres de rente, ce qui, grâce à la bonhomie des fournisseurs, lui permettait d’en dépenser deux cent mille. Il avait éludé le mariage, qui, selon lui, n’était obligatoire qu’au dénoûment des vaudevilles, et s’appliquait uniquement à mener joyeuse vie. Au physique, il n’avait de remarquable que son ventre, dont il était fier: «Je l’ai fait ce qu’il est, disait-il, cela m’a coûté gros, mais je n’ai pas perdu mon argent. J’étais né pour être sec et maigre, un régime intelligent m’a donné, en dépit de la nature, cet honorable embonpoint.» Le moindre dîner de ce brave homme lui coûtait cinquante francs. «Il n’y a que les sots, disait-il encore, qui meurent de faim.»
Un soir d’été, après boire, mon possesseur vint me rendre visite avec une société nombreuse; les uns me trouvèrent une heureuse physionomie; les autres prétendirent que j’étais fort laid; tous, que j’avais un faux air de ressemblance avec leur ami. Les insolents! avec quel plaisir j’aurais mangé un suprême de dandy!
«Pourquoi vous amusez-vous à héberger ce monstre? dit un vieillard sans dents, qui, certes, méritait mieux que moi l’injurieuse qualification. A votre place, je le ferais tuer et accommoder par mon cuisinier. On m’a assuré que la chair du Crocodile était très-recherchée, tant par certaines peuplades africaines que par les Cochinchinois.
Il n’y a que les sots, disait-il encore, qui meurent de faim.
—Ma foi! dit mon patron, l’idée est originale. Vous avez beau dire qu’il a un faux air de ressemblance avec moi, je vous le sacrifie. Chef, tu nous prépareras demain un pâté de Crocodile aux oignons d’Égypte.»
Tous les parasites battirent des mains; le chef s’inclina; je frémis au fond de mon âme et de mon bassin. Après une nuit terrible, une nuit de condamné à mort, les premières clartés du soleil me montrèrent l’odieux cuisinier aiguisant un énorme coutelas pour m’en percer les entrailles! Il s’approcha de moi, escorté de deux estafiers, et pendant que l’un détachait ma chaîne, l’autre m’assena vingt-deux coups de bâton sur le crâne. J’étais perdu, si un bruit soudain n’avait attiré l’attention de mes bourreaux. Je vis mon patron se débattre entre quatre inconnus de mauvaise mine, arrivés de Paris, dont l’un tenait une montre à la main: cinq heures venaient de sonner. J’entendis crier: «En route pour Clichy!» Et une voiture roula sur le pavé. Sans en demander davantage, et profitant de la perturbation générale, je sautai hors de mon bassin, traversai rapidement le jardin, et de là je gagnai la mer...
J’ai pu, non sans peine, revenir dans mon pays natal; mais, ô douleur! on y canalise plus que jamais; on y répète avec une déplorable insistance les mots de civilisation et de progrès. Les eaux et les rivages sont encombrés de dragues, d’appareils divers, de chalands en fer, de grues à vapeur, de locomobiles et autres machines diaboliques.
Mes camarades ont été expulsés du lac de Timsah, dont le vieux nom signifie Crocodile. Si cette rage de remuer le sol et les eaux se maintient toujours au même diapason, on pourra dire bientôt le dernier des Crocodiles, comme on dit le dernier des Mohicans. Je serai l’Uncas de ma race.
Un homme dont la tête est couverte d’une forêt de cheveux gris, et dont les yeux noirs pétillent d’énergie et de finesse, court à cheval au milieu des sables; c’est l’initiateur du percement de l’isthme de Suez, et il est, m’assure-t-on, sur le point de réussir.
Comme je ne suis pas Anglais, la chose devrait m’être indifférente.
N’importe.
Je suis bien contrarié...
Emile de La Bédollière.
ORAISON FUNÈBRE
D’UN VER A SOIE
Le soleil, fatigué sans doute d’avoir brillé tout un long jour, s’était couché tout à coup;—les Oiseaux venaient d’achever leur prière du soir,—et la terre, tiède encore, se préparait dans le silence au repos de la nuit.
Le Sphinx à tête de mort donna alors le signal du départ, et le petit cortége se mit en marche, suivant à pas lents le sentier qui conduisait aux bruyères roses.
Des Faucheurs, dont l’emploi consistait à débarrasser le chemin, précédaient le corps, qui était entouré, d’un côté, par les Bêtes à bon Dieu, et, de l’autre, par les Mantes religieuses, que suivaient les Porte-Queue. Venaient ensuite les Fourmis communes, les Spectres, et enfin les Chenilles processionnaires.
Quand on fut à quelques pas du mûrier où étaient restés les frères et les sœurs désolés du Ver à soie qui venait de mourir, la Pyrochre cardinale, jugeant qu’il n’y avait plus de danger d’être entendu par eux, et de renouveler ou de troubler leur douleur, l’hymne des morts fut, sur son ordre, entonné par le chœur des Scarabées nasicornes, et chanté ensuite alternativement par les Grillons et par les Bourdons.
De temps en temps les chants cessaient, et l’on entendait distinctement des soupirs, et même des sanglots, qui témoignaient des regrets universels qu’inspirait la perte de l’humble Insecte que l’on conduisait à sa dernière demeure.
Arrivé au champ des bruyères, on aperçut, non loin de quelques tombeaux qui s’étaient refermés depuis peu, ainsi que l’indiquait la terre fraîchement remuée qui les couvrait, et parmi quelques fosses qui semblaient avoir été creusées en prévision peut-être des besoins futurs de quelques-uns même des assistants, une petite fosse sur laquelle étaient penchés encore les Fossoyeurs ou Nécrophores.
Ce fut vers cette fosse que le convoi se dirigea. Les chants avaient cessé, les sanglots aussi, et même les soupirs; car, dans toutes les grandes douleurs, il y a un moment de profond abattement qui les rend muettes.
Mais quand les Insectes qui portaient le corps l’eurent déposé dans la tombe, et quand on put voir que rien ne le séparait plus de la terre avide et nue, les cris et les sanglots éclatèrent de nouveau, et la douleur ne connut plus de bornes.
Alors s’approcha de la tombe encore ouverte un Insecte entièrement vêtu de noir:
«Pourquoi pleurez-vous? s’écria-t-il. Et jusques à quand ceux sur qui pèse le fardeau de la vie pleureront-ils ceux que la mort a délivrés? Mais pleurez, ajouta-t-il, car celui qui est là n’a rien à craindre de votre douleur; vos larmes ne le ressusciteront point. Après la mort, qui donc voudrait reculer vers la vie?»
Mais les sanglots se faisaient encore entendre, car personne n’était consolé.
«Frères, dit un autre orateur en s’avançant à son tour, c’est à leur naissance et non à leur mort qu’il faut pleurer les Vers à soie. Notre frère est mort, réjouissez-vous, car il n’a eu de la vie que les fleurs et les feuilles; en quittant la terre, il a quitté toutes les douleurs, et n’a perdu que les misères. Je vous dis la vérité; vous êtes de pauvres Vers comme moi, pourquoi vous flatterais-je? Ce n’est pas nous autres, malheureux, que la vue de la mort doit troubler.»
Mais ils pleuraient toujours.
Et un de ceux qui pleuraient, prenant la parole à son tour:
«Nous savons, dit-il, que tout ce qui commence a une fin, et qu’il faut donc mourir; nous savons ce qu’il faut de courage pour gagner sa vie feuille par feuille, et sa feuille bouchée par bouchée; nous savons ce qu’il faut de patience et d’abnégation pour qu’une feuille de mûrier devienne une robe de soie; nous savons combien sont durs les travaux de la cabane et ceux de l’atelier, et qu’une fois enfermés dans notre triste cellule nous pleurerions en vain les songes de notre courte jeunesse avant que notre tâche soit achevée; nous savons enfin qu’à tout prendre, mourir, c’est cesser de filer, la mort n’étant que l’autre bout de ce fil qui commence à la vie; nous nous disons aussi que de quelque côté qu’on se tourne on voit mourir, et que, quand on regarde en soi-même, on voit mourir encore, et que notre frère qui est mort n’a donc cédé qu’au destin; mais nous aimions notre frère, et rien ne nous consolera de l’avoir perdu.»
Et tous dirent avec lui: «Nous aimions notre frère, et rien ne nous consolera de l’avoir perdu.»
La Mante religieuse s’approcha alors.
«J’ai pleuré comme vous notre frère qui est mort, dit-elle, et pourtant, toutes les fois que je vois un Ver à soie sur le point de mourir, je ne puis empêcher mon cœur de s’épanouir. Va dans l’autre monde, lui dis-je; tu y seras mieux que dans celui-ci, où l’on est mal. Là, s’ouvriront pour toi les portes qui s’ouvrent pour les petits comme pour les grands; là, tu retrouveras ceux que tu as perdus, et tu les retrouveras au milieu des fleurs qui ne meurent pas et des mûriers toujours verts, sur le bord des neuf fontaines qui ne tarissent jamais; et quand tu les auras retrouvés, tu leur diras de nous attendre, nous que la vie retient encore; car mourir, c’est renaître à une vie meilleure.»
Et quand le bon Insecte eut ainsi parlé, les pleurs cessèrent tout à coup.
«Et maintenant, ajouta-t-elle, allez et volez sans bruit; notre frère n’a plus besoin de vous.»
Et chacun ayant déposé sur la tombe une fleurette de bruyère rose, les uns disparurent dans un pâle rayon de la lune qui venait de se lever, et les autres regagnèrent à travers les herbes leurs petites demeures.
Et tous étaient consolés, car ils disaient avec la Mante religieuse et Shakspeare: «Mourir, c’est renaître à une vie meilleure.»
P. J. Stahl.
VOYAGE
D’UN
MOINEAU DE PARIS
A LA RECHERCHE DU MEILLEUR GOUVERNEMENT
INTRODUCTION.
Les Moineaux de Paris passent depuis longtemps pour les plus hardis et les plus effrontés Oiseaux qui existent: ils sont Français, voilà leurs défauts et leurs qualités en un mot; ils sont enviés, voilà l’explication de bien des calomnies. Ils vivent, en effet, sans avoir à craindre les coups de fusil, ils sont indépendants, ne manquent de rien, et sont sans doute les plus heureux entre tous les volatiles. Peut-être ne faut-il pas trop de bonheur à un Oiseau. Cette réflexion, qui surprendrait chez tout autre, est naturelle à un Friquet nourri de haute philosophie et de petites graines; car je suis un habitant de la rue de Rivoli, voletant dans la gouttière d’un illustre écrivain, allant de son toit sur les fenêtres des Tuileries, et comparant les soucis qui encombrent le palais aux roses immortelles qui fleurissent dans la simple demeure du défenseur des prolétaires, ces Moineaux humains, ces Passereaux qui font les générations et desquels il ne reste rien.
En gobant les miettes du pain et entendant les paroles d’un grand Homme, je suis devenu très-illustre parmi les miens qui m’élurent en des circonstances graves, et me confièrent la mission d’observer la meilleure forme de gouvernement à donner aux Oiseaux de Paris. Les Moineaux de Paris furent naturellement effarouchés par la révolution de 1830; mais les Hommes ont été si fort occupés de cette grande mystification, qu’ils n’ont fait aucune attention à nous. D’ailleurs, les émeutes qui agitèrent le peuple ailé de Paris eurent lieu lors du choléra. Voici comment et pourquoi.
Les Moineaux de Paris, pleinement satisfaits par la desserte de cette vaste capitale, devinrent penseurs et très-exigeants sous le rapport moral, spirituel et philosophique. Avant de venir habiter le toit de la rue de Rivoli, je m’étais échappé d’une cage où l’on m’avait mis à la chaîne, et où je tirais un seau d’eau pour boire quand j’avais soif. Jamais ni Silvio Pellico ni Maroncelli n’ont eu plus de douleurs au Spielberg que j’en endurai pendant deux ans de captivité chez le grand Animal qui se prétend le roi de la terre. J’avais raconté mes souffrances à ceux du faubourg Saint-Antoine, au milieu desquels je parvins à m’échapper et qui furent admirables pour moi. Ce fut alors que j’observai les mœurs du peuple-Oiseau. Je devinai que la vie n’était pas toute dans le boire et dans le manger. J’eus des opinions qui augmentèrent la célébrité que je devais à mes souffrances. On me vit souvent, posé sur la tête d’une statue au Palais-Royal, les plumes ébouriffées, la tête rentrée dans les épaules, ne montrant que le bec, rond comme une boule, l’œil à demi fermé, réfléchissant à nos droits, à nos devoirs et à notre avenir: Où vont les Moineaux? d’où viennent-ils? pourquoi ne peuvent-ils pas pleurer? pourquoi ne s’organisent-ils pas en société comme les Canards sauvages, comme les Corbines, et pourquoi ne s’entendent-ils pas comme elles qui possèdent une langue sublime? Telles étaient les questions que je méditais.
Quand les Pierrots se battaient, ils cessaient leurs disputes devant moi, sachant que je m’occupais d’eux, que je pensais à leurs affaires, et ils se disaient: «Voilà le Grand-Friquet!» Le bruit des tambours, les parades de la royauté me firent quitter le Palais-Royal: je vins vivre dans l’atmosphère intelligente d’un grand écrivain.
Sur ces entrefaites, il se passait des choses qui m’échappaient, quoique je les eusse prévues; mais après avoir observé la chute imminente d’une avalanche, un Oiseau philosophe se pose très-bien sur le bord de la neige qui va rouler. La disparition progressive des jardins convertis en maisons rendait les Moineaux du centre de Paris très-malheureux et les plaçait dans une situation pénible, surtout évidemment inférieure à celle des Moineaux du faubourg Saint-Germain, de la rue de Rivoli, du Palais-Royal et des Champs-Élysées.
Les Moineaux des quartiers sans jardins n’avaient ni graines, ni insectes, ni vermisseaux, enfin ils ne mangeaient pas de viande: ils en étaient réduits à chercher leur vie dans les ordures, et y trouvaient souvent des substances nuisibles. Il y avait deux sortes de Moineaux: les Moineaux qui avaient toutes les douceurs de la vie et les Moineaux qui manquaient de tout, enfin des Moineaux privilégiés et des Moineaux souffrants.
Cette constitution vicieuse de la cité des Moineaux ne pouvait pas durer longtemps chez une nation de deux cent mille Moineaux effrontés, spirituels, tapageurs, dont une moitié pullulait heureuse avec de superbes femelles, tandis que l’autre maigrissait dans les rues, la plume défaite, les pieds dans la boue, sans cesse sur le qui-vive. Les Friquets souffrants, tous nerveux, munis de gros becs endurcis, aux ailes rudes comme leurs voix mâles, formaient une population généreuse et pleine de courage. Ils allèrent chercher pour les commander un Friquet qui vivait au faubourg Saint-Antoine chez un brasseur, un Friquet qui avait assisté à la prise de la Bastille. On s’organisa. Chacun sentit la nécessité d’obéir momentanément, et beaucoup de Parisiens furent alors étonnés de voir des milliers de Moineaux rangés sur les toits de la rue de Rivoli, l’aile droite appuyée à l’Hôtel de Ville, l’aile gauche à la Madeleine et le centre aux Tuileries.
Les Moineaux privilégiés, excessivement effrayés de cette démonstration, se virent perdus: ils allaient être chassés de toutes leurs positions et refoulés sur les campagnes où la vie est très-malheureuse. Dans ces conjonctures, ils envoyèrent une élégante Pierrette pour porter aux insurgés des paroles de conciliation:—Ne valait-il pas mieux s’entendre que de se battre? Les insurgés m’aperçurent. Ah! ce fut un des plus beaux moments de ma vie que celui où je fus élu par tous mes concitoyens pour dresser une charte qui concilierait les intérêts des Moineaux les plus intelligents du monde, divisés pour un moment par une question de vivres, le fond éternel des discussions politiques.
Les Moineaux en possession des lieux enchantés de cette capitale y avaient-ils des droits absolus de propriété? Pourquoi, comment cette inégalité s’était-elle établie? pouvait-elle durer? Dans le cas où l’égalité la plus parfaite régirait les Moineaux de Paris, quelles formes prendrait ce nouveau gouvernement? Telles furent les questions posées par les commissaires des deux partis.
«Mais, me dirent les Friquets, l’air, la terre et ses produits sont à tous les Moineaux.
Je partis en qualité de procureur général des Moineaux de Paris.
—Erreur! dirent les privilégiés. Nous habitons une ville, nous sommes en société, subissons-en les bonheurs et les malheurs. Vous vivez encore infiniment mieux que si vous étiez à l’état sauvage, dans les champs.»
Il y eut alors un gazouillement général qui menaçait d’étourdir les législateurs de la Chambre, lesquels, sous ce rapport, craignent la concurrence et tiennent à s’étourdir eux-mêmes. Il sortit quelque chose de ce tumulte: tout tumulte, chez les Oiseaux comme chez les Hommes, annonce un fait. Un tumulte est un accouchement politique. On émit la proposition, approuvée à l’unanimité, d’envoyer un moineau franc, impartial, observateur et instruit, à la recherche du Droit Animal, et chargé de comparer les divers gouvernements. On me nomma. Malgré nos habitudes sédentaires, je partis en qualité de procureur général des Moineaux de Paris: que ne fait-on pas pour sa patrie!
De retour depuis peu, j’apprends l’étonnante Révolution des Animaux, leur sublime résolution prise dans leur nuit célèbre au Jardin des Plantes, et je mets la relation de mon voyage sur l’autel de la patrie, comme un renseignement diplomatique dû à la bonne foi d’un modeste philosophe ailé.
I
Du Gouvernement formique.
J’arrivai, non sans peine, après avoir traversé la mer, dans une île appelée assez orgueilleusement la Vieille-Formicalion par ses habitants, comme s’il y avait des portions de globe plus jeunes que les autres[3]. Une vieille Corbine instruite, que je rencontrai, m’avait indiqué le régime des Fourmis comme le gouvernement modèle; vous comprenez combien j’étais curieux d’étudier ce système et d’en découvrir les ressorts.
Chemin faisant, je vis beaucoup de Fourmis, voyageant pour leur plaisir: elles étaient toutes noires, très-propres et comme vernies, mais sans aucune individualité. Toutes se ressemblaient. Qui voit une seule Fourmi, les connaît toutes. Elles voyagent dans une espèce de fluide formique qui les préserve de la boue, de la poussière, si bien que sur les montagnes, dans les eaux, dans les villes, rencontrez-vous une Fourmi, elle semble sortir d’une boîte, avec son habit noir bien brossé, bien net, ses pattes vernies et ses mandibules propres. Cette affectation de propreté ne prouve pas en leur faveur. Que leur arriverait-il donc sans ce soin perpétuel? Je questionnai la première Fourmi que je vis: elle me regarda sans me répondre, je la crus sourde; mais un Perroquet me dit qu’elle ne parlait qu’aux bêtes qui lui avaient été présentées.
Dès que je mis le pied dans l’île, je fus assailli d’Animaux étranges, au service de l’État et chargés de vous initier aux douceurs de la liberté en vous empêchant de porter certains objets, quand même vous les auriez en affection. Ils m’entourèrent, et me firent ouvrir le bec pour voir s’il n’y avait pas des poisons que, sans doute, il est défendu d’introduire. Je levai mes ailes l’une après l’autre pour montrer que je n’avais rien dessous. Après cette cérémonie, je fus libre d’aller et de venir dans le siége de l’Empire Formique dont les libertés m’avaient été si fort vantées par la Corbine.
Le premier spectacle qui me frappa vivement fut celui de l’activité merveilleuse de ce peuple. Partout des Fourmis allaient et venaient, chargeant et déchargeant des provisions. On bâtissait des magasins, on débitait le bois, on travaillait toutes les matières végétales. Des ouvriers creusaient des souterrains, amenaient des sucres, construisaient des galeries, et le mouvement est si attachant pour ce peuple, qu’on ne remarqua point ma présence. De différents points de la côte, il partait des embarcations chargées de Fourmis qui s’en allaient sur de nouveaux continents. Il arrivait des estafettes qui disaient que, sur tel point, telle denrée abondait, et aussitôt on expédiait des détachements de Fourmis pour s’en emparer, et ils s’en emparaient avec tant d’habileté, de promptitude, que les Hommes eux-mêmes se voyaient dévalisés sans savoir comment ni dans quel temps. J’avoue que je fus ébloui. Au milieu de l’activité générale, j’aperçus des Fourmis ailées au milieu de ce peuple noir sans ailes.
«Quelle est cette Fourmi qui se goberge et s’amuse pendant que vous travaillez? dis-je à une Fourmi qui restait en sentinelle.
—Oh! me répondit-elle, c’est une noble Fourmi. Vous en compterez cinq cents ainsi, les Patriciennes de l’Empire Formique.
—Qu’est-ce qu’une Patricienne? dis-je.
—Oh! me répondit-elle, c’est notre gloire, à nous autres! Une Fourmi Patricienne, comme vous le voyez, a quatre ailes, elle s’amuse, jouit de la vie et fait des enfants. A elle les amours, à nous le travail. Cette division est une des grandes sagesses de notre admirable constitution: on ne peut pas s’amuser et travailler tout ensemble. Chez nous, les Neutres font l’ouvrage, et les Patriciennes s’amusent!
—Mais est-ce une récompense du travail? Pouvez-vous devenir Patricienne?
—Ah! bien, oui! Non, fit la Fourmi Neutre. Les Patriciennes naissent Patriciennes. Sans cela, où serait le miracle? il n’y aurait plus rien d’extraordinaire. Mais elles ont aussi leurs obligations, elles veillent à la sécurité de nos travaux et préparent nos conquêtes.»
La Fourmi Patricienne se dirigea de notre côté: toutes les Fourmis se dérangèrent et lui témoignèrent des respects infinis. J’appris qu’aucune des Fourmis ordinaires, dites Neutres, n’oserait disputer le pas à une Patricienne, ni se permettre de se placer devant elle. Les Neutres ne possèdent absolument rien, travaillent sans cesse, sont bien ou mal nourries, selon les chances; mais les cinq cents Patriciennes ont des palais dans les fourmilières, elles y pondent des enfants qui sont l’orgueil de l’Empire Formique, et possèdent des parcs de Pucerons pour leur nourriture. J’assistai même à une chasse aux Pucerons, dans le domaine d’une Patricienne, spectacle qui me fit le plus grand plaisir à voir. On ne saurait imaginer jusqu’où ce peuple a poussé l’amour pour les petits, ni la perfection qu’il a su donner aux soins avec lesquels il les élève: comment les Neutres les brossent, les lèchent, les lavent, les veillent et les arrangent! avec quelles admirables pensées de prévoyance elles les nourrissent et devinent les accidents auxquels ils sont exposés dans un âge si tendre. On étudie les températures, on les rentre quand il pleut, on les expose au soleil quand il fait beau, on les accoutume à faire jouer leurs mandibules, on les accompagne, on les exerce; mais une fois grands, aussi tout est dit: plus d’amour, plus de sollicitude. Dans cet empire, l’état le meilleur pour les individus est d’être enfant.
Malgré la beauté des petits, la choquante inégalité de ces mœurs me frappa vivement; je trouvai que les querelles des Moineaux de Paris étaient des vétilles, comparées aux malheurs de ces pauvres Neutres. Vous comprenez que ceci, pour un Friquet philosophe, n’était que la question même. Il y avait lieu d’examiner par quels ressorts les cinq cents Fourmis privilégiées maintenaient cet état de choses. Au moment où j’allais aborder la Patricienne, elle monta sur une des fortifications de la cité, où se trouvaient quelques autres de son espèce et où elle leur dit des mots en langue formique: aussitôt les Patriciennes se répandirent dans la fourmilière. Je vis partir des détachements commandés par des Patriciennes. Des Neutres s’embarquèrent sur des pailles, sur des feuilles, sur des bâtons. J’appris qu’il s’agissait d’aller porter secours à quelques Neutres attaquées à deux mille pieds de là. Pendant cette expédition, j’entendis la conversation suivante entre deux vieilles Patriciennes.
«Votre Seigneurie n’est-elle pas effrayée de la grande quantité de peuple qui va mourir de faim, nous ne saurions le nourrir...
—Votre Grâce ne sait donc pas que de l’autre côté de l’eau il y a une fourmilière bien garnie, et que nous allons l’attaquer, en chasser les habitants, et y mettre notre trop-plein?»
Cette injuste agression était autorisée par le principe fondamental du gouvernement Formique dont la Charte a pour premier article: Ote-toi de là, que je m’y mette. Le second article porte en substance que ce qui convient à l’Empire Formique appartient à l’Empire Formique, et que quiconque s’oppose à ce que les sujets Formiques s’en emparent devient l’ennemi du gouvernement Formique. Je n’osai pas dire que les voleurs n’avaient pas d’autres principes, je reconnus l’impossibilité d’éclairer cette nation. Ce dogme sauvage est devenu l’instinct même des Fourmis. Leur expédition fut consommée sous mes yeux. Au retour de la guerre faite pour sauver les trois Neutres compromises, on envoya des ambassadeurs examiner le terrain, les abords de la fourmilière à prendre, et l’esprit des habitants.
«Bonjour, mes amis, dit la Patricienne à des Fourmis qui passaient, comment vous portez-vous?
—Pardon, je suis occupée.
—Attendez donc! que diable, on se parle. Vous avez beaucoup de grain, et nous n’en avons point, mais vous manquez de bois, et nous en avons beaucoup: changeons?
—Laissez-nous tranquilles, nous gardons nos grains.
—Mais il ne vous est pas permis de garder ce qui abonde chez vous, quand nous en manquons chez nous: cela est contre les lois du bon sens. Échangeons.»
Sur le refus de la fourmilière, la Patricienne, qui se regarda comme insultée, expédia une feuille des plus solides chargée de Fourmis en Formicalion. Les Patriciennes dirent que l’honneur formique et la liberté commerciale étaient compromis par une fourmilière récalcitrante. Sur ce, l’eau fut couverte aussitôt d’embarcations, et la moitié des Neutres embarquées. Après trois jours de manœuvres, les pauvres Fourmis étrangères furent obligées de se disperser dans l’intérieur des terres, abandonnant leur fourmilière aux enfants de la Vieille-Formicalion. Une Patricienne me montra dix-sept fourmilières ainsi conquises et où elles envoyaient leurs filles, qui y devenaient à leur tour Patriciennes.
«Vous faites des choses souverainement infâmes, dis-je à la Patricienne qui était venue offrir des bois pour des grains.
—Oh! ce n’est pas moi, dit-elle. Moi, je suis la plus honnête créature du monde; mais le gouvernement Formique est forcé d’agir dans l’intérêt de ses classes ouvrières. Ce que nous venons de faire était souverainement utile à leurs intérêts. On se doit à son pays; mais je retourne dans mes terres, pratiquer les vertus que Dieu impose à notre race.»
En effet, elle paraissait au premier abord la meilleure Fourmi du monde.
«Vous êtes de fiers sycophantes! m’écriai-je.
—Oui, me dit une autre Patricienne en riant; mais convenez que cela est beau, dit-elle en me montrant une foule de Patriciennes qui se promenaient au soleil dans l’éclat de leur puissance.
—Comment parvenez-vous à maintenir cet état contre nature? lui demandai-je. Je voyage pour mon instruction, et voudrais savoir en quoi consiste le bonheur des Animaux.
—Il consiste à se croire heureux, me répondit la Patricienne. Or, chaque ouvrière de l’Empire Formique a la certitude de sa supériorité sur les autres Fourmis du monde. Interrogez-les, toutes vous diront que nos fourmilières sont les mieux bâties, que dans quelque endroit de la terre qu’une de ces ouvrières se trouve, si quelqu’un l’insulte, l’insulte est épousée par l’Empire Formique.
—Il me semble que cet orgueil satisfait ne donne pas de grain...
—Ceci ressemble à une raison; mais vous parlez en Moineau. Je vous avoue que nous n’avons pas du grain pour tout le monde; mais ici tout le monde est convaincu que nous sommes occupées à en chercher; et tant que nous pourrons de temps en temps conquérir une fourmilière, tout ira bien.
—Mais ne craignez-vous pas que les autres fourmilières, averties, ne se coalisent contre vous, afin d’empêcher que vous ne les dévoriez ainsi?
—Oh! non. L’un des principes de la politique formique est d’attendre que les fourmilières se chamaillent entre elles pour aller prendre possession d’un territoire.
—Et quand elles ne se chamaillent pas?
—Ah! voilà! Les Patriciennes ne sont occupées qu’à fournir aux fourmilières étrangères les occasions de se chamailler.
—Ainsi la prospérité de l’Empire Formique se fonde sur les divisions intestines des autres fourmilières.
—Oui, seigneur Moineau. Voilà pourquoi nos ouvrières sont si fières d’appartenir à l’Empire Formique, et travaillent avec tant de cœur en chantant: Rule, Formicalia!»
Ceci, me dis-je en partant, est contraire à la Loi Animale: Dieu me garde de proclamer de tels principes. Ces Fourmis n’ont ni foi ni loi. Que deviendraient les Moineaux de Paris, qui sont déjà si spirituels, au cas où quelque grand Moineau les organiserait ainsi? Que suis-je? Je ne suis pas seulement un Friquet parisien, je me suis élevé, par la pensée, à toute l’Animalité. Non, l’Animalité n’est pas faite pour être gouvernée ainsi. Ce système n’est que tromperie au profit de quelques-uns.
Je partis vraiment affligé de la perfection de cette oligarchie et de la hardiesse de son égoïsme. Chemin faisant, je rencontrai sur la route un prince d’Euglosse-Bourdon qui allait presque aussi vite que moi. Je lui demandai la raison de son empressement; l’infortuné m’apprit qu’il voulait assister au couronnement d’une reine. Charmé de pouvoir observer une si belle cérémonie, j’accompagnai ce jeune prince, plein d’illusions. Il avait l’espoir d’être le mari de la reine, étant de cette célèbre famille d’Euglosse-Bourdon en possession de fournir des maris aux reines, et qui leur en tient toujours un tout prêt, comme on tenait à Napoléon un poulet tout rôti pour ses soupers. Ce prince, qui n’avait que ses belles couleurs pour toute fortune, quittait un pauvre endroit, sans fleurs ni miel, et comptait vivre dans le luxe, l’abondance et les honneurs.
II
De la Monarchie des Abeilles.
Instruit déjà par ce que j’avais vu dans l’Empire Formique, je résolus d’examiner les mœurs du peuple avant d’écouter les grands et les princes. En arrivant, je heurtai une Abeille qui portait un potage.
«Ah! je suis perdue, dit-elle. On me tuera, ou tout au moins je serai mise en prison.
—Et pourquoi? lui dis-je.
—Ne voyez-vous pas que vous m’avez fait répandre le bouillon de la reine! Pauvre reine! Heureusement que la Grande Échansonne, la duchesse des Roses, aura peut-être envoyé dans plusieurs directions: ma faute sera réparée, car je mourrais de chagrin d’avoir fait attendre la reine.
—Entends-tu, prince Bourdon?» dis-je au jeune voyageur.
L’Abeille se lamentait toujours d’avoir perdu l’occasion de voir la reine.
«Eh! mon Dieu, qu’est-ce donc que votre reine pour que vous soyez dans une telle adoration? m’écriai-je. Je suis d’un pays, ma chère, où l’on se soucie peu des rois, des reines et autres inventions humaines.
—Humaines! s’écria l’Abeille. Il n’y a rien chez nous, effronté Pierrot, qui ne soit d’institution divine. Notre reine tient son pouvoir de Dieu. Nous ne pourrions pas plus exister en corps social sans elle, que tu ne pourrais voler sans plumes. Elle est notre joie et notre lumière, la cause et la fin de tous nos efforts. Elle nomme une directrice des ponts et chaussées qui nous donne nos plans et nos alignements pour nos somptueux édifices. Elle distribue à chacun sa tâche selon ses capacités, elle est la justice même et s’occupe sans cesse de son peuple: elle le pond, et nous nous empressons de le nourrir, car nous sommes créées et mises au monde pour l’adorer, la servir et la défendre. Aussi faisons-nous pour les petites reines des palais particuliers et les dotons-nous d’une bouillie particulière pour leur nourriture. A notre reine seule revient l’honneur de chanter et de parler, elle seule fait entendre sa belle voix.
—Quelle est votre reine? dit alors le prince d’Euglosse-Bourdon.
—C’est, dit l’Abeille, Tithymalia XVII, dite la Grande Ruchonne, car elle a pondu cent peuples de trente mille individus. Elle est sortie victorieuse de cinq combats qui lui ont été livrés par d’autres reines jalouses. Elle est douée de la plus surprenante perspicacité. Elle sait quand il doit pleuvoir, elle prévoit les plus rudes hivers, elle est riche en miel, et l’on soupçonne qu’elle en a des trésors placés dans les pays étrangers.
—Ma chère, dit le prince d’Euglosse-Bourdon, croyez-vous que quelque jeune reine soit sur le point d’être mariée?...
—N’entendez-vous pas, prince, dit l’Ouvrière, le bruit et les cérémonies du départ d’un peuple? Chez nous, il n’y a pas de prince sans reine. Si vous voulez faire la cour à l’une des filles de Tithymalia, dépêchez-vous, vous êtes assez bien de votre personne, et vous aurez une belle lune de miel.»
Je fus émerveillé du spectacle qui s’offrit à mes regards et qui, certes, doit agir assez sur les imaginations vulgaires pour leur faire aimer les momeries et les superstitions qui sont l’esprit et la loi de ce gouvernement. Huit timbaliers à corselet jaune et noir sortirent en chantant de la vieille cité, que l’Ouvrière me dit se nommer Sidracha du nom de la première Abeille qui prêcha l’Ordre Social. Ces huit timbaliers furent suivis de cinquante musiciens si beaux, que vous eussiez dit des saphirs vivants. Ils exécutaient l’air de:
Vive Tithymalia! vive c’te reine bonne enfant!
Qui mange et boit comme cent,
Et qui pond tout autant.
Les paroles ont été faites par tout le monde, mais l’air est dû à l’un des meilleurs Faux-Bourdons du pays. Après, venaient les gardes du corps armés d’aiguillons terribles; ils étaient deux cents, allaient six par six, sur six rangs de profondeur, et chaque bataillon de six rangs avait en tête un capitaine qui portait sur son corselet la décoration du Sidrach, emblème du mérite civil et militaire, une petite étoile en cire rouge. Derrière les porte-aiguillons allaient les essuyeuses de la reine, commandées par la Grande Essuyeuse; puis la Grande Échansonne avec huit petites échansonnes, deux par quartier; la Grande Maîtresse de la loge royale suivie de douze balayeuses; la Grande Gardienne de la cire et la Maîtresse du miel; enfin la jeune reine, belle de toute sa virginité. Ses ailes, qui reluisaient d’un éclat ravissant, ne lui avaient pas encore servi. Sa mère, Tithymalia XVII, l’accompagnait; elle étincelait d’une poussière de diamants. Le corps de musique suivait, et chantait une cantate composée exprès pour le départ. Après le corps de musique, venaient douze gros vieux Bourdons qui me parurent être une espèce de clergé. Enfin dix ou douze mille Abeilles sortirent se tenant par les pattes. Tithymalia resta sur le bord de la ruche, et dit à sa fille ces mémorables paroles:
«C’est toujours avec un nouveau plaisir que je vous vois prendre votre volée, car c’est une assurance que mon peuple sera tranquille, et que...»
Après, venaient les Gardes-du-Corps armés d’aiguillons terribles.
Elle s’arrêta dans son improvisation, comme si elle allait dire quelque chose de contraire à la politique, et reprit ainsi:
—Je suis certaine que, formées par nos mœurs, instruites de nos coutumes, vous servirez Dieu, que vous répandrez la gloire de son nom sur la terre; que vous n’oublierez jamais d’où vous êtes sorties, que vous conserverez nos saintes doctrines de gouvernement, notre manière de bâtir, et d’économiser le miel pour vos augustes reines. Songez que sans la royauté il n’y a qu’anarchie; que l’obéissance est la vertu des bonnes Abeilles, et que le palladium de l’État est dans votre fidélité. Sachez que mourir pour vos reines, c’est faire vivre la patrie. Je vous donne pour souveraine ma fille Thalabath! ce qui veut dire tarse agile. Aimez-la bien.»
Sur cette allocution pleine des agréments qui distinguent l’éloquence royale, il y eut un hurrah!
Un Papillon, à qui cette cérémonie pleine de superstitions faisait pitié, me dit que la vieille Tithymalia donnait à ses fidèles sujets une double ration du meilleur miel, et que la police et le miel fin étaient pour beaucoup dans ces solennités, mais qu’au fond elle était haïe.
Dès que le jeune peuple partit avec sa reine, mon compagnon de voyage alla bourdonner autour de l’essaim en criant: «Je suis un prince de la maison d’Euglosse-Bourdon. Il y a des polissons de savants qui refusent à notre famille de savoir faire du miel, mais pour te plaire, ô merveille de la race de Tithymalia! je suis capable de faire des économies, surtout si vous avez une belle dot.
—Savez-vous, prince, lui dit alors la Grande Maîtresse de la loge royale, que, chez nous, le mari de la reine n’est rien du tout? il n’a ni honneurs, ni rang; il est considéré comme un moyen malheureux dont il est impossible de se passer, mais nous ne souffrons pas qu’il s’immisce dans le gouvernement.
—Tu t’immisceras! Viens, mon ange, lui dit gracieusement Thalabath, ne les écoute pas. Je suis la reine, moi! Je puis beaucoup pour toi: tu seras d’abord le commandant de mes porte-aiguillons; mais si en général tu m’obéis, je t’obéirai en particulier. Et nous irons nous rouler dans les fleurs, dans les roses, nous danserons à midi sur les nectaires embaumés, nous patinerons sur la glace des lis, nous chanterons des romances dans les cactus, et nous oublierons ainsi les soucis du pouvoir...»
Je fus surpris d’une chose qui ne regarde pas le gouvernement, mais que je ne puis m’empêcher de consigner ici: c’est que l’amour est absolument le même partout. Je livre cette observation à tous les Animaux, en demandant qu’il soit nommé une commission pour examiner ce qui se passe chez les Hommes.
«Ma chère, dis-je à l’Ouvrière, ayez la bonté de dire à la vieille reine Tithymalia qu’un étranger de distinction, un Pierrot de Paris, désirerait lui être présenté.»
Tithymalia devait bien connaître les secrets de son propre gouvernement, et comme j’avais remarqué le plaisir qu’elle prenait à bavarder, je ne pouvais m’adresser à personne qui me donnât de meilleurs renseignements: le silence avec elle devait être aussi instructif que la parole. Plusieurs Abeilles vinrent m’examiner pour savoir si je ne portais pas sur moi quelque odeur dangereuse. La reine était tellement idolâtrée de ses sujettes, qu’on tremblait à l’idée de sa mort. Quelques instants après, la vieille reine Tithymalia vint se poser sur une fleur de pêcher où j’occupais une branche inférieure, et où, par habitude, elle prit quelque chose.
«Grande reine, lui dis-je, vous voyez un philosophe de l’ordre des Moineaux, voyageant pour comparer les gouvernements divers des animaux afin de trouver le meilleur. Je suis Français et troubadour, car le moineau français pense en chantant. Votre Majesté doit bien connaître les inconvénients de son système.
—Sage Moineau, je m’ennuierais beaucoup si je n’avais pas à pondre deux fois par an; mais j’ai souvent désiré n’être qu’une Ouvrière, mangeant la soupe aux choux des roses, allant et venant de fleur en fleur. Si vous voulez me faire plaisir, ne m’appelez ni majesté ni reine, dites-moi tout simplement princesse.
—Princesse, repris-je, il me semble que la mécanique à laquelle vous donnez le nom de peuple des Abeilles exclut toute liberté, vos Ouvrières font toujours absolument la même chose, et vous vivez, je le vois, d’après les coutumes égyptiennes.
—Cela est vrai, mais l’Ordre est une des plus belles choses. Ordre public, voilà notre devise, et nous la pratiquons; tandis que si les Hommes s’avisent de nous imiter, ils se contentent de graver ces mots en relief sur les boutons de leurs gardes nationaux, et les prennent alors pour prétexte des plus grands désordres. La monarchie, c’est l’ordre, et l’ordre est absolu.
—L’ordre à votre profit, princesse. Il me semble que les Abeilles vous font une jolie liste civile de bouillie perfectionnée, et ne s’occupent que de vous.
—Eh! que voulez-vous? l’État, c’est moi. Sans moi, tout périrait. Partout où chacun discute l’ordre, il fait l’ordre à son image, et comme il y a autant d’ordres que d’opinions, il s’ensuit un constant désordre. Ici, l’on vit heureux parce que l’ordre est le même. Il vaut mieux que ces intelligentes Bêtes aient une reine, que d’en avoir cinq cents comme chez les Fourmis par exemple. Le monde des Abeilles a tant de fois éprouvé le danger des discussions, qu’il ne tente plus l’expérience. Un jour, il y eut une révolte. Les Ouvrières cessèrent de recueillir la propolis, le miel, la cire. A la voix de quelques novatrices, on enfonça les magasins, chacune d’elles devint libre et voulut faire à sa guise. Je sortis, suivie de quelques fidèles de ma garde, de mes accoucheuses et de ma cour, et vins dans cette ruche. Eh bien, la ruche en révolution n’eut plus de bâtiments, plus de réserves. Chacune des citoyennes mangea son miel, et la nation n’exista plus. Quelques fugitifs vinrent chez nous transis de froid, et reconnurent leurs erreurs.
—Il est malheureux, lui dis-je, que le bien ne puisse s’obtenir que par une division cruelle en castes; mon bon sens de Moineau se révolte à cette idée de l’inégalité des conditions.
—Adieu, me dit la reine, que Dieu vous éclaire! De Dieu procède l’instinct, obéissons à Dieu. Si l’égalité pouvait être proclamée, ne serait-ce pas chez les Abeilles, qui sont toutes de même forme et de même grandeur, dont les estomacs ont la même capacité, dont les affections sont réglées par les lois mathématiques les plus rigoureuses? Mais, vous le voyez, ces proportions, ces occupations ne peuvent être maintenues que par le gouvernement d’une reine.
—Et pour qui faites-vous votre miel? pour l’Homme? lui dis-je. Oh! la liberté! Ne travailler que pour soi, s’agiter dans son instinct! ne se dévouer que pour tous, car tous, c’est encore nous-mêmes!
—Il est vrai que je ne suis pas libre, dit la reine, et que je suis plus enchaînée que ne l’est mon peuple. Sortez de mes États, philosophe parisien, vous pourriez séduire quelques têtes faibles.
—Quelques têtes fortes!» dis-je.
Mais elle s’envola. Je me grattai la tête quand la reine fut partie, et j’en fis tomber une Puce d’une espèce particulière.
«O philosophe de Paris, je suis une pauvre Puce venue de bien loin sur le dos d’un Loup, me dit-elle; je viens de t’entendre, et je t’admire. Si tu veux t’instruire, prends par l’Allemagne, traverse la Pologne, et, vers l’Ukraine, tu te convaincras par toi-même de la grandeur et de l’indépendance des Loups dont les principes sont ceux que tu viens de proclamer à la face de cette vieille radoteuse de reine. Le Loup, seigneur Moineau, est l’animal le plus mal jugé qui existe. Les naturalistes ignorent ses belles mœurs républicaines, car il mange les naturalistes assez osés pour venir au milieu d’une Section; mais ils ne pourront pas dévorer un Oiseau. Tu peux sans rien craindre te poser sur la tête du plus fier des Loups, d’un Gracchus, d’un Marius, d’un Régulus lupien, et tu contempleras les plus belles vertus animales pratiquées dans les steppes où se sont établies les républiques des Loups et des Chevaux. Les Chevaux sauvages, autrement dits les Tarpans, c’est Athènes; mais les Loups, c’est Sparte.
—Merci, Puceron! Que vas-tu faire?
—Sauter sur ce Chien de chasse assis au soleil, et d’où je suis sortie.»
Je volai vers l’Allemagne et vers la Pologne dont j’avais tant entendu parler dans la mansarde de mon philosophe, rue de Rivoli.
III
De la République lupienne.
O Moineaux de Paris, Oiseaux du monde, Animaux du globe, et vous, sublimes carcasses antédiluviennes, l’admiration vous saisirait tous, si, comme moi, vous aviez été visiter la noble république lupienne, la seule où l’on dompte la Faim! Voilà qui élève l’âme d’un Animal! Quand j’arrivai dans les magnifiques steppes qui s’étendent de l’Ukraine à la Tartarie, il faisait déjà froid, et je compris que le bonheur donné par la liberté pouvait seul faire habiter un tel pays. J’aperçus un Loup en sentinelle.
«Loup, lui dis-je, j’ai froid et vais mourir: ce serait une perte pour votre gloire, car je suis amené par mon admiration pour votre gouvernement, que je viens étudier pour en propager les principes parmi les Bêtes.
—Mets-toi sur moi, me dit le Loup.
—Mais tu me mangeras, citoyen?
—A quoi cela m’avancerait-il? répondit le Loup. Que je te mange ou ne te mange pas, je n’en aurai pas moins faim. Un Moineau pour un Loup, ce n’est pas même une seule graine de lin pour toi.»
J’eus peur, mais je me risquai, en vrai philosophe. Ce bon Loup me laissa prendre position sur sa queue, et me regarda d’un œil affamé sans me toucher.
«Que faites-vous là? lui dis-je pour renouer la conversation.
—Eh! me dit-il, nous attendons des propriétaires qui sont en visite dans un château voisin, et nous allons, quand ils en sortiront, probablement manger des Chevaux esclaves, de vils cochers, des valets et deux propriétaires russes.
—Ce sera drôle,» lui dis-je.
Ne croyez pas, Animaux, que j’aie voulu bassement flatter ce sauvage républicain qui pouvait ne pas aimer la contradiction: je disais là ma pensée. J’avais entendu tant maudire à Paris, dans les greniers et partout, l’abominable variété d’Hommes appelés les propriétaires, que, sans les connaître le moins du monde, je les haïssais beaucoup.
«Vous ne leur mangerez pas le cœur, repris-je en badinant.
—Pourquoi? me dit le citoyen Loup.
—J’ai ouï dire qu’ils n’en avaient point.
—Quel malheur! s’écria le Loup; c’est une perte pour nous, mais ce ne sera pas la seule.
—Comment! fis-je.
—Hélas! me dit le citoyen Loup, beaucoup des nôtres périront à l’attaque; mais la patrie avant tout! Il n’y a que six Hommes, quatre Chevaux et quelques effets potables; ce ne sera pas assez pour notre section des Droits du Loup, qui se compose d’un millier de Loups. Songe, Moineau, que nous n’avons rien pris depuis deux mois.
—Rien? lui dis-je; pas même un prince russe?
—Pas même un Tarpan! Ces gueux de Tarpans nous sentent de deux lieues.
—Eh bien, comment ferez-vous? lui dis-je.
—Les lois de la république ordonnent aux jeunes Loups et aux Loups valides de combattre et de ne pas manger. Je suis jeune, je laisserai passer les femmes, les petits et les anciens...
—Cela est bien beau, lui dis-je.
—Beau! s’écria-t-il; non, c’est tout simple. Nous ne reconnaissons pas d’autre inégalité que celle de l’âge et du sexe. Nous sommes tous égaux.
—Pourquoi?
—Parce que nous sommes tous également forts.
—Cependant vous êtes en sentinelle, monseigneur.
—C’est mon tour de garde, dit le jeune Loup, qui ne se fâcha point d’être monseigneurisé.
Tous les Loups sont frères.
—Avez-vous une Charte? lui dis-je.
—Qu’est-ce que c’est que ça? dit le jeune Loup.
—Mais vous êtes de la section des Droits du Loup, vous avez donc des droits?
—Le droit de faire ce que nous voulons. Nous nous rassemblons dès qu’il y a péril pour tous les Loups; mais le chef que nous nous donnons redevient simple Loup après l’affaire. Il ne lui passerait jamais par la tête qu’il vaut mieux que le Loup qui a fait ses dernières dents le matin. Tous les Loups sont frères!
—Dans quelles circonstances vous rassemblez-vous?
—Quand il y a disette et pour chasser dans l’intérêt commun. On chasse par sections. Dans les jours de grande famine, on partage, et les parts se font strictement. Mais sais-tu, moutard de Moineau, que dans les circonstances les plus horribles, quand, par dix pieds de neige sur les steppes, par la clôture de toutes les maisons, quand il n’y a rien à croquer pendant des trois mois, on se serre le ventre, on se tient chaud les uns contre les autres! Oui, depuis que la république des Loups est constituée, jamais il n’est arrivé qu’un coup de dent ait été donné par un Loup sur un autre. Ce serait un crime de lèse-majesté: un Loup est un souverain. Aussi le proverbe, les Loups ne se mangent point, est-il universel et fait-il rougir les Hommes.
—Hé! lui dis-je pour l’égayer, les Hommes disent que les souverains sont des Loups. Mais alors il ne saurait y avoir de punitions?
—Si un Loup a commis une faute dans l’exercice de ses fonctions, s’il n’a pas arrêté le gibier, s’il a manqué à flairer, à prévenir, il est battu; mais il n’en est pas moins considéré parmi les siens. Tout le monde peut faillir. Expier sa faute, n’est-ce pas obéir aux lois de la république? Hors le cas de chasse pour raison de faim publique, chacun est libre comme l’air, et d’autant plus fort qu’il peut compter sur tous au besoin.
—Voilà qui est beau! m’écriai-je. Vivre seul et dans tous! vous avez résolu le plus grand problème. J’ai bien peur, pensai-je, que les Moineaux de Paris n’aient pas assez de simplicité pour adopter un pareil système.
—Hourrah!» cria mon ami le Loup.
Je volai à dix pieds au-dessus de lui. Tout à coup mille à douze cents Loups, d’un poil superbe et d’une incroyable agilité, arrivèrent aussi rapidement que s’ils eussent été des Oiseaux. Je vis de loin venir deux kitbikts attelés de deux Chevaux chacun; mais malgré la rapidité de leur course, en dépit des coups de sabre distribués aux Loups par les maîtres et par les valets, les Loups se firent écraser sous les roues avec une sublime abnégation de leur poil qui me parut le comble du stoïcisme républicain. Ils firent trébucher les Chevaux, et dès que ces Chevaux purent être mordus, ils furent morts! Si la meute perdit une centaine de Loups, il y eut une belle curée. Mon Loup, comme sentinelle, eut le droit de manger le cuir des tabliers. De vaillants Loups, n’ayant rien, mangeaient les habits et les boutons. Il ne resta que six crânes qui se trouvèrent trop durs, et que les Loups ne pouvaient ni casser ni mordre. On respecta les cadavres des Loups morts dans l’action: ce fut l’objet d’une spéculation excessivement habile. Des Loups affamés se couchèrent sous les cadavres. Des Oiseaux de proie vinrent se poser dessus, il y en eut de pris et de dévorés.
Émerveillé de cette liberté absolue qui existe sans aucun danger, je me mis à rechercher les causes de cette admirable égalité. L’égalité des droits vient évidemment de l’égalité des moyens. Les Loups sont tous égaux, parce qu’ils sont tous également forts, comme me l’avait fait pressentir mon interlocuteur. Le mode à suivre, pour arriver à l’égalité absolue de tous les citoyens, est de leur donner à tous, par l’éducation, comme font les Loups, les mêmes facultés. Dans les violents exercices auxquels s’adonnent ces républicains, tout être chétif succombe: il faut que le Louveteau sache souffrir et combattre, ils ont donc tous le même courage. On ne s’ennoblit point dans une position supérieure à celle d’autrui, on s’y dégrade dans la mollesse et le rien-faire. Les Loups n’ont rien et ont tout. Mais cet admirable résultat vient des mœurs. Quelle entreprise, que de réformer les mœurs d’un pays gâté par les jouissances! Je devinai pourquoi et comment il y avait à Paris des Moineaux qui mangeaient des vers, des graines, qui habitaient des oasis, et comment il y avait de pauvres Moineaux forcés de picorer par les rues. Par quels moyens convaincre les Moineaux heureux de se faire les égaux des Moineaux malheureux? Quel nouveau fanatisme inventer?
Les Loups s’obéissent tout aussi durement à eux-mêmes que les Abeilles obéissaient à leur reine, et les Fourmis à leurs lois. La liberté rend esclave du devoir, les Fourmis sont esclaves de leurs mœurs, et les Abeilles de leur reine. Ma foi! s’il faut être esclave de quelque chose, il vaut mieux n’obéir qu’à la raison publique, et je suis pour les Loups. Évidemment, Lycurgue avait étudié leurs mœurs, comme son nom l’indique. L’union fait la force, là est la grande charte des Loups, qui peuvent, seuls entre les Animaux, attaquer et dévorer les Hommes, les Lions, et qui règnent par leur admirable égalité. Maintenant, je comprends la Louve mère de Rome!
Après avoir profondément médité sur ces questions, je me promis, en revenant, de les dégosiller à mon grand écrivain. Je me promettais aussi de lui adresser quelques questions sur toutes ces choses. Avouons-le à ma honte ou à ma gloire! à mesure que je me rapprochais de Paris, l’admiration que m’avait inspirée cette race sauvage de héros lupiens se dissipait en présence des mœurs sociales, en pensant aux merveilles de l’esprit cultivé, en me souvenant des grandeurs où conduit cette tendance idéaliste qui distingue le Moineau français. La fière république des Loups ne me satisfaisait plus entièrement. N’est-ce pas, après tout, une triste condition, que de vivre uniquement de rapines? Si l’égalité entre Loups est une des plus sublimes conquêtes de l’esprit animal, la guerre du Loup à l’Homme, à l’Oiseau de proie, au Cheval et à l’Esclave, n’en reste pas moins en principe une abominable violation du droit des Bêtes.
«Les rudes vertus d’une république ainsi faite, me disais-je, ne subsistent donc que par la guerre? Sera-ce le meilleur gouvernement possible, celui qui ne vivra qu’à la condition de lutter, de souffrir, d’immoler sans cesse et les autres et soi-même? Entre mourir de faim en ne faisant aucune œuvre durable, ou mourir de faim en coopérant, comme le Moineau de Paris, à une histoire perpétuelle, à la trame continue d’une étoffe brodée de fleurs, de monuments et de rébus, quel Animal ne choisirait le tout au rien, le plein au vide, l’œuvre au néant? Nous sommes tous ici-bas pour faire quelque chose!» Je me rappelai les Polypes de la mer des Indes, qui, fragment de matière mobile, réunion de quelques monades sans cœur, sans idée, uniquement douées de mouvement, s’occupent à faire des îles sans savoir ce qu’ils font. Je tombai donc dans d’horribles doutes sur la nature des gouvernements. Je vis que beaucoup apprendre, c’est amasser des doutes. Enfin, je trouvai ces Loups socialistes décidément trop carnassiers pour le temps où nous vivons. Peut-être pourrait-on leur enseigner à manger du pain, mais il faudrait alors que les Hommes consentissent à leur en donner.
Je devisais ainsi à tire-d’aile, arrangeant l’avenir à vol d’Oiseau, comme s’il ne dépendait pas des Hommes d’abattre les forêts et d’inventer les fusils, car je faillis être atteint par une de ces machines inexplicables! J’arrivai fatigué. Hélas! la mansarde est vide: mon philosophe est en prison pour avoir entretenu les riches des misères du peuple. Pauvres riches, quels torts vous font vos défenseurs! J’allai voir mon ami dans sa prison, il me reconnut.
«D’où viens-tu, cher petit compagnon? s’écria-t-il. Si tu as vu beaucoup de pays, tu as dû voir beaucoup de souffrances qui ne cesseront que par la promulgation du code de la Fraternité.»
George Sand.
VIE
ET
OPINIONS PHILOSOPHIQUES
D’UN PINGOUIN
Faut-il chercher le bonheur? demandai-je au Lièvre.—Cherchez-le, me répondit-il, mais en tremblant.
—L’Oiseau anonyme.—
I
Si je n’étais pas né en plein midi, sous les rayons d’un soleil brûlant dont les ardeurs me firent éclore, et qui, par conséquent, fut bien autant mon père que le brave Pingouin qui avait abandonné dans le sable l’œuf (très-dur) que j’eus à percer en venant au monde... et si d’ailleurs j’étais d’humeur à faire, en si grave matière, une mauvaise plaisanterie, je dirais que je suis né sous une mauvaise étoile.
Mais étant né, comme je viens de le dire, en plein soleil, c’est-à-dire en l’absence de toute étoile, bonne ou mauvaise, je me contenterai d’avancer que je suis né dans un mauvais jour, et je le prouverai.
Quand je fus venu à bout de sortir de la coquille où j’étais emprisonné depuis longtemps, et fort à l’étroit, je vous assure, je restai pendant plus d’une heure comme abasourdi de ce qui venait de m’arriver.
Je dois l’avouer, la naissance a quelque chose de si imprévu et de si nouveau, qu’eût-on cent fois plus de présence d’esprit qu’on n’a l’habitude d’en avoir dans ces sortes de circonstances, on garderait encore de ce moment un souvenir extrêmement confus.
«Ma foi, me dis-je aussitôt que j’eus, non pas repris, mais pris mes sens, qui m’eût dit, il n’y a pas un quart d’heure, quand j’étais accroupi dans cette abominable coquille où tout mouvement m’était interdit, qui m’eût dit qu’après avoir été trop gros pour mon œuf, j’en viendrais à avoir trop de place quelque part?»
Je me confesse pour être franc. Je dirai donc que je fus étonné plutôt que ravi du spectacle qui s’offrit à ma vue, quand j’ouvris les yeux pour la première fois; et que je crus un instant, en voyant la voûte céleste s’arrondir tout autour de moi, que je n’avais fait que passer d’un œuf infiniment petit dans un œuf infiniment grand. J’avouerai aussi que je fus loin d’être enchanté de me voir au monde, bien qu’en cet instant ma première idée fût que tout ce que je voyais devait m’appartenir, et que la terre n’avait sans doute jamais eu d’autre emploi que celui de me porter, moi et mon œuf. Pardonnez cet orgueil à un pauvre Pingouin, qui depuis n’a eu que trop à en rabattre.
Lorsque j’eus deviné à quoi pouvaient me servir les yeux que j’avais, c’est-à-dire quand j’eus regardé avec soin ce qui m’entourait, je découvris que j’étais dans ce que je sus plus tard être le creux d’un rocher, pas bien loin de ce que je sus plus tard être la mer, et, du reste, aussi seul que possible.
Ainsi, des rochers et la mer, des pierres et de l’eau, un horizon sans bornes, l’immensité enfin, et moi au milieu comme un atome, voilà ce que je vis d’abord.
Ce qui me frappa davantage, ce fut que cela était en vérité bien grand, et je me demandai aussitôt: «Pourquoi l’univers est-il si grand?»
II
Cette question, la première que je m’adressai, combien de fois me la suis-je adressée depuis, et combien de fois me l’adresserai-je encore?
Et, en effet, à quoi sert donc que le monde soit si grand?
Est-ce qu’un petit monde, tout petit, dans lequel il n’y aurait de place que pour des amis, que pour ceux qui s’aiment, ne vaudrait pas cent fois mieux que ce grand monde, que ce grand gouffre dans lequel tout se perd, dans lequel tout se confond, où il y a de l’espace, non-seulement pour des créatures qui se détestent, mais encore pour des peuples entiers qui se volent, qui se frappent, qui se tuent, qui se mangent; pour des espèces ennemies, et l’une sur l’autre acharnées; pour des appétits contraires; pour des passions incompatibles enfin, et, qui pis est, pour des Animaux qui doivent, après avoir respiré le même air, vu la même lune, et le même soleil, et les mêmes astres, mourir sottement, après s’être, par-dessus le marché, ignorés toute leur vie?
Je vous le demande à vous tous, Pingouins qui me lisez, Pingouins mes bons amis, est-ce qu’une petite terre par exemple, une terre sur laquelle il n’y aurait qu’une petite montagne, pas bien haute, qu’un petit bois planté d’arbres très en vie, chargés de feuilles, et poussant à merveille, et se couvrant à plaisir de ces belles fleurs et de ces beaux fruits qui font la gloire et la joie des branches qui les portent, et dans ce petit bois une ou deux douzaines de nids charmants, bien habités par de bons et joyeux Oiseaux élégamment vêtus, riches en santé, en couleurs, en beauté, en grâces, en tout enfin, et non pas de pauvres diables de Pingouins comme vous et moi; est-ce que dans chacun de ces nids un cœur ou plusieurs cœurs ne faisant qu’un, et tout au fond quelques œufs chaudement et tendrement couvés, je vous le demande, est-ce qu’une petite terre ainsi faite ne ferait pas votre affaire, et l’affaire de tout le monde?
Qui donc réclamerait, je vous prie, contre cette douce petite terre, contre ce petit bois, contre ces beaux arbres, contre ces rares oiseaux s’aimant tous, se chérissant tous, tous amis, qui donc?
Certes, ce ne serait pas moi, qui écris ces lignes, et si ce devait être vous qui les lisez, je vous dirais, quoi qu’il pût m’en coûter: «Allez au diable; vous m’avez trompé, vous n’êtes pas même un Pingouin, fermez ce livre et brouillons-nous.»
Mais pardon, ami lecteur, pardon; l’habitude d’être seul m’a rendu maussade, grossier même, et je m’oublie, et j’oublie qu’on n’a pas le droit de s’oublier quand on est face à face avec vous, puissant lecteur!
III
Je dois dire que, comme je ne savais pas alors grand’chose, pas même compter jusqu’à deux, je ne m’étonnais pas d’être seul, tant je croyais peu qu’il fût possible de ne l’être pas!
Je ne me permis donc aucune lamentation sur les malheurs de la solitude qui était mon partage.
L’occasion était bonne pourtant; un peu plus tard, je ne l’aurais pas laissée échapper.
Cela semble si bon de se plaindre, que j’ai cru quelquefois que c’était là tout le bonheur.
Je n’existais pas depuis une heure, que j’avais déjà connu le froid et le chaud, la vie tout entière; le soleil avait disparu tout d’un coup, et, de brûlant qu’il était, mon rocher était devenu aussi froid que s’il se fût changé subitement en une montagne de glace.
N’ayant rien de mieux à faire, j’entrepris alors de remuer.
Je sentais à mes épaules et sous mon corps quelque chose que je supposais n’être pas là pour rien. J’agitai comme je le pus ces espèces de petits bras, ces espèces de petites ailes, ces quasi-jambes que venait de me donner la nature (laquelle vit depuis trop longtemps, selon moi, sur sa bonne réputation de tendre mère, aimant également tous ses enfants), et je fis si bien qu’après de longs efforts je réussis enfin... à rouler du haut de mon rocher.
C’est ainsi que je fis mon premier pas dans la vie, lequel fut une chute, comme on voit.
On dit qu’il n’y a que le premier pas qui coûte: que ne dit-on vrai!
J’arrivai à terre plus mort que vif, et tout meurtri.
Comme un vrai enfant que j’étais, je frappai de mon pauvre bec le sol insensible contre lequel je m’étais blessé, et me blessai davantage, ce qui me donna à penser.
«Évidemment, me dis-je, il faut se défier de son premier mouvement, et avant d’agir réfléchir.»
Je commençai alors à me poser de la façon la plus sérieuse la question de ma destinée comme Pingouin, non pas que j’eusse la moindre prétention à la philosophie; mais quand on se trouve obligé de vivre, et qu’on n’en a pas l’habitude, il faut bien se dire quelque chose pour trouver les moyens d’en venir à bout.
Qu’est-ce que le bien?
Qu’est-ce que le mal?
Qu’est-ce que la vie?
Qu’est-ce qu’un Pingouin?
Je m’endormis avant d’avoir résolu une seule de ces graves questions.
Qu’il est bon de dormir!
IV
La faim me réveilla.
Oubliant mes résolutions, je ne me demandai pas: Qu’est-ce que la faim? et je fis mon premier repas de quelques coquillages qui me semblaient bâiller sur la plage à mon intention, avant de m’être livré à aucune dissertation préliminaire sur les dangers possibles de cet ancien usage.
J’en fus puni: car, dans ma candeur, ayant mangé trop vite, je faillis m’étrangler.
Je ne vous dirai pas comment il se fit que je pus apprendre successivement à boire, à manger, à marcher, à remuer, à aller à droite ou à gauche, à mesurer de l’œil les distances, à savoir qu’on ne tient pas tout ce qu’on voit, à descendre, à monter, à nager, à pêcher, à dormir debout, à me contenter de peu et quelquefois de rien, etc., etc. Il suffira que je vous dise que chacune de ces études fut pour moi l’objet de peines sans nombre, de mésaventures fabuleuses, d’épreuves inouïes!
Et c’est ainsi qu’il m’arriva de passer les plus beaux jours de ma vie, faisant tout à la sueur de mon front, et petit à petit devenant gros et gras, et d’une belle force pour mon âge.
V
Que penses-tu des Pingouins, Dieu suprême? Que feras-tu d’eux au jour du jugement? A quoi as-tu songé quand tu as promis la résurrection des corps?
Importait-il donc à ta gloire de créer un oiseau sans plumes, un poisson sans nageoires, un bipède sans pieds?
«Si c’est là vivre, me suis-je écrié bien souvent, je demande à rentrer dans mon œuf.»
Un jour qu’à force de méditer j’avais fini par m’endormir, il me sembla que j’entendais pendant mon sommeil un bruit qui n’était ni celui des vagues, ni celui des vents, ni aucun autre bruit que je connusse.
«Réveille-toi donc, me disait intérieurement cette partie active de notre âme qui semble ne dormir jamais, et que je ne sais quelle puissance tient constamment éveillée en nous pour notre salut ou pour notre perte; réveille-toi donc, ce que tu verras en vaut bien la peine, et ta curiosité sera satisfaite.
—Assurément je ne me réveillerai pas, répondait tout en dormant cette autre excellente partie de nous-mêmes à laquelle nous devons de dormir en toute circonstance; je ne suis point curieuse, et ne veux rien voir. Je n’ai que trop vu déjà.»
Et comme l’autre insistait:
«J’aurais bien tort, en vérité, de secouer pour si peu ce bon sommeil, reprenait la dormeuse; d’ailleurs je n’entends rien; vous voulez me tromper, ce bruit n’est pas un bruit; je dors, je rêve, et voilà tout. Laissez-moi donc dormir. Y a-t-il rien au monde qui vaille mieux qu’un bon somme?»
Et comme, à vrai dire, je tenais à dormir, je m’y obstinais, fermant les yeux de mon mieux et me cramponnant au sommeil qui allait m’échapper, avec tous ces petits soins qu’ont de leur repos les vrais dormeurs, pendant même qu’ils s’y livrent.
Mais il était sans doute écrit que je devais me réveiller. Hélas! hélas! je me réveillai donc!
Que devins-je, moi qui m’étais cru la Bête la plus considérable, et même la seule Bête de la création (je m’étais bien trompé!), que devins-je en apercevant une demi-douzaine au moins de charmantes créatures vivant, parlant, volant, riant, chantant, caquetant, ayant des plumes, ayant des ailes, ayant des pieds, tout ce que j’avais enfin, mais tout cela dans un degré de perfection telle, que je ne doutai pas un instant que ce ne fussent des habitants d’un monde plus parfait, de la lune par exemple, ou même du soleil, qu’un caprice inconcevable avait poussés pour un instant sur mon rocher!
Comme elles avaient l’air fort occupé, et elles l’étaient en effet, car elles jouaient et mettaient à leur jeu beaucoup d’ardeur, faisant de leur corps tout ce qu’elles voulaient, rasant tour à tour la terre et l’eau de leurs ailes légères, avec une souplesse et une vivacité dont je ne songeai même pas à être jaloux, tant elles dépassaient tout ce que j’aurais osé imaginer, elles ne me virent pas d’abord, et je restai coi dans le creux de mon rocher, jusqu’à ce qu’enfin, entraîné tout à la fois et par l’ardeur de mon âge, et surtout par cet élan irrésistible qui pousse tout ce qui vit vers le beau, lequel, j’ai pu le voir plus tard, est le vrai roi de la terre, je m’élançai éperdu au milieu d’elles.
«Oiseaux célestes! m’écriai-je, fées de l’air! déesses! Et comme j’avais beaucoup couru pour arriver jusqu’à elles et fait de violents efforts, pour courir sans tomber, il me fut impossible de dire un mot de plus, et force me fut de rester court.
—Un Pingouin! s’écria une des joueuses.
—Un Pingouin!» répéta toute la bande.
Et comme elles se mirent toutes à rire en me regardant, j’en conclus qu’elles n’étaient pas fâchées de me voir.
«Les aimables personnes!» pensais-je; et, le courage m’étant revenu, je les saluai avec respect, et prononçai alors le plus long discours que j’eusse encore prononcé de ma vie:
«Mesdemoiselles, leur dis-je, je viens de naître, j’ai laissé là-haut ma coquille, et comme j’ai vécu seul jusqu’à présent, je me vois avec plaisir en aussi belle compagnie; vous jouez: voulez-vous que je joue avec vous?
—Pingouin, mon ami, me dit celle qui me parut être la reine de la bande, et que je sus plus tard être une Mouette Rieuse, tu ne sais pas ce que tu demandes, mais tu vas le savoir; il ne sera pas dit qu’un aussi éloquent petit Pingouin aura essuyé de nous un refus. Tu veux jouer, joue donc, me dit-elle; et, cela dit, elle me poussa de l’aile au milieu de ses amies, une autre en fit autant, et puis une autre, et chacune me poussant, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, je jouai alors!!!
—Je ne veux plus jouer, dis-je dès qu’il me fut possible de prononcer un mot.
—Fi! le mauvais joueur!» s’écrièrent-elles toutes à la fois.
Et le jeu recommença, jusqu’à ce qu’enfin, épuisé, humilié, désespéré, je roulai par terre.
«Vous que je respectais! leur dis-je, vous que j’aimais! vous que j’adorais! vous que je trouvais superbes!...»
Et ce que je souffrais, comment le dire?
Celle-là même qui m’avait appelé Pingouin mon ami, et qui néanmoins m’avait le plus maltraité, me voyant tout penaud, se reprocha sa conduite:
«Pardonne-nous, mon pauvre Pingouin, me dit-elle; nous sommes des Mouettes, des Mouettes Rieuses, et ce n’est pas notre faute si nous ne valons rien, car nous ne sommes peut-être pas faites pour être bonnes.»
Et en me parlant ainsi, elle vint à moi d’un air si bon, que, quoi qu’elle m’en eût dit, je crus voir en elle la beauté et la bonté parfaites, et j’oubliai ses torts.
Mais la pitié n’est souvent qu’un remords de la dureté, et ce que j’avais pris pour un commencement d’affection n’était que le regret d’avoir mal fait. Aussi, dès qu’elle me vit consolé, s’envola-t-elle avec ses compagnes.
Ce brusque départ me surprit à un tel point, qu’il me fut impossible de trouver un geste ou une parole pour l’empêcher, et je recommençai à être seul.
C’est-à-dire que chaque jour triste avait son plus triste lendemain, car dès lors la solitude me devint insupportable.
VI
Pour tout dire, j’étais fou, car j’étais amoureux, et c’est tout un; je ne me pardonnais pas de n’avoir rien fait, pour la retenir, que souffrir!
«Il s’agissait bien de souffrir, me disais-je; tu n’es qu’un sot, il fallait te faire aimer... Mais faites-vous donc aimer, vous tous et vous toutes qu’on n’aime pas!»
Et les reproches que je me faisais étaient si vifs, et je sentais si bien que je ne les méritais que trop, que je fus je ne sais combien de temps à me remettre en paix avec moi-même.
J’avais tant de chagrin que je ne pouvais plus ni boire ni manger; je restais des jours entiers et des nuits entières à la même place et dans la même position, n’osant bouger ni respirer, parce qu’il me semblait que, s’il ne se faisait aucun bruit, l’ingrate que j’aimais pourrait peut-être bien revenir.
Quelquefois je fermais les yeux et les tenais fermés le plus longtemps possible.
«Peut-être, quand je les rouvrirai, sera-t-elle là, me disais-je; n’est-ce pas ainsi qu’elle m’apparut une première fois?»
Où j’étais encore le moins mal, c’était sur le bord de la mer; je trouve que nulle part on n’est aussi bien que là pour être très-triste.
Cette eau sans fin, au bout de laquelle il semble qu’il n’y ait rien, ne ressemble-t-elle pas, en effet, à ces douleurs dont on n’aperçoit pas le terme?
Je ne me lassais pas de regarder au loin, demandant à l’horizon ce que l’horizon m’avait emporté, et fixant dans l’espace le point où je l’avais vue disparaître.
«Reviens, m’écriais-je, car je t’aime!»
Et j’étais si fort persuadé que, quelle que soit la distance, ce qu’on demande ainsi doit être exaucé, que quand je voyais qu’elle ne revenait pas, et qu’elle ne reviendrait pas, je tombais à la renverse, et ne me relevais que pour l’appeler encore.
VII
«Je n’y puis plus tenir!» me dis-je un jour, et je me jetai à la mer.
VIII
Malheureusement je savais nager, de façon que mon histoire ne finit pas là.
IX
Quand je revins sur l’eau, on revient toujours une ou deux fois sur l’eau avant de se noyer définitivement, cédant à ma passion pour les monologues, je me laissai aller à me demander si j’avais bien le droit de disposer de ma vie, si le monde n’en irait pas plus mal quand il y aurait un Pingouin de moins dans la nature, si je trouverais mon ingrate au fond des eaux (parmi les perles), ou si, ne l’y trouvant pas, j’y trouverais au moins quelques compensations, etc., etc., etc., etc.
De sorte que le monologue fut très-long, et que j’eus le temps de faire sept cents lieues en allant toujours tout droit avant d’avoir pris aucun parti.
De temps en temps, de centaine de lieues en centaine de lieues, par exemple, il m’était bien arrivé, un peu pour l’acquit de ma conscience, je l’avoue, de m’abîmer de quelques pieds sous les flots, dans la louable intention d’aller tout au fond pour y rester; mais, pour une raison ou pour une autre, je me retrouvais bientôt à la surface, et, je dois le dire, après chaque nouvelle tentative, l’air me paraissait toujours meilleur à respirer.
Je venais de manquer mon septième ou huitième suicide, et j’étais bien décidé à en rester là et à vivre, puisque enfin je paraissais y tenir, quand, en revoyant la lumière, je trouvai tout d’un coup à mes côtés un Oiseau dont l’air simple, naïf et sensé me gagna le cœur tout d’abord.
«Qu’avez-vous donc été faire là-dessous, monsieur le Pingouin?» me dit-il en me faisant un beau salut.
Comme la question ne laissait pas que d’être embarrassante, je lui fis signe que je n’en savais rien.
«Et où allez-vous? ajouta-t-il.
—Je ne le sais pas davantage, lui répondis-je.
—Eh bien, alors, allons ensemble.»
J’acceptai bien volontiers; car, à vrai dire, j’en avais par-dessus la tête d’être seul.
Chemin faisant, je lui racontai mes malheurs, qu’il écouta avec beaucoup d’attention et sans m’interrompre.
Quand j’eus fini, il me demanda ce que je comptais faire; je lui dis alors que j’avais une demi-envie de courir après celle que j’aimais.
«Tant que vous courrez, cela ira bien, me répondit-il, car en amour mieux vaut poursuivre que tenir; mais s’il vous arrive de trouver celle que vous cherchez, vos misères recommenceront.»
Et, comme j’avais l’air surpris de cette singulière assertion:
«Comment voulez-vous qu’une Mouette vous aime? reprit-il; les Mouettes s’aiment entre elles, comme les Pingouins doivent s’aimer entre eux. Quelle idée vous a pris, à vous qui êtes un Oiseau plein d’embonpoint, d’aimer une de ces vivantes bouffées de plumes qui ne peuvent pas rester en place, et que le diable et le vent emportent toujours?
—Ma foi! m’écriai-je, si je sais quelque chose, ce n’est pas comment vient l’amour. Quant au mien, il m’est venu, ou plutôt il m’est tombé du ciel, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire.
—Du ciel! s’écria à son tour mon compagnon de route. Voilà bien le langage des amoureux! A les en croire, le ciel serait toujours de moitié dans leurs affaires.
—Vous m’avez l’air bien revenu de tout, lui dis-je, monsieur; que vous est-il donc arrivé? Est-ce que vous êtes malheureux?»
Mon nouvel ami ne répondit à ma question que par un sourire assez triste; il se trouvait là un rocher que la marée basse avait laissé à découvert, il y grimpa après m’avoir témoigné qu’il serait bien aise de se reposer un peu, et je fis comme lui.
Et comme il se taisait, je me tus aussi, me contentant de l’examiner en silence. Il avait l’air extrêmement préoccupé, et, par discrétion, je me tins à l’écart.
Au bout de quelques minutes il fit un mouvement, et je crus pouvoir me rapprocher de lui.
«A quoi pensez-vous? lui demandai-je.
—A rien, me répondit-il.
—Mais enfin qui donc êtes-vous, lui dis-je, Oiseau qui parlez et qui vous taisez comme un sage?
—Je suis, me répondit-il, de la famille des Palmipèdes totipalmes; mais de mon nom particulier on m’appelle Fou.
—Vous, Fou? m’écriai-je; allons donc!
—Mais oui, Fou, reprit-il. On nous appelle ainsi parce qu’étant forts nous ne sommes pas méchants, et, à un certain point de vue qui n’est pas le bon, on a raison.»
O justice!
X
«Mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit, me dit cet Oiseau véritablement sublime, parlons de vous. Il y a de par le monde, et pas bien loin d’ici, une île qu’on appelle l’île des Pingouins. Cette île est habitée par des Oiseaux de votre espèce, des Pingouins, des Manchots, des Macareux, tous Brachyptères comme vous; c’est là qu’il faut aller, mon ami. Dans cette île, vous ne serez pas plus laid qu’un autre, et il se peut même que relativement on vous y trouve très-beau.
—Mais je suis donc laid? lui dis-je.
—Oui, me répondit-il. Votre Mouette avec son élégant manteau bleu couleur du temps, son corps blanc comme neige et sa preste allure, vous paraissait-elle jolie?
—Une Fée! c’était une Fée! une perfection!
—Eh bien, me répondit-il, lui ressemblez-vous?
L’île des Pingouins.
—Partons! m’écriai-je. Avec vous, ô le plus sage des Fous, j’irais au bout du monde.»
XI
Comment il se fit que, tout en cinglant vers l’île des Pingouins, nous nous trouvâmes, après des fatigues de tout genre, en vue d’une île qui n’était pas celle que nous cherchions, voilà ce qui n’étonnera que ceux qui ne se sont jamais trompés de chemin.
Comment il se fit encore qu’après être partis avec des vents favorables et par un temps superbe nous rencontrâmes sur notre route une grosse tempête, voilà ce qui n’étonnera personne non plus, si ce n’est pourtant ceux qui ne sont jamais sortis de leur coquille.
Du reste, tant que dura la tempête, qui fut horrible, cela alla bien. Soit que nous fussions au fond ou au-dessus de l’abîme, le calme de mon mentor ne se démentit point.
«O maître, lui dis-je quand la colère des flots fut apaisée, qui donc vous a appris à vivre tranquillement au milieu des orages?
—Quand on n’a rien à perdre, on n’a rien à sauver, et partant rien à craindre, me répondit mon compagnon de voyage en souriant une fois encore de ce triste sourire que je lui avais déjà vu.
—Mais nous pouvions mille fois perdre la vie! m’écriai-je.
—Bah! reprit-il, il faut bien mourir; qu’importe donc comment on meurt... pourvu qu’on meure!» ajouta-t-il après un moment de silence, mais tout bas et comme quelqu’un qui se parlerait à lui-même et oublierait qu’on peut l’entendre.
«Assurément, pensai-je, mon bon ami a dans le fond du cœur un grand chagrin qu’il me cache;» et j’allais, au risque d’être indiscret, le supplier de me raconter ses peines comme je lui avais raconté les miennes, et de se plaindre un peu à son tour, quand, reprenant tout d’un coup la conversation où il l’avait laissée:
«Tiendriez-vous donc maintenant à la vie, me dit-il, vous qui tout à l’heure encore pensiez à vous l’ôter?
—Hélas! lui dis-je, monsieur, j’en conviens, depuis que vous m’avez fait espérer qu’il pouvait y avoir un coin de terre où l’on ne me rirait pas au nez en me regardant, le courage m’est revenu, et je crois bien que je ne serais pas fâché de vivre encore un peu, ne fût-ce que par curiosité. Ai-je tort?
—Mon Dieu non,» me répondit-il.
XII
L’île Heureuse.
«Parbleu! s’écria mon guide quand nous eûmes mis pied à terre et que nous nous fûmes un peu secoués pour nous sécher, c’est inouï comme on vient quelquefois à bout de reculer sans faire un seul pas en arrière! voilà un coin de terre qui devrait être à cinq cents lieues derrière nous.»
Et comme je lui demandais où nous étions:
«Cette île est l’île Heureuse, reprit-il; son nom ne se trouve, que je sache, sur aucune carte, et elle n’est guère connue; mais en somme elle mérite de l’être, et pour un Pingouin de votre âge, un séjour de quelques heures dans ce pays peut n’être pas sans profit. Si donc vous le voulez, nous irons plus avant dans les terres.
—Si je le veux!» m’écriai-je.
Et déjà je baisais avec transport l’île fortunée qui avait pu mériter un si beau nom.
«Là, là, calmez-vous, me dit mon guide; ceci n’est encore ni le Pérou, ni le paradis des Pingouins; vous laisserez-vous donc toujours prendre à l’étiquette du sac?
«L’île Heureuse n’a été ainsi nommée que parce que ses habitants apportent tous en naissant une si furieuse envie d’être heureux, que leur vie tout entière se passe à essayer de satisfaire cette envie; si bien qu’ils se donnent plus de mal pour atteindre leur chimère qu’il ne saurait leur en coûter jamais pour être tout bonnement malheureux comme doit l’être et comme consent à l’être toute créature qui a tant soit peu d’expérience et de sens commun.
«Ces dignes insulaires ne peuvent pas se persuader qu’il est bon que dans le monde il y ait toujours quelque chose qui aille de travers, que le bien de tous se compose du mal de chacun, que, quoi qu’on fasse, on n’est jamais heureux qu’à ses propres dépens, et qu’enfin, s’il y a des heures heureuses, il n’y a pas de jours heureux.
«Comment, diable, des Animaux bien constitués, au moins en apparence, peuvent-ils s’imaginer qu’il y a place pour ce qu’il leur plaît d’appeler le bonheur entre le commencement et la fin d’une chose aussi facile à troubler que la vie?
«En vérité, tous ces braves gens qui, avec les meilleures intentions du monde, suent sang et eau pour ne rien faire, ne feraient-ils pas mieux de demeurer tranquilles en leur peau, comme l’a dit un sage?
«J’ai entendu dire qu’après avoir essayé sans succès des différentes recettes pour être heureux, qui étaient depuis longtemps connues et éventées, ils viennent, avec les débris des plus anciennes, d’en fabriquer une toute nouvelle.
«Et d’abord il a été convenu entre eux qu’on ne fait rien et qu’on n’a jamais rien fait que dans un intérêt tout personnel, et qu’en cela on a eu et on a raison.
«Dès lors l’amitié, les bons offices, le dévouement, le sacrifice, la reconnaissance, la vertu, le devoir et tout ce qui s’ensuit, comme la volonté, la liberté et la responsabilité, sont devenus des mots et des choses parfaitement inutiles partout ailleurs que dans le dictionnaire, et même dans le dictionnaire qu’il faudra refaire comme tout le reste et remplir de mots nouveaux qui auront sur ceux qu’ils auront remplacés l’avantage d’exprimer les mêmes idées avec beaucoup moins de clarté, de précision et d’élégance.
«Tout doit se faire pour le plaisir qu’on y trouve, et rien ne se doit faire de ce qu’on ferait sans une joie très-vive.
«Le travail sans fruit, c’est-à-dire le sang et l’eau répandus en vain sur une terre ingrate et pour des ingrats, ce travail-là, au moyen d’un certain mécanisme social, deviendra attrayant, et au besoin on ne manquerait pas de bras qui seraient trop heureux d’avoir à remplir le tonneau des Danaïdes ou à vider passionnellement les écuries d’Augias et autres écuries.
«Mais que dis-je? il n’y aura point de travail sans fruit, point d’effort inutile; aussi chacun deviendra-t-il si riche que ce qui lui manquera, ce sera l’appétit, et encore trouvera-t-on infailliblement le moyen de manger cinq ou six fois plus qu’on ne mange aujourd’hui.
«On restera jusqu’à un certain point libre de se dévouer, mais personne ne vous en saura gré, et il sera dit, par exemple, qu’un tel, en se tuant pour sauver la vie de son ami ou même celle de son ennemi, a cédé à un goût particulier qu’il a satisfait et à un simple mouvement d’égoïsme qu’il ne serait peut-être pas trop bon d’encourager.
«Il avait été écrit quelque part: «Aimez-vous les uns les autres;» ils ont écrit: «Aimez-vous vous-même!»
«Et de cet amour égoïste, et de ce bonheur solitaire, et de cette note unique que vous jouerez, vous unité, et sans vous soucier de l’ensemble, dans le grand concert de la nature, résultera le bonheur commun, l’harmonie universelle.
«Leur recette guérit tout.
«Plus de maladies de l’âme; plus de passions mauvaises, contradictoires, ennemies, plus de guerres non plus (si ce n’est toutefois entre les petits pâtés et les vol-au-vent); adieu enfin le cortége des petites et des grandes misères de la vie.
«On viendra au monde en chantant: Amis, la matinée est belle, ou bien: Ah! quel plaisir d’être phalanstérien! et non en criant et en se lamentant comme cela s’est pratiqué à tort jusqu’à présent.
«On vivra sans souffrir, et après une vie heureuse on quittera le bonheur lui-même sans regrets; en un mot, on en viendra à mourir pour son plaisir.
«Sans quoi on ne mourrait plutôt pas.
«Nous allons voir quel peut être le résultat de ce nouveau spécifique.
«Voici là-bas une grande maison qui n’est pas trop belle, et dans laquelle ces nouveaux apôtres du bonheur sur la terre se livrent à leurs jeux innocents.
«Allons-y; peut-être en aurons-nous pour notre argent.»
Sur la porte on lisait:
PHALANSTÈRE
PREMIER CANTON D’ESSAI.—ASSOCIATION DE BAS DEGRÉ
(HARMONIE HONGRÉE.)
C’est-à-dire, en langage vulgaire: Nous sommes ici quatre cents tous heureux.
Un immense avantage en éducation harmonienne, c’est de neutraliser l’influence des parents, qui ne peut que retarder et pervertir l’enfant[4].
Dans une des salles d’entrée nous vîmes d’abord d’excellentes petites mères qui refusaient de couver leurs œufs.
«C’est déjà bien assez, s’écriaient-elles, qu’on soit obligé de les pondre soi-même!»
Après quoi elles s’en allaient modestement chercher et rejoindre dans les jardins, au beau milieu des groupes des choutistes, des ravistes et autres amis des légumes, leurs préférés amovibles ou amoureux.
Ou bien encore, si, tant bien que mal, les pauvres petits étaient éclos:
«Je vous ai pondus, et, qui plus est, je vous ai couvés, disaient-elles à leurs nouveau-nés; que d’autres vous nourrissent. Nous viendrons vous gâter plus tard si nous y pensons.»
Et vous croyez peut-être que les œufs et les petits restaient là?
Pas du tout.
Comme il a été reconnu que dans le système d’association composée les vrais pères et les vraies mères, ceux et celles que donnent la loi de la nature, la logique du cœur et le bon Dieu, ne valent pas le diable, l’association ne manque pas de leur substituer des individus qui, pour n’être que des pères adoptifs, n’en sont évidemment que meilleurs, puisqu’ils n’ont eu aucune raison pour le devenir.
De temps en temps arrivaient à quatre pattes de vieux patriarches et de bonnes mères nourrices qui s’emparaient des orphelins et s’en allaient leur donner gratis la becquée et les préparer à l’harmonie, chacun selon son degré d’âge ou de caractère, dans les salles destinées aux hauts poupons, mi-poupons, bas poupons et autres.
Un Nilgaud sibyllin nous apprit que les patriarches et les bonnes mères nourrices étaient d’excellents Renards et des Fouines compatissantes, voire même de vieilles Couleuvres, dont l’attraction pour les œufs éclos et à éclore était incontestable.
Un peu plus loin les Loups dévoraient des Agneaux, lesquels, pour que les pauvres Loups ne mourussent pas de faim, se laissaient croquer à belles dents.
Quelques-uns même, qui n’étaient pas mangés encore, semblaient attendre leur tour avec impatience.
«Quoi! leur dis-je, seriez-vous vraiment pressés d’être dévorés, et est-ce bien pour votre plaisir que vous attendez une pareille mort?
—Pourquoi non? me répondit un charmant petit Agneau, c’est une attraction comme une autre; s’il plaît à ceux-ci de vivre, il faut bien qu’il nous plaise de mourir.
—. . . . . Le ciel permit aux Loups
D’en croquer quelques-uns...»
me dit un Singe qui avait entendu ma question.
«Ils les croquèrent tous,»
ajouta en riant dans sa barbe, et en trempant sa mouillette dans un œuf auquel il était supposé servir de père, un des Renards nourriciers que j’avais vus dans la première salle.
Mais où je vis le plus distinctement tout le parti qu’on pouvait tirer de la nouvelle doctrine, ce fut dans un séristère ou étable principale qui se trouvait au centre.
Les bonnes mères nourrices étaient de vieilles Couleuvres.
Sur un des panneaux de la porte on lisait:
SALLE D’ÉTUDE.—TRAVAIL ATTRAYANT.
L’assemblée était nombreuse, les travailleurs étaient couchés les uns sur les autres, les plus gros sur les plus petits, comme de juste.
Il y avait là des Sangliers civilisés qui ne manquaient pas de se coucher sur le dos quand ils étaient fatigués d’être sur le ventre, des Bœufs qui avaient abandonné leur charrue, et des Chameaux qui essayaient de faire porter leurs bosses à leurs voisins, lesquels auraient désiré sans doute que les bosses fussent plates, si en pleine phalange un phalanstérien pouvait avoir quelque chose d’impossible à désirer.
Ceux qui ne dormaient pas bâillaient ou allaient bâiller, ou avaient bâillé, et tous semblaient s’ennuyer profondément.
Au centre était assis un Singe, qui, tenant un de ses genoux dans ses mains, la tête un peu penchée en arrière, semblait absorbé dans ses réflexions et penser pour les autres, bien qu’à vrai dire il s’en souciât fort peu.
«Monsieur, lui dis-je, ces gens si tristes sont-ils vraiment heureux?
—J’ai bien peur que non, me répondit-il, quoiqu’ils n’aient rien de mieux à faire. Quant à moi, continua-t-il, je suis bien mal sur ce tabouret; si je n’étais pas chef de phalange, je me coucherais comme les autres.»
En nous en allant, nous passâmes devant la boutique d’un maréchal ferrant qui, comme tous ses confrères, s’était fait cordonnier et vendait aux chevaux qui avaient les pieds sensibles des escarpins, des brodequins et des pantoufles en tapisserie.
«Ma foi, dis-je à mon compagnon de route, j’en ai assez de l’île Heureuse et de cette promenade en harmonie. Ce serait à dégoûter du bonheur, si c’était là le bonheur.
—Quand les partisans de ce nouveau système n’auront plus rien à manger et à faire manger à leur système, j’espère bien qu’à moins qu’ils ne se mangent les uns les autres ils en viendront à...»
Je ne pus achever tant ce que je vis m’étonna.
Mon guide, que j’avais pu croire au-dessus de toute émotion, comme l’Oiseau dont parle le poëte: Impavidum ferient ruinæ; mon guide, jusque-là impassible, s’étant arrêté pour se désaltérer sur le bord d’une petite rivière, s’était mis tout à coup à donner les signes du plus violent désespoir.
«Que je suis malheureux! s’écriait-il; que je suis malheureux!»
Et il poussait de si profonds soupirs, que je courus à lui les larmes aux yeux.
«Pour Dieu! qu’avez-vous, mon bien cher ami? lui dis-je.
—Ce que j’ai? me répondit-il; et il me montrait sur l’autre rive un groupe de Canards musqués qui barbotaient avec beaucoup de fatuité autour d’une des plus belles Oies frisées que j’aie vues de ma vie. Ce que j’ai?... Je n’ai rien, sinon que j’ai aimé comme un fou cette dame que tu aperçois là-bas, et elle m’aimait aussi!!! mais hélas! un jour elle disparut. Jusqu’à présent j’avais eu le bonheur de la croire morte, et n’avais cessé de la pleurer; aussi n’ai-je pas été maître de mon émotion en la retrouvant ici dans cette sotte île, et en la voyant prodiguer ses faveurs à ces petits imbéciles de Canards musqués qui l’entourent.
—Consolez-vous, lui dis-je, ou du moins cherchez à vous consoler.
—Chercher à se consoler, me répondit-il en relevant la tête, c’est n’avoir point la patience d’attendre l’indifférence. On ne se console pas, on oublie. J’oublierai.»
Et s’étant couvert de ses ailes comme d’un sombre nuage, il se dirigea vers la mer, où nous arrivâmes sans qu’il eût prononcé un seul mot ni jeté un regard en arrière.
«Amour redoutable, pensai-je, faut-il donc croire tout le mal qu’on dit de toi? Comment cette Oie frisée a-t-elle pu tromper ce bon Oiseau? Qui m’assure que celle que j’aime?...»
Mais à quoi bon vous dire cela, cher lecteur?
XIII
L’île des Pingouins.
Deux jours après nous étions enfin dans l’île des Pingouins.
«Que veut dire ceci? dis-je en apercevant deux ou trois cents individus de mon espèce qui étaient rangés sur la côte et comme en bataille; est-ce pour nous faire honneur ou pour nous mal recevoir que ces Oiseaux, mes frères, bordent ainsi le rivage?
Le roi des Pingouins.
—Sois tranquille, me répondit mon ami, ces Pingouins, tes semblables, sont là pour ne rien faire, et nous n’avons rien à craindre. Ils ont, comme tant d’autres, l’habitude de se rassembler sans but, et ne font guère autre chose, tant que dure le jour, que de rester plantés les uns à côté des autres comme des piquets. Cela ne fait de mal à personne, et cela leur suffit.»
On nous reçut avec beaucoup de bonhomie, et les premiers que nous rencontrâmes nous conduisirent, avec toutes sortes de prévenances, vers un vieux Manchot, qu’ils nous dirent être le roi de l’île, et qui l’était en effet; ce qui ne nous étonna pas quand nous le vîmes, car c’était le plus gros Manchot qu’on pût voir, et nous ne pûmes nous empêcher de l’admirer.
Ce bon roi était assis sur une pierre qui lui servait de trône, et entouré de ses sujets, qui avaient tous l’air d’être au mieux avec lui.
«Illustres étrangers, s’écria-t-il du plus loin qu’il nous aperçut, vous êtes les bienvenus, et je suis enchanté de faire votre connaissance!»
Et comme la foule qui l’entourait nous empêchait d’arriver jusqu’à sa personne:
«Çà, dit-il, mes enfants, rangez-vous donc un peu pour laisser passer ces messieurs.»
Aussitôt les Dames se mirent à sa gauche, et les Pingouins à sa droite.
Puis, s’étant excusé de ce qu’il ne se dérangeait point, sur l’extrême difficulté qu’il éprouvait à marcher, ce bon Monarque nous fit signe d’approcher.
«Messieurs les étrangers, nous dit-il, faites ici comme chez vous, et si vous vous y trouvez bien, restez-y. Dieu merci, il y a de la place pour tout le monde dans mon petit royaume.»
Nous lui répondîmes qu’il était bien bon et que son petit royaume nous paraissait très-grand, ce qui le mit tout à fait en bonne humeur.
Cet excellent roi nous demanda alors d’où nous venions, et dès qu’il sut que nous avions beaucoup voyagé, il nous fit raconter l’histoire de nos voyages, qu’il écouta avec tant de plaisir, que lorsqu’il croyait que nous allions nous arrêter, il nous criait: «Encore!» ce qui nous redonnait beaucoup de courage.
Lorsque ce fut pour de bon fini, n’y pouvant plus tenir, il jeta par-dessus sa tête l’antique bonnet phrygien qui, de temps immémorial, servait de couronne aux rois de ce pays; il jeta aussi la marotte, symbole de sagesse qui lui tenait lieu de sceptre, ainsi que l’œuf vide qui, dans sa main, figurait l’univers, et, s’étant ainsi débarrassé, il nous ouvrit ses bras en nous disant:
«Embrassez-moi; vous êtes d’honnêtes Oiseaux que j’aime; et, s’il vous plaît, nous ne nous quitterons plus.
—Ma foi, Sire, lui dis-je, je crois que nous aurions tort de vous refuser; si donc mon ami pense comme moi, nous resterons.
—Qu’en dites-vous, monsieur le Fou? c’est à vous de parler. Regardez cette île, et si, parmi ces rochers qui dominent la mer, il y en a un qui vous convienne, il est à vous.
—Sire, répondit mon ami, des rois comme vous et des royaumes comme le vôtre sont très-rares, et je ne demande pas mieux que de vivre et de mourir chez vous.
—Bien dit, s’écria le roi; d’ailleurs, cher monsieur, ajouta-t-il, vous ne serez pas le seul Fou dans cette île, et vous savez... plus on est de fous, plus...»
Et comme la plaisanterie fut très-goûtée:
«Mes enfants, dit le prince au comble du bonheur, ces messieurs sont des nôtres, traitez-les bien.»
Chacun se mit alors à crier:
«Vive le roi! vive le roi!»
Et, ma foi! nous criâmes comme les autres, et plus fort que les autres:
«Vive le roi!»
Après quoi:
«Quant à vous, ajouta ce grand monarque, en s’adressant plus particulièrement à moi, ce n’est pas tout. J’ai une idée! êtes-vous marié?
—Sire, lui répondis-je, je suis garçon.
—Il est garçon! dit Sa Majesté en se retournant du côté des Dames; garçon!!!
—Lui garçon! s’écrièrent-elles toutes aussitôt; c’est un péché, il faut le marier.
—Vous l’avez dit, s’écria le roi en riant de tout son cœur, et j’étais sûr que vous le diriez!
—Mais, Sire, m’écriai-je, voyant enfin, mais trop tard, où il voulait en venir, mon cœur est...
—Ta, ta, ta, chansons; taisez-vous, me dit-il; votre cœur est bon, et vous ne me refuserez pas d’être mon gendre; je n’ai point de fils, vous m’en servirez, vous me succéderez, et je mourrai content. Qu’on aille bien vite me chercher la princesse!» ajouta-t-il.
Je m’attendais si peu à cette proposition, que je restai muet d’étonnement.
«Qui ne dit mot consent!» s’écria le roi.
Et je n’avais pas encore eu le temps de prendre un parti, que déjà la princesse, à laquelle on avait dit de quoi il s’agissait, était arrivée, toujours courant, de façon que, quand je levai les yeux sur elle, je rencontrai les siens, qui, hélas! ne me parurent point cruels.
«Regardez-la donc, me disait celui qui voulait devenir mon beau-père, et regardez-la bien. N’êtes-vous pas ravi? n’êtes-vous pas trop heureux? ne la trouvez-vous pas jolie?
—Bonté divine! pensai-je, elle jolie! elle qui me ressemble comme deux gouttes d’eau se ressemblent!
—Et si vous saviez quelle bonne fille cela fait, et quelle bonne grosse femme vous aurez là! disait le pauvre père en jetant sur la jeune princesse des regards attendris. Sans compter, ajouta-t-il, que pas une de mes sujettes n’a les pieds plus larges, la taille plus épaisse, les yeux plus petits, le bec plus jaune. Et sa robe, disait-il encore, n’est-elle pas superbe? et ses petits bras ne sont-ils pas aussi courts qu’on peut le désirer? et cette espèce de palatine qui s’arrondit gracieusement sur son dos, en avez-vous vu de plus belle?
—Hélas! dis-je tout bas à mon ami, il y a des siècles que les palatines sont passées de mode!
—Tu auras le meilleur beau-père qu’on puisse voir, me répondit-il.
—Mais ce n’est pas lui qui sera ma femme! lui dis-je.
—Le mariage est le meilleur des maux, reprit-il; si ce n’est déjà fait, oublie ta Mouette.
—Hélas! pensais-je, le souvenir nous tue; mais qui de nous voudrait oublier?»
Pendant ce temps-là:
«A quand la noce? disaient les jeunes gens.
—Cela fera un beau couple, disaient les vieillards.
—Et ils auront beaucoup d’enfants, ajoutaient les commères.
—Il n’est pas malheureux! disaient les jaloux. Pour un Pingouin de rien, né on ne sait où et d’un œuf inconnu, une princesse! je crois bien qu’il accepte!
—Mariez-vous! mariez-vous! mariez-vous!» me disait-on de tous côtés.
Je me mariai donc.
Le beau-père fit tous les frais de la noce: car, en Pingouinie, les rois ont, comme les plus pauvres de leurs sujets, de quoi marier et doter convenablement leurs filles.
Et voilà comment je devins fils de roi, et voilà comment on fait de sots mariages; et c’est ainsi que tous mes tourments finirent par un malheur: car ma femme se trouva n’être pas trop bonne, et je ne fus guère heureux.
Aussi n’oubliai-je rien.
XIV
Je pourrais en rester là; mais, puisque j’en ai tant dit, j’irai jusqu’au bout: car, aussi bien, j’ai encore un aveu à faire.
Je rêvai un jour que je revoyais celle que j’avais tant aimée, et qu’elle m’appelait.
Dans mon rêve je la revis si bien, ainsi que la place où je croyais la voir, que, quand je me réveillai, je me persuadai que si cette place existait quelque part, en cherchant bien je la trouverais.
Je résolus donc de partir, et après avoir fait quelques préparatifs et prétexté une mission diplomatique, je m’en allai laissant là ma femme et mes enfants, ce qui était fort mal.
Pendant deux ans tout au moins je courus le monde sans rien rencontrer de ce que je cherchais, et ne retirai aucun fruit de mes voyages, sinon que j’appris que les vagues de la Méditerranée sont plus courtes que celles de l’Océan, et qu’il y a sur ce globe sept fois plus de surface d’eau que de surface de terre, ce qui me donna, entre autres idées, une grande idée des poissons.
Mais tout d’un coup, et au moment où je commençais à désespérer, je retrouvai sur un banc de sable... et accroupie sur les restes immondes d’une Baleine échouée... et en compagnie d’un ignoble Cormoran, le plus lâche des Oiseaux de mer, cette Mouette éthérée, cette beauté parfaite, cette Péri, cette sylphide, dont la séduisante image avait obsédé ma vie.
Et c’est ainsi que j’appris que tout ce qui brille n’est pas or, et qu’avant de donner son cœur on ne ferait pas mal d’y regarder à deux fois; que dis-je? à cent fois, dût-on finir par y voir toujours trop clair, et ne le donner jamais.
O mon premier amour! combien il m’en coûta de rougir de vous! Que devins-je quand je découvris que j’avais couru après un fantôme, que j’avais adoré un faux dieu, et que cette Mouette sans égale n’était qu’une Mouette de la pire espèce.
L’habitude du malheur finit par rendre ingénieux à s’en consoler.
«Tout est bien! m’écriai-je; mieux vaut la dure vérité que le plus doux mensonge.»
Et je mis à la voile pour l’île des Pingouins, bien résolu cette fois de n’en plus sortir et de devenir à la fois bon époux, bon père et bon prince.
XV
Dès mon arrivée, j’allai visiter notre peuple qui se portait fort bien, et mon beau-père, qui, Dieu merci! se portait encore mieux que notre peuple; et puis ensuite je me mis en quête de ma chère femme que je retrouvai avec mes deux enfants,—et... bénédiction céleste!... deux enfants de plus!
XVI
Ce que voyant, je m’en allai trouver mon ami le Fou.
Le roi, qui avait su l’apprécier, avait voulu faire de lui son premier ministre, mais mon ami s’en était excusé sur sa santé, qui était en effet fort délabrée.
Un médecin, qu’on avait consulté, avait même paru craindre que sa poitrine ne fût attaquée.
«Mon ami, lui dis-je, vous n’avez pas bonne mine, il faudrait vous soigner.
—Bah! dit-il, chaque heure nous blesse; heureusement, la dernière nous tue.»
Il demeurait sur un rocher qui surpassait tous les autres en hauteur; il y vivait très-retiré, ne voyant personne ou presque personne, «parce que, disait-il, quand on est seul, on est encore avec ceux qu’on aime.»
L’Oiseau Anonyme, le Silencieux et le Solitaire faisaient toute sa société.
«Décidément, lui dis-je après lui avoir conté ce qui venait de m’arriver, je ne suis pas heureux.
—Et pourquoi diable le seriez-vous? me dit-il; avez-vous mérité de l’être? Voyons, qu’avez-vous trouvé? que tirez-vous de votre sac? Montrez-moi votre trésor. Avez-vous assez couru? vous êtes-vous assez remué? Êtes-vous trop puni? Enfin, me disait-il, aucun but valait-il donc la peine de tant d’efforts?
—Vous aurez beau dire, m’écriai-je, je n’aurais pas été fâché d’être heureux, ne fût-ce qu’un peu, pour savoir ce que c’est que le bonheur.
—Mille diables! reprit-il avec une incroyable vivacité, quel maudit entêtement! Mais où avez-vous appris, Pingouin que vous êtes, qu’on pouvait être heureux? Est-ce qu’on est heureux?
«Pour l’être, il faudrait préférer les nuages au soleil,—la pluie au beau temps,—la douleur au plaisir,—avoir grande envie de rire ou mettre son bonheur à pleurer,—n’avoir rien et se trouver trop riche de moitié,—prendre que tout ce qui se fait est bien fait,—que tout ce qui se dit est bien dit,—croire aux balivernes et que les vessies sont des lanternes,—se persuader qu’on vit quand on rêve,—qu’on rêve quand on vit,—adorer des prestiges, des apparences, des ombres,—avoir un pont pour toutes les rivières,—se payer de belles paroles,—nier le diable au milieu des diableries,—tout savoir et ne rien apprendre,—bouleverser la mappemonde, et mettre enfin chaque chose à l’envers.
«D’ailleurs, ajouta-t-il après avoir toutefois repris haleine, si vous êtes malheureux, attendez, le temps détruit tout.»
J’attends donc!
Si vous êtes malheureux, lecteur, faites comme moi: tout prend fin, même cette histoire.
P. J. Stahl.
DERNIÈRES PAROLES D’UN ÉPHÉMÈRE.
C’était l’opinion des savants philosophes de notre race qui ont vécu et fleuri longtemps avant le présent âge, que ce vaste monde ne pourrait pas subsister plus de dix-huit heures; et je pense que cette opinion n’était pas sans fondement, puisque par le mouvement apparent du grand luminaire qui donne la vie à toute la nature, et qui de mon temps a considérablement décliné vers l’océan qui borne cette terre, il faut qu’il termine son cours à cette époque, s’éteigne dans les eaux qui nous environnent, et livre le monde à des glaces et à des ténèbres qui amèneront nécessairement une mort et une destruction universelles. J’ai vécu sept heures dans ces dix-huit; c’est un grand âge; ce n’est pas moins de quatre cent vingt minutes; combien peu entre nous parviennent aussi loin! J’ai vu des générations naître, fleurir et disparaître. Mes amis présents sont les enfants et les petits-enfants des amis de ma jeunesse, qui, hélas! ne sont plus, et je dois bientôt les suivre; car, pour le cours ordinaire de la nature, je ne puis m’attendre, quoique en bonne santé, à vivre encore plus de sept à huit minutes. Que me servent à présent tous mes travaux, toutes mes fatigues, pour faire sur cette feuille une provision de miellée que pendant tout le reste de ma vie je ne pourrai consommer? Que me servent les débats politiques dans lesquels je me suis engagé pour l’avantage de mes compatriotes, habitants de ce buisson? Que me servent mes recherches philosophiques consacrées au bien de notre espèce en général? En politique, que peuvent les lois sans les mœurs? Le cours des minutes rendra la génération présente des éphémères aussi corrompue que celle des buissons plus anciens, et par conséquent, aussi malheureuse. Et en philosophie, que nos progrès sont lents! Hélas! l’art est long et la vie est courte. Mes amis voudraient me consoler par l’idée d’un nom qu’ils disent que je laisserai après moi. Ils disent que j’ai assez vécu pour ma gloire et pour la nature; mais que sert la renommée pour un éphémère qui n’existe plus? Et l’histoire, que deviendra-t-elle, lorsqu’à la dix-huitième heure le monde tout entier sera arrivé à sa fin pour n’être plus qu’un amas de ruines?
Pour moi, après tant de recherches actives, il ne me reste de bien réel que la satisfaction d’avoir passé ma vie dans l’intention d’être utile, la conversation aimable de quelques bonnes dames éphémères, et l’espérance de vivre encore quelques secondes dans leur souvenir, lorsque je ne serai plus.
Benjamin Franklin.
LES DOLÉANCES
D’UN
VIEUX CRAPAUD
Mon père était fort âgé déjà et un peu obèse, lorsque les joies de la paternité lui revinrent au cœur pour la dernière fois. Hélas! il devait payer bien cher ce dernier élan de tendresse! Ma pauvre mère, qui n’était plus jeune, eut une ponte horrible, et finalement, en dépit des soins les plus tendres, succomba en me mettant au monde. Ce premier malheur pesa cruellement sur le reste de mon existence, et je lui dois sans doute cette sorte de mélancolie, ce penchant à la contemplation rêveuse qui, à vrai dire, est la base de mon caractère.
Les premiers jours de ma vie de Têtard sont trop confus dans ma mémoire pour que j’en puisse parler. Je cherche... non, rien; c’est un brouillard vague au milieu duquel cependant j’entrevois mon père arrêté sur le bord du ruisseau et me souriant de son gros œil à la fois doux et grave. Il était affaissé, abattu, marchait lentement, et déjà redoutait extrêmement l’eau dont il préservait soigneusement ses pattes... Puis, peu à peu, ses visites devinrent plus rares et bientôt cessèrent complétement.
J’ai honte à le dire: cette séparation ne laissa point de trace dans ma mémoire. Songez que nous avions trois semaines environ, mes frères et moi, et qu’insouciants, avides de connaître, comme on l’est à cet âge, nous nous élancions follement vers les premiers enivrements de la vie. Ah! mes joies d’alors; ah! chères heures de ma première enfance, qu’êtes-vous devenues? Qu’es-tu devenu, ruisseau bien-aimé, et vous, belles herbes de la rive, roseaux tremblotants, belle eau transparente, où j’errais à l’aventure dans un monde enchanté? Que de courses folles sous les grosses pierres noirâtres! Que de frayeurs enfantines lorsque nous rencontrions tout à coup une Anguille immobile dans quelque coin, ou que nous nous heurtions imprudemment contre les écailles argentées de quelque Carpe rêveuse! Parfois la grosse bête, troublée dans son sommeil, nous regardait d’un œil irrité; puis, nous voyant honteux et confus de notre folle escapade, souriait avec bonté, et nos jeux recommençaient.
Le doyen des Crapauds.
On ne sait pas le charme, l’ivresse qu’il y a à se sentir bercé, enveloppé, caressé par le courant qui file tranquillement en clapotant contre les petites pierres blanches. Lorsqu’un rayon de soleil, passant entre les saules, pénétrait dans l’eau, tout s’illuminait autour de nous; nous apercevions, au fond du ruisseau, des milliers de petits êtres étincelants que nous n’avions pas vus; les grains de sable s’animaient, les herbes, les petites plantes s’agitaient aussi dans ces flots de lumière, et je me ressentais si gai, si heureux de vivre et de dépenser ma vie, que je m’élançais avec ivresse au milieu de ces merveilles comme un Têtard qui a perdu la tête. (J’exagère peut-être; car, enfin, que resterait-il à un Têtard qui aurait perdu la tête?) Nous poursuivions ces nuées de petits Poissons microscopiques qui errent en bandes dans les eaux peu profondes, et nous nous croyions indomptables, lorsqu’au bout d’un instant la troupe effrayée avait disparu dans l’ombre. Alors nous déclarions la guerre à ces grandes Araignées d’eau qui, armées de leurs grandes pattes, glissent sur le courant et avalent tout ce qui se rencontre à la surface: c’étaient des personnes bien douces que ces grandes Araignées, et aimant à rire malgré leur activité. Nous allions tout doucement leur chatouiller les pattes de derrière, et, quand elles se retournaient tout à coup effrayées, nous nous échappions bien vite, un peu inquiets de notre audace, et nous ne retrouvions le calme que dans quelque caverne discrète et sombre, ou sous la large feuille flottante d’un nénufar doré. J’y ai passé des journées entières sous ces larges feuilles, sous ces beaux plafonds verts, suçant par-ci, humant par-là, examinant avec cette admiration profonde de l’enfance les délicatesses admirables de leur conformation. Je découvrais, dans chacun de ces pores, des milliers de petits êtres et de petites choses auxquels je n’osais toucher, tant j’étais ému. Elle me semblait si bonne, cette grosse plante, de laisser vivre en elle ce monde imperceptible, de le soutenir et de le cacher en le protégeant! Ces observations me rendirent curieux; je furetai partout; j’entrai dans le calice des fleurs qui dormaient en se baignant, je me faufilai entre les racines entrelacées des vieux arbres; j’examinai, et je vis partout la vie; je vis qu’autour des forts et des gros se groupaient en foule les faibles et les petits, et que ceux-ci, à leur tour, devaient protéger et partager la vie avec d’autres êtres plus petits encore et plus faibles qu’eux.
Je n’étais alors qu’un pauvre Têtard; eh bien! je vous jure qu’en découvrant cette solidarité des êtres et ce besoin de fraternité qui est comme la loi du monde je fus ému jusqu’aux larmes; peut-être même en versai-je une ou deux, mais je ne pus m’en apercevoir, étant au fond de l’eau.
Toutes ces choses me sont restées au cœur, parce que depuis j’y ai repensé souvent, et que j’ai vu qu’il y a des créatures qui semblent faire exception à cette bonne loi du bon Dieu, qu’il est en ce monde des pauvres malheureux sur la tête desquels on décharge les haines comme en un endroit maudit; j’ai été l’un de ces malheureux, je ne m’en plains pas pourtant, d’ailleurs il est trop tard.—Je reviens à mon enfance: c’est en me souvenant que j’ai guéri mes plaies.
J’étais heureux, je sentais mes forces grandir, et, dans ma grosse tête, de nouvelles pensées s’accumuler sans cesse. Est-ce le privilége des orphelins?—Je ne sais, mais je jouissais beaucoup des choses extérieures qui paraissaient être indifférentes à la plupart. Je me laissais bercer, et je vivais pour vivre dans le cher ruisseau qui pourvoyait à tout. Ignorant toute chose, je ne m’étais jamais demandé d’où je venais, qui j’étais; je me doutais bien que je devais ressembler à mes voisins, encore n’en étais-je pas sûr. Pour se mirer il ne faut point être dans le miroir, et j’y étais tout entier. Savais-je seulement si j’étais beau ou laid, grand ou petit, fleur ou poisson? J’aimais tout ce que je voyais: arbres et bêtes, ciel et terre; il me semblait bien aussi que tout le monde devait m’aimer, et à vrai dire je n’avais reçu que bon accueil et preuves de fraternité.
Cependant vers cette époque je sentis à la partie postérieure de ma personne une sorte d’engourdissement, de paralysie singulière. Ma queue, ma rame, mon gouvernail, devint tout à coup plus lente, tandis que dans tout mon corps je sentais des tiraillements, des lassitudes inaccoutumées et aussi un besoin de respirer qui jusqu’alors m’avait été inconnu. Faut-il le dire: mes pattes poussaient, mes poumons se formaient, je devenais crapaud. A cette transformation physique correspondit une transformation morale. Tout se décolora pour moi et il me sembla que mon esprit et mon cœur revêtaient aussi un habit de deuil: le châtiment commençait.
Un jour, il m’en souvient, j’aperçus au bord de l’eau une Cane et ses petits; je les avais vus souvent prendre leur bain quotidien, mais cette fois, en les apercevant, j’éprouvai une émotion particulière que je n’avais jamais ressentie. Les petits Canetons étaient couchés en tas sur une belle touffe d’herbe; on n’apercevait d’où j’étais qu’un amas confus de duvet blanc doré par le soleil. Par-ci par-là un petit bec jaunâtre dépassait, et l’on devinait à l’immobilité de ces bambins et à l’abandon de leur posture qu’ils étaient là, dans ce soleil, les Canetons les plus heureux du monde et qu’ils dormaient profondément. Cependant la mère Cane, qui ne dormait pas, inspectait sa couvée; il me sembla qu’elle jetait sur cette marmaille un regard de tendresse qui jamais ne m’avait effleuré. A un certain bruit qu’elle fit, toute la bande s’agita, mais lentement, les becs s’entr’ouvrirent, les petits yeux clignotants se tournèrent tous vers elle et j’entendis un ramage de kouic kouic joyeux.
«Bonjour, maman Cane, bonjour, semblaient-ils dire. Est-ce qu’il est l’heure du bain, maman Cane?
—Mais oui, petits paresseux, mais oui, mes amours, il est l’heure de se baigner. N’entendez-vous pas le ruisseau qui chante, ne sentez-vous pas le soleil de midi qui darde ses beaux rayons d’or? Vous allez attraper mal à la tête, mes enfants.»
Mais la marmaille ne bougeait guère et répondait: «Kouic kouic, maman Cane, on est si bien, couchés l’un sur l’autre, immobiles, engourdis, tandis que les insectes bourdonnent, que les clochettes des champs se penchent et se pâment, et que des haies d’aubépine s’élance une vapeur moirée qui se perd dans le bleu du ciel... Maman Cane, on est si bien!
—Fichus garnements! vous allez me faire sortir de mon caractère! Voulez-vous vous lever! kouac... kouac... Voyons, mes petits anges, un peu de courage, et levons-nous!»
Tous les Canetons sentirent bien alors qu’ils devaient obéir, et commencèrent à s’agiter; mais il fallait débrouiller toute cette confusion de pattes roses, d’ailes plucheuses, de becs dorés enchevêtrés les uns dans les autres et cachés sous le duvet. Ils étaient gauches, inhabiles, mais je compris que leur maman dût les aimer. A chaque effort ils chaviraient sur l’herbe, roulaient sur le dos, et alors, ne sachant plus que faire, agitaient leurs pattes en l’air comme des désespérés. La Cane enfin, qui se tenait à quatre pour ne pas éclater de rire, vint les aider un peu et tout le monde fut bientôt sur pied.
Alors ils descendirent lentement vers le bord, les pierrettes roulaient devant eux, et à chaque pas qu’ils faisaient on eût dit qu’ils allaient choir. Leur petite queue inquiète se dandinait de droite et de gauche, tandis que par derrière la maman les suivait en les encourageant de la voix. Enfin, après bien des hésitations, des bavardages, des petits frissons et mille poltronneries qui me parurent étranges, ils tendirent le bec en avant, et tous ensemble s’abandonnèrent au courant. Je me sentis soulevé par un flot immense.
«Cyprien, les pattes en dehors, la tête droite ou je me fâche,» disait la Cane.
«Alphonse, mon chéri, plus de calme, tu frétilles comme un goujon; voyons donc, grand nigaud, tu as peur! vois un peu, est-ce que j’ai peur, moi?»
A un certain moment les Canetons passèrent à côté de moi, et m’ayant aperçu, j’étais à fleur d’eau, ils me regardèrent avec étonnement et s’écartèrent bien vite; ils éprouvaient bien certainement un sentiment de répulsion.
Je ne saurais dire combien cela me fit de la peine, car je me sentais déjà disposé à les aimer. J’étais seul, isolé, et les voyant unis, je me disais: «Qui sait s’ils ne m’accepteraient pas comme un des leurs?» J’aurais aimé à m’étendre avec eux sur les belles touffes d’herbe et à entendre la bonne mère Cane me traiter comme un de ses enfants. C’était absurde, mais je ne savais rien du monde, et je croyais qu’on se faisait aimer des autres tout simplement en les aimant. Voilà pourquoi le regard des Canetons me fit tant de peine.
Après cette aventure, j’étais resté pensif; une grande Araignée d’eau avec laquelle j’avais joué cent fois passa au-dessus de ma tête et me sourit fort amicalement, mais il me fut impossible de trouver un sourire pour répondre au sien. Je me rapprochai de la rive vers laquelle un secret instinct m’attirait depuis quelque temps; j’avais besoin d’air et le gazon me faisait envie. Arrivé près du bord, je soulevai ma tête hors de l’eau.
«Que le diable t’emporte!» me cria quelqu’un qui était fort près de moi. Je me retournai, et j’aperçus entre les racines d’un saule une personne admirablement vêtue: sa cravate avait la couleur du soleil lorsqu’il s’endort, son dos et ses ailes étaient d’un beau bleu d’azur qui se transformait en vert émeraude au moindre miroitement de l’eau. Cette personne avait le bec fort long, les yeux noirs et peu bienveillants, les pattes rouges, la queue courte et impatiente; toute sa personne indiquait un caractère difficile. J’ai su depuis qu’il s’appelait Martin-Pêcheur.
«Qu’est-ce que tu fais là, grand niais, avec tes quatre pattes? me dit-il durement. Ne vois-tu pas que ta personne empoisonne la rivière? un peu plus et je te gobais comme un Goujon.» En disant cela il fit une grimace affreuse comme quelqu’un dont le cœur se soulève. «Sors d’ici et rondement, tu éloignes mes clients.»
Je ne comprenais pas bien ce qu’il voulait me dire, mais ce que je sentais, c’était la dureté de ses paroles. «Que lui ai-je fait, pensais-je? Avoir une gorge qui ressemble au soleil, un dos de la couleur du ciel, et être aussi méchant! Cependant je n’osai rien dire parce qu’il était beaucoup plus gros que moi, et j’essayai de me traîner sur le sable, hors de l’eau, pour lui être agréable. Je fus tout surpris de pouvoir me soulever, grâce à ces quatre appendices qui m’étaient récemment sortis du corps: je veux parler de mes pattes. Mais comme je me trouvai lourd, gauche, impuissant, lorsque je n’eus plus la belle eau transparente pour me soutenir et me porter! Instinctivement je me retournai vers le ruisseau pour le voir et le remercier de m’avoir fait vivre en lui, mais tout à coup je restai pétrifié. Une petite masse informe et ressemblant à mon père était là, dans l’eau, à mes pieds. Je remuai la tête, cette masse s’anima et remua la tête aussi. Je me soulevai sur mes pattes, elle se souleva comme moi.
«Et par-dessus le marché il est coquet, l’animal!» s’écria le Martin-Pêcheur en éclatant de rire. Te trouves-tu joli, affreux monstre?
—Comment, ce que je vois là, c’est donc moi-même?
—Oui mon trésor, et tu peux te vanter d’avoir sous les yeux un joli spectacle.»
C’était pourtant vrai, le doute n’était pas possible, car je voyais dans l’eau, en même temps que ma propre image, celle des saules qui bordent la rive, celle des liserons et des clochettes; j’y apercevais le ciel lui-même et ses petits nuages blancs, les peupliers de la colline que le vent faisait frissonner, les canetons qui, là-bas, remontaient sur la rive, et derrière moi je distinguais aussi le Martin-Pêcheur bleu et rouge qui riait encore avec un air de mépris. Il était bien méchant, sans doute; mais comme il était bien habillé, ce Martin-Pêcheur! quel beau bec! quelles jolies pattes! comme tout cela était élégant et fin!... Je détournai la tête, j’étais horrible; et c’était mon ruisseau chéri, lui qui m’avait comblé de ses caresses et livré ses trésors, c’était lui qui me reprochait ma laideur et faisait naître la honte en moi. Se repentait-il de ses bontés, pour s’en payer aussi cruellement? Hier il était bon; aujourd’hui il est cruel, et cependant les Araignées et les Pucerons se promènent comme à l’ordinaire sur sa surface, les petits Poissons filent et jouent dans son eau, les fleurs s’y baignent, les herbes s’y désaltèrent... Je ne comprenais pas, mais j’étais malheureux.
«C’est fini, pensais-je, c’est fini, on ne veut plus de moi,» et je dis adieu à toutes ces choses et à tous ces êtres avec lesquels j’avais vécu. Pas un regard ne répondit au mien, je sentis que je ne laissais pas de vide; le ruisseau n’interrompit pas sa chanson pour me souhaiter bonne chance, les Canetons, qui s’étaient rendormis à leur place accoutumée, ne levèrent pas la tête, le nénufar resta immobile. Je fis un effort et je m’acheminai péniblement; mais tout à coup j’étais devenu honteux et humble et je demandais pardon aux herbes que, malgré moi, je courbais sous mon poids.
«Votre serviteur, murmurai-je au Martin-Pêcheur.
—Va au diable, Crapaud maudit!»
Je n’ai pas revu depuis cet oiseau; mais, en me rappelant ses dernières paroles, j’ai pensé qu’il avait une grande expérience de la vie.
Je me traînais plutôt que je ne marchais; j’étais encore très-faible et bien inexpérimenté dans le nouveau métier que m’imposait la Providence. Au bout de dix minutes j’étais exténué. Le jour commençait à baisser, les herbes et la terre se faisaient humides; je tombais de sommeil: je m’acheminai donc vers de gros arbres que j’apercevais à gauche, espérant trouver dans l’un de ces vieux troncs un trou, une cachette, pour y passer la nuit. «Je suis si petit, que le gros arbre ne me refusera pas l’hospitalité, pensai-je; d’ailleurs, s’apercevra-t-il seulement de ma présence?»
J’ai dit que j’étais d’un naturel rêveur et contemplatif; je n’ai point eu tort, car je me souviens que ce soir-là, en dépit de la fatigue, du sommeil et de la faim, je m’assis un instant sur mes pattes de derrière pour voir et entendre ce qui se passait autour de moi. Il y avait devant moi un petit bois derrière lequel le soleil se couchait, de sorte qu’à travers les arbres et les feuilles j’apercevais de longs rayons de soleil qui filaient comme des flèches et se perdaient au milieu des branches. Au-dessus de moi le ciel était tranquille, profond et d’une couleur vert-pomme dorée, si douce, si calme, si pleine de tendresse, que je me rappelai instinctivement le regard dont la bonne mère Cane enveloppait ses enfants. Oui vraiment, il me semblait que ce bon ciel me protégeait et me souhaitait courage. Ne dites pas: «Mais ce Crapaud est fou!» C’est dans cette folie-là que j’ai trouvé les seules joies de ma pauvre vie. Les déshérités de ce monde se consolent comme ils peuvent!... Tous les bruits avaient cessé; les fleurs et les herbes déjà couvertes d’une rosée délicieuse, dont je fus assez hardi pour boire quelques gouttes, s’affaissaient en s’endormant, et de tous côtés, sous les feuilles silencieuses et immobiles, les oiseaux se chantaient bonsoir en faisant leur toilette de nuit.
«Bonsoir, Fauvette! bonsoir, Pinson! bonsoir, mes mignons! bonsoir, mes amours!... tra deri dera!» Et tous ces gens heureux, aile contre aile, le sourire au bec, se donnaient de jolis petits baisers en lançant un dernier éclat de rire.
«Hé! là-bas, les enfants, un peu de silence,» s’écria un gros Merle ronfleur perché au sommet d’un arbre.
Ce Merle avait de l’autorité, car peu à peu le ramage cessa, et le sommeil s’étendit comme un voile.
Je regardai à terre. Tout autour de moi une foule de petits êtres que je n’avais jamais vus regagnaient leur demeure, actifs, pressés, fatigués, encore couverts de la poussière du jour. Ceux-ci rampaient, ceux-là marchaient au milieu de la mousse et des herbes, escaladant les feuilles mortes, tournant les mottes de terre; sans doute on les attendait chez eux... Dieu, que je me trouvai seul ce soir-là!...
Fort heureusement, j’aperçus tout près de moi un grand trou sombre entre deux racines; je m’en approchai avec prudence et j’y entrai timidement en longeant les murs. Tout à coup, j’entendis dans l’obscurité un bruit régulier, lent, monotone, qui ressemblait à un ronflement.
«Qui est-ce qui est là?» fit une voix bien timbrée.
Je ne répondis pas, j’étais tremblant.
«Mais qui est-ce qui est donc là?» poursuivit la voix avec un accent de plus en plus irrité.
J’allais me décider à répondre, car je sentais qu’au fond j’étais indiscret, lorsque je ressentis à la paroi abdominale une douleur aiguë qui m’arracha un cri. J’entendis un grand éclat de rire.
Voilà ce que c’est que d’entrer sans se faire annoncer! Qui es-tu?
«Je suis Crapaud, monsieur, mais tout petit, je sors de l’eau.
—Ah! l’horreur! cet animal chez moi!
—Je me retire, monsieur.» Et j’allais sortir en effet, lorsque mes yeux, s’habituant à l’obscurité, j’aperçus une boule énorme armée de pointes innombrables. J’étais chez un Porc-Épic.
Eh bien, voyez un peu, ce personnage redoutable fut excellent pour moi. Ce coup de pointe qui avait failli me tuer, je souffre encore de cette blessure et de bien d’autres, hélas! lorsque le temps est à l’orage; ce coup, dis-je, l’avait mis en belle humeur, et il me permit de passer ma nuit dans un coin, après m’avoir fait jurer toutefois que je ne ronflais pas.
Je parle de ce petit incident de ma vie parce que je lui dus, sinon un ami, du moins un voisin indulgent quoique fort rude. Ah! certes, il était fort rude, mon voisin le Porc-Épic, et mon cœur se gonfla bien souvent en l’entendant; il ne mâchait pas ses mots, comme on dit familièrement.
«Tu es laid, s’écriait-il en me foudroyant du regard; je ne dis pas assez, tu es horrible, tu es faible, tu es gluant, bavant, impotent, infirme, vil...
—Oui, monsieur, murmurai-je, car je sentais qu’il disait vrai.
—Eh bien, petit monstre infect, n’ajoute pas à tes infirmités en te battant les flancs pour avoir du cœur et de l’esprit. Tu n’es pas assez riche pour te payer ces petits plaisirs-là. On te haïra, tâche de haïr les autres; c’est une force, et quand on se sent fort on est joyeux. Si on t’approche, bave; si on te regarde, bave; tourne ton dos, exhibe tes croûtes, tes plaies, tes horreurs; fais fuir les gens, fais aboyer les chiens par le seul fait de ta laideur. Que la haine des autres soit un bouclier pour toi, tu n’as pas d’autre moyen de te tirer d’affaire, et si tu n’es pas une brute, eh bien, tu trouveras encore des joies dans ton métier de maudit. Sois fier de ton horrible enveloppe comme moi je suis fier de mes piquants pointus, et surtout fais comme moi: n’aime personne.
—Mais si vous ne m’aimiez pas un peu,—il éclata de rire—un tout petit peu, ajoutai-je timidement, si vous ne daigniez pas avoir pitié de moi, pourquoi me donneriez-vous ces conseils que vous croyez si bons, quoiqu’ils soient bien durs? Il riait toujours.
—Toi, mon ami! s’écria-t-il enfin, Dieu que tu es bête! tu m’amuses tout simplement parce que le rôle que tu vas jouer ressemble un peu à celui que je joue, que mes ennemis seront aussi les tiens, et qu’avant tout je pense leur être désagréable en t’armant contre eux. Bave, mon garçon; si tu ne baves pas, l’on t’écrase. Au reste, fais comme tu voudras, cela m’est complétement égal.»
Ces rudes maximes me semblent odieuses. Que voulez-vous? on ne se refait pas. J’aurais dû les suivre, mais je ne les suivis pas. Est-ce ma faute si, inspirant l’horreur, j’avais soif d’affection et de tendresse; si, laid et difforme, je me sentais attiré vers les jolies choses et les belles créatures; si, vivant dans la boue, j’adorais les étoiles; si, lourd et impotent, je rêvais la grâce et l’agilité? Non, certes, ce n’était pas ma faute. C’est ce qui fit que bientôt le Porc-Épic, me voyant incorrigible, me méprisa profondément et me mit rudement à la porte. Voici quelle fut la goutte d’eau qui fit déborder le verre.
Il me faut un certain courage, je vous jure, pour raconter ici mes chagrins; mon nom seul ne suffit-il pas à chasser la pitié du lecteur? Les peines d’un Crapaud! c’est à mourir de rire! Qui sait cependant si dans la foule qui lira ces pages il ne se trouvera pas quelque être laid et hideux comme moi, qui dira tout bas: «Je suis son frère,» et me plaindra un peu en songeant à lui? Mais je poursuis.
Je commençais à devenir adulte, lorsque je la vis pour la première fois. Il faisait grand soleil, l’herbe du pré était haute et répandait un parfum pénétrant qui m’enivra sans doute, car, en l’apercevant, je m’arrêtai tout net et je sentis que je l’aimais follement. Elle était élégante, allongée, souple, agile; tout son petit corps était de ce vert tendre qu’on ne voit qu’au printemps. D’un bond elle s’élança à des hauteurs immenses. Je la suivis de l’œil, je vis ses ailes s’étendre, ses pattes fines s’allonger, et toute son aérienne personne se détacher sur le ciel bleu; puis elle retomba sur le sommet d’une herbe qui la reçut en pliant, et pendant un moment l’herbe et la Sauterelle se balancèrent ainsi dans l’espace. Se balancer dans l’air, jouer avec les fleurs, les faire frissonner sur leur tige sans les meurtrir et les écraser, être élégant, gracieux, souple, agile, se mirer dans les flaques; de ses deux pattes souples caresser sa taille fine, avoir un corps vert-pomme, et supprimer l’espace d’un petit coup de jarret!... Je devins fou, et durant un instant je n’osai respirer, me sachant si impur et si vil que je craignais de vicier l’air où s’agitait cette belle personne. A un certain moment, elle tourna ses yeux vers moi; j’essayai de sourire, pensant qu’en souriant je serais moins horrible, mais je sentis bien que ma peau était trop rude, et qu’à travers mes yeux rien ne pouvait passer de ce que je ressentais en moi. Au reste, la Sauterelle ne me vit pas, ou peut-être me prit pour quelque motte de terre durcie par la pluie et cuite par le soleil. J’en fus presque content, et je restai immobile. Au moins je pouvais la voir! Elle était en train de caresser ses longues antennes avec ses deux pattes de devant, lorsque je sentis une grande ombre qui s’étendait sur moi. Je me retournai et j’aperçus un gros enfant joufflu. Il s’avançait avec prudence, armé d’un grand filet de gaze muni d’un long bâton. Je l’avais vu cent fois, errant dans la prairie poursuivant les Papillons et les Insectes dont il s’emparait à l’aide de son filet. Quand une de ces pauvres petites bêtes si jolies et si faibles lui avait échappé, je l’avais vu se mettre en colère et la poursuivre de plus belle comme un ennemi dangereux. Et je me disais: «Voilà qui est horrible! Est-ce donc un mal que d’échapper à la mort? Que lui ont-elles donc fait, ces pauvres petites bêtes qui n’ont même pas le tort d’être laides comme moi?» J’en rêvai une nuit, et dans mon rêve je voyais de gros Crapauds, devenus ingambes, emprisonnant dans leurs filets les petits enfants de l’Homme et les piquant sur les troncs d’arbres avec de longues épingles. C’était un mauvais rêve, parce que parmi les Hommes il y en a de bien bons; moi qui vous parle, j’en eus la preuve: mais je vous conterai cela tout à l’heure.
D’un bond elle s’élançait à des hauteurs immenses.
Je connaissais donc l’enfant et son filet; aussi lorsque je le vis se diriger vers ma Sauterelle, je compris ce qu’il voulait faire et je tremblai pour celle que j’aimais. Que faire? La prévenir? Mais comment? Eût-elle compris mon cri? avais-je le temps de lui rien expliquer? Heureusement, j’eus alors là une excellente idée. L’enfant, les yeux fixés sur la chère mignonne, allait abaisser son filet lorsque, jugeant qu’il était trop éloigné, il fit un pas pour s’approcher d’elle. A ce moment, je calculai bien la distance, je fis un grand effort, je m’élançai et me plaçai si bien que le pied du bambin s’abattit sur mon dos. Ma vilaine peau étant gluante, oh! j’avais tout calculé, l’enfant perdit l’équilibre et d’un seul coup roula dans l’herbe. Ma belle chérie était sauvée! Mais je ressentis en même temps une douleur atroce et je m’aperçus que j’avais une patte en lambeaux. Eh bien, voyez un peu comme cela est étrange! je vous jure qu’en ce moment j’éprouvai, malgré ma souffrance, une des plus grandes joies de ma vie. Je lui avais donné quelque chose de moi-même, à la chère belle; je ne voulais rien lui réclamer, je n’aurais jamais osé le faire, mais je jouissais en pensant qu’elle était mon obligée. Comme on est égoïste au fond! Enfin, que voulez-vous? je jouissais de cela.
L’enfant se releva bientôt en criant. Lorsqu’il eut compris que j’étais la cause de sa chute, il prit une pierre, et de loin, en se reculant, car il avait peur de moi, il me lapida avec cette joie que les Hommes éprouvent à nuire aux autres lorsqu’ils sont en sûreté. Fort heureusement, le vilain garçon, outre qu’il était méchant, était très-maladroit,—on n’est pas parfait!—et j’en fus quitte pour quelques égratignures; d’ailleurs nous avons la vie dure, nous autres Crapauds; n’en soyez pas jaloux, vous autres! Dur veut dire solide, mais lourd à supporter aussi.
J’espérais bien au fond que la belle Sauterelle comprendrait ce que j’avais fait pour elle. En s’échappant, elle avait tourné la tête, m’avait vu écrasé, et nos regards s’étaient croisés. Elle avait tout compris en effet, ou du moins je me l’imaginai, car je l’aperçus bientôt escaladant les herbes et se dirigeant vers moi. Jamais je ne l’avais trouvée plus gracieuse, plus alerte. Il y a des gens que la reconnaissance rend joyeux sans doute. Elle était émue. J’eus un moment de vive espérance; ma patte cependant me faisait grand mal, mon sang coulait en abondance, mais je me disais à part moi: «Quel bonheur! elle va voir tout cela.»
Enfin elle s’arrêta, elle était accompagnée de plusieurs de ses amies, pimpantes et brillantes comme elle, venues là sans doute par curiosité. J’aurais bien préféré qu’elle fût seule, car j’avais déjà remarqué qu’isolément les gens sont meilleurs. Quand elles furent toutes là, je levai les yeux: il me sembla que le sort de ma vie allait se décider.
«C’est ce pauvre diable, dites-vous, ma chérie, qui s’est fait écraser tout à l’heure? murmura l’une de ces Sauterelles en s’adressant à la reine de mon cœur. Oh! mais il est très-touchant, voyez les plaies de ce pauvre misérable; c’est horrible, horrible! Si l’on n’était retenue par des sentiments élevés, véritablement on fuirait au plus vite. Ah! l’affreux monstre! est-ce singulier que l’héroïsme aille se nicher sous ces croûtes ignobles?»
En disant cela, elle se retourna vers ses compagnes qui se mirent à sourire en minaudant; je crois qu’elle leur avait fait signe que je devais sentir mauvais.
Ma bien-aimée s’adressant alors directement à moi, tout en caressant ses ailes: «Dis-moi, mon brave, pourquoi m’as-tu rendu le service de tout à l’heure? As-tu conscience d’avoir fait là une belle action?»
C’était le moment de me jeter à ses pieds, de laisser couler de mes yeux les larmes que j’avais dans le cœur, de m’écrier: «J’ai fait tout cela par amour pour vous, chère belle aimée;» mais elle m’avait parlé avec une telle confiance dans sa supériorité, d’une voix si sûre et si peu émue, que je ne trouvai pas d’abord un mot à lui répondre.
«Mais, dites-moi, mignonne, on rencontrerait ce monstre héroïque, le soir, au clair de lune, dans un petit chemin, que sur l’honneur on mourrait de peur, n’est-il pas vrai?
—A coup sûr il est effrayant.» Elles tournaient tout autour de moi et m’examinaient avec attention.
«Je le trouve moins effrayant que grotesque, à vous dire vrai, murmura ma bien-aimée. C’est la tête surtout qui est unique; il a un visage à faire jaunir les pâquerettes, à tarir les flaques. Avez-vous vu l’œil, mes belles?
—Oui, oui, firent-elles toutes ensemble; l’œil est impossible! ah! ah! ah! impossible.»
Ces petits rires aigus me traversaient le cœur, tout m’eût semblé préférable à ces moqueries; j’étais fait à la haine et au dégoût qu’inspirait ma personne; mais peu de gens avant cette aventure avaient songé à rire de moi, et d’ailleurs j’ai vu depuis dans le monde qu’on accepte plus facilement un rôle hideux qu’un rôle grotesque. La haine des autres vous blesse et vous excite, elle vous fait vivre. Le rire, au contraire, vous anéantit et vous écrase.
Bref, sous l’empire d’un sentiment d’orgueil dont j’ai honte aujourd’hui, je me soulevai sur ma patte sanglante, et m’adressant à la Sauterelle que j’aimais:
«Je ne vous demande ni pitié ni récompense, madame, lui dis-je; j’ai fait tout cela parce que...
—Écoutez donc, mes mignonnes aimées, fit la Sauterelle; mais il parle, il parle fort bien, et, si je ne me trompe, il a des dents. Oh! l’intéressante horreur! Ne vous approchez pas trop cependant, c’est plus sûr.
—Parce que..., poursuivis-je d’une voix faible,—je me sentais prêt à m’évanouir,—parce que je... vous aimais.»
Ces simples paroles furent d’un effet irrésistible; toutes les belles filles éclatèrent d’un rire argentin.
«Eh bien, mais..., ah! ah! ah!... c’est très-gentil cela..., ah! ah! ah!..., mon brave, d’aimer ses sembla..., ah! ah!..., ses semblables.» Ce dernier mot redoubla l’hilarité générale qui, au bout d’un instant, devint du délire. Alors toutes les Sauterelles, ne se contenant plus de joie, se prirent par la patte et dansèrent en rond autour de moi. De temps en temps elles s’arrêtaient toutes et s’écriaient en riant de bon cœur: «Salut l’amoureux, salut! votre servante, cœur sensible!»
Elles se sont bien amusées ce jour-là. Après tout elles avaient obéi à leur nature et moi j’étais sorti de la mienne. J’avais fait preuve d’idiotisme et de vanité; au moins ce fut l’opinion que m’exprima mon ami le Porc-Épic en me mettant le soir même à la porte de chez lui.
A partir de ce moment-là, je devins sombre et je pris les habitudes qu’ont tous ceux de notre espèce: je ne sortis plus guère que la nuit, je perdis la vue de toutes les belles choses qui m’avaient tant charmé, car il y a vraiment de belles choses en ce monde, il y a aussi des êtres heureux! Si ceux-là seulement voulaient consentir à donner de temps en temps une de leurs heures joyeuses pour distribuer aux pauvres diables qui ne rient jamais, comme tout irait mieux, je vous le demande! et comme la laideur s’effacerait peu à peu! car ce qui rend laid c’est la souffrance; mais je me trompe peut-être, mettons que je n’ai rien dit.
Peu à peu mes yeux s’habituèrent à distinguer dans l’obscurité. Plantes et gens, tout le monde dormait, l’air était frais et pur, le silence profond. Je marchais à la lueur des bonnes étoiles qui, chose étrange, ne m’ont jamais manifesté ni dégoût ni répulsion. Peut-être m’ont-elles vu de trop loin pour pouvoir me juger; le fait est que je ressentis parfois dans la nuit des sensations qui doivent ressembler au bonheur. Je jouissais d’être calme et aussi de pouvoir regarder en face sans crainte de gêner les autres. Et cependant je me souviens qu’un soir...—j’écris au courant de la plume et je raconte ici mes impressions à mesure qu’elles me viennent à l’esprit,—je me souviens que, cherchant mon souper dans un parc où je vivais depuis quelques mois, j’aperçus sur un banc une jeune fille toute mignonne assise près d’un gros monsieur fort laid. Devrais-je accuser les autres de laideur? qu’on me le pardonne! La jeune fille était adorable, les boucles de ses cheveux blonds caressaient ses joues, et timidement souriante, émue, les yeux baissés, elle regardait la jolie chaîne d’or qu’elle avait dans les mains.
Le gros homme, l’air assuré, le gilet gonflé, le bec en l’air, la voix ronflante et le chapeau de travers, lui disait: «Accepte, mon enfant, en souvenir de moi, car je t’aime.» Et il entoura la taille de la chère petite de son gros bras impertinent.
«C’est donc bien sûr que vous m’aimez? fit-elle en regardant toujours la chaîne.
—Je t’adore, ma belle, sur l’honneur;—il mit la main dans son gousset—et toi, ne m’aimes-tu pas?
—Mais si, fit-elle tout bas avec une grâce angélique,—elle se passa la chaîne au cou.
—En vérité, tu m’aimes? et pourquoi m’aimes-tu, voyons, te rends-tu compte, ma petite duchesse? dis, dis, pourquoi m’aimes-tu?
—Mais, dame, parce que...—elle souriait avec une finesse extrême et rougissait un peu,—parce que... vous... êtes joli garçon.»
En ce moment, m’ayant aperçu, elle ne put retenir un éclat de rire dont je ne compris pas le sens, mais qui bien certainement ne s’adressait pas qu’à moi.
«Tenez, voyez ce Crapaud; c’est donc la nuit qu’ils prennent du bon temps?
—Quelle bête hideuse!» fit l’Homme. Et de sa botte il m’envoya bien loin. Je pensais en me relevant au milieu des épines où j’étais tombé, je pensais: «Eh! mon Dieu, si j’avais seulement une chaîne d’or à donner à quelqu’un!» Et j’ajoutais, sachant qu’il n’y avait là personne pour rire de ma folie: «Ne suis-je pas riche aussi? n’ai-je pas, sous mon affreuse enveloppe, mon petit trésor d’amour, de poésie? Si l’on me laissait aimer, comme j’aimerais!»
«Mais fou que tu es, m’écriai-je tout à coup en m’adressant à moi-même, qui te dit que tu ne t’es point trompé, que tu n’as pas fait fausse route en demandant le bonheur aux êtres et aux choses qui ne pouvaient pas te le donner? Tu es un orgueilleux, l’ami. Parce qu’un grand poëte au cœur miséricordieux a chanté de sa voix divine tes infortunes et tes chagrins, tu ne vois dans l’univers qu’une victime qui est toi. Sois plus modeste et moins artiste, sois moins rêveur, regarde à terre, et tu trouveras là les petits bonheurs que la Providence y a mis pour toi.»
Cet éclair de bon sens traversa mon esprit. «Pourquoi vivre à part, me dis-je, cherchons dans mon espèce un être à aimer. Les filles de Crapaud sont-elles donc si repoussantes? Ote tes lunettes de poëte infortuné et regarde à l’œil nu, mon cher.»
A partir de ce moment, mes idées changèrent et mes habitudes aussi; je fréquentai les endroits où ceux et celles de mon espèce se réunissaient d’ordinaire, et je ne tardai pas à rencontrer une adorable enfant qui, par le plus pur des hasards, se trouvait être ma propre cousine à la mode de Bretagne. C’était la belle-fille du second mari de la sœur de... Mais il serait trop long de vous expliquer tout cela. Je demandai sa main et je l’obtins, quoique son père ne fût pas partisan des mariages entre Crapauds de la même famille. Peut-être avait-il raison; j’ai entendu émettre sur cette question les opinions les plus diverses. Quoi qu’il en soit, j’épousai ma cousine. J’aurais bien envie de vous faire son portrait, et tout autre que moi n’y résisterait peut-être pas, mais je me contiens; rien n’est sot comme de parler des siens. Qu’il suffise de savoir que je la trouvai belle et qu’elle me trouva à son gré. Père de famille,—ma chérie fut d’une fécondité surprenante,—je revins vers le ruisseau qui m’avait vu naître, et je fus tout surpris de trouver dans les souvenirs que j’avais maudits un charme qui me fit pleurer de tendresse.
Que de fois, mon Dieu, nous avons causé de toutes ces choses en nous promenant le soir, côte à côte, tandis que les petits folâtraient devant nous!
«Oh! que j’aurais voulu te connaître à cette époque-là, me disait-elle, alors que tu étais si malheureux! je t’aurais consolé, mon gros bijou.»
Ah! être appelé mon bijou, c’est la joie suprême.
«Tu es enfant, lui répondais-je; si je t’avais connue, je n’aurais pas été malheureux.»
Je souriais de bon cœur et je l’embrassais au front.
Il faut vous dire maintenant, quoiqu’il soit un peu niais de parler tant de soi, il faut vous dire que j’ai gagné beaucoup en prenant des années; j’ai acquis un embonpoint qui ne m’est point défavorable; mon regard en outre a plus de..., ma démarche aussi... Enfin je ne suis plus laid. Parole d’honneur, demandez à ma femme!
C’est mon pauvre beau-père qui n’embellit pas! Seigneur!
Un vieux Crapaud.
Pour avoir mis les points et les virgules,
Gustave Droz.
LE PREMIER
FEUILLETON
DE PISTOLET
Mon cher maître,
ous devez être inquiet, surtout par ce temps de grandes chaleurs, quand toutes les murailles sont chargées de cris de: Mort aux Caniches! de m’avoir vu sortir hier au soir sans muselière, sans collier et sans vous. Véritablement je serais tout à fait un ingrat, si je n’avais pas été poussé hors de la maison par ce je ne sais quoi d’irrésistible et de tout-puissant dont vous parlez si souvent dans vos conversations littéraires. Rappelez-vous d’ailleurs que, le jour de mon escapade, vous avez été passablement ennuyeux les uns et les autres, à propos d’art, de poésie, de Boileau, d’Aristote et des cinq unités.
J’avais beau vous écouter en bâillant et japper le plus gentiment du monde, comme si j’eusse entendu quelqu’un venir à la porte, je n’ai pas été assez heureux pour vous distraire, vous et Messieurs vos amis, un seul instant de cette savante dissertation. Je n’ai pu obtenir ni une caresse ni un coup d’œil; j’ai même été rudoyé lorsque j’ai sauté sur vos genoux, à l’instant même où vous disiez que les anciens étaient toujours... les anciens. Bref, vous étiez très-désagréable ce soir-là: moi, j’étais très-éveillé. Vous vouliez rester au logis, j’avais grande envie de courir les aventures. Ma foi, j’ai pris mon parti bien vite; et comme j’avais trouvé sur votre table une belle loge d’avant-scène pour le théâtre des Animaux savants, je me rendis en toute hâte en cette magnifique enceinte, toute resplendissante de l’éclat des lustres, et dans laquelle on n’attendait plus que vous... et moi.
Je ne vous décrirai pas, mon cher maître, toutes les magnificences de cette assemblée, d’abord parce que je suis un écrivain novice, ensuite parce que la description est le meilleur de votre gagne-pain. Que deviendriez-vous, en effet, sans la description? Comment remplir votre tâche et votre papier de chaque jour, si vous n’aviez pas sous la main les festons et les astragales de l’art dramatique? Oui-da! je serais un ingrat de venir m’emparer de vos domaines! Et d’ailleurs, à quoi vous servirait, à vous qui vivez de l’analyse, la plus splendide analyse? Vous avez une de ces imaginations savantes, c’est-à-dire blasées, qui ne racontent jamais mieux que ce qu’elles n’ont pas vu.
J’arrive donc au théâtre, à pied, car le temps était beau, la rue était propre, le boulevard était tout rempli des plus charmantes promeneuses qui s’en allaient le nez au vent. Le Bouledogue de la porte s’inclina à mon aspect. La loge s’ouvre avec un empressement plein de respect. Je m’étends nonchalamment dans un fauteuil, la patte droite appuyée sur le velours de l’avant-scène, les deux jambes étendues sur un second fauteuil, et dans l’attitude heureuse que vous prenez vous-même effrontément lorsque vous vous dites tout bas: «Bon! nous allons en avoir pour cinq heures d’horloge... cinq longs actes!» Et alors vous froncez le sourcil comme un des Lévriers de M. de Lamartine, attendant que son maître veuille enfin le promener au bois.
Pour moi, vous dirai-je toute la vérité, mon cher maître? cela ne me déplaisait pas de voir les Bassets des galeries et du parterre pressés, entassés, étouffés, écrasés dans un espace étroit, pendant que moi je me prélassais.
J’étais à peine assis depuis dix minutes, lorsque tout à coup l’orchestre fut envahi par les musiciens. Ces musiciens étaient les plus gais personnages qui se puissent voir: le bec de la flûte était au bec d’une jeune Oie, un Ane allait pincer de la harpe,—Asinus ad lyram, dirait le poëte,—un Dindon gloussait en mi bémol. Ici Marsyas écorchait Apollon,—hic Marsyas Apollinem.
La symphonie commença. Cela doit ressembler beaucoup à ces symphonies fantastiques dont vous parlez avec enthousiasme tous les hivers. Quand chacun eut gloussé sa petite partie en sommeillant, la toile se leva, et alors commença pour moi, pauvre feuilletoniste novice, un drame étrange et solennel.
Figurez-vous, mon maître, que les paroles de ce drame avaient été composées tout exprès pour la circonstance par un grand Lévrier à poil frisé, moitié Lévrier et moitié Bouledogue, moitié anglais et moitié allemand, qui a la prétention d’entrer à l’Institut des Chiens français avant qu’il soit huit jours.
Ce grand poëte dramatique, qui a nom Fanor, compose ses drames d’une façon qui m’a paru très-simple et très-commode. Il s’en va d’abord chez le Carlin de M. Scribe lui demander un sujet de drame. Quand il a son sujet de drame, il s’en va chez le Caniche de M. Bayard pour se le faire écrire. Quand le drame est écrit, il le fait appuyer au parterre par six Molosses sans oreilles et sans queue, tout griffes et tout dents, devant lesquels chaque spectateur baisse le museau, quoi qu’il en ait: si bien que tout le mérite du susdit Fanor consiste à accoupler deux imaginations qui ne sont pas les siennes, et à mettre son nom au chef-d’œuvre qu’il n’a pas écrit. Du reste, c’est un Animal actif, habile, bien peigné, à poil frisé sur le cou, à poil ras sur le dos, qui donne la patte à merveille; il saute pour le roi et pour la reine, il a des os à ronger pour toutes les Fouines de théâtre, et il règne en despote sur les étourneaux de la publicité.
Donc le drame commença. C’était, disait-on, un drame nouveau.
Je vous fais grâce des premières scènes. C’est toujours la même façon de faire expliquer par des suivantes et par des confidents les passions, les douleurs, les crimes, les vertus, les ambitions de leurs maîtres. On a beau dire que le susdit Fanor est un inventeur: il n’a encore rien imaginé de mieux, pour l’exposition de ses drames, que l’exposition de nos maîtres les Dogues romantiques, les Chiens de berger classiques, les Épagneuls tout disposés à l’intime union du drame, de la tragédie et du roman.
Voyez-vous, mon maître, on a peut-être eu tort d’ôter à nos poëtes la muselière classique: tout le malheur de la poésie aux grands aspects vient justement de l’absence de muselière. Les anciens poëtes, grâce à leur muselière, vivaient loin de la foule, des passions mauvaises, des colères soudaines. On ne les voyait pas, comme ceux d’aujourd’hui, fourrer insolemment leur nez souillé dans toutes les immondices de l’histoire. Muselés, ils étaient les bienvenus partout, dans le palais, dans le salon, sur les genoux des belles dames; muselés, ils étaient à l’abri de la rage, inexplicable maladie, à l’abri de la boulette municipale; muselés, ils restaient chastes, purs, bien élevés, élégants, corrects, fidèles, tout ce que doit être un poëte. Aujourd’hui, voyez ce qui arrive; voyez à quels excès les pousse la liberté nouvelle! à quels hurlements, à quelles révolutions. Et que vous avez bien raison de dire souvent, dans vos feuilles, que ces novateurs ne sont que plagiaires. Je les entends d’ici, s’écriant en latin: Mort à ceux qui ont dit avant nous ce que nous voulions dire: «Pereant qui ante nos nostra dixerunt!»
Cependant, peu à peu, l’action dramatique allait en s’élargissant, comme on dit aujourd’hui. Quand les Carlins à la suite eurent bien expliqué les affaires les plus secrètes de leurs maîtres, leurs sentiments les plus intimes, les maîtres vinrent à leur tour pour nous donner la paraphrase et le hoquet de leurs passions. Oh! si vous saviez combien ce sont là d’odieux personnages! Dans le théâtre des Chiens savants, les comédiens sont presque aussi ridicules que les auteurs. Figurez-vous de vieux Renards veufs de leurs queues et de vieux Loups endormis qui regardent tout sans rien comprendre. Voici des Ours épais et mal léchés qui dansent comme les autres marchent, des Belettes au museau effilé, à l’œil éraillé, à la patte gantée, mais sèche et maigre, même sous le gant qui la recouvre. Tout cela compose un personnel de vieux comédiens et de comédiennes déchirées qui ont passé, sans trop s’en inquiéter et sans en rien garder pour eux, à travers tous les crimes, toutes les vengeances, toutes les passions, tous les amours. Oh! les tristes créatures, vues du théâtre! et pourtant on ajoute que, hors du théâtre, ils se déchirent pour un gigot de mouton ou pour un cuissot de cheval. Mais j’oublie que la vie publique devrait être murée: donc je reviens à mon analyse par un détour.
Autant que j’ai pu comprendre le nouveau drame (il est écrit dans un jappement néo-chrétien qui ressemble plus à l’allemand anglaisé qu’au français,) il s’agissait, et ceci est le comble de l’abomination, de nous raconter les malheurs de la reine Zémire et de son amant Azor. Vous ne sauriez croire, mon maître, quelles singulières inventions ont été entassées dans cette hybride composition. Figurez-vous que la belle Zémire appartient tout simplement à la reine d’Espagne. Elle porte un collier de perles, elle passe sa vie dans le giron soyeux de sa royale maîtresse, elle mange dans sa main, elle boit dans son verre, elle est traînée par six chevaux fringants, elle la suit à la messe, à l’Opéra; en un mot, Zémire, petite-fille de Fox, arrière-petite-fille de Max, et qui compte parmi ses aïeux l’illustre, le célèbre, le royal César, frère de Laridon, Zémire est, après la reine d’Espagne, la seconde reine de l’Escurial!
Mais, d’autre part, dans les arrière-cuisines du château, et dans la roue ardente du tournebroche, un Animal tout pelé, tout galeux, bon enfant, du reste, nommé Azor, fait tourner la broche de la reine en pensant tout bas à Zémire. Il chante:
Belle Zémire, ô vous, blanche comme l’hermine!
O mon bel ange à l’œil si doux!
Quand donc à la fin prendrez-vous
En pitié mon amour, au fond de la cuisine?
Vous dormez tout le jour aux pieds de notre reine,
Et moi, vil marmiton,
Je tourne tout le jour dans ma noire prison.
Zémire, oh! tirez-moi de peine!
Laissez tomber, Madame, un regard favorable,
Sur mon respect, sur mon amour.
Ainsi l’astre à la fleur du soir est secourable
Du haut de l’éternel séjour.
Je vous assure, maître, que ces vers improvisés à la pâle clarté de la lampe furent trouvés admirables. Les amis du poëte se récrièrent que cela était tout parfumé de passion. En vain les linguistes, les Roquets, les Griffons, les Serpents Boas et non Boas, voulurent critiquer la coupe de ces vers, et ces rimes féminines heurtant des rimes féminines, et ces mots: cuisine, marmiton, accolés aux fleurs, à l’astre, à l’éternel séjour, comme choses tout à fait dissemblables, il y eut clameur de haro sur ces malintentionnés, et même j’ai vu le moment où ils allaient être jetés à la porte à l’aide de Martin-Bâton, sous-chef de claque du théâtre. Dites seulement à un musicien du Jardin des Plantes de mettre ces petits vers en musique, et faites-les chanter par la Girafe au long cou, vous m’en direz de bonnes nouvelles:
Du haut de l’éternel séjour.
Quand il eut bien chanté ces petits vers aux étoiles, au ciel bleu, à la brise du soir, à toutes les petites fleurs qui agitent leur tête mignonne dans la verdure des prairies, notre amoureux revient à ses jappements de chaque jour, en prose: «Zémire, Zémire, viens, dit-il; viens, mon âme; viens, mon étoile. Oh! que je voudrais tant seulement baiser de la poussière de tes pas, si tu faisais de la poussière en marchant!» Ainsi déclame et jappe le jeune Azor. Mais tout à coup, au milieu de son délire, arrive le marmiton qui lui jette de la cendre brûlante dans les yeux pour lui faire tourner la broche un peu plus vite.
Il faut vous dire que, dans le palais de l’Escurial, se tient le féroce Danois du ministre Da Sylva. Ce Danois est un insolent drôle, très-fier de sa position dans le monde, l’ami intime des Chevaux de M. le comte et chassant quelquefois avec lui, mais uniquement pour son propre plaisir. C’est un gentilhomme d’une belle robe et d’une belle souche, mais dur, féroce, implacable, jaloux, méchant. Vous allez voir.
Notre Danois a fait une cour assidue à la belle Zémire; il l’a même flairée de très-près. Mais elle, la noble Espagnole, n’a répondu que par le plus profond mépris aux empressements de cet amoureux du Nord. Alors que fait le Danois? Le Danois dissimule; on dirait qu’il a tout à fait oublié cet amour si maltraité. Mais, hélas! il n’a rien oublié, le traître! et comme un jour, en passant dans les fossés du château, il vit le tendre Azor assis sur son derrière, qui regardait d’un œil amoureux la niche de sa maîtresse: «Azor, lui dit le Danois, suivez-moi!» Azor le suit, la queue entre les jambes. Que fait alors mon Danois? Il mène Azor au bord de l’étang voisin, il lui ordonne de se jeter à l’eau et d’y rester pendant une heure. Azor obéit; le voilà qui se plonge dans les eaux bienfaisantes; l’eau emporte avec elle toute cette abominable odeur de cuisine; elle rend leur lustre à ces soies ébouriffées, sa grâce à ce corps maladif, leur vivacité à ces yeux fatigués par le feu du fourneau. Sorti de l’eau limpide, Azor se roule avec délices sur l’herbe odorante; il imprègne sa robe de l’odeur des fleurs, il blanchit ses belles dents au lichen du vieil arbre. C’en est fait, il a retrouvé tous les bondissements de la jeunesse; son jeune cœur se dilate à l’aise dans sa poitrine; il bat ses flancs de sa queue soyeuse;—il s’enivre, en un mot, d’espérance et d’amour. L’avenir lui est ouvert. Il n’est rien au monde à quoi il ne puisse atteindre, pas même la patte de Zémire. A la vue de tous ces transports extraordinaires, le Danois rit dans sa barbe, comme un sournois qu’il est, et il semble dire en grognant: «Coquette que vous êtes, malheur à vous! et toi, tu me le payeras, mon cher!»
Je dois vous dire, mon maître, pour être juste, que cette scène de réhabilitation sociale est jouée avec le plus grand succès par le célèbre comédien Laridon. Il est un peu gros pour son rôle, peut-être même un peu vieux. Mais il a de l’énergie, il a de la passion, il a du chic, comme on dit dans les journaux consacrés aux beaux-arts.
Une belle scène, ou du moins qui a paru belle, c’est la scène où Zémire, la Chienne de la reine, vient prendre ses ébats dans la forêt d’Aranjuez. Zémire marche à pas comptés, en silence; ses longues oreilles sont baissées vers la terre; sa démarche annonce la tristesse et les angoisses de son cœur. Tout à coup, au coin du bois, Zémire rencontre... Azor! Azor qui a fait peau neuve, Azor l’amoureux, Azor tout resplendissant de sa beauté nouvelle, Azor lui-même! Est-ce bien lui? n’est-ce pas lui? ne serait-ce pas un autre que lui? O mystère! ô pitié! terreur! Mais aussi, ô joie! ô délire! ô cher Azor! Rien qu’à se voir, les deux amants se sont compris sans se parler. Ils s’aiment, ils s’adorent, ils se le disent à leur manière. Ciel et terre, ils oublient toute chose. Qui dirait à celle-là: «Vous êtes assise sur un des plus grands trônes de l’univers,» elle répondrait: «Que m’importe?» Qui dirait à celui-ci: «Rappelle-toi que tu es un tourneur de broche,» il vous montrerait les dents. O belles heures poétiques! charmants délires de la passion! grandeurs et misères de l’amour! et pour finir toutes mes exclamations, vanité des vanités!
Sachez en effet qu’à la porte il y a un gond, à la serrure une clef, dans la rose un ver, sur la place publique un espion, dans le chenil un Chien, à plus forte raison à la lampe il n’y a pas mèche, et dans la forêt d’Aranjuez il y a le terrible Danois qui regarde nos deux amants de loin. «Oh! vous vous aimez, dit-il les pattes croisées sur sa poitrine; oh! vous vous aimez à mon dam et préjudice! eh bien, tremblez, tremblez, misérables!» Ainsi parlant, et quand Zémire est rentrée chez sa royale maîtresse, qui la rappelle avec des croquignoles dans les mains et des tendresses plein le regard, le Danois arrête Azor au milieu de sa joie. «Zémire te trouve beau, lui dit-il; mais à toute force, je le veux, je l’ordonne, il le faut, Zémire te verra, non pas dans ta beauté d’emprunt, non pas lisse et peigné comme un Chien de bonne maison, mais tout hideux, tout crasseux, tout couvert de sauces et de cendres, enfumé comme un Chien de marmiton que tu es; et non-seulement tu te montreras à Zémire tel que tu es, comme un vrai Porc-Épic, la serviette au cou, le poil hérissé, les pattes suppliantes, mais encore tu diras cela devant la reine, afin qu’elle sache bien la conduite de Zémire.
Ainsi jappe, ainsi hurle le Danois, le traître. Et vous ne sauriez croire, ô mon maître, les passions que ce monstrueux Animal a soulevées. Il n’y avait pas dans la salle assez de Geais, de Perroquets, de Merles, de Serpents, d’Animaux siffleurs, pour siffler ce misérable Danois. Toujours est-il que le pauvre Azor, naguère si beau, arrive tout souillé aux pieds de sa maîtresse; et là, devant le tormenteur, un affreux Héron au long bec emmanché d’un long cou, qui le regarde de toute sa hauteur, Azor déclare à Zémire qu’il n’est, en résultat, qu’un vil marmiton, qu’il sortait du bain, l’autre jour, quand il l’a rencontrée, et que c’était le premier bain qu’il prenait de sa vie. Maître, que vous dirai-je? A cet affreux récit, voilà Zémire qui se jette aux pieds d’Azor. «Oh! lui dit-elle, que j’ai de joie de t’aimer dans cette vile condition! que je suis fière de te faire le sacrifice de mon orgueil! Tu veux ma patte, mon amour, voilà ma patte: je te la donne à la face de l’univers!» A cette scène touchante, mon maître, vous eussiez vu pleurer toute la salle: le Blaireau, le petit-maître des balcons, s’efforçait en vain de retenir ses larmes; le Bœuf, dans sa baignoire, fermait les yeux pour ne pas pleurer; la Poule, au paradis, agitait ses ailes en sanglotant; le Coq, sur ses ergots, voulut appeler en duel le traître de mélodrame. Ce n’étaient, du parterre à la première galerie, que gémissements, grincements, évanouissements: on se serait cru dans une salle peuplée d’êtres humains.
Ici finit le quatrième acte.
Vous dirai-je maintenant le cinquième acte? Je ne crois pas que j’y sois obligé, mon maître: car enfin je ne crois pas que ce soit à moi, votre Chien, d’usurper les droits de votre critique. Qu’il vous suffise de savoir qu’à ce cinquième acte les Chiens étaient devenus des Tigres, comme cela se passe chez les bons auteurs. Le Tigre entrait à pas de Loup, le poignard à la main; il surprenait en adultère la Tigresse avec un autre Tigre de son espèce, et je vous laisse à penser s’il les poignardait avec férocité!
Il paraît que la douce Zémire, une fois mariée, était devenue une Tigresse; cela se voit dans les meilleurs ménages. Et puis on m’a dit que c’était une vieille histoire d’un Chien de basse-cour nommé Othello.
Après le cinquième acte, tout rempli de crimes, de meurtres, de coups de poignard, de sang répandu, la toile s’est baissée, en attendant la petite pièce, jouée par des Souris blanches et un gros Porc-Épic qui fait beaucoup rire, rien qu’à se laisser voir.
Le drame accompli, la salle entière s’est remise de son émotion. Les larmes ont été essuyées; les Panthères ont relevé leurs petites moustaches; les Lionnes ont passé leurs ongles rosés dans leur crinière; chacun a songé à sa voisine, le Lièvre à Jeanne la Lapine, l’Escargot au Papillon, le Ver à soie à la Femme du Hanneton, le Coucou à tous et à chacun. D’empressés Ouistitis, la queue relevée au-dessus de la tête, ont apporté à qui en voulait toutes sortes de friandises que l’assemblée a grignotées du bout des dents. Pour moi, j’ai fait comme vous faites aux grands jours de premières représentations; je suis sorti en toute hâte, d’un air mystérieux et comme un Animal de bon sens qui en sait plus long qu’il ne veut en dire. D’un air calme, posé, sentencieux, je suis allé me promener dans la basse-cour qui est le foyer du théâtre; et dans cette basse-cour j’ai rencontré toutes sortes de grands juges des belles choses, qui se promenaient d’un air rogue et pédant; celui-ci avait le dard des Abeilles, celui-là le bec du Cormoran; le Perroquet répétait ce qu’il avait entendu dire, et le Corbeau guettait sa proie; il y avait des Lions qui faisaient limer leurs dents par l’ingénue et la grande coquette; des Tigres qui battaient l’air de leur queue sans faire de mal à personne. A cette vue, je me suis rappelé ce que dit le seul historien des Animaux, notre Molière et notre la Bruyère tout à la fois, le seul qui ait accompli dignement cette noble tâche, et, par Cerbère! pourquoi donc y revenir quand ce grand Homme a dit tout ce qui nous concerne:
D’Animaux malfaisants c’était un méchant plat?
Aussi chacun les évitait; ou bien, si quelques-uns les saluaient, c’était en faisant la grimace; quand ils donnaient des poignées de patte, ils retiraient leurs griffes toutes sanglantes; leurs baisers ressemblaient à des morsures. Mais leur dent était saine, et le mal que faisait leur griffe était bientôt guéri.
Bonjour. Je dois vous dire que lorsque j’ai dit que vous m’apparteniez, j’ai été admis dans les coulisses, où j’ai pu voir toutes ces petites Chattes se graissant le museau de leur mieux: celle-ci montrant ses dents qui sont blanches, celle-là cachant ses dents qui sont noires; l’une miaulant d’un ton si doux! l’autre se pourléchant d’un air tout riant! Les unes et les autres, elles m’ont fait patte de velours, elles m’ont accueilli de leur ronron le plus câlin. Bref, on a parlé du beau temps, de l’aurore, du soleil levant, de la rosée qui sème les perles, et tout d’un coup, ces dames, chaudement enveloppées dans leurs fourrures, ont résolu d’aller voir lever le soleil. Ainsi ont-elles fait. J’ai voulu faire comme tout le monde: je suis allé à Montmorency avec deux Lévriers de mes amis, un jeune Faon du Conservatoire et une jeune Biche timide qui doit débuter la semaine prochaine dans les Volnys et les Plessis.
Nous sommes logés, les uns et les autres, d’une façon très-hospitalière à l’hôtel du Lion d’or. Je dicte cette lettre à la hâte à un Mouton de la forêt de Montmorency, où il exerce le métier d’écrivain public. Ma lettre vous sera portée à vol de Corbeau, et j’y mets ma griffe, ne sachant pas écrire, en ma qualité d’apprenti du feuilleton.
Montmorency, sous le signe de l’Écrevisse.
Pistolet, frère de Carabine.
P. S.—Bien des choses à Louis, notre valet de chambre, ainsi qu’au petit Chat que je trouve un peu rouge; mais des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer. Je ne serais pas fâché que les Serins eussent couvé tous leurs œufs à mon retour.
Pour copie conforme,
J. Janin.
Hélas! cette excursion galante du pauvre feuilletoniste en herbe devait être la dernière. Pistolet, malgré son nom, n’était pas né pour mener de front tant de travaux et de tristesses dont se compose la vie littéraire. C’était tout simplement un charmant et bondissant Épagneul, plein de joie, qui ne vivait que pour être un brave Chien, libre de tout préjugé. Il avait en horreur les fureurs de l’amour-propre et les divisions intestines du peuple dramatique. Il était né, non pas pour critiquer toutes choses, mais pour jouir de toutes choses. Rien ne lui déplaisait comme de rechercher les faux jappements dans un concert, les fausses notes dans une voix de son espèce, les fausses couleurs dans le plumage, les faux bonds dans le Cerf qui s’enfuit à travers le bois. Il trouvait beau tout ce qui était la vie, le mouvement, le monde extérieur. Il aimait les Animaux en frères, parce qu’il était leur égal en force, en bonté, en beauté, en courage. Il aimait les Hommes tels qu’ils étaient, parce qu’il n’en avait jamais reçu que bon accueil, bons petits soins, bons offices et croquignoles... Hélas! à l’heure où tout semblait lui réussir, l’ennui le prit à la gorge... Il est mort en disant, lui aussi: J’avais pourtant quelque chose là! Or, ce quelque chose qu’il avait là, c’étaient les nobles instincts du chasseur, c’était le nez du Limier qui fait lever la Bête fauve, c’était l’ardeur vigilante du Chien courant, c’était la patiente ardeur du Chien d’arrêt, c’étaient tous les bonheurs de la chasse aux jours de l’automne. Tels étaient les instincts du noble Animal; mais, contrairement au vœu de la nature, de ce chasseur on a fait un faiseur de feuilletons, de ce Nemrod on a fait un abbé Geoffroy.
Un monument d’une grande simplicité sera élevé aux frais des amis du critique novice.—On souscrit ici.—Jusqu’à présent, nous n’avons même pas reçu cinquante centimes pour contribuer à l’érection de ce monument funèbre. Quoi d’étonnant? Notre ami Pistolet avait loué tout le monde, il n’avait blessé personne; il avait si peu d’ennemis et tant d’amis!
Mais ce qui coûte moins cher que le tombeau le plus modeste, ce sont des vers funèbres. Voici un petit distique improvisé sur feu Pistolet par un poëte de ce temps-ci, M. Deyeux, qui l’a pleuré comme écrivain et comme chasseur:
La chasse est tout à fait l’image de notre âge
Où tous les orgueilleux ne font que du tapage.
—note de L’ÉDITEUR.—
LE
RAT PHILOSOPHE
OU
VIVE LA POULE... ENCORE QU’ELLE AIT LA PEPIE
(SANCHO PANÇA.)
| PERSONNAGES: | |
| RONGE-MAILLE, Rat à barbe grise. | BABOLIN, donneur d’eau bénite. |
| TROTTE-MENU, jeune Rat, pupille de Ronge-Maille. | TOINON, fille de Babolin. |
| UNE VOIX. | |
| Le théâtre représente une salle à manger modestement meublée. | |
SCÈNE PREMIÈRE.
RONGE-MAILLE, seul. Il va, vient, et paraît fort affairé.
Mon pupille Trotte-Menu va venir partager mon dîner; faisons en sorte qu’il n’ait pas lieu de se repentir d’avoir accepté l’invitation de son vieux tuteur... (Flairant un morceau de fromage qu’il vient de trouver sous la table.) Voilà un vieux chester dont le parfum ferait revenir un mort... nous verrons ce qu’en dira mon pupille... Il n’y fera peut-être pas attention seulement. Ces Rats de la jeune génération sont si singuliers! ils n’aiment rien, ne se plaisent à rien, ne se dérident jamais... Oh! de mon temps, nous étions moins atrabilaires; nous prenions le temps comme il venait... Aujourd’hui nous mangions du blé, demain nous rongions du bois: bois et blé, tout nous allait. Maintenant ça n’est plus de même, on n’est jamais content... eût-on des noix et du lard sur la planche, on se lamenterait encore... Quelle étrange monomanie!... Décidément mon pupille se fait bien attendre... Est-ce qu’il lui serait arrivé malheur?
SCÈNE II.
RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.
TROTTE-MENU, paraissant à la fenêtre.
Tuteur, peut-on entrer?
RONGE-MAILLE.
Quoi! par la fenêtre? Ne pouvais-tu faire comme tout le monde et passer sous la porte? Mais j’oubliais que, vous autres Rats de la jeune Raterie, vous ne faites rien comme personne... Les portes! c’est bon pour le Rat vulgaire, n’est-il pas vrai?... Allons, jouons des mâchoires!... il y a longtemps que le festin est prêt...
TROTTE-MENU, d’un ton mélancolique.
Si, au lieu de me glisser sous la porte, j’ai été obligé de faire un long détour et d’arriver par les toits, la faute n’en est pas à moi, tuteur!...
RONGE-MAILLE, riant.
Ni à moi, que je sache... (Il le sert.) Un peu de cette noix grillée; elle est parfaite...
TROTTE-MENU, de plus en plus sombre.
La faute en est au destin!...
RONGE-MAILLE.
Encore ce satané destin!... Tu ne peux donc pas le laisser tranquille?
TROTTE-MENU.
C’est que lui, tuteur, ne se lasse pas de nous persécuter... N’est-ce pas lui qui a bouché le jour que vous aviez pratiqué au bas de cette porte, afin que vos parents et amis pussent plus facilement vous rendre visite?
RONGE-MAILLE.
Et tu crois que c’est le destin qui a bouché ce trou?
TROTTE-MENU.
Et qui serait-ce donc, tuteur?
RONGE-MAILLE.
C’est Toinon!... (Il le sert.) Ce lard est délicieux... Il n’y a vraiment que Toinon pour avoir de si bon lard...
TROTTE-MENU.
Quelle est cette Toinon, tuteur?
RONGE-MAILLE.
La maîtresse de céans, la fille à Babolin, le plus charmant museau de femme!... et travailleuse!... En voilà une qui mord joliment au ravaudage! elle tire des points du matin au soir...
TROTTE-MENU.
Et quel intérêt si puissant cette Toinon avait-elle à condamner le passage par où j’ai l’habitude de m’introduire?
RONGE-MAILLE, riant.
Quel intérêt? Tu es ravissant, ma parole d’honneur!... Goûte donc ce chester, il embaume... Quel intérêt? mais celui de ses jambes... c’est là toute l’histoire... Elle n’aime pas les vents coulis, Toinon!... Du reste, fille charmante qui fait des miettes en mangeant et laisse toujours le buffet ouvert... Ça sera une excellente femme de ménage; je veux la marier...
TROTTE-MENU, avec amertume.
Vous?
RONGE-MAILLE, avec bonhomie.
Oui, moi! je veux la marier à un garçon qu’elle aime... Il me convient de faire le bonheur de ces deux pauvres enfants... qui peut m’en empêcher?
TROTTE-MENU, exalté.
Mais vous ne pensez ni à ce que vous dites, ni à ce que vous êtes, ô tuteur! Vous parlez de faire le bonheur d’un jeune Homme et d’une jeune Fille, vous?
RONGE-MAILLE.
Eh bien! après?
TROTTE-MENU, avec mépris.
Un Rat!...
RONGE-MAILLE.
Et un Rat qui est fier de l’être!... Croqueras-tu ce brin de sucre, ou rongeras-tu cette queue de poire?
TROTTE-MENU.
Merci, je n’ai plus faim... (Avec amertume.) Fier d’être le dernier des Animaux! Ah! je n’en suis pas fier, moi!...
RONGE-MAILLE.
Le dernier des Animaux!... Il y a bien des choses à dire là-dessus... Promenons-nous un peu, ça nous fera faire la digestion. (Ils trottinent en causant.)
TROTTE-MENU.
Bien des choses! Et lesquelles? Des sophismes, des paradoxes!... Ne pas vouloir reconnaître que le Rat est le plus misérable de tous les Animaux, c’est fermer les yeux à la lumière! Mais les Hommes, les Hommes eux-mêmes (Animaux qui, bien qu’on médise d’eux, ont tout autant de lumières que nous), ne proclament-ils pas ce qu’il y a de petitesse et de dégradation dans la condition que la nature nous a faite, eux qui, pour exprimer l’excessive misère, nous prennent, nous autres Rats, pour termes d’une odieuse comparaison?...
RONGE-MAILLE.
Parce qu’ils disent: «Gueux comme un Rat!» Peuh! qu’est-ce que ça prouve? Gueuserie ne signifie pas malheur. As-tu jamais rien grignoté de Béranger, toi?
TROTTE-MENU.
Jamais!
RONGE-MAILLE.
Au fait, tu ne peux pas le connaître... Ça reste si peu en magasin, ces sortes de livres-là, que c’est à peine si on a le temps de les effleurer... Ah! autrefois c’était plus agréable! Chaque fois que messieurs de la justice pouvaient mettre la main sur une édition de ce gaillard-là, ils la fourraient dans des greniers d’où elle ne sortait plus... C’est alors que nous nous en donnions à la joie de notre cœur!... Les chansons de Béranger!... mais on ne les mangeait pas, on les dévorait!... De 1827 à 1830 je n’ai vécu que de cela: aussi je me portais!...
TROTTE-MENU.
Et que chantent ces chansons, s’il vous plaît?
RONGE-MAILLE.
Elles chantent que les gueux,—ou, si tu aimes mieux, les Rats,—ont en partage la probité, l’esprit et le bonheur: rien que cela!
TROTTE-MENU.
Paradoxe!... Ces chansons-là n’empêcheront ni les gueux ni les Rats de mourir de faim...
RONGE-MAILLE.
Qui est-ce qui a l’habitude de mourir de faim? Est-ce toi? Es-tu mort hier? Meurs-tu aujourd’hui?
TROTTE-MENU, à part, d’un ton profondément mystérieux.
Qui sait? (Haut.) Si je ne meurs pas, moi, d’autres meurent. Ne vous souvient-il plus de Ratapon et de sa nombreuse famille? Il y avait plusieurs jours que lui et les siens souffraient de la faim; par un beau matin, ils prirent leur courage à deux pattes, et s’en allèrent implorer l’obligeance d’un de leurs voisins, un Cochon gros et gras, dont l’étable regorgeait de glands, d’orge et de légumes. Eh bien! qu’arriva-t-il de cette démarche?
RONGE-MAILLE, impatienté.
Mon Dieu! je le sais aussi bien que toi, ce qui arriva... Réveillé par leurs gémissements, monseigneur le Cochon parut à la fenêtre de son étable et leur dit d’un ton bourru: «Quel est ce bruit et que veut cette canaille?—La charité, s’il vous plaît, monseigneur! répondirent-ils tous à la fois.—Allez au diable! repartit le Cochon, je n’ai pas de trop pour moi.»
TROTTE-MENU, plus lugubre que jamais.
Et puis, le lendemain, le cadavre de Ratapon et des siens jonchaient la campagne... le désespoir et la faim les avaient tués!...
RONGE-MAILLE.
Le désespoir et la faim?... Ne fais donc pas de poésie... c’est la mort-aux-rats que tu veux dire. Ils ont eu la mauvaise chance de tomber sur des boulettes d’arsenic; ils les ont gloutonnement, imprudemment avalées: ils en sont morts. Quoi de plus simple?
TROTTE-MENU, avec ironie.
Quoi de plus simple, en effet que la mort? N’est-ce pas notre lot, à nous, à nous que menacent sans cesse et les Chats, et le poison, et les piéges, et les appâts!
RONGE-MAILLE.
Ce qui ne nous empêche pas de vivre...
TROTTE-MENU.
Oui, si c’est vivre que souffrir mille morts!
RONGE-MAILLE.
Mille valent mieux qu’une, quand ces mille ne tuent pas.
TROTTE-MENU.
Elles valent mieux pour les âmes faibles, peut-être; mais le Rat de cœur ne veut pas d’une vie qui est une torture de tous les instants, et il la rejette!...
RONGE-MAILLE.
Ah! tu donnes dans le suicide?... C’est une folie comme une autre; seulement elle est peu gaie.
TROTTE-MENU, gravement.
Ne plaisantez pas, tuteur; je parle sérieusement: cette vie de périls et de privations me fatigue, et j’y renonce...
RONGE-MAILLE.
Et tu as grand tort, crois-en ma vieille expérience... La vie n’est pas une mauvaise chose... elle a ses bons comme ses mauvais quarts d’heure... J’ai vu plus d’une fois l’ennemi face à face, et je n’en suis pas mort. Les piéges des Hommes ne sont pas si habilement combinés qu’on ne puisse s’y soustraire; la griffe des Chats n’est pas toujours mortelle. Ah! si défunt mon père était encore vivant, tu apprendrais de lui comment, à force de patience et de résolution, on se tire des situations les plus difficiles! J’étais bien jeune encore, quand un jour l’appât d’un morceau de lard le fit tomber dans un de ces traquenards vulgairement connus sous le nom de souricières. Tous réunis autour de sa prison, nous imitions notre pauvre mère, nous ne songions qu’à verser des larmes, en invoquant la miséricorde céleste... Lui, toujours calme, toujours grand, même dans le malheur, il nous dit: «Ne pleurez pas, agissez!... Peut-être, à quelques pas d’ici, l’ennemi veille dans l’ombre... Essayons de lui échapper... Plus d’une fois j’ai curieusement observé la construction de ces piéges inventés par la perversité humaine; et, si je ne me trompe, il n’est pas impossible d’en sortir. Cette porte qui vient de se refermer sur moi se rattache à ce que la science nomme un levier.» Mon père était un Rat de bibliothèque; il savait de tout un peu. «On prétend qu’avec un levier et un point d’appui on soulèverait le monde; si avec ce levier on peut sauver un père de famille, ça sera bien plus beau! Grimpez donc sur le toit de ma prison, et tous, réunissant vos efforts, suspendez-vous à ce levier: bientôt je serai libre.» Ses ordres sont exécutés; la porte fatale se rouvre; mon père nous est rendu, et déjà nous allions fuir, lorsque, d’un bond terrible, un affreux Matou s’élance au milieu de nous. «Partez!» nous crie mon père, dont rien ne peut ébranler le courage; et voilà que seul il tient tête à ce terrible adversaire. Noble lutte! il y reçut force égratignures, même y perdit la queue, mais n’y laissa pas la vie. Peu d’instants après, il avait regagné notre trou domestique; et pendant que nous léchions le sang de ses blessures, il nous disait en souriant: «Voyez-vous, mes enfants, il en est du péril comme des Bâtons flottants:
«De loin, c’est quelque chose, et de près, ce n’est rien.»
TROTTE-MENU, avec aplomb.
Oh! le péril ne m’effraye pas; je n’ai peur de rien.
En ce moment, on entend au dehors frapper trois coups dans les mains. Trotte-Menu veut fuir, Ronge-Maille l’arrête.
RONGE-MAILLE.
Tu n’as pas peur; cependant tu commences toujours par te sauver... Mais rassure-toi; je connais ce signal... c’est l’amoureux de Toinon qui l’appelle... Nous pouvons rester là. Les amoureux ne sont dangereux pour personne: ils ne pensent qu’à eux.
SCÈNE III.
Les Mêmes, TOINON, UNE VOIX au dehors.
TOINON. Elle a doucement ouvert la porte de sa chambre, marche sur la pointe du pied et va vers la fenêtre.
Quoi! c’est vous, Paul? Quelle imprudence!... Si mon père rentrait!...
LA VOIX.
Ma foi, voilà deux jours que je ne vous ai vue, et je n’y tenais plus... Est-ce que le père Babolin est toujours en colère contre moi?...
TOINON.
Plus que jamais... Il veut vous intenter un procès...
LA VOIX.
Comment, un procès? à propos de la maison de feu mon cousin Michonnet?
TOINON.
Justement.
LA VOIX.
Mais puisque le cousin Michonnet me l’a léguée par testament, elle est bien à moi, cette maison!
TOINON.
Mon père aussi a un testament, et il dit que le vôtre n’est pas le bon.
LA VOIX.
C’est-à-dire que c’est le sien qui est mauvais... Au fait, qu’il nous marie, et la maison sera aussi bien à lui qu’à moi.
TOINON.
Ah! bien oui! il ne veut plus entendre parler de mariage... Il dit qu’il vous déteste, et qu’il vaut mieux que je reste fille toute ma vie que de devenir la Femme d’un Homme aussi méchant que vous...
LA VOIX, d’un ton piteux.
Est-ce que vous êtes de cet avis-là, Toinon?
TOINON.
Hélas!
RONGE-MAILLE, à part.
Voilà un hélas! qui en dit plus qu’il n’est gros!...
LA VOIX.
Ciel!... votre père tourne la rue... Je me sauve!...
TOINON. Elle se retire vivement de la fenêtre.
Pourvu qu’il ne l’ait pas aperçu... C’est pour le coup qu’il ferait un beau tapage! (Elle rentre dans sa chambre.)
SCÈNE IV.
RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.
TROTTE-MENU, raillant.
Dites donc, tuteur, il paraît que M. Babolin n’est pas d’accord avec vous sur le mariage de mademoiselle Toinon?...
RONGE-MAILLE, tranquillement.
Qu’est-ce que ça me fait? J’ai décidé ce mariage, il aura lieu.
TROTTE-MENU, de même.
Ah! c’est bien différent!... Du moment que vous avez dit oui, il n’y a plus à dire non, n’est-il pas vrai?
RONGE-MAILLE.
Babolin dira oui.
TROTTE-MENU.
C’est donc une girouette que ce Babolin-là?
RONGE-MAILLE.
Babolin n’est pas une girouette, tant s’en faut... Il est fort obstiné; et quand il a mis quelque chose dans sa tête de Rat, on ne l’en fait pas sortir facilement.
TROTTE-MENU, étonné.
La tête de Rat du père Babolin? Le père de cette jeune fille serait un des nôtres?...
RONGE-MAILLE.
Pas précisément... c’est ce que les Hommes appellent un Rat d’église... Il est donneur d’eau bénite à la porte de Notre-Dame, et vend aux fidèles les petits cierges que leur piété allume en l’honneur de Dieu et de ses saints...
TROTTE-MENU.
Je connais ça... ce sont des cierges qu’on allume quand la pratique est là, et qu’on éteint quand elle a le dos tourné. (Avec indignation.) Le genre humain, comme le genre animal, n’est que mensonge et déception!...
RONGE-MAILLE.
Allons, allons, tu t’indigneras plus tard... J’entends Babolin, laissons-lui la place libre; car il serait parfaitement capable de nous marcher sur le corps. (Ils disparaissent.)
SCÈNE V.
BABOLIN, seul.
Ah! l’on cause amoureusement par la fenêtre, et cela malgré mes défenses expresses! Me prend-on pour un père de comédie?... Je vais me montrer. (Appelant.) Toinon! Toinon!
SCÈNE VI.
BABOLIN, TOINON.
TOINON.
Me voici, mon père, que voulez-vous?
BABOLIN.
Je veux, mademoiselle, que vous mettiez immédiatement votre châle et votre chapeau et que vous vous prépariez à m’accompagner.
TOINON.
Où cela, mon père?
BABOLIN, avec emphase.
Chez un avoué, mademoiselle!... Je veux apprendre à M. Paul qu’entre lui et nous il n’y a plus rien de commun. Un procès, un bon procès me fera justice des impertinentes prétentions de ce jeune homme. Ah! ce monsieur voudrait dépouiller le père et séduire la fille!...
TOINON.
Mon père!...
BABOLIN, sévèrement.
Taisez-vous, mademoiselle!... Jusqu’à ce jour, j’avais pu croire que le jeune homme ne serait pas assez présomptueux pour lutter avec moi, et qu’il me céderait de bonne grâce cette maison, que je tiens de l’amitié de Michonnet...
TOINON, pleurant.
Mais, mon papa, si M. Michonnet a laissé sa maison à tout le monde, ce n’est pas la faute de M. Paul...
BABOLIN.
Vous êtes une sotte!... M. Paul aimerait à hériter... rien de mieux! c’est un goût fort répandu que celui des héritages... Qu’il fasse valoir ses droits... quant aux miens, ils sont constatés en bonne et due forme, et je vais, aujourd’hui même, déposer entre les mains d’un avoué le testament qui les consacre. Il faut que dès demain le procès soit entamé!... La clef du secrétaire, mademoiselle, donnez-la-moi!... (Toinon lui donne la clef en pleurant.) Et pas d’enfantillage!... Séchons ces larmes et habillons-nous. (Il sort.)
SCÈNE VII.
TOINON, puis RONGE-MAILLE et TROTTE-MENU.
TOINON, mettant son chapeau.
Vilain M. Michonnet, va!... Il avait bien besoin de faire deux testaments!...
TROTTE-MENU à Ronge-Maille.
Je crois, tuteur, que c’est le moment d’exprimer clairement votre volonté... le père Babolin n’a pas l’air de la deviner du tout.
RONGE-MAILLE.
Sois paisible, petit pupille, sois paisible...
SCÈNE VIII.
TOINON, BABOLIN.
BABOLIN, furieux.
Ah çà! il y a donc des Rats ici?... (Trotte-Menu détale, Ronge-Maille le suit.)
TOINON.
Je crois que oui, mon papa; il y en a toujours eu... Qu’ont-ils donc fait?
BABOLIN, de même.
Ce qu’ils ont fait! vous voulez savoir ce qu’ils ont fait?... Eh bien!... (Moment de silence.) vous ne le saurez pas!...
TOINON.
Comme il vous plaira, mon papa.
BABOLIN, se promenant avec agitation.
Qui se serait attendu à cela? Me voilà bien avec mes droits... Où sont-ils, maintenant?... C’est M. Paul qui va se moquer de moi!... (Il s’arrête comme frappé d’une subite inspiration.) Mais si je ne disais rien de ma mésaventure?... si je jouais la clémence? Paul aime ma fille; ma fille aime Paul... si, comme un bon homme que je suis, je cédais à leurs vœux? C’est ça qui me ferait honneur et me donnerait l’air d’un père modèle!... (S’approchant de sa fille, il lui dit d’un ton câlin:) Dis donc, petite Nonnon, ça te chagrine donc bien de ne pas épouser ton Paul?... (Toinon ne répond rien: elle sanglote.) Nonnon, si, au lieu d’aller chez l’avoué, nous allions chez le notaire?...
TOINON, pleurant et riant tout à la fois.
Chez le notaire, mon petit papa?
BABOLIN.
Pour qu’il se hâte de dresser ton contrat de mariage...
TOINON, de même.
Avec qui, mon petit papa?
BABOLIN.
Avec Paul...
TOINON, sautant au cou de Babolin.
Oh! mon petit papa, mon petit papa, que vous êtes bon!... Je n’osais pas vous parler franchement, de peur de vous faire de la peine, mais je crois que si je n’étais pas devenue la femme de Paul, j’en serais morte.
BABOLIN.
Diable! diable! il ne faut pas que tu meures... Allons chez le notaire! (Ils sortent.)
SCÈNE IX ET DERNIÈRE.
RONGE-MAILLE, TROTTE-MENU.
RONGE-MAILLE.
Eh bien! que dis-tu de tout ceci, pupille?
TROTTE-MENU.
Je dis, tuteur, que vous êtes un grand sorcier... Mais ce testament de feu Michonnet, qu’est-il devenu, je vous prie? Vous l’avez donc escamoté?
RONGE-MAILLE.
J’en ai fait mon déjeuner de ce matin! Ainsi, grâce à moi, voilà un procès qui ne s’entame pas et un mariage qui se conclut!... Tu vois qu’en dépit de notre misère et de notre condition de Rats nous pouvons encore faire un peu de bien... Mais à quoi penses-tu, je te prie? te voilà tout rêveur!...
TROTTE-MENU.
Je pense que je viendrai vous voir le lendemain de la noce. Il y aura de fameux rogatons, je veux en goûter...
RONGE-MAILLE.
Tu ne songes donc plus à te suicider?
TROTTE-MENU.
Ma foi non, j’ai changé d’idée... Il me semble que, s’il y a beaucoup de souricières dans ce bas monde, il y a aussi d’excellents morceaux de fromage dont on ne tâte plus dès qu’on est mort...
RONGE-MAILLE.
Ainsi, tu es de l’avis du vieux proverbe:
Vive la Poule... encore qu’elle ait la pépie!
Édouard Lemoine.
LES SOUFFRANCES
D’UN SCARABÉE
Violette, qui est la Colombe la plus aimable et la plus raisonnable du monde, portait l’autre jour une jolie épingle à sa collerette. Un Hibou philosophe et Oiseau de lettres lui en fit compliment.
«C’est, répondit Violette, un cadeau de ma marraine la Pie voleuse. Cela représente un Insecte sur une feuille de pivoine. Au moyen de ce talisman, on a toujours son bon sens; on voit les choses comme elles sont, et non pas à travers les besicles de la mode.»
Le Hibou s’approcha pour examiner ce beau joyau, et comme la Colombe vit bien que le cou blanc sur lequel il était posé empêchait le philosophe de regarder avec toute l’attention qu’il fallait, elle détacha l’épingle et la lui donna.
«Je vous la rendrai demain,» dit l’Oiseau nocturne. L’Insecte me racontera son histoire, et je saurai par lui pourquoi vous êtes si charmante et si sage.
En effet, lorsqu’il fut rentré chez lui, le Hibou mit l’épingle sur sa table, et aussitôt la petite Bête marcha sur la feuille de pivoine. C’était un Scarabée vert qui avait la mine d’un honnête garçon d’Insecte. Il passa une patte sur ses yeux, étendit une aile et puis l’autre; il tourna son nez pointu vers le philosophe d’un air intelligent et amical, et consentit à lui raconter son histoire en ces termes:
Je suis né sur les bords de la Seine, dans un grand jardin qui a reçu son nom d’un temple consacré à la déesse Isis. Il y avait longtemps que les Charançons fossoyeurs avaient mis en terre mes parents, lorsque le sentiment de l’existence me vint à l’ombre d’une Mimosa pigra, la sensitive paresseuse, dont le suc fut mon premier aliment. Une excellente Jardinière m’avait recueilli chez elle. Tandis qu’elle s’en allait aux champs sur ses longues pattes, j’ouvrais mes ailes, et je m’envolais bien loin dans les prés. Mes compagnons étaient des Bêtes simples. Je n’entrais que dans des fleurs sans culture. On me traitait en ami chez les coquelicots, où régnaient la franchise et le laisser aller. Comme j’étais déjà grand garçon, je cherchais les roses buissonnières, et je poursuivais les Abeilles laborieuses, qui abandonnaient un moment leurs ménages pour rire avec moi. Hélas! ce beau temps a passé comme un rêve! Le besoin de l’inconnu me dévora bientôt et me fit prendre en dégoût les mœurs paisibles de la campagne.
Un Hibou philosophe et Oiseau de Lettres.
L’envie me vint de faire tirer mon horoscope par un Animal savant. Il y avait dans le pays un Capricorne qui passait pour sorcier et qui habitait un endroit sauvage. Malgré les cris et l’effroi de la bonne Jardinière, je me fis conduire dans la retraite de ce magicien. Le Capricorne portait une robe rouge couverte de signes cabalistiques. Il me reçut poliment, et, après avoir décrit des courbes bizarres avec ses antennes, il s’écria en regardant le creux de ma patte:
«Oh! oh! voilà un Animal qui a de la race. Est-ce que nous serions échappé d’une ancienne collection? Que diable viens-tu faire dans ce jardin? Tu n’y seras pas à la noce, mon ami.
—Monsieur le Capricorne, répondis-je, si je suis une bête de génie, vous pouvez me l’apprendre; cela ne me fera pas de peine. Si je dois jouer un rôle considérable dans le monde, je suis prêt à m’y résigner.
—Voyez-vous cela! reprit le sorcier ironiquement. Tu serais volontiers un don Juan Papillon; tu consentirais à goûter de l’ambroisie des dieux, sauf à payer ce régal par les souffrances de Tantale; tu déroberais le feu céleste comme Prométhée, au risque d’être mangé par un Vautour! Tu n’es pas dégoûté! Mais rassure-toi; il n’est pas besoin de tout cela pour être mal à l’aise dans le printemps où nous vivons. Tu n’es qu’un bon Insecte qui porte en lui la simple flamme du sens commun. C’est bien suffisant. Ah! tu t’avises de vouloir distinguer le vrai du faux et l’or du clinquant! tu refuses absolument de croire que les vessies sont des lanternes! Eh bien, mon garçon, tu feras de la belle besogne dans ce pays-ci! Va, ton sort est inévitable: ta vie ne sera qu’une attaque de nerfs.»
Je me retirai un peu déconfit par le pronostic du Capricorne, mais toujours brûlant du désir de me lancer au milieu du vaste jardin d’Isis, où des milliers d’Insectes fourmillaient et se heurtaient dans un air empoisonné. Un jour que je cherchais à ramener le calme dans mon esprit, je me promenais dans les solitudes d’un potager, lorsque je fis la rencontre d’un vénérable Rhinocéros qui méditait sous l’ombre épaisse d’une laitue. Je le priai humblement de me donner de ces avis fleuris et précieux que Mentor prodiguait au jeune Télémaque du temps de madame de Maintenon.
Monsieur le Sorcier, si je suis une Bête de génie, vous pouvez me l’apprendre;
cela ne me fera pas de peine.
«Volontiers, me dit-il: vous avez des devoirs à remplir et des droits à exercer. Il faut devenir un Scarabée policé. Voyez-vous, là-bas, toutes ces fleurs de luxe? Demandez qu’on vous y introduise, et vous serez admis dans la bonne compagnie. Le jargon en est facile. Vous ferez quelques contorsions de politesse devant la maîtresse du logis. Quand vous aurez prêté une oreille attentive aux balivernes qu’on voudra bien vous dire, on vous régalera d’un peu d’eau chaude, et vous pourrez faire la cour aux Demoiselles. Ayez soin de vous tenir au courant des nouvelles et des méchants propos qu’on débite les uns contre les autres. Il ne s’agit pas de se divertir, mais de paraître content; ni d’être amoureux, mais d’en avoir quelquefois l’apparence. Il n’est pas question d’avoir des opinions, des sentiments, des goûts ou des passions, mais d’offrir à peu près le semblant d’un Insecte qui pourrait dans le fond penser ou sentir quelque chose. Ne vous laissez pas voler votre bien, et prenez garde à qui vous donnez votre cœur, car on vous trompera le plus civilement du monde. Voilà pour l’article de vos plaisirs. Vos devoirs sont aisés à comprendre. Cinq ou six fois dans l’année seulement, vous serez invité à vous déguiser militairement et à faire pendant vingt-quatre heures ce qu’il passera par la tête à des Frelons de vous commander.
—Cinq ou six fois l’an! m’écriai-je: mais c’est un énorme impôt!
—La patrie l’exige. Vous êtes averti: allez maintenant, et jouissez de vos priviléges.»
A cette peinture noire de ce qui m’attendait à mes débuts, un Scarabée moins vert et moins intrépide que moi aurait bien pu s’effrayer. La fougue de la jeunesse me réconforta. Je considérai le Rhinocéros comme un vieux Misentome cornu et désabusé dont il ne fallait pas prendre les avis chagrins au pied de la lettre. J’écartai de son discours tout ce qui me semblait menaçant, pour me souvenir de ce qui flattait mon imagination. Des amis me promirent de satisfaire mon désir d’être admis dans cette société délicieuse où l’on buvait de l’eau chaude en causant avec les Demoiselles. Je me liai intimement avec un Hanneton fort répandu dans le monde, et qui voulut bien me servir de guide.
«Venez avec moi, me dit-il un jour. Les arts et la bonne compagnie vous réclament. Je vous mènerai au théâtre et dans les réunions choisies. Venez, venez: je vous promets une soirée agréable.»
Après avoir compté nos écus, nous partîmes ensemble à tire-d’aile.
«Aimez-vous la musique? me demanda le Hanneton tout en voltigeant.
—Oui-da! il y avait dans le jardin où je suis né des Fauvettes d’une grande force.
—Nous avons à vous offrir mieux que cela; je vais vous conduire dans une Académie: ce sera bien le diable si nous n’y entendons pas de bonnes choses.»
Mon compagnon rajusta ses antennes et redressa son col noir pour se présenter à l’entrée d’une vaste fleur d’acanthe. Un Cloporte lui passa deux billets par un petit trou, et nous nous élançâmes dans la salle. La réunion était d’un aspect agréable. Des Paons du jour placés aux avant-scènes, les moustaches cirées, les manchettes retroussées, lorgnaient avec cet air nonchalant que donnent le raffinement de l’esprit et l’habitude des plaisirs recherchés. Des Guêpes élancées, des Demoiselles à pattes fines, formaient des groupes charmants. Quelques innocents Pucerons sortaient leurs têtes carrées par les lucarnes du paradis. Les Mouches noires, arbitres du bon goût, se tenaient en silence au parterre. Tout ce monde paraissait jeune, poli et connaisseur.
«Ce public, dis-je à mon guide, a une mine qui me revient. Il est beau de voir la jeunesse accourir avec cet empressement dans une Académie.
—Ne vous trompez pas sur le mot, répondit le Hanneton. Les Paons du jour viennent ici pour les Sauterelles du théâtre, qui cachent avec soin leurs fémurs sous une gaze transparente. Les Guêpes viennent pour chercher fortune et les Demoiselles pour se montrer; mais on fait tout cela en écoutant le meilleur chant du monde. Chut! voici la première Cigale qui commence son grand air.»
J’ouvris mes oreilles à deux battants. La première Cigale, vêtue avec luxe, poussait des cris dramatiques dans un beau jardin de papier peint. L’orchestre accompagnait comme s’il eût assisté aux débuts de Stentor, cette basse-taille vantée des anciens, et pourtant la prodigieuse Cigale trouvait encore moyen de le surpasser et de me perforer le tympan. Il eût été malhonnête de ne pas écouter lorsqu’on faisait tant de bruit pour me divertir. Le morceau charmant était d’ailleurs cette cavatine qui se trouve en tête de tous les opéras nouveaux et qui a la vogue depuis nombre d’années. Impossible de ne pas être satisfait. Pour nous reposer du vacarme aigu de cette cavatine, par un ingénieux contraste, on introduisit sur la scène trois cents Grillons qui entonnèrent un chœur à faire crouler la salle, et le rideau tomba en attendant de nouvelles merveilles.
Après le tour des Cigales vint celui des Sauterelles. Autant les premières s’étaient évertuées à crier de tous leurs poumons, autant les autres s’essoufflèrent à gigoter de toute la vigueur de leurs jarrets. Apparemment, elles savaient exprimer quantité de choses avec leurs pattes, car mon compagnon me traduisait ces signes dans le langage vulgaire; sans lui je n’y aurais pas su démêler autre chose que des gambades. Ce spectacle, d’ailleurs, était fort gracieux et j’y prenais un plaisir extrême; mais tout à coup les jolies Sauterelles s’envolèrent et le tapage recommença plus fort qu’auparavant. Je fus pris d’une telle migraine que je ne pus résister au désir de m’élancer dehors, dans la nuit orageuse.
«Ce n’est pas là ce que vous m’aviez promis, dis-je au Hanneton mondain, quand j’eus respiré quelques bouffées d’air. Je vous avais demandé des chansons et je n’ai encore entendu qu’un brillant vacarme. Menez-moi, je vous prie, dans un endroit où l’on ne fasse pas de la musique à grand renfort d’épées et de flambeaux.
—J’ai votre affaire, répondit mon compagnon; suivez-moi, je vais vous conduire en un lieu choisi où l’on ne cultive que le bel art de la musique, dépouillé de tous les accessoires qui pourraient vous en distraire. Vous y entendrez une Cigale étrangère, adorable et adorée des quatre parties du monde.»
En trois coups d’ailes, nous volâmes jusqu’aux abords d’une vaste tulipe rouge. Le Cloporte de l’entrée nous donna deux billets, et nous arrivâmes à nos places au moment même où la Cigale adorable entonnait le plus bel air de la pièce. Elle chantait dans une langue inconnue, la plus douce qu’il soit possible d’imaginer. Cette fois, je fus ravi et transporté d’aise; mais quand elle eut fini son morceau, de pauvres Cri-cris sans voix commencèrent à s’égosiller autour d’elle, en sorte que mon plaisir en fut gâté.
«D’où vient cela? demandai-je à mon compagnon. Pourquoi tous les autres rôles de la pièce sont-ils sacrifiés? Est-ce qu’il n’y a dans cet établissement qu’une seule voix et qu’un seul talent?
—Si fait, me répondit le Hanneton, il y a, au contraire, plusieurs gosiers incomparables; mais, pour les entendre, il faut revenir demain. Le jour où la Cigale adorée se montre, on met le premier Grillon dans l’armoire, et le jour où chante le premier Grillon, la Cigale adorée reste dans sa cachette.
—Et pourquoi cette parcimonie de chansons?
—Pour vous obliger à revenir. Si l’on servait à l’auditoire toutes les merveilles à la fois, cela coûterait trop cher à l’entrepreneur.
—Mais il en résulte que l’exécution est pleine de disparates et d’imperfections. Allons ailleurs, et cherchons un endroit où l’on fasse de la musique sans marchander.
—Je vous ai gardé la meilleure pour la dernière. Je vous avertis qu’il faut être connaisseur et avoir l’ouïe délicate et exercée pour goûter ce que vous allez entendre.
—A force de méditation, j’en comprendrai bien quelques petites beautés.
—Je n’en répondrais pas. Moi-même, qui suis initié, il y a des moments où je perds le fil de mes idées. Il faut savoir trouver le fin des choses, comme un gourmet découvre la langue de la Carpe, tandis que le vulgaire s’égare dans les arêtes. Où pensez-vous que soit le mérite d’un morceau de musique instrumentale?
—Pardieu! comme pour tous les morceaux de musique du monde, il est dans le choix d’une mélodie agréable, dans les développements heureux que le compositeur sait lui donner, et dans le travail d’harmonie dont il l’accompagne.
—J’en étais sûr! vous n’y êtes pas du tout, mon cher Scarabée. Ces idées-là sont arriérées de deux siècles au moins. Le charme de la musique consiste uniquement aujourd’hui dans la prestesse des pattes de l’exécutant, dans la végétation poilue de l’Insecte qui tape sur l’outil sonore. Le fin de l’harmonie, les délices de la mélodie sont dans le nez de l’Animal qui remue ses articulations sur l’instrument, dans la couleur de ses écailles, dans la manière dont il courbe les nodus de son épine dorsale à l’entour d’un violoncelle, dans le roulement de l’œil au fond de son orbite. Nous allons voir de ces artistes profonds qui donnent à la pensée une forme mystique, et néanmoins très-lucide pour celui qui est initié au langage chromatique des objets, à la vague harmonie des passions et aux rhythmes divers de la nature morte.
—Peste! dis-je en ouvrant de grands yeux, je vois, en effet, que ces belles affaires pourraient bien n’être pas à ma portée. N’importe: conduisez-moi toujours. Ma curiosité est extrême, et je grille du désir de connaître ces rhythmes que vous venez de me dire.»
Le Hanneton m’introduisit dans le vaste calice d’un Datura fastuosa richement décoré pour un concert instrumental, dans lequel on n’entrait pas sans payer fort cher. Le public en était plus élégant encore que celui de l’Académie.
Un cercle de Cantharides à couleurs changeantes murmuraient à demi-voix. Elles étaient rangées autour d’un ustensile à queue très-perfectionné, d’où les prodiges d’harmonie annoncés devaient s’élancer bientôt sous les doigts d’un Mille-Pattes fameux. Après s’être fait attendre pendant deux petites heures, les artistes arrivèrent enfin. Le Scolopendre s’assit devant son instrument. Il promena ses regards sur l’auditoire, et un silence profond s’établit aussitôt.
Le morceau débuta par trois accords foudroyants qui partaient de la note la plus basse du clavier jusqu’à la plus haute. Ayant ainsi commandé le sérieux et l’attention par cette entrée imposante, le virtuose se décida, quoique à regret, à poser ses doigts dans le médium de l’instrument. Alors commença un adagio lent et vague, d’une mesure insaisissable, et que les fioritures rendaient encore plus confus. Le motif en était pauvre; mais qu’importe la misère d’une étoffe, lorsqu’elle est si chargée de broderies qu’on ne peut plus la voir? Ce n’était d’ailleurs qu’une introduction pour donner un avant-goût du morceau, et comme il y avait force roulements de grosses notes, je pensai qu’il ne s’agissait pas d’un badinage. Cependant ce fut le contraire qui arriva. Le nuage sombre et mystérieux de l’introduction s’ouvrit bientôt, et de son sein jaillit un pont-neuf de ballet, un air de danse tout guilleret qui semblait relever gaiement sa robe des deux mains pour folâtrer sur l’herbe courte. Le petit coquin avait paru subitement comme ces bonshommes qu’on met dans les faux pâtés de carton, et qui sautent au nez de l’imprudent qui découpe. Ce trivial et badin motif avait croupi depuis dix ans dans les jambes des plus vieilles Sauterelles de l’Opéra. On en était rassasié de toutes les façons, mais l’auditoire, flatté de le reconnaître, le salua de la tête comme un ancien ami.
Le morceau débuta par trois accords foudroyants qui partaient de la note
la plus basse du clavier jusqu’à la plus haute.
A la suite de ce thème anodin, la chaîne sans fin des variations déroula ses anneaux éternels comme un Serpent à sonnettes. Le Scolopendre jouait son air de danse au fin fond des basses du clavecin avec une seule patte, tandis que les neuf cent quatre-vingt-dix-neuf autres pattes voltigeaient du haut en bas en agréments furieux, et puis le motif passait à droite et cédait la gauche à la nuée des triples croches. Ces évolutions se répétèrent indéfiniment, au plaisir toujours croissant de l’assemblée. Tout à coup il y eut un temps d’arrêt. Le virtuose compta quelques mesures avec l’air terrible de Thoas s’écriant: «Tremble! ton supplice s’apprête!» Il prit alors son motif innocent par les cheveux; il lui arracha un bras, lui coupa une jambe, lui aplatit le visage, le tordit entre ses doigts au point d’en faire un six-huit d’un simple deux temps qu’il était de naissance; puis il le jeta sur l’enclume fumante de son clavier, et se mit à forger dessus outrageusement avec ses mille pattes. C’était le finale, ou comme qui dirait le bouquet du feu d’artifice.
Et le Scolopendre forgea de plus fort en plus fort sur le pauvre motif estropié. Il forgea cinq minutes; il forgea dix minutes durant. Et par moments il forgeait si vite, qu’on ne pouvait plus le suivre; puis il forgeait tout à coup si lentement, que l’on restait malgré soi la bouche ouverte et la patte en l’air à attendre qu’il reprît un train plus rapide. Et il revenait à ce train rapide peu à peu; et il le dépassait encore par une vitesse terrible. La mesure devenait ce qu’elle pouvait au milieu de ces fluctuations. Et à force de voir ce Scolopendre forger ainsi, les Cantharides commencèrent à marquer insensiblement le mouvement de la forge par de petits signes de tête; et puis les signes de tête devinrent plus sensibles; et bientôt tout le corps marqua la mesure; et les pieds, les mains, les éventails des Cantharides, tout forgeait à la fois avec un ensemble qui témoignait assez le plus haut degré de l’émotion et du plaisir. Les unes avaient l’œil flamboyant, les autres en coulisse, et d’autres encore n’en montraient plus que le blanc; de sorte que ce fut comme une ivresse générale qui ressemblait à de l’épilepsie. Et comme j’échappais à la contagion, je rentrai en moi-même au milieu du bruit et des explosions, tandis que le morceau se terminait par une interminable pétarade de ces accords auxquels on reconnaît la rare fécondité des Scolopendres.
«Oh! disait une Cantharide à sa voisine, puissance de la musique! Mon âme, remplie, harcelée, tiraillée, déchirée, a parcouru les sphères lumineuses du firmament. Elle s’arrête enfin, brisée, éperdue, et retombe à moitié morte dans cette odieuse vie réelle. Je voudrais une glace à la vanille.
—Ah! disait une autre Cantharide en se pâmant d’aise, j’ai monté en quelques minutes l’échelle entière des passions: l’amour, la jalousie, le désespoir, la fureur, j’ai tout souffert en un clin d’œil. Par pitié, de l’air! Ouvrez une fenêtre!
—Eh! murmurait une troisième Cantharide, affreux tyran, harmonie que j’adore et que je redoute, ne peux-tu laisser en paix mon imagination? J’ai vu des bois de citronniers où passaient des Capricornes mouchetés; j’ai vu des convois de Fourmis défiler sous les arceaux noirs d’une cathédrale; j’ai vu des prairies verdoyantes où de jeunes Charpentiers gravaient leurs chiffres sur l’écorce des bouleaux; j’ai vu des Blattes qui dévoraient un pain de sucre; j’ai vu des feuillages d’un vert très-sombre dans lesquels s’enfonçait un beau Papillon, qui se transformait subitement en Araignée pour s’évanouir au fond d’une caverne obscure.
—Aïe! hélas! holà! criait une Cantharide d’un âge mûr; quelle ivresse! quelles délices! quel bonheur! quel génie! Ce Scolopendre est immense!»
Je me tournai vers un gros Taon qui me parut avoir du bon sens, et je lui demandai timidement si ce n’était pas par ignorance que je n’avais su rien voir de toutes les merveilles qu’on débitait sur le pont-neuf varié que nous venions d’écouter.
«Imprudent! répondit le Taon en m’entraînant dans un coin; si on vous entendait, vous seriez déchiré par les Cantharides. Il faut bien que tous les prodiges dont on parle soient en effet dans cet effroyable morceau, puisque tout le monde le veut.
—Merci de l’avertissement! dis-je à ce Taon bienveillant; mais est-ce qu’on est forcé de venir entendre ces torrents d’harmonie que les Mille-Pattes déversent sur leurs contemporains?
—Il est difficile de s’y soustraire; cependant on ne peut obliger personne à sortir de chez soi.»
Dans ce moment, l’émotion causée par l’effroyable pont-neuf étant un peu calmée, on réclama le silence pour écouter un Perce-Oreille qui jouait du violon. C’était encore une introduction nébuleuse suivie d’un air de danse. Il y eut la chaîne sans fin des variations, de sorte que le Perce-Oreille me parut, à peu de choses près, racler tout ce que le Mille-Pattes venait de forger tout à l’heure; mais il n’avait pas le privilége de troubler l’auditoire au même degré que son rival. Trois ou quatre Cantharides seulement, et des plus surannées, montrèrent un peu le blanc de leurs yeux; encore disait-on que l’une d’elles avait des motifs particuliers pour être touchée de ce raclement.
La bonne vieille Jardinière qui prit soin de mon enfance m’ayant enseigné la politesse, je crus de mon devoir d’adresser quelques compliments aux virtuoses. Je m’approchai donc de l’immense Scolopendre, et je le félicitai, sans mentir, de la prodigieuse agilité de ses pattes; mais il me regarda de travers, comme si je l’eusse gravement offensé.
«Non, s’écria-t-il avec un sourire plein d’amertume, non, je ne m’abaisserai plus à ce vil métier de jouer la musique des autres. Non, je ne veux plus désormais piétiner que sur mes propres élucubrations. Je ne veux plus estropier que mes propres idées. Un jour viendra où je prouverai à l’univers consterné que, si j’ai des pattes, je possède aussi une cervelle plus vaste que celle des Insectes chanteurs les plus accrédités. Un jour viendra où tout ce qui sait crier dans la nature, fredonnera mes chansons, où trois cents Grillons réunis feront monter vers le ciel un pont-neuf entièrement de mon invention, quand je devrais, pour atteindre ce but grandiose et lumineux, me changer de Mille-Pattes en Chenille, de Chenille en Larve, et de Larve en Bourdon. Jusque-là, qu’on ne me parle plus ni d’ovations ni de gloire. Ainsi, monsieur le Scarabée, vous pouvez rengaîner vos compliments.
—Ne vous fâchez pas, répondis-je en m’inclinant; puisque vous l’exigez, je rengaîne.»
Le Hanneton triomphant s’était approché de moi.
«J’espère, me dit-il, que voilà une douce soirée!
—Surprenante, en vérité, répondis-je. C’est assez pour un jour; allons dormir là-dessus.»
Le lendemain mon guide me fit comprendre qu’il était nécessaire de visiter plusieurs Sphinx tête-de-mort qui regardaient la nature du haut de leur belvédère, et tâchaient d’en imiter les formes et les couleurs. La plupart de ces infortunés n’avaient plus que des tronçons à leurs épaules, pour avoir entrepris trop jeunes de voler de leurs propres ailes. Ils se traînaient à l’aveugle, comme s’ils eussent encore vécu à l’état de nymphes, et ne savaient quelle route suivre, faute d’avoir été mis dès leur enfance dans le droit chemin. Le premier de ces Sphinx que nous visitâmes nous parla fort bien de son métier.
«On ne fait rien de bien sans art, disait-il, et il n’y a point d’art sans règles. Il faut donc suivre les préceptes des maîtres. Nulle composition ne saurait être heureuse sans l’ordre et la régularité. Nous devons reproduire de belles images, choisir dans la nature ce qui flatte les yeux et rejeter le grossier ou la laideur. C’est ce que j’ai cherché à faire dans le tableau que vous allez voir.»
Et, en parlant ainsi, le Sphinx nous montra une toile qui représentait une bataille de ces Larves que le microscope solaire découvre dans une goutte d’eau.
Le second Sphinx nous déroula d’incroyables systèmes qui ressemblaient fort aux divagations d’un fou.
«Quand je fais le portrait d’un Insecte, disait-il, je ne m’endors pas à copier les couleurs que je lui vois. Je cherche une plante qui ait quelque rapport avec le modèle; j’imite cette plante, et non pas l’objet que j’ai sous les yeux. C’est d’après ces idées que j’ai mis sur la toile le Lépidoptère que voici.»
Je m’attendais à voir une drogue, et il se trouva au contraire que le Sphinx nous présentait une charmante figure de Religieuse à ailes grises. Le Hanneton m’apprit que ces contradictions entre le dire et le faire étaient choses communes en ce temps-ci. Il me conduisit ensuite dans une réunion de Cochenilles infatuées du rouge ardent, qui étalaient gauchement leurs couleurs crues sur des feuilles mortes.
«Mes amis, criait une de ces Cochenilles, il n’y eut jamais qu’une belle époque pour les arts.»
Je me hasardai à dire qu’on avait toujours cité quatre grands siècles, mais que j’accorderais volontiers la prééminence à l’un d’eux sur les trois autres. Je croyais émettre une banalité pour amener un sujet quelconque sur le tapis, mais lorsque j’eus prononcé le mot d’antiquité, une clameur m’apprit que je venais de lâcher une sottise.
«L’antiquité, reprit la Cochenille, c’est une époque d’enfance et de misère. Les Insectes n’étaient alors que des Chrysalides aveugles.
—Vous donnez donc l’avantage au siècle d’Auguste?»
Un nouveau cri plus ironique que le premier me coupa la parole.
«Le siècle d’Auguste! qu’est-ce que c’est? Nous ne connaissons pas le siècle d’Auguste.
—Peut-être avez-vous raison de croire que la renaissance...
—La renaissance est un temps de décadence.
—Excusez-moi, je n’y songeais pas. Le mot l’indique assez: on comprend que renaître veut dire décroître.
—Sans doute. Cela est clair.
—Reste donc le grand siècle dix-septième.»
A ces mots, un hourra général d’indignation couvrit ma voix.
«Quel est ce Coléoptère iroquois? s’écrièrent en chœur les Cochenilles. Vous avez donc vécu dans un trou? Apprenez que tout ce qui est connu, admis, sanctionné par la postérité, nous le méconnaissons, nous le démolissons, nous le réduisons à zéro. Tout ce qui est, au contraire, ignoré, obscur, plongé dans la poussière de l’oubli, nous le nettoyons, nous le ressuscitons, nous l’exaltons, nous le restaurons du vernis de notre enthousiasme. Comme on vous le disait donc, il n’y eut jamais qu’une belle et grande époque; elle a duré vingt ans et trois mois; ce fut vers l’an 1021, et chez les Sarrasins, du temps d’Averrhoès. Les arts ont extrêmement fleuri alors dans un petit bourg de l’Afrique orientale. En comparaison de cette époque-là, il n’y avait rien qui vaille dans les quatre siècles qu’on cite éternellement.»
Je me penchai vers mon guide.
«Allons voir d’autres Animaux, lui dis-je à l’oreille.
—Bien volontiers.»
Le Hanneton prit son vol à travers le jardin, et me conduisit dans un endroit que je ne connaissais pas. Son nom lui venait d’une ancienne chaussée sur laquelle on l’avait établi. Mon compagnon entra dans une belle tulipe richement tendue à l’intérieur, où j’aperçus une foule d’Insectes variés.
«Vous voyez, me dit le Hanneton, toute la race entomique. Il y a des Paons, des Amiraux, des Maréchaux, des Princes, des Comtes, des Caniculaires, des Pouparts, des Satyres, voire même des Vulcains et des Argus.»
Vous savez que, nous autres Scarabées, nous descendons d’une race d’Insectes égyptiens habitués de longue main à déchiffrer les hiéroglyphes de la physionomie et à lire couramment l’almanach du visage. Je compris tout de suite que dans cette société brillante les femelles rangées en cercle et parées de leurs plus beaux atours ne songeaient qu’à se toiser entre elles des pieds à la tête. On voyait que chacune d’elles épluchait avec soin la toilette de ses voisines. Pendant ce temps-là, les mâles, dressés sur leurs ergots, se tenaient à distance.
«Mais, dis-je à mon compagnon, cette société choisie n’a point du tout l’air de s’amuser. Je ne voudrais pourtant pas juger légèrement un si beau monde; écoutons donc un peu ce qu’on y chuchote tout bas.»
De jeunes Pouparts bien frisés, tirés à quatre épingles, parlaient entre eux de leur chasse, de leurs dîners et de leurs gageures, toutes choses dont ils auraient pu s’entretenir aussi bien partout ailleurs, à moins de frais. Deux Belles-Dames jasaient ensemble à l’abri de leurs éventails. Je me glissai derrière elles pour les écouter. Quelle fut ma surprise quand je les entendis se servir d’expressions familières aux Insectes les plus méprisables! Elles ne parlaient, d’ailleurs, que des moyens d’extirper de la poche de leurs maris le plus d’argent possible. Mes antennes se dressèrent d’horreur sur ma tête.
«Oh! oh! dis-je à mon compagnon; voilà donc ce que vous appelez les plaisirs du monde! Dans le modeste champ où je suis né les choses ne se passent point ainsi. Quand une simple jardinière met sa toilette du dimanche, c’est pour tâcher de plaire à quelque jardinier; les mâles ne vont point d’un côté et les femelles de l’autre. Si l’on y offense la grammaire, c’est sans le vouloir, et l’on ne cherche pas à imiter le langage des Punaises.
—Que voulez-vous? me répondit le Hanneton; la mode est un tyran qui gouverne le langage tout comme la toilette, et il faut bien lui obéir.
—Mais, repris-je, si l’on ne songe qu’à se parer, si l’on met sur sa personne tout ce qu’on possède, comment vont le ménage, la maison?...
—La maison! le ménage! interrompit mon guide en ricanant; fi donc! cela était bon pour nos grand’mères.
—Et le budget? et ces deux fameux bouts de l’année qu’il est si important, pour le bon ordre, de savoir joindre ensemble?
—Cela ne vous regarde pas, ni moi non plus.»
Deux Insectes assez laids devisaient ensemble dans un coin.
«Qui sont ces êtres-là? demandai-je au Hanneton.
—Ce sont, me dit-il, des Fourmis-Lions de finance. Leurs mœurs sont bizarres. Ils s’assemblent le matin dans un temple consacré à leurs exercices, et là ils creusent des trémies souterraines sous les pas les uns des autres, ce qui rend le terrain de ce temple mouvant et dangereux. Les maladroits et les innocents trébuchent dans ces trémies, où ils sont à l’instant dévorés. Quand le Fourmi-Lion a sucé quelque bonne proie dans la journée, il se pavane volontiers le soir. Sa femelle est une Libellule dorée fort couverte de bijoux.»
Je laissai les Fourmis-Lions parler ensemble de leurs trémies, et j’écoutai de préférence le chuchotement des Libellules.
«Ma chère amie, disait l’une d’elles, vous avez un jeune Cousin chanteur qui voltige autour de vous, sur lequel nous pourrions jaser si nous le voulions. Il fera l’un de ces jours une morsure au front de votre vieux Vulcain.
—Bah! comment voulez-vous que nous nous entendions? Nous n’avons pas les mêmes goûts. Il me querelle quand je mange des pastilles pendant qu’on joue des sonates ou des quatuors de Haydn ou de Mozart. Ce n’est pas ainsi qu’il s’emparera de mon cœur. Mais, ma chère amie, nous aurions bien plutôt à jaser sur ce vieux Grand-Paon qui vous conte des douceurs.
—J’avoue que j’ai un faible pour lui. Sa position lui donne droit à des loges dans les théâtres. N’est-ce pas éblouissant? Rien ne frappe mon imagination comme de voir toujours ce Grand-Paon aux places les meilleures. Quand je pense qu’il pourrait, dans une seule soirée, aller à tous les spectacles sans payer!...
—En effet, dit une autre Libellule, c’est une chose qui séduit. Chacun a son point vulnérable comme le talon d’Achille. Pour moi, ce qui me touche le plus, c’est de voir un jeune Corydon ouvrir ses ailes et arriver le premier au clocher, par-dessus les fossés et les haies.
—Vous êtes faciles à émouvoir, s’écria une Libellule qui passait pour un dragon de vertu. On ne me plairait pas à si peu de frais. Non-seulement j’exigerais qu’on fût toujours aux meilleures places et qu’on volât vers le clocher avant les autres, mais il faudrait encore deviner, pour ainsi dire, les modes, ne pas manquer de se trouver aux eaux dans la saison des bains, et ne pas s’aviser d’aller aux Pyrénées quand il est de rigueur d’être à Bade. Il faudrait encore manger des cerises au mois de janvier, enfermer ses extrémités dans quelque chose de si étroit, qu’on ne puisse plus marcher, et posséder enfin au superlatif ce qu’on appelle le genre.
—Ah! disait en soupirant une Libellule avariée, j’ai connu un jeune Gazé discret et tendre qui savait tout cela sur le bout de sa patte. Il était à la fois bijoutier, connaisseur en étoffes, confiseur étonnant et parfait maquignon. Je ne sais pas d’où il tirait ses dragées au chocolat, mais je n’ai jamais retrouvé les pareilles, et quand il parlait chevaux, c’était à en perdre la tête.»
Les avis chagrins du vieux Rhinocéros me revinrent à l’esprit, et je commençais à comprendre qu’ils n’avaient rien d’exagéré. Cependant une discussion assez vive, qui s’était établie entre deux Cerfs-Volants, attira l’attention des voisins, et bientôt la conversation devint générale. On s’anima sans dépasser toutefois les bornes prescrites par la civilité. La controverse fut âpre et dura longtemps. Vers onze heures un quart, les questions étant éclaircies, grâce aux aperçus ingénieux et aux connaissances profondes des Insectes les plus savants, il fut bien démontré, de façon à n’en pouvoir douter:
1o Que le thé vert agite plus les nerfs que le thé noir;
2o Que l’amour-propre est le mobile de la plupart des actions des Animaux;
3o Que la côte de Saint-Denis est à peu près aussi rude à monter que celle de Clichy;
4o Qu’il fait plus cher vivre en Angleterre qu’en France;
5o Qu’il vaut mieux être riche que pauvre;
6o Que l’amitié est un sentiment moins vif que l’amour.
Cette dernière question fut abandonnée comme trop ardue, à la réclamation des Éphémères de la compagnie. Un Bernard-l’Ermite la nota sur son calepin, pour la méditer à loisir dans le silence de la retraite.
Je pris le Hanneton par le coude.
«Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen, lui dis-je, dans tout ce grand jardin, de trouver un endroit où l’on voulût bien causer sans prétention de quelque chose d’intéressant?
—Si fait, répondit-il en se grattant la tête d’un air embarrassé. Suivez-moi: nous allons vous chercher cela.»
Nous nous envolâmes bien loin dans la nuit sombre. Le Hanneton faisait beaucoup de circuits, et je voyais qu’il ne savait trop par où se diriger.
«Je ne vous offre pas, disait-il, de vous mener là-bas dans ce marais désert où l’on vit isolé comme des Rats d’eau. Nous aurons plus de chance de nous amuser en passant la rivière. Il y a sur l’autre rive des lis où je puis vous introduire. C’est là vraiment qu’existe le savoir-vivre. On ne médit pas les uns des autres, parce qu’il faudrait insérer dans de vilaines phrases des noms qu’on respecte. Ceux qui n’ont pas de bienveillance feignent obligeamment d’en avoir, parce qu’il ne serait pas digne d’eux de parler autrement.
—Vous me faites une peinture fort attrayante. Mais a-t-on de la gaieté dans ce monde-là?
—Dans le pays des lis, on est plus triste qu’ailleurs, pour des raisons qu’il serait trop long de vous donner.
—Diable! ce n’est pas mon compte.»
Je commençais à m’ennuyer du Hanneton et de ces voyages inutiles. Je profitai de l’obscurité de la nuit pour planter là mon guide au détour d’une allée. Une bonne étoile qui brillait au ciel me dirigea comme par hasard au troisième étage d’une rose trémière, et j’y trouvai enfin ce que je cherchais depuis si longtemps: une honnête famille de Bêtes à bon Dieu établie dans un local simple et commode; de bonnes gens d’Insectes sans morgue, ayant l’envie de se divertir décemment et sans étalage. La conversation fut animée par une gaieté cordiale, après quoi nous mangeâmes un petit souper dont la bonne humeur fit les frais. Je pris place entre deux jeunes hôtesses qui avaient l’œil éveillé, l’oreille fine, de l’intelligence, de la grâce et le rire à la bouche.
Ici le Scarabée se tut et remonta sur sa feuille de pivoine.
«Votre récit ne peut pas finir là, monsieur le Scarabée, lui dit le Hibou.
—C’est vrai, monsieur le Philosophe, reprit l’Insecte, j’oubliais la fin de mon histoire. Depuis l’heureux jour où je me séparai du Hanneton, il ne m’arriva plus qu’une seule fois d’avoir un grand mal de nerfs. Cela me prit un matin que le vent déposa chez moi une feuille volante à mon adresse, sur laquelle étaient écrits ces mots: «Un tel jour, à telle heure, vous vous rendrez dans un chardon, en vous affublant militairement, pour monter la garde au poste qui vous sera désigné.» Il fallait obéir sous peine d’être mis en prison. Je me déguisai en Bête guerrière, moi qui suis pacifique par état, pour me joindre à d’autres Bêtes aussi paisibles que moi, mais qui singeaient les Frelons guerroyeurs, sous prétexte de sauver la patrie, les jours où la patrie ne courait aucun risque. Des Calandres à collets rouges, Insectes peu guerriers, qui vivent les uns dans les tonnes de pruneaux, les autres dans les meubles ou les chantiers de bois, avaient quitté leurs retraites pour s’assembler dans un trou malsain. Leur innocent délassement consistait à se croire des héros pendant vingt-quatre heures, puis ils retournaient à leurs tonneaux ou à leurs chantiers. Je ne vous répéterai point les lazzis qui se débitaient dans cet endroit. Après un jour et une nuit d’agacements et d’impatience, je quittai enfin les Charançons à collets rouges. Je fus rendu à la liberté avec un rhume et un mal de dents qui m’avaient admirablement préparé à la victoire. Je me plongeai dans le sein d’un pavot, où j’avalai à longs traits l’opium de la mélancolie. Le sommeil me remit un peu de mes ennuis, et je songeais à reprendre mon vol à travers le jardin, lorsque la voix d’une Pie voleuse me fit tressaillir. Un bec de fer me saisit par le milieu du corps. La Pie était une vieille collectionniste, et, de plus, une sorcière. Elle s’écria en me regardant:
«Pardieu! voilà un petit Scarabée que je veux donner à ma filleule. Je le poserai au milieu d’une feuille de pivoine, et ce sera un joli bijou sur le cou blanc d’une Colombe. Avec quelques paroles sacramentelles, nous en ferons un talisman qui préservera de l’engouement et du ridicule des modes.
Leur innocent délassement consistait à se croire des héros
pendant vingt-quatre heures.
—Et comment vous êtes-vous tiré de ce mauvais pas? dit le Hibou en riant.
—Vous savez que nous autres Scarabées nous avons reçu du Ciel la faculté précieuse de faire semblant d’être morts. Quand le danger approche, nous rentrons nos pattes et nos antennes; nous nous laissons choir sur le dos, et nous restons sourds et immobiles, nous fiant à la solidité de nos écailles. Je jouai mon jeu selon mes instincts, et je ne bougeai plus. La Pie sorcière exécuta ce qu’elle venait de dire. Je me laissai poser sur la feuille de pivoine et attacher au cou de la Colombe Violette. Ce cou était blanc et gracieusement arrondi; je m’y trouve bien, et je n’en bouge plus. J’entends les petits propos de Violette. Elle est sage, belle et douce. Je me suis pris d’amitié pour elle, et je crois que je lui porte bonheur.
—Mais, monsieur le Scarabée, il y a un endroit de votre récit qui est demeuré obscur dans ma pensée. Vous avez interrompu le fil de l’histoire au passage le plus intéressant. Vous n’êtes point arrivé à votre âge sans avoir eu quelque amourette, et je soupçonne votre cœur de s’être éveillé auprès de ces jeunes hôtesses qui avaient l’oreille fine et le rire à la bouche. Contentez un peu ma curiosité.»
Le Scarabée vert regarda le Hibou philosophe d’un air narquois; il lui montra les cornes avec ses antennes, et grimpa sur sa feuille de pivoine à reculons; puis il rentra ses pattes, et fit le mort obstinément, sans vouloir en dire plus long. Le Hibou chaussa ses lunettes pour examiner l’Insecte de plus près. Il reconnut que c’était une émeraude montée sur une feuille d’or émaillé. Le soleil commençait à paraître. Une envie de dormir irrésistible s’empara de l’Oiseau nocturne; il enfonça son bonnet de jour sur ses yeux, et s’endormit. A son réveil, il crut avoir rêvé ce que le Scarabée lui avait dit; et en rendant l’épingle à Violette, il lui conta l’histoire du bijou transformé comme si elle eût été de sa composition.
Paul de Musset.
UN RENARD
PRIS AU PIÉGE
ette anecdote a été trouvée dans les papiers d’un Orang-Outang, membre de plusieurs Académies.
«Non! décidément non! m’écriai-je, il ne sera pas dit que j’aie pris pour héros de ma fantaisie un Animal que je méprise et que je déteste, une Bête lâche et vorace dont le nom est devenu synonyme d’astuce et de fourberie, un Renard, enfin!»
—Vous avez tort, interrompit alors quelqu’un dont j’avais complétement oublié la présence.
Il faut vous dire que mes heures de solitude recèlent un être fainéant, d’une espèce qui n’a jamais été décrite par aucun naturaliste, peu occupé à mon service, et qui, dans ce moment-là, pour faire quelque chose, faisait semblant de remettre à un niveau encore plus exact les livres symétriquement rangés de ma bibliothèque.
La postérité s’étonnera peut-être d’apprendre que j’avais une bibliothèque, mais elle aura d’ailleurs à s’étonner de tant de choses, que j’espère qu’elle ne s’occupera de cela qu’à ses moments perdus, s’il lui en reste.
L’être qui m’interpellait ainsi se serait peut-être appelé autrefois un génie familier; mais par le temps qui court, bien que les génies ne soient pas rares, ils n’ont garde d’être familiers, et nous chercherons un autre nom à celui-ci, si vous voulez bien le permettre.
«Ma foi! vous avez tort, répéta-t-il.
—Comment! repris-je avec indignation, l’amour du paradoxe, qu’on vous a si souvent reproché, vous entraînerait-il jusqu’à défendre cette race maudite et corrompue? Ne comprenez-vous pas ma répugnance, ne partagez-vous pas mon antipathie?
—Je crois, voyez-vous, dit Breloque (appelons-le Breloque), en s’accoudant sur la table avec un certain air doctoral qui ne lui allait pas mal, que les mauvaises réputations s’usurpent comme les bonnes, et que l’espèce dont il est question, ou du moins un exemplaire de cette espèce, avec lequel j’ai été intimement lié, est victime d’une erreur de ce genre.
—Alors, dis-je, c’est donc d’après votre propre expérience que vous parlez?
—Comme vous dites, monsieur, et si je ne craignais de vous faire perdre un temps précieux, j’essayerais de vous raconter simplement comment la chose arriva.
—Je veux bien; mais qu’en résultera-t-il?
—Il n’en résultera rien.
—A la bonne heure! Prenez ce fauteuil, et, si je m’endors pendant votre récit, ne vous interrompez pas, je vous en prie, cela me réveillerait.»
Après avoir pris du tabac dans ma tabatière, Breloque commença ainsi:
«Vous n’ignorez pas, monsieur, que, malgré l’affection qui m’attache à votre personne, je ne me suis pas soumis à un esclavage qui nous gênerait tous les deux, et que j’ai mes heures de loisir, où je puis penser à toutes sortes de choses, comme vous avez les vôtres où vous pouvez ne penser à rien. Or, j’ai bien des manières de passer mon temps. Avez-vous quelquefois pêché à la ligne?
—Oui, répondis-je. C’est-à-dire que je suis allé souvent, dans un costume approprié à la circonstance, m’asseoir au bord de l’eau depuis le lever du soleil jusqu’au soir. J’avais une ligne superbe montée en argent avec le luxe d’une arme orientale; seulement elle était plus innocente. Hélas! j’ai passé là de douces heures, et j’y ai fait de bien mauvais vers, mais je n’y ai jamais pris de Poisson.
—Le Poisson, monsieur, est une chose d’imagination qui n’a aucun rapport avec le bonheur qu’éprouve le véritable pêcheur à la ligne. Peu de personnes comprennent les charmes de cette préoccupation singulière qui balance doucement, et sans la moindre impatience, la même espérance vague, la même eau transparente, la même vie oisive, mais non désœuvrée, pendant des années sans nombre, car il n’y a pas de raison pour qu’un pêcheur à la ligne meure.»
Je fis un signe d’assentiment.
«Peu de personnes comprennent cela pourtant, reprit-il, car, sur une multitude de gens qui se livrent à cet exercice, il y en a un grand nombre qui tiennent une ligne comme ils tiendraient autre chose, et qui ne pensent pas plus à ce qu’ils font que s’il s’agissait d’un livre ou d’un tableau. Ces gens-là, monsieur, gâtent les plus belles choses, et remarquez qu’ils se sont horriblement multipliés depuis quelque temps.
—C’est vrai,» répondis-je.
Breloque n’était pas accoutumé à me voir entrer aussi complétement dans ses idées. Il en fut flatté.
«Monsieur, dit-il avec un son de voix où perçait le contentement de soi-même, j’ai réfléchi sur bien des choses, quoique je n’en aie pas l’air; il ne me serait pas malaisé d’acquérir une grande réputation, si j’écrivais toutes les idées saugrenues qui me passent par la tête, et celle-là ne serait pas usurpée.
—A propos de réputation usurpée, voyons donc l’histoire de votre Renard. Vous abusez de la permission que je vous ai donnée de m’ennuyer avec celle-là, pour m’ennuyer avec une autre; cela n’est pas loyal.
—Tout ceci, monsieur, n’est qu’un détour fort subtil qui va nous reconduire à l’endroit d’où nous sommes partis. Je suis maintenant tout à vous, et je ne me permettrai plus de vous adresser qu’une seule question. Que dites-vous de la chasse aux Papillons?
—Mais, malheureux! vous parlerez donc de tous les Animaux qui peuplent la terre et les mers, excepté de celui qui m’occupe? Vous oubliez son horrible caractère; vous ne le devinez pas, le traître, sous le masque hypocrite qui le cache, séducteur de pauvres Poulettes, dupeur de sots Corbeaux, étourdisseur de Dindons, croqueur de Pigeons écervelés; il épie une victime, il la lui faut, il l’attend. Vous lui faites perdre son temps, à cette Bête, et à moi aussi.
—Que de calomnies! reprit-il d’un air résigné; enfin, j’espère le venger de tous ses ennemis, en vous prouvant qu’un Renard peut être aussi gauche, aussi stupide, aussi absurde qu’on doit le désirer, quand l’amour s’en mêle. Pour le moment, j’avais l’honneur de vous demander votre opinion relativement à la chasse aux Papillons. J’y reviens.»
Je fis un geste d’impatience auquel il répondit par un geste suppliant qui me désarma. D’ailleurs, qui ne se laisserait pas séduire aux prestiges d’une chasse aux Papillons? Ce n’est pas moi. J’eus l’imprudence de le lui laisser voir.
Breloque, satisfait, prit une seconde fois du tabac, et se coucha à demi dans son fauteuil.
«Je suis heureux, monsieur, dit-il avec expansion, de vous voir épris des plaisirs vraiment dignes, vraiment parfaits de ce monde. Connaissez-vous un être plus heureux et en même temps plus recommandable pour ses amis et pour ses concitoyens que celui qu’on rencontre dès le matin, haletant et joyeux, battant les grandes herbes avec sa freloche, portant à sa boutonnière une pelote armée de longues épingles pour piquer adroitement, et sans lui causer la moindre douleur (car il ne s’en est jamais plaint), l’insecte ailé que le zéphyr emporte? Pour moi, je n’en connais pas qui m’inspire une confiance plus entière, avec lequel j’aimasse mieux passer ma vie, qui me soit plus sympathique en tous points, en un mot que j’estime davantage. Mais nous n’en sommes pas là-dessus, et je trouve que nous nous écartons beaucoup de notre sujet.
—Il me le semble comme à vous, au moins.
—J’y rentre. Or, pour ne plus parler du chasseur en général, puisque décidément cela vous fait de la peine, je me permettrai, en toute modestie, de vous entretenir de moi en particulier. Un jour que j’étais emporté par l’ardeur de la chasse, car ce n’est pas ici comme à la pêche à la ligne, dont nous parlions il n’y a qu’un instant...»
Je me soulevai pour m’en aller, il me fit rasseoir doucement.
«Ne vous impatientez pas, la pêche ne rentre ici que pour une simple comparaison, ou plutôt pour vous faire remarquer une différence. La pêche demande l’immobilité la plus parfaite, tandis que la chasse, au contraire, exige la plus grande activité. Il est dangereux de s’arrêter, on peut attraper un refroidissement.
—On ne peut même attraper que cela, murmurai-je avec beaucoup d’humeur.
—Comme je ne pense pas, continua-t-il, que vous attachiez la moindre prétention au mot que vous venez de dire, et qui n’est pas neuf, je ne m’interromprai pas davantage. Un jour donc que je m’étais laissé entraîner à la poursuite d’un merveilleux Apollon, dans les montagnes de la Franche-Comté, je m’arrêtai hors d’haleine dans une petite clairière où il m’avait conduit. Je pensais qu’il profiterait de ce moment pour m’échapper tout à fait; mais, soit insolence et raillerie, soit qu’il fût fatigué aussi du chemin qu’il m’avait fait faire, il se posa sur une plante longue et flexible qui s’inclinait sous son poids, et là, sembla m’attendre et me narguer. Je réunis avec indignation les forces qui me restaient, et je m’apprêtai à le surprendre. J’arrivais à pas de loup, l’œil fixe, le jarret tendu, dans une attitude aussi incommode que disgracieuse, mais le cœur rempli d’une émotion que vous devez comprendre, lorsqu’un méchant Coq, qui était dans ces environs, entonna de sa voix glapissante son insupportable chanson. L’Apollon partit, et je ne pus pas lui en vouloir, j’étais prêt à en faire autant. Mais la perte de mon beau Papillon me laissait inconsolable; je m’assis au pied d’un arbre, et je me répandis en injures contre le stupide Animal qui venait de me ravir le fruit de tant d’heures pleines d’illusions, et de tant de fatigues fort réelles. Je le menaçai de tous les genres de mort, et, dans ma colère, j’allai même, je l’avoue avec horreur, jusqu’à préméditer la boulette empoisonnée. Au moment où je me délectais dans ces préparatifs coupables, je sentis une patte se poser sur mon bras, et je vis deux yeux très-doux se fixer sur mes yeux. C’était un jeune Renard, monsieur, de la plus charmante tournure; tout son extérieur prévenait d’abord en sa faveur: on lisait dans son regard la noblesse et la loyauté de son caractère, et quoique prévenu alors, comme vous l’êtes encore vous-même, contre cette espèce infortunée, je ne pus m’empêcher de me sentir tout à fait porté d’affection pour celui qui était auprès de moi.
«Ce sensible Animal avait entendu les menaces que j’avais adressées au Coq, dans la soif de vengeance dont j’étais possédé.
«—Ne faites pas cela, monsieur,» me dit-il avec un son de voix si triste, que j’en fus ému jusqu’aux larmes; «elle en mourrait de chagrin.» Je ne comprenais pas parfaitement.
«—Qui, elle? hasardai-je.
«—Cocotte,» me répondit-il avec une douce simplicité.
«Je n’étais pas beaucoup plus avancé. Pourtant j’entrevoyais une histoire d’amour, et je les ai toujours passionnément aimées. Et vous?
—Cela dépend des circonstances, dis-je en secouant la tête.
—Oh! alors si cela dépend de quelque chose, dites franchement que vous ne les aimez pas. Il faudra cependant vous résigner à entendre celle-ci ou à dire pourquoi.
—Je dirais tout de suite pourquoi, si je ne craignais pas de vous humilier; mais j’aime mieux prendre mon parti bravement et écouter votre histoire. On ne meurt pas d’ennui.
—Cela, c’est un bruit qu’on répand, mais il ne faut pas s’y fier. Je connais des gens qui en ont été bien près. Je reviens à mon Renard. «—Monsieur, repris-je, vous me semblez malheureux, et vous m’intéressez vivement. Si je pouvais vous servir, croyez que je vous serais fort obligé d’user de moi comme d’un ami véritable.» Touché par ces offres cordiales, il saisit ma main.
«—Je vous remercie, me dit-il; mon chagrin est du nombre de ceux qui doivent rester sans soulagement; car il n’est au pouvoir de personne de faire qu’elle m’aime, et qu’elle n’en aime pas un autre.
«—Cocotte? dis-je doucement.
«—Cocotte,» reprit-il avec un soupir.
«Le plus grand service qu’on puisse rendre à un amoureux, quand on ne peut pas lui ôter son amour, c’est de l’écouter parler. Il n’y a rien de plus heureux qu’un amant malheureux qui conte ses peines. Pénétré de ces vérités, je lui demandai sa confiance, et je l’obtins sans difficulté.
«La confiance est la première manie de l’amour.
«—Monsieur, me dit cet intéressant quadrupède, puisque vous êtes assez bon pour désirer que je vous raconte quelques-uns des incidents de la triste vie que je mène, il faut nécessairement que je reprenne les choses d’un peu haut; car mon malheur date presque de ma naissance.
«Je dois le jour au plus habile d’entre les Renards, et je ne lui dois que cela, aucune de ses brillantes qualités n’ayant pu prospérer en moi. L’air que je respirais, tout imprégné de malice et d’hypocrisie, me pesait et me révoltait. Aussitôt que je me trouvai livré à mes inclinations, je cherchai la société des Animaux qui étaient le plus antipathiques à ceux de ma race. Il me semblait me venger ainsi des Renards, que je détestais; et de la nature, qui m’avait inspiré des goûts si peu en harmonie avec ceux de mes frères. Un gros Dogue, avec lequel je m’étais lié, m’avait appris à aimer et à protéger les faibles; et je passais de longues heures à écouter ses leçons. La vertu n’avait pas seulement en lui un admirateur passionné, mais encore un disciple fervent; et la première fois que je le vis mettre sa théorie en pratique, ce fut pour me sauver la vie. Le garde champêtre le plus sot qui soit dans le royaume me surprit dans la vigne de son maître, un jour que la chaleur accablante m’y avait fait chercher un abri et un raisin. Je fus ignominieusement arrêté et conduit devant le propriétaire, revêtu d’une haute dignité municipale et dont l’attitude redoutable n’était pas faite pour calmer mon appréhension.
«Cependant, monsieur, cet être fort et superbe était en même temps le meilleur des Animaux; il me pardonna, m’admit à sa table, et me nourrit des leçons de sagesse et de morale, qu’il avait puisées dans les plus grands auteurs, indépendamment d’autres aliments qu’il se plaisait à me fournir avec abondance.
«Je lui dois tout, monsieur, la sensibilité de mon cœur, la culture de mon esprit et jusqu’au bonheur de pouvoir converser aujourd’hui avec vous. Hélas! je n’avais pas encore trouvé jusqu’ici qu’il eût acquis des droits à ma reconnaissance en me laissant la vie. Mais passons. Une foule de chagrins et de déboires, sur lesquels je ne m’appesantirai pas, car ils ne seraient pour vous d’aucun intérêt, ont marqué chaque époque de mon existence, jusqu’au jour fatal et charmant où, comme Roméo, je donnai tout mon amour à une créature de laquelle la haine qui divisait nos deux familles semblait m’avoir séparé pour jamais. Mais, moins heureux que lui, je ne fus pas aimé!»
«Je l’interrompis avec surprise.
«—Quelle est donc, m’écriai-je, la beauté assez insensible pour ne pas répondre à tant d’amour? Quel est le héros idéal et vainqueur qui a pu vous être préféré? car, vous l’avez dit, Cocotte en aime un autre.
«—Cette beauté, monsieur, reprit-il d’un air humilié, c’est une Poule, et mon rival est un Coq.
«Je demeurai confondu.
«—Monsieur, lui dis-je avec autant de calme que cela me fut possible, ne croyez pas qu’une inimitié récente et personnelle répande la moindre influence sur mon opinion à l’égard de cet Animal. Je me crois au-dessus de cela. Mais toute ma vie j’ai professé un si souverain mépris pour les individus de cette espèce, que je n’avais pas besoin de la sympathie bien naturelle qu’éveille en moi le récit de vos malheurs pour maudire l’attachement que Cocotte porte à celui-ci. En effet, quoi de plus sottement prétentieux et de plus prétentieusement ridicule qu’un Coq? quoi de plus égoïste et de plus occupé de soi-même? quoi de plus trivial et de plus bas? et comme il porte bien tous ces caractères-là dans l’expression de sa stupide beauté! Le Coq est certainement ce que je connais de plus laid, à force d’être absurde.
«—Il y a bien des Poules qui ne sont pas de votre avis, monsieur, dit mon jeune ami en soupirant; et l’amour de Cocotte est une triste preuve de la supériorité que donne un physique avantageux, rehaussé d’une grande assurance. Pendant un temps, trompé par le peu d’expérience que j’ai des choses de la vie et par l’excès de mon amour, j’avais espéré que ce dévouement profond et sans bornes serait compris tôt ou tard par celle qui l’inspire; que du moins on me tiendrait compte de la victoire qu’une passion insensée m’a fait remporter sur mes premiers penchants; car, vous le savez, monsieur, je n’étais pas né pour une pareille affection; et quoique l’éducation eût déjà bien modifié mes instincts, j’avais peut-être eu quelque mérite à spiritualiser un attachement qui se traduit ordinairement, du Renard à la Poule, d’une façon extrêmement matérielle. Mais l’amour heureux est impitoyable; et Cocotte me voit souffrir sans remords et presque sans s’en apercevoir. Mon rival jouit de mes peines; car, au jeu de la fatuité et de l’insolence, il est de première force. Mes amis indignés me méprisent et m’abandonnent: je suis seul sur la terre; mon protecteur a fini ses jours dans une retraite honorable; et je prendrais la vie en horreur, si cette folie, qui absorbe toutes mes pensées, ne l’entourait pas encore, malgré le tourment qu’elle me cause, d’un certain et inexprimable charme.
«Je vis pour voir celle que j’aime, et il faut que je la voie pour vivre: c’est un cercle vicieux dans lequel je tourne comme un malheureux écureuil dans sa cage; sans espoir et sans volonté de sortir jamais de ma prison, je rôde autour de celle qui dérobe Cocotte à l’appétit féroce de mes semblables, et à l’attachement le plus passionné et le plus respectueux qui ait jamais été ressenti ici-bas. Je sens que je dois porter jusqu’à la fin de mes ans le poids de ma chaîne, et je ne m’en plaindrais pas, s’il m’était permis de penser qu’avant le terme de ma vie et de mes douleurs je pourrai prouver à cette créature adorable que j’étais digne de sa tendresse, ou du moins de sa pitié!
«Vous êtes si rempli d’indulgence, monsieur, que les circonstances toutes naturelles qui ont réuni nos deux existences ne vous seront peut-être pas tout à fait indifférentes.
«Il faut donc, si vous le permettez, que je vous fasse assister à un sanglant conciliabule qui eut lieu l’été dernier, et où le respect dû à la mémoire de mon père me fit seul admettre; car, je vous l’ai déjà dit, mon goût pour la vie contemplative et mon éducation excentrique et humanitaire m’avaient toujours valu, de la part de mes proches, les coups de patte et les sarcasmes les plus amers. D’ailleurs, l’assistance que j’aurais pu prêter dans une échauffourée du genre de celle dont il était question était une chose qui paraissait généralement douteuse.
«Il s’agissait simplement de surprendre, pendant l’absence du maître et de ses Chiens, la basse-cour de cette ferme que vous voyez ici près, et d’y accomplir un massacre dont les seuls préparatifs vous eussent fait dresser les cheveux sur la tête.—Pardon, dit-il en s’interrompant, je ne remarquais pas que vous portiez perruque.
«Malgré la douceur de mon caractère, je me prêtai d’assez bonne grâce à ce qu’on exigeait de moi: peut-être même, car un sot orgueil s’introduit dans tous les sentiments humains, ne fus-je pas fâché de prouver à mes amis, dans cette occasion dangereuse, que, tout rêveur que j’étais, je ne manquais pas d’audace quand le moment et le souper l’exigeaient; et puis, je vous avoue que ce complot, dont le souvenir seul me fait frémir, ne me semblait pas alors aussi odieux qu’il l’était réellement. C’est que je n’aimais pas encore; et il n’y a que l’amour qui rende tout à fait bon ou tout à fait méchant. Le soir venu, nous entrâmes triomphalement dans la cour peu défendue de la ferme, et nous y vîmes, sans remords, nos victimes futures déjà presque toutes livrées au sommeil. Vous savez que les Poules se couchent habituellement de fort bonne heure. Une seule veillait encore: c’était Cocotte.
«A sa vue, je ne sais quel trouble inconnu me saisit. Je crus d’abord être entraîné vers elle par une propension naturelle, et je m’en voulais de retrouver au fond de mon cœur ce vice de ma nature, que l’éducation avait tant travaillé à détruire en moi; mais bientôt je reconnus qu’un tout autre sentiment s’était emparé de mon être. Je sentis ma férocité se fondre au feu de son regard; j’admirai sa beauté: le danger qu’elle courait vint encore exalter mon amour. Que vous dirai-je, monsieur? je l’aimais, je le lui dis; elle écouta mes serments comme une personne habituée aux hommages; et je me retirai à l’écart, complétement séduit, pour rêver au moyen de la sauver. Je vous prie de remarquer que mon amour a commencé par une pensée qui n’était pas de l’égoïsme. Ceci est assez rare pour qu’on y fasse attention.
«Lorsque je crus avoir assez réfléchi au parti que j’avais à prendre, je revins vers ces Renards altérés de sang, dans la compagnie desquels j’avais le malheur d’être compromis, et je les engageai d’un air indifférent à manger quelques œufs à la coque, afin de s’ouvrir l’appétit d’une manière décente, et ne pas passer pour des gloutons qui n’ont jamais vu le monde.
«Ma proposition fut adoptée à une assez forte majorité, ce qui me prouva que les Renards eux-mêmes se laissent facilement prendre par l’amour-propre.
Je les engageai à manger quelques œufs à la coque.
«Pendant ce temps, dévoré d’inquiétude, je cherchais en vain une manière de faire comprendre à l’innocente Poulette dans quel péril elle était tombée. Tout occupée de voir s’engloutir sous leur dent cruelle l’espoir d’une nombreuse postérité, elle tendait à ses bourreaux une tête languissante. J’étais au supplice. Déjà plusieurs des compagnes de Cocotte avaient silencieusement passé du sommeil au trépas. Le Coq dormait sur les deux oreilles, au milieu de son harem envahi; le moment devenait pressant. La douleur de celle que j’aimais me rendait quelque espoir: car elle l’absorbait tout entière; mais je ne pensais pas sans horreur qu’un cri l’aurait tuée. Pour comble de tourment, mon tour vint de faire sentinelle: il fallait abandonner Cocotte au milieu de ces infâmes bandits. J’hésitais; une lumière soudaine vint illuminer mon inquiétude. Je me précipitai à la porte; et au bout d’un moment, par un adroit sauve qui peut, je jetai l’alarme parmi les Renards, la plupart chargés déjà d’une autre proie, et d’ailleurs trop effrayés pour songer au trésor qu’ils laissaient derrière eux. Je rentrai dans la cour de la ferme; et ce ne fut qu’après m’être soigneusement assuré du départ de nos compagnons que j’eus le courage de quitter Cocotte, de me dérober à sa reconnaissance. Le souvenir de cette première entrevue, quoique accompagnée de regrets qui sont presque des remords, est un des seuls charmes qui soient restés à ma vie. Hélas! rien dans ce qui a suivi cette soirée, où naquit et se développa mon amour, n’était destiné à me la faire oublier. Je ne tardai pas à m’apercevoir, car je la suivais partout et toujours, de la préférence marquée qui était accordée à Cocotte par ce sultan criard que vous connaissez, et je ne m’aveuglai pas non plus sur l’inclination naturelle qui la portait à lui rendre amour pour amour.
«Ce n’était que promenades sentimentales, que grains de millet donnés et repris, que petites manières engageantes et que cruautés étudiées; enfin, monsieur, ce manége éternel des gens qui s’aiment, fort ridiculisé par les autres, et effectivement bien ridicule, s’il n’était pas si fort à envier.
«J’étais si habitué à être malheureux en tout, que cette découverte me trouva préparé. Je souffris sans me plaindre, et non sans quelque espérance.
«Les amants malheureux en ont toujours un peu, surtout quand ils disent qu’ils n’en ont plus.
«Un jour que, selon ma coutume, je rôdais silencieusement autour de la ferme, je fus témoin caché d’une scène qui rendit mon chagrin plus inconsolable, sans ajouter au faible espoir que je m’obstinais à nourrir encore. Je connais trop bien, pour mon malheur, les effets de l’amour pour supposer que les mauvais traitements puissent l’éteindre ou même l’affaiblir. Quand la personne est bien disposée, cela produit presque invariablement l’effet contraire.
«Or, monsieur, cet Animal stupide frappait d’ongles et de bec ma bien-aimée Cocotte, et moi, j’étais là, courroucé et muet, obligé de subir cet affreux spectacle. Le besoin de venger celle que j’aimais cédait à la crainte de la compromettre publiquement, et aussi, il faut l’avouer, à celle de voir mon secours repoussé par l’adorable cruelle que je serais venu défendre sans son consentement. Je souffrais plus qu’elle, vous le comprenez, et ce n’était pas même sans quelque amertume que je lisais dans ses yeux l’expression d’une résignation absolue et entêtée. J’aurais de bon cœur dévoré ce manant; mais elle, hélas! dans quelle douleur n’eût-elle pas été plongée!
«Cette pensée, que je sacrifiais mon ressentiment à son bonheur, me rendit la patience de tout voir jusqu’au bout, et enfin le courage de m’éloigner la mort dans l’âme, il est vrai, mais satisfait d’avoir remporté sur mes passions la plus difficile de toutes les victoires.
«J’avais encore une lutte à soutenir avec moi-même, cependant. Ce Coq, il faut le dire, n’avait aucun égard pour l’affection irréprochable de sa jeune favorite, et ses infidélités étaient nombreuses. Cocotte était trop aveuglée pour s’en apercevoir, et mon rôle de rival eût été de l’avertir; mais je vous l’ai déjà souvent répété, monsieur, j’aimais en elle jusqu’à cette tendresse si mal payée et si mal comprise, et je n’aurais pas voulu conquérir un amour si désirable, en lui enlevant la plus chère de ses illusions.
«Ces paroles vous semblent étranges dans ma bouche, je le vois; souvent, lorsque je reviens sur une foule de sensations trop subtiles pour être conservées au fond de la mémoire, et que, par conséquent, j’ai dû omettre dans le récit que je vous fais, j’hésite aussi à me comprendre.
«Alors, l’image et les préceptes de mon vieux et tendre professeur se représentent à moi: la solitude, la rêverie, l’amour surtout, ont achevé son ouvrage. Je suis bon, j’en suis sûr, et je me crois élevé, par mes sentiments et mon intelligence, au-dessus de ceux de mon espèce; mais évidemment, je suis aussi bien plus malheureux. Parmi vous, n’en est-il pas toujours ainsi?
«Qu’ajouterai-je encore? Les incidents d’un amour qui n’est pas partagé sont peu variés, et je suis étonné que, lorsqu’on a beaucoup souffert, on n’ait rien à raconter; c’est un dédommagement pour bien des gens, et peut-être l’éprouverais-je. Quoi qu’il en soit, vous devez avoir maintenant une idée de ma triste existence, et ma seule ambition était d’être plaint quelque jour par une âme d’élite. La seule fois que j’aie rencontré Cocotte, et que j’aie pu lui parler librement de mon amour, si je puis donner le nom de liberté à l’embarras qui enchaînait mes mouvements et ma langue, elle m’a témoigné, comme je m’y attendais, un si profond dédain, elle a répondu à mes protestations et à mes serments par un ton de raillerie si froide, que j’ai juré de mourir plutôt que de l’importuner davantage du récit de mon déplorable amour. Je me contente de veiller sur elle et sur son amant, et d’éloigner de cette maison les Animaux nuisibles et malfaisants. Je n’en redoute plus qu’un, et, malheureusement, celui-là, il est partout, et presque partout il fait du mal. C’est l’Homme.
«Maintenant, ajouta-t-il, permettez que je me sépare de vous. Voici l’heure où le soleil va se coucher, et je ne dormirais pas si je manquais le moment où je puis voir Cocotte sauter gracieusement sur l’échelle qui monte au poulailler. Souvenez-vous de moi, monsieur, et quand on vous dira que les Renards sont méchants, n’oubliez pas que vous avez connu un Renard sensible, et, par conséquent, malheureux.»
Elle a répondu à mes protestations et à mes serments par un ton de raillerie
si froide, que j’ai juré de mourir...
«Est-ce fini? dis-je.
—Sans doute, reprit Breloque, à moins cependant que vous n’ayez pris assez d’intérêt à mes personnages pour désirer savoir ce qu’ils sont devenus?
—Ce n’est jamais l’intérêt qui me guide, répliquai-je, mais j’aime assez que chaque chose soit à sa place; et mieux vaut savoir ce que ces gens-là font pour le moment, que de risquer de les rencontrer quelque part où ils n’auraient que faire, et où je pourrais me dispenser d’aller.
—Eh bien, monsieur, cet ennemi que l’exquise raison de mon jeune ami avait appris à connaître, cet être chez qui le désœuvrement et l’orgueil ont civilisé la férocité et la barbarie, cet Homme, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est venu appliquer à l’infortunée Cocotte une ancienne idée de Poule au riz, qui avait fait déjà bien des victimes parmi les Poules et parmi ceux qui les mangent, car c’est une détestable chose; mais je ne m’en plains pas, il faut que justice se fasse!
«Elle a succombé, et son malheureux amant, attiré par ses cris, a payé de sa vie un dévouement dont on n’a guère d’exemples chez nous. Je n’en connaissais qu’un, et l’autre soir on m’a prouvé, plus clairement que deux et deux font quatre, que mon héros était bon à pendre, ce qui fait que j’ai maintenant le cœur très-dur, de peur d’être sensible injustement.
—On ne saurait prendre trop de précautions. Et le Coq?
—Tenez, écoutez; le voilà qui chante!
—Bah! le même?
—Et qu’importe, mon Dieu! que l’individu soit changé, si les sentiments de l’autre revivent dans celui-là, si c’est toujours le même égoïsme, la même brutalité, la même sottise?
—Allons au fond des choses, mon ami Breloque, lui dis-je. Je crois que vous ne lui avez pas encore pardonné la fuite de l’Apollon?
—Oh! détrompez-vous. Je crois pouvoir affirmer que mon cœur n’a jamais gardé rancune à personne en particulier; c’est pour cela que j’ai peut-être le droit de haïr beaucoup de choses en général.
—N’auriez-vous pas pour les Coqs la même haine de préjugé que j’ai, moi, pour les Renards? Je serais bien libre de vous faire un conte fantastique sur ceux-ci, comme vous m’en avez fait un sur ceux-là. N’ayez-pas peur, je m’en garderai bien; et d’ailleurs, vous ne croiriez pas plus au mien que je ne crois au vôtre, parce qu’il est déraisonnable de se mettre en guerre avec les idées reçues, et de dire des absurdités que personne n’a jamais dites.
—Je voudrais, répliqua Breloque, qu’on me démontrât l’urgence d’être en accord parfait avec tout ce qui est reçu depuis le déluge et peut-être auparavant, quand on fait un conte, et de dire des absurdités que tout le monde a déjà dites.
Mon héros était bon à pendre.
—Nous pourrions discuter cela jusqu’à demain, et c’est ce que nous ne ferons pas; mais permettez-moi de penser que si le Coq n’offre pas le modèle de toutes les vertus, si sa délicatesse, sa grandeur et sa générosité peuvent être mises en doute, il ne faudrait cependant pas trop conseiller aux Poules une confiance absolue dans le dévouement et la sensibilité du Renard. Pour moi, je ne suis pas du tout convaincu, et je cherche encore quel intérêt votre Renard a pu avoir à se conduire comme il l’a fait. Si je le découvre, je l’aimerai moins, mais je le comprendrai mieux.
—C’est un grand malheur, mon ami, croyez-le bien, reprit tristement Breloque, de ne jamais voir que le mauvais côté des choses. Il m’est souvent venu à la pensée que si l’adorateur de Cocotte avait réussi à s’en faire aimer, le premier usage qu’il aurait fait de son autorité, eût été de la croquer.
—Cela, je n’en doute pas un instant.
—Hélas! ni moi non plus, monsieur, mais j’en suis bien fâché.»
Charles Nodier.