Beaux-Arts.-Salon de 1843.
Première Vue du Salon carré.
812 Le Christ au tombeau, par Marquis.
188 Saint Louis après le combat de la Massoure, par Casey.
365 Jésus s'étendant sur la croix, par Dubouloz.
60 Combat devant la Corogne, par Bellange.
779 Le duc d'Orléans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle.
711 Jésus mis au tombeau, par Latil.
904 Un rêve de bonheur, par Papety.
527 Saint Germain, évêque d'Auxerre, par Goyet.
875 Sainte Thérèse, par Molin
669 Vue du château de Chenonceaux par Justin Ouvrie.
1040 Tête d'étude, par Rolland.
1007 La Solitude, paysage, par Renoux.
Nous ne ferons point de catégories; le public, entrant au salon, regarde ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquiète pas d'avoir vu d'abord toutes les toiles historiques, avant de passer à l'examen des paysages; d'avoir épuisé les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines. Pourquoi la critique changerait-elle ce beau désordre en un cabinet de collections, remettant chaque chose à sa place, et ne voulant pas que les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs, d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages? Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette profonde vérité de Bilboquet: «Le changement est la source de la variété;» n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs roses dans une allée, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de précision, ranger chaque espèce de fleurs dans une armoire particulière, comme les hannetons et les minéraux des naturalistes.
Salon carré.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le Rêve de bonheur, de M. Papety:
« . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin,
Des couples amoureux assis sur l'herbe molle,
Négligemment vêtus de vestes de satin,
Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole...
Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux!
Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire
Que les riants propos, la musique et les jeux,
L'oisiveté sans crainte et l'amour sans mystère!
Avoir de verts gazons et le temps d'y danser!
Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!...
N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir,
Cette part du bonheur la plus calme et sereine!...
Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!»
Les poètes s'arrêteront volontiers devant ce tableau, amèrement critiqué par les peintres; que la lumière soit diffuse et mal dégradée, que le feuillage n'ait pas assez d'épaisseur et semble trop découpé, que les étoffes soient un peu lourdes, que le gazon ne végète pas, comme on dit, et ressemble à un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vérité? Le charme n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de cette heureuse union, si souvent rêvée, de l'ode d'Horace et du dialogue de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants se regardent avec une muette volupté, et les sages, la main appuyée sur des têtes blondes, laissent tomber de leurs lèvres les harmonieuses paroles qui font croître les ailes de l'âme; dans les coupes, brille le falerne, il bel vino; et les doux accords de la harpe semblent traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute la poésie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oublié, au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le Mélancolique, l'une aimant à rire au milieu des bois, l'autre à pleurer dans les fontaines. La comédie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir place pourtant dans les îles heureuses?
Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux à vapeur et ce télégraphe? Nous nous épuisions en conjectures, sans pouvoir deviner, lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: «Les bateaux à vapeur sont là pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets ne sont point condamnés, comme feue Calypso, à rester toujours dans la même île, sous les mêmes ombrages, mais peuvent à leur gré visiter tous les rivages de l'archipel fortuné.--Quant au télégraphe, il sert apparemment aux correspondances amoureuses.»--Il importe de remarquer, à cette occasion, que la race des peintres est abusivement allégorique; Lessing, interdisant l'allégorie aux poètes, la permettait aux peintres, sous le prétexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est nécessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame Prudence ou demoiselle Perspicacité; mais ne devrait-elle pas être laissée de côté lorsque le peintre veut être poète; et, en s'adressant au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son émotion, de son attendrissement par des rébus et des logogriphes?
Nous ne répéterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons entendu faire à la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces reproches nous ont paru trop peu fondés ou trop légers pour qu'il soit même nécessaire de les réfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgré la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse à désirer sous le rapport de la beauté d'ensemble. On sait que M. Papety a travaillé cinq ans à cette toile; peut-être n'a-t-il conçu que successivement les détails de la composition. A chaque jour a suffi sa fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi les fleurs, aujourd'hui il crée cette belle figure de la Méditation qui, les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son visage la sérénité de son coeur et la beauté de son esprit; comme Goethe dans Faust, le peintre a voulu tout mettre dans son rêve de bonheur, et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien encore? De là vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne semblent liés que par la paix commune de leurs regards et de leurs attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beauté de cette lumière dont les flots viennent les baigner également. Non, ce n'est point là un tableau fouriériste, comme quelques-uns le disaient; tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour être de vrais phalanstériens; à les voir si peu soucieux les uns des autres, si repliés sur leurs propres sensations, on ne peut s'empêcher de trouver leur bonheur un peu égoïste; ils nous rappellent de loin ces fakirs béats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent la félicité suprême.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et après lui Fénelon, peignirent le bonheur des élus dans les champs élyséens.
M. Henri Lehmann.--Le prophète Jérémie est enchaîné sur une pierre, comme le Titan sur le Caucase; se soulevant à demi sur ses deux mains chargées de fers, il dicte ses effroyables prédictions au jeune Barne, accroupi mollement à sa gauche: «Un vent brûlant souffle dans la route du désert vers la ville de mon peuple.... Malheur à nous! car nous sommes détruits. Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée!...» Derrière le prophète se tient l'ange inspirateur, les bras étendus, montrant d'une main Jérusalem, et de l'autre appelant le nuage sombre qui le suit:
«La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir,
Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir,
Morne comme un été stérile.
On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit,
Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit
De l'embrasement d'une ville.»
Le nuage accourt, déjà les ténèbres noircissent l'extrémité des ailes de l'ange, et le visage du prophète semble s'assombrir encore: «Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée.... Malheur à nous, car nous sommes détruits....» Le vent de l'orage précède la nuée, et les draperies de l'ange sont toutes frémissantes. Au fond du tableau, un entassement de collines, et les murailles bibliques.
Jamais, à notre sens, M. H. Lehmann ne s'est élevé aussi haut; quelque excellentes que fussent déjà ses compositions de Tobie et de la Fille de Jephté, le peintre a prouvé qu'il pouvait mieux encore; il a victorieusement démenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans: «Vous vous êtes vidé d'un seul coup dans votre tableau de la Fille de Jephté.» La façon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus sévère; son Jérémie est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire que la perfection de l'art réside dans la force contenue et la modération de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les maîtres, allier la correction, le goût et l'élégance à l'énergie du pinceau, à la vigueur de l'exécution; et jamais la grandeur de l'ensemble ne lui fait sacrifier les détails. Aussi n'oserons-nous que lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis-à-vis de son admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte, un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour contraster avec la sombre nuée?
(Deuxième Vue du Salon carre.)
1068 Jeanne d'Arc faisant son entrée à Orléans, par Scheffer.
773 La Cène, par Leloir.
288 La Vierge au sépulcre, par Coutel.
1889 Saint Paul en prison baptise le geôlier et sa famille, par Yvon.
104 Un Ravin, paysage, par Buttura.
362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling.
170 Le chancelier de l'Hôpital par Caminade.
281 La vision de saint Hubert, par Vinchon.
1179 Achille de Harlay, par Vinchon.
1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans, par Scheffer.
1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet.
101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la chambre des Pairs par Blondel.
78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin.
1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard.
1102 Jeune pâtre de la campagne de Rome, par Ségur.
M. Horace Vernet.--Encore un sujet biblique: Juda et Thamar. En vérité, la peinture prouve bien que la Bible est le plus beau livre que les hommes aient jamais écrit: «On est toujours convenu,» disait le fameux comte de Caylus, «que plus un poëme fournissait d'images et d'actions, plus il avait de supériorité en poésie. Cette réflexion m'avait conduit à penser que le calcul des différents tableaux qu'offrent les poèmes pouvait servir à comparer le mérite respectif des poèmes et des poètes.»--Sous ce rapport, la Bible est certainement plus riche encore que l'Iliade.
Juda présente un collier à Thamar, qui se voile à demi la figure; derrière ces deux personnages, un chameau richement équipé; à l'angle gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette composition la merveilleuse facilité, la riche exécution de M. H. Vernet; le costume de Juda surtout présente une étude d'étoffes remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu défaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est préoccupé plutôt du costume, de l'équipement des hommes et des chevaux, que du caractère des visages et de la nature: ainsi on avait déjà reproché à son tableau biblique d'Éliézer et de Rébecca, de n'avoir pas une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir blâmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre, c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pâleur presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matinée de printemps, ou comme si l'on venait de les arroser.
M. E.-F. Buttura.--Un ravin, paysage historique.--La poésie et la prose de nos jours s'épuisent à décrire; nos plus grands romanciers sont à la fois des paysagistes distingués; pictura poesis, disait Horace; aujourd'hui, nous disons volontiers: poesis pictura, sur la foi de Montesquieu. Et pourtant, quelques belles vallées, quelques riantes campagnes que nous aient faites nos grands écrivains, nous ne pouvons, en face d'un tableau, nous défendre de reconnaître la stérilité et l'impuissance de la description écrite. Quel pacte eût jamais peint aux veux, comme l'a fait M. Buttura, cette étroite et profonde vallée, resserrée à droite par des rochers, qui se relèvent encore dans le fond du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces arbres déjà rougis, ces nuages ardoisés, qui se roulent sur eux-mêmes, comme à la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent déjà tout le fond de la vallée:
« Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, »
tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment sérieux d'une nature vigoureuse, idéalisée plutôt par les effets de lumière et l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de détails singuliers et ingénieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regardée sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui ajouter encore des embellissements; il faut en même temps que l'on se soit dérobé par le sentiment du coeur à la servitude des détails, et qu'on ait désiré faire le portrait de cette vallée, non pas pour que les moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-même dans cette peinture l'émotion que l'on avait ressentie devant ce simple et beau spectacle, the modesty of nature, comme dit Shakespeare.
«Douce mélancolie! aimable mensongère,
Des antres des forêts déesse tutélaire,
Qui vient d'une insensible et charmante langueur,
Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur,
Quand sorti vers le soir des grottes reculées,
Il s'égaie à pas lents au penchant des vallées,
Et voit des derniers feux le ciel se colorer,
Et sur les monts lointains un beau jour expirer.»
André Chénier se promenant le soir dans la profonde vallée, ne pensait guère aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imaginé de gâter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument? Serait-ce une lointaine influence de Berlin?
M. Bidault.--Nous avions, dans un premier article, appelé l'attention publique sur le nº 89, qui recèle un paysage de M. Bidault, membre du jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressément le nº 88: Vue de la Vallée d'Enfer, à Subiaco. Celui-là, il faut le voir pour le croire. En 1840, M. Théophile Gautier, critique souvent fort peu révérencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: «On n'en voudrait pas pour devant de cheminée dans une auberge de village.» Et, cependant, ils sont reçus à l'unanimité, et, qui plus est, on leur fait l'honneur du salon carré. Ce sont des moutons qui défilent sur un pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutôt de grands brins de balais, défilent du même pas, et parallèlement sur la rive. Ils s'en vont, en vérité, ils s'en vont l'un derrière l'autre, et vous penseriez être en voiture à voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entièrement inédits, et ne croissent qu'à Subiaco, dans la vallée d'Enfer. Les botanistes devront analyser scrupuleusement ces étranges phénomènes, que nous n'avions encore jamais rencontrés, si ce n'est peut-être dans le poëme des Saisons, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres d'éducation.
«N'en riez point, Félix, il sera votre juge.»
M. Isabey.--«Vue du port de Boulogne, prise de la mer.» Ce titre est fallacieux, méfiez-vous-en; il y a là une anacoluthe manifeste; le livret devait dire: «Vue de la mer, prise du port de Boulogne.» M. Isabey n'a jamais fait de véritables marines, mais seulement des panoramas nautiques; il n'a point étudié la vague elle-même, prise absolument, comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues, mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment de Valtum mare; ses flots supposent toujours une côte voisine; M. Gudin nous donnerait, s'il voulait, dans une cuvette la profondeur et l'immensité du grand Océan; M. Isabey prendrait une toile de cent pieds carrés sans pouvoir nous faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du phare.
A droite, une jetée avec un mule,--un bateau à vapeur traînant trois canots à la remorque;--sur le premier plan, une barque, encombrée de poissons, de barils et de cordages; --au fond, la ville et le port;--à gauche, des rochers.--On retrouve dans cette marine les qualités habituelles de M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de force du pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des détails, le mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformément gris, clair sans soleil; ses eaux manquent de transparence; enfin ses nuages ne marchent pas, ils occupent le haut du tableau, mais y demeurent stagnants. Aujourd'hui, les peintres de marines semblent s'inquiéter fort peu des nuages, dont Joseph Vernet a fait de si admirables études; M. Le Poillevin, pour éviter la difficulté, les rejette à l'horizon, au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons, en outre, à M. Isabey de peindre tout de la même façon, et presque de la même couleur, les hommes et les morues, les barils et les vagues; l'encombrement de sa barque est voisin de la confusion; l'ordre est entièrement sacrifié au mouvement, ce qui, d'après les lois de l'esthétique, est un défaut grave.--Les barques de M. Isabey nous semblent aussi avoir une exagération de délabrement; ce n'est pas que nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets de M. Morel Fatio; mais, en vérité, ses carcasses sont si vieilles et si décousues, qu'elles doivent vraisemblablement faire eau de toutes parts.
M. Henri Scheffer.--Entrée de Jeanne d'Arc dans la ville d'Orléans.--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer, c'est la douceur d'expression et la délicatesse de sentiment: il vise à la simplicité gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne jamais, se gardant bien de se hasarder dans les attitudes difficiles, dans les poses hardies et vigoureuses; toujours des figures droites, ne sachant ni pencher la tête, ni même lever les yeux, ayant l'air enfin de poser devant les spectateurs. Un homme d'esprit demandait un jour comment, dans un tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath. Certainement David ne lèverait pas la tête, et Goliath se baisserait encore moins.
L'entrée de Jeanne d'Arc à Orléans est bien peu triomphale; personne vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la marche avec croix et bannières, ont l'air fort tranquille, comme s'il s'agissait d'une simple procession après vêpres; la foule qui s'agenouille à gauche ne se réjouit pas non plus d'une façon bien remarquable: toutes ces figures sont animées d'un sentiment pieux et délicat; elles paraissent s'attendrir, mais sans qu'on sache trop pourquoi; elles ne regarderaient pas autrement Jeanne marchant au bûcher. La simplicité exagérée des draperies semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage cette scène, qui pèche déjà par le défaut d'action. Quant à la Pucelle elle-même, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu qui la fait triompher. Sa tête, sans être belle ni grande, a cependant une expression remarquable de sainteté et de foi chrétienne; on y lit cette secrète tristesse qui troublait le coeur de Jeanne au milieu de ses éclatantes victoires, l'avertissant que les jours de sa jeunesse seraient courts, et qu'après la gloire viendrait la passion. C'est ainsi que Schiller, que M. Michelet nous ont dépeint la Pucelle, conservant tous deux à la sainte victorieuse la tendresse mélancolique de la jeune fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago, une fière Clorinde, qui ne rêve que plaies et bosses, et fronce toujours le sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes de boutique.)
M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du Titien.--Nous préférons de beaucoup les premières toiles de M. Robert Fleury, son Benvenuto et son Inquisition de l'an dernier: la couleur du nouveau tableau nous semble terreuse et bistrée, les contours sont secs, les figures manquent d'expression; celle du Titien est d'une dureté désagréable. M. Robert Fleury a habillé de rouge le peintre vénitien, et les gens bien informés ou sagaces prétendent que c'est là une allégorie pour désigner que le Titien est un coloriste; de même ce peintre naïf du Vicaire de Wakefield avait imaginé de peindre les sept Flamborough avec sept oranges, pour signifier qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et en mangeaient volontiers.
M. Adolphe Leleux.--Chansons à la porte d'une posada (Navarre).--M. Leleux, indépendamment de ses qualités d'exécution, nous paraît avoir une haute intelligence des conditions esthétiques de l'art; amant de la nature simple, il sait dans cette simplicité même, choisir le côté pittoresque, agréable; saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idéal de la réalité même; il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux tabouret; il n'ira pas s'épuiser à copier servilement les mains et les pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin à une vérité qui soulève le coeur; mais il s'arrêtera volontiers sur le seuil d'une chaumière bretonne, sur les marches d'une posada navarraise; il attendra qu'un rayon de soleil vienne égayer les figures et les costumes, que la cornemuse ou la mandoline fasse sourire les yeux des jeunes paysannes, ou soupirer leur coeur sous les corsets rouges. Il n'y a point là de prétentions bucoliques; c'est une nature naïve peinte naïvement, qui, grâce à Dieu, ne rappelle ni les bergers pomponnés de l'Idylle, ni les sots villageois de l'Opéra-Comique.
On a reproché cette année à M. Leleux d'avoir transporté en Navarre le ciel, le terrain et presque le costume breton; heureusement que les cigarettes et les mandolines sont là pour sauver la couleur locale; fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons pur sang, ces Navarrais n'en seraient pas moins groupés d'une façon charmante, peints avec une netteté, une franchise, une gaieté vraiment admirables.
M. Belloc.--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait en deux classes bien distinctes les peintres de portraits: «Les uns, disait-il, ont le merveilleux talent de saisir et de rendre ceux des traits qui peuvent donner même au spectateur étranger l'idée exacte de l'individu représenté, de telle sorte qu'il comprend aussitôt le caractère de figure de l'original inconnu, au point de le reconnaître tout de suite, s'il vient à le rencontrer... C'est ce rapport immédiat qui nous garantit immanquablement la ressemblance avec les originaux morts.--Nous trouvons la seconde manière de peindre le portrait, particulièrement chez les Anglais et les Français, qui n'ont en vue que cette possibilité facile de faire reconnaître l'homme que déjà nous connaissons bien. Ces peintres ne travaillent positivement qu'au profit du souvenir. Ils sont chers surtout, aux parents bien appris et aux tendres époux qui nous montrent après dîner leurs portraits.»--Le portrait de M. Belloc dément à coup sûr la spirituelle inculpation du critique allemand, et m. H Heine lui-même lui ferait l'honneur de sa première classe.
Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner ainsi en détail plusieurs autres tableaux du salon carré; au moins citerons-nous avec éloge le Jésus-Christ de M. Lestang-Parade, le Christophe Colomb de M. Colin, la Levée du Siège de Malte de M. Larivière, enfin, la Guirlande de Fleurs de M. Saint-Jean.