Théâtres.
Charles VI, opéra en cinq actes, paroles de MM. Casimir et Germain Delavigne, musique de M. F. Halévy, divertissements de M. Mazilier, décorations de MM. Cicéri, Philastre, Cambon, Séchan et Desplechin. (Deuxième article)
Ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, la nouvelle partition de M. Halévy ne me paraît pas répondre à l'idée qu'on avait dû s'en faire d'avance, à ne consulter que la réputation de l'auteur et son incontestable talent. Le retour trop fréquent des mêmes rhythmes, l'emploi obstiné des mêmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte uniforme, dont la monotonie ne tarde pas à fatiguer. On cherche vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les maîtres, et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour l'attention de l'auditeur: le récitatif--le chant.--Le récitatif de M. Halévy est rarement assez simple; peut-être, dans son chant, la mélodie est-elle sacrifiée trop fréquemment à la déclamation. Qu'en résulte-t-il? que son chant et son récitatif se ressemblent; que sa musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et l'autre, et que son ouvrage, tout entier, formé, pour ainsi dire, du même tissu n'offre pas la variété qui serait nécessaire pour qu'on en pût supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux dans Charles VI, mais ils sont tellement semblables entre eux par la forme, le mouvement, la couleur, et les récitatifs qui les séparent y font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau, coupé seulement à certains intervalles, par un temps d'arrêt de quelques inimités dont on profite avec une joie incomparable pour changer de position, et pour prendre l'air.
Ce défaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres précédentes de l'auteur de la Juive, est surtout remarquable dans celle-ci. C'est là, ce me semble, son vice capital, et la cause de la fatigue qu'on y éprouve. Pour l'écouter jusqu'au bout, il faut une volonté de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a guère de morceaux où l'on ne découvre des sentiments exprimés avec justesse, des phrases élégantes des harmonies distinguées, des dispositions instrumentales habiles et ingénieuses. Semblable à Ésope et peut-être moins adroit que lui, M. Halévy assemble ses convives autour d'une table immense et magnifiquement servie; seulement il y a le même mets sur chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier l'assaisonnement.
M. Casimir Delavigne.
L'espace me manque, et je ne saurais examiner en détail chacune des parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai à parler des plus importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la première phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez décidé; mais bientôt il se perd en des développements interminables, et ne se relève un peu qu'à la fin, quand vient la phrase: Le sort me l'abandonne, ce proscrit détesté, etc. La péroraison on est énergique, et les beaux sons de tête de madame Dorus jettent un vif éclat sur les dernières mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins, quant à sa première partie, l'un des morceaux les mieux conçus de l'ouvrage et les mieux réussis.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La manière dont les deux voix se présentent successivement est neuve et piquante. La cadence finale y est amenée par un trait des instruments à vent d'un effet très-agréable, auquel succède un point d'orgue vocalisé du meilleur goût. Ce passage tout entier est plein de fraîcheur et de grâce. Le reste, par malheur, est loin de répondre au début. Le couplet: En respect mon amour se change, m'a paru terne et lourd, et d'une mélodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu'à l'habile exécution de Duprez, et à la délicatesse des nuances que cet artiste y a su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment où le dauphin disparaît par la fenêtre.
M. F. Halévy.
Je passe rapidement, et pour cause, sur la villanelle du second acte et sur la chanson d'Isabelle: ces deux morceaux n'ont pas, ce me semble, le caractère qu'ils devraient avoir, ou, pour mieux dire, ils n'en ont aucun. La romance du roi mérite le même reproche. Il y a dans la scène qui suit, entre Charles VI et Odette, une phrase fort jolie, sur ces paroles
Ah! qu'un ciel sans nuage
Pour les regards est doux! Et quelle volupté
De se ranimer sous l'ombrage,
A l'air pur de la liberté!
Seulement la difficulté de faire entrer le second vers dans une période en quatre membres s'y fait cruellement sentir. Etait-il donc si difficile de disposer autrement les paroles, et de mettre là quatre vers de même mesure? Le duo des cartes est d'un bon effet; mais l'honneur en revient beaucoup moins, selon moi, au compositeur qu'à madame Stoltz et qu'à la scène elle-même. C'est le poète, ici, qui a porté le musicien.
Le seul passage un peu saillant du troisième acte est le début du quatuor:
Dieu puissant! favorise
Notre sainte entreprise, etc.
Ce quatuor n'est pas accompagné par l'orchestre, et l'on a déjà remarqué combien il y a d'avantage à abandonner de temps en temps les voix à elles-mêmes. L'effet de ce quatuor est bon, et serait meilleur peut-être s'il était moins longuement développé. L'harmonie en est fort belle. Quel dommage que le chant n'y suit pas à la hauteur de l'harmonie!
L'air d'Odette, au quatrième acte, est divisé en deux parties. Il y a dans la première de charmants détails; la seconde fera, je crois, plus d'effet à mesure qu'on l'entendra davantage. C'est un allegro plein d'énergie et d'enthousiasme, et la syncope placée sur le second temps de chaque mesure lui imprime un caractère de décision assez remarquable. Rossini, dans l'air de Zelmire: sorte, secondami,--toute comparaison à part, je n'accuse pas M. Halévy de faire de la musique italienne,--a obtenu le même effet par le même moyen.
La chanson d'Odette:
Chaque soir Jeanne sur la plage.
est charmante. Le dialogue qui s'y établit, dès le début, entre le hautbois et la cantatrice, l'élégance des modulations de ce morceau, son caractère à la fois gracieux et mélancolique, tout concourt à en faire l'un des plus heureusement trouvés de la partition. Il est amené, d'ailleurs, par une phrase très-agréable sur ces paroles:
Avec la douce chansonnette
Qu'il aime tant,
Berce, berce, gentille Odette,
Ton vieil enfant.
Barroilhet dit ce passage à demi-voix avec tant d'art, tant de goût et une expression si juste, qu'il en double encore l'effet.
La scène qui suit (celle des fantômes) n'a rien de remarquable, si ce n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles:
Ils tombèrent tous trois assassinés jadis:
Tu périras de même.
Là encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mélopée: mais, sous cette mélopée, on entend une succession d'accords sinistres et dont l'effet est terrible. L'auteur, grâce à cette habileté de contre-pointiste dont il a déjà donné tant de preuves, y a su tirer un parti merveilleux de ce mot: assassiné, qui passe continuellement d'une voix à l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante. Savoir le contre-point est un mérite assez commun, mais il est beau de s'en servir de cette manière.
Ce trio des spectres est très-heureusement rappelé dans le linat qui suit. Les fantômes ne sont plus sur la scène, mais seulement dans l'imagination du roi; leur chant est donc rejeté dans l'orchestre et confié aux trombones, dont l'âpre et stridente sonorité était particulièrement appropriée à la circonstance. Cette réminiscence ingénieuse et fort bien calculée est d'un effet très-dramatique.
La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquième acte, a fait fortune, et le parterre paraît s'habituer à en faire redire le second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale; l'allure en est vive et décidée; la reprise en mode majeur qui s'y trouve est très-piquante, et l'on a remarqué l'heureux effet du tambour, que l'auteur a employé dans l'accompagnement. J'avoue, néanmoins, que l'ut aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez maladroitement amené; mais, si cette dernière phrase est un peu gauche, elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes élevées de la voix de Poultier, dont le timbre est délicieux.
Je n'ai pas encore parlé du premier air de l'opéra, du chant national: Jamais en France l'Anglais ne régnera, sur lequel on avait fondé tant d'espérances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le choeur en répète le refrain à l'unisson, l'effet en est vigoureux et puissant; mais ce n'est là, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets de sonorité qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en le faisant exécuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en lui-même, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en est trivial, et la mélodie nulle ou peu distinguée. Je ne crois pas que ce morceau puisse être rangé parmi ceux qui font le plus d'honneur à la nouvelle partition; il ne doit, évidemment, passer qu'après beaucoup d'autres. Je me suis complu à les indiquer: c'était la partie agréable de ma tâche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque tous, et le malheur de se débattre au milieu d'un océan de motifs vaguement dessinés, de phrases décolorées et de récitatifs lourdement prétentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a été dit plus haut sur ce sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coûter de se montrer sévère à l'égard d'un artiste éminent, dont on estime à un égal degré le talent, la science et le caractère.
Théâtre de l'Odéon, Gaïffer et le Succès.--Théâtre des Variétés, le Mariage au Tambour.--Théâtre du Vaudeville, la Nouvelle Psyché.
L'attention publique a été tout entière occupée par la venue au monde de deux grands ouvrages dramatiques: les Burgraves et Charles VI: l'un né au Théâtre-Français et l'autre à l'Académie royale de Musique. Quand ces deux souverains de l'empire théâtral se mettent à l'oeuvre, il se fait une sorte de silence dans les autres théâtres; il semble qu'ils se rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour laisser passer. Puis, aussitôt que le défilé du cortège est fini, ils rompent les rangs et reprennent pêle-mêle leurs habitudes de production particulière.
Nous n'avons donc à récolter qu'une moisson peu abondante: une petite comédie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comédie!--Oui, cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en déplaise; si tu avais le bonheur ou le malheur d'être un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitué à un tel régime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans une semaine lui représentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de vaudevilles entassés?
Le drame aurait pu s'appeler tragédie; il n'a pris le nom de drame qu'afin de se mieux déguiser. Nous sommes dans le siècle des masques: il ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni aux étiquettes. Si une pièce ornée de deux ou trois conspirations, déclamant sur le ton héroïque et faisant rouler le tam-tam de l'alexandrin, n'est pas une tragédie, qu'appellera-t-on tragédie?
Le héros de celle-ci se nomme Gaïffer. A ce nom, je vous vois reculer de deux pas, et ouvrir deux grands yeux étonnés. Gaïffer vous parait un peu bizarre: vous êtes tenté d'arrêter les passants pour leur demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que Gaïffer veut dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment, vous êtes de singulières gens. Le beau plaisir qu'il y a à voir clair, du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goûter la volupté des énigmes.
D'ailleurs, si vous ne connaissez pas Gaïffer, ce n'est pas la faute de Gaïffer, mais bien la vôtre, je suis fâché de vous le dire, Gaïffer a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'être connu de vous. Demandez plutôt à dom Vaissette, son historien, qui célèbre ses hauts faits in-folio.--Il a livré de terribles combats contre de très-redoutables adversaires, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, et afin que rien ne manquât à sa réputation, il est mort empoisonné. Voilà ce que fut Gaïffer. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et de provinces convoitaient l'Aquitaine, échue à Gaïffer, du droit qu'il tenait des Mérovingiens ses ancêtres. Gaïffer voulait garder son Aquitaine. De là une grande guerre entre eux, une guerre qui dura presque aussi longtemps que le siège de Troie, et ne fut pas moins fertile en terribles coups d'épée. Gaïffer, abattu dix fois par le bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en fût mêlé, je ne sais si Gaïffer ne lutterait pas encore.
Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des héros de tragédie, qui ne l'ont pas mérité autant que notre mérovingien. Je ne m'étonne donc pas de trouver Gaïffer tragiquement accommodé; je le plains seulement d'être aujourd hui le prétexte d'une mauvaise tragédie ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien à l'affaire. Un amour lamentable, une conspiration, une révolte, voilà le bagage tragique de Gaïffer. Il ne lui manque pas même le trépas héroïque à la façon de Tancrède, au milieu de l'ennemi. On ne nous a épargné que le brancard. Le public a sifflé. Oh! le serpent! Il n'a pas même été attendri par quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du poète, M. Ferdinand Dugué, a surnagé quelque temps, dans la tempête et le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sème partout, à la tête on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le Misanthrope, en met dans la Gazette.
Le Mariage au Tambour est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prétention aux beaux vers; son ambition tend à faire rire, et çà et là cette ambition est satisfaite. Nous n'avons plus affaire à un héros, mais à une héroïne. On peut bien donner ce titre à mademoiselle Catherine, car mademoiselle Catherine fréquente les camps. Que dis-je? elle est vivandière; c'est elle qui rafraîchit la victoire, selon l'expression de Béranger. Mais méfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a un autre nom; on a l'air d'être vivandière, et l'on est marquise. Ces choses-là arrivent tous les jours.
Catherine est donc marquise; mais comment, étant marquise, se trouve-t-elle vivandière? L'amour fraternel a tout fait. Le frère de Catherine, vendéen renforcé, est tombé aux mains de l'armée républicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pénétrer dans le camp où son frère est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine prend le déguisement que vous savez. Assurément cela est très-bien. Nous donnons à Catherine notre approbation pleine et entière. Tous les masques ne servent pas à une si bonne action. Elle est jolie, et bientôt les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des vivandières en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus, cette guerre intestine. Les vivandières d'un côté, Catherine de l'autre, se livrent des assauts terribles, et le régiment regorge de Paris et de Ménélas qui se disputent la dangereuse Hélène.
Théâtre des Variétés.--Un Mariage au Tambour.
Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin à ce désordre: le moyen est d'obliger Catherine à se marier. Il faut qu'elle choisisse un mari, ou, par la corbleu!... Catherine obéit: si elle refusait, on la chasserait du régiment: et alors que deviendrait son frère? J'ai donc l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine, vivandière, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert. Le mariage se fait à la républicaine, en plein vent, sous un vieux chêne, soldats et vivandières servant de témoins, Catherine à côté de Lambert, et le tambour du régiment, monté sur un tertre de gazon, abrité sous le vieux chêne, exécute un roulement à triple carillon, en manière de bénédiction nuptiale. Pour la première nuit de noces, Lambert est de faction à la porte du cachot où le frère de Catherine est enfermé. Que fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert, procure à son frère les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en faut, ce qui serait plus sérieux, qu'il ne paie de sa tête l'escapade de la belle vivandière; mais patience! Lambert aura sa revanche. La Providence se met tôt ou tard du parti des sergents-majors opprimés.
Tout à l'heure vous avez trouvé une marquise dans une vivandière, pourquoi ne découvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour dissimuler sa noblesse, dans ces temps périlleux. En vérité, nous avons affaire à un singulier régiment; peut-être allons-nous apprendre bientôt que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant, il retrouve Catherine et son frère, non plus proscrits, mais vivant en paix dans le château de leurs aïeux. Que fait Lambert? il se présente en habit de simple soldat, et réclame madame la marquise, sa femme. Grand scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit à Lambert, qui déclare sa qualité de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la célébration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment ne point pardonner à un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le maire, leur premier mariage ébauché. L'auteur s'est dérobé sous le nom de Devilliers. On croit que le nom fait le même office que l'habit de vivandière, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre Dumas, marquis de la Pailleterie.
Avec M. Félicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en faut. La Nouvelle Psyché; a le même tort que l'ancienne: elle est curieuse. Au lieu de se laisser aller à la douceur de son rêve, au lien de se contenter d'être aimée, elle a la prétention de sonder les mystères et de connaître le fin mot des choses. Comme l'antique Psyché, la moderne Psyché y perd son bonheur et son amant.
Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythère ou d'Amathonte: c'est un jeune illuminé qui conspire pour l'indépendance de l'Italie. L'amour de Dinowa est son plus cher trésor, avec la liberté. Mais Dinowa s'inquiète et soupçonne; le mystère où les périls de sa situation jettent Libérius, éveille la jalousie de Dinowa: elle attribue à une trahison amoureuse ses fréquentes absences et son air inquiet et souvent agité. Dinowa épie Libérius, et le livre à l'espionnage. Averti par les révélations de Dinowa, la police italienne surprend Libérius en pleine conspiration. Psyché, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard. La lampe a éclairé la nuit où Libérius s'enveloppait, et le poignard le tuera. O Psyché, pourquoi cette curiosité fatale? Libérius cependant échappe à la mort et pardonne à Dinowa.
Théâtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psyché.--
Bardou et Vadam Hérard.
M. Félicien Mallefille a donné à sa Nouvelle Psyché plus d'esprit qu'il n'en faut pour réussir; mais l'esprit ne suffit pas: une action nette, claire, intéressante, n'est pas moins nécessaire pour le succès. M. Mallefille n'y a pas assez songé.
Le Succès, comédie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien directeur de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait pas faire une comédie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis à profit l'expérience du directeur; tout au contraire: la comédie de M. Harel est veinée de traits d'esprit et de scènes piquantes. Elle est plus sérieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement aux sentiments matériels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pensée, et corrompant les coeurs les plus élevés et les plus nobles esprits, ou du moins les sollicitant et les entraînant parfois aux débauches du charlatanisme.
M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de démonstration à sa critique. Tous deux sont bien nés, tous deux ont du coeur et du talent. L'un est avocat, l'autre poète; celui-là s'appelle Délicourt, celui-ci Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rêves confiants des jeunes années; Délicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et de la probité pour réussir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et d'écrire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins croient se tromper. Délicourt végète, malgré tout son savoir, et les drames consciencieux de Laroche sont repoussés de tous les théâtres. Le poète et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par là et les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Délicourt vend son éloquence à tout venant; Laroche improvise de la littérature de pacotille. Le succès arrive d'abord, et avec lui l'argent et même la renommée. Nos deux amis se poussent jusqu'à la croix d'honneur et à la députation; mais peu à peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur esprit et leur caractère. Le dégoût les prend, et ils sortent du gouffre avant d'y avoir perdu leur talent et leur honnêteté. Laroche et Délicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, même dans le siècle le plus corrompu, le profit le plus sûr est encore du côté des nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus longtemps, mais aussi on dure davantage.
Cette petite comédie, début de M. Harel, annonce un écrivain spirituel et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin: «Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui trouve plus de prison que de talent.»