LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARÊME.
Le bal de l'Opéra est et devait être une invention de la Régence. Le chevalier de Bouillon, qui conçut le projet de ce nouveau divertissement, en fut récompensé, le fait est historique, par une pension de six mille livres. Un moine carme, nommé le père Sébastien, et fort habile mécanicien, trouva le moyen d'élever le plancher du parterre au niveau de la scène, et de l'abaisser à volonté. L'histoire ne nous dit pas quelle fut la récompense de cette autre invention.
Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opéra s'est perpétué jusqu'à nos jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De notre temps, il est plus à la mode et plus tumultueux que jamais. Autrefois, c'était un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau, moyennant un mois de ses appointements, dissipé en une nuit babylonienne. De là cette cohue sans nom, enrouée, barbouillée, avinée, qui remplit de ses huées sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus spiritueux que spirituels, la première scène de l'univers.
Depuis son origine jusqu'à ses dernières années, le bal de l'Opéra, fidèle aux principes et aux traditions de l'étiquette aristocratique qui avait présidé à sa fondation, avait exclu de son enceinte les travestissements et la danse. Les hommes n'y étaient admis qu'en habit de ville, et le domino était le seul déguisement des femmes. On s'y promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans l'étouffer, le bourdonnement discret des causeries particulières. L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle étincelante. L'archet révolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard) l'en a chassée et a étouffé les derniers murmures de ce galant marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaçait peu à peu pour faire place à la licence.
Le mardi-gras de l'année 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal, dont les habitués de ce genre de divertissements ont conservé le souvenir. L'Opéra atteignit, dès son premier début, à l'idéal du genre. En récompense de cet exploit, Musard fut porté en triomphe, et faillit être asphyxié sous les étreintes de ses fanatiques et turbulents admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Dès lors ce fut fait pour toujours du bal de l'Opéra proprement dit, de cette réunion masquée, mais à peu près décente, brillante toujours, spirituelle parfois, qui tenait à la fois du jour et de la nuit vénitienne. Du jour où le galop y eut pénétré, l'élégance, le décorum, et avec lui l'esprit, s'enfuirent pour ne plus revenir.
A la vérité, on a cherché cet hiver à les retenir, ou plutôt à les rappeler par une mesure qui tendrait à concilier tous les goûts. Deux parts du bal ont été faites: la salle a été livrée aux danseurs, et le foyer réservé «aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevêtrait, se nouent et se dénouent (style consacré) entre une et cinq heures du matin.» Mais, hélas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opéra, du moins. Voulez-vous avoir une idée des piquantes, des malicieuses, des fines causeries du foyer? Prêtez l'oreille à l'entretien de ce jeune dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour, Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui. Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer, mais je n'ai pas trouvé d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer, bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une cheminée qui fume.--C'est différent. Est-ce que tu ne me reconnais pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous êtes madame D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons, convenez-en; vous êtes madame D... Comment va la santé, du reste?--Pas trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est très-imprudent à moi de venir ici; mais c'est si entraînant, ces bals de l'Opéra!
(Le dernier Bal masqué de l'Opéra.)
--Oui, c'est bien entraînant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir une fluxion.--Ces temps de dégel ne valent rien pour la poitrine. Ah! à propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je crois pourtant que c'était des gants.--Je te quitte. J'aperçois là-bas un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain bal.--Adieu, madame.
Quelle débauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un masque et d'adopter le tutoiement. Ces sémillants colloques font pourtant le désespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opéra, sur la foi des trompeuses promesses de la réclame, et n'y connaissant âme qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas été «intrigués.» Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opéra obtient une vogue étourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grâce 1843, les délices d'une partie de ce peuple qui aime à se dire le plus policé, le plus délicat et le plus spirituel de l'univers.
Sa vogue ne le cède qu'à celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les actions se cotent à la Bourse, et où l'on trouve des fils de pairs de France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands d'habits, des sculpteurs et des plâtriers, des peintres d'histoire et d'enseignes, des littérateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, à commencer par le héros de cette étrange assemblée, et tout cela fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la veille, et n'auront surtout garde de se reconnaître le lendemain.
Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carême, deuxième édition revue et non corrigée du Mardi-gras. Ohé! ohé! dzing, baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces cris, ce bruit affreux, cette musique à crever le tympan? Quelle chasse infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu, ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval, enterré il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le diable fait, dit-on, de ces miracles, témoin le célèbre ballet du troisième acte de Robert. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y consens; courons au boulevard. Mais si vous êtes asphyxié, contusionné, pilé, broyé; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris sur la tête, si une voiture vous écrase, si vous sortez de la bagarre dénué de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez pas du tout, ne vous en prenez pas à moi, vous êtes dûment averti.
Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle épouvantable cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Aïe, les fausses-côtes! aïe, la poitrine!--Je me meurs, j'étouffe! je suffoque!--Gare donc là, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de gendarme qui se cabre et recule de notre côté!--Monsieur, que fait votre main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets où je peux, on n'a pas le choix des locaux!--Une fois engagé dans cette houle humaine, il faut marcher, bon gré, mal gré, filant soixante pas à l'heure. Heureux qui, du milieu de ces flots agités, peut, de temps en temps, diriger sur la grande chaussée du milieu un oblique rayon visuel!--Mais, ô déception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux immenses files de voilures, flanquées de gardes municipaux; mais des masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici là-bas une rumeur qui nous présage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre. Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart d'heure, s'obstine à jouer sur nos têtes la chanson du Roi Dagobert, il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, précédant à toute bride une, deux, trois voilures, qui roulent à quatre chevaux sur la chaussée, bourrées de débardeurs, de malins, d'Écossais, d'ours, de Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitières, de camargos.
Devant, derrière,
Jusqu'à la portière
C'est un' fourmilière
De gens chantant, vociférant, buvant,
S'égosillant...
C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit, leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos, des grossièretés, voilà tout ce que la gaieté et la verve française trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'écrier ici maints gobe-mouches obstinés.--Non, heureusement pour lord Seymour, il n'est pas tout ce monde-là. Lisez les inscriptions du drapeau arboré par chacune de ces mascarades. Voici les «Enfants de la Joie.» Quelle postérité! La Joie eût mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont les «Forts buveurs.» Viennent ensuite les «Flambarts,» les «Balochards,» etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de Boulogne, arrivés en trois chariots pour célébrer à Paris le grand jour de la Mi-Carême, qui est leur fête patronale. Ah! cette autre voilure qui se croise avec celle des «Balochards,» c'est celle des «Chemisiers de Pans.» Les deux équipages se hèlent, se défient, viennent bord à bord, et il s'engage entre eux une bataille en règle,--à coups de langue, cela va sans dire,--et où il n'y a de morts que les ivres. Vous êtes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de la rouennerie; passons donc.
Mais, à ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une heure le Nouveau Catéchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en société sans se fâcher.... «Sans se fâcher, nota bene;» car, si l'on se fâchait, ce serait comme lorsqu'on se gêne, il n'y aurait plus du tout de plaisir. Ce catéchisme, fort peu édifiant, du reste, n'a que le tout petit défaut d'être nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mérite est la rime et le moindre défaut la raison. La langue des Porcherons est enterrée sous leurs décombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de poissardes; il n'y a plus que des marchés et des marchandes de poisson, ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catéchisme poissard, canard rétrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de débit, car il ne répond plus, comme disent les prospectus, à aucun besoin de l'époque. Tout au plus, quelque Béotien, préméditant de se produire au bal masqué, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se précautionner de gaieté et de poésie non lyrique. Gare à lui, si, pour son malheur, quelque franc luron l'entreprend! Les héros du carnaval sont, sans comparaison, comme les aigles du barreau, c'est à la réplique qu'on les juge.
La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les masques, qui viennent de dîner, se rencaquent dans leurs équipages, et continuent leur promenade à la rouge lueur des torches, en attendant l'heure suprême, l'heure solennelle du bal.
Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lève comme un seul homme. De toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous les étages, débouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens, rugissements de loups et de chacals, mêlés au piaffement, au hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des cornets à bouquin et des trompettes à l'oignon. C'est un capharnaüm, une mêlée, un bruit, à ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, à cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien comptés, je n'exagère pas--depuis le grandiose et splendide Opéra jusqu'au Sauvage, où l'on pénètre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de suresne à vider sur place.
Il y a bal aux théâtres de l'Opéra-Comique, de l'Odéon, de l'Ambigu; bal à la Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, au Cirque-Olympique; bal à la salle Montesquieu, à la salle des Concerts-Musard, idem des Concerts-Saint-Honoré, au Vauxhall d'été et d'hiver, au Prado d'hiver et d'été, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythère, à l'Ermitage de Paphos, à l'Ile d'Amour, au temple de Bagusse, à la Chartreuse, au Salon de Mars, à l'Élysée, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronné, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier, Desnoyers, et cent autres célébrités de barrière.
Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandémonium que nulle plume ne saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et la grosse joie, l'ivresse, une danse échevelée, le galop le plus tourbillonnant, des batailles, une mêlée furieuse, maint pugilat, maint oeil poché, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les lions qui s'amusent; là-bas, ce sont les chiffonniers; voilà toute la différence.
Le bal s'achève: la nuit a passé comme un rêve, ou plutôt comme un cauchemar. Pour compléter la fête, il faut, après avoir conquis à la pointe de l'épée, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir à la montée de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avinée, titubante, qui a nom «Descente de la Courtille.» Cette foule sans nom, ces loques fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables, ces Turcs à turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une visière de casquette, ces bergères qui fument la pipe, ces marquis roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se traînent le long des murs, ces troubadours rapiécés, tous ces gueux dignes de Callot, ce sont les masques des barrières qui regagnent leurs domiciles. Loin d'être sensible à l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnaît habituellement cette politesse par des nuages de farine et des poignées de boue lancés à la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de Bourgogne, où ils ont établi leur quartier-général, ceux-ci répondent par une grêle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se lève sur ce tableau et met fin à la guerre civile.
C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'âme, ou ce qui lui en tient lieu. Il renaîtra, à la vérité, en 1844; mais combien de ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas revenir!... «Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras poussière,» disait, il y a trois semaines, le prêtre aux fidèles agenouillés sur la dalle du saint parvis. C'était le lendemain d'une saturnale pareille à celle de jeudi dernier. Terrible opposition, prophétique langage!... N'as-tu point songé un instant, jeune homme au front pâli par la débauche et par les veilles, que tous les fous plaisirs dont tu t'es enivré, ce sont ces fruits décevants au dehors, brillants et vermeils à l'intérieur, tout remplis de cendres et d'une indicible amertume?