Courrier de Paris
31 mars
Ce qu'il y a de plus nouveau à Paris, au moment où je vous écris, c'est le soleil. Nous sommes blasés sur tout le reste; toutes les nouveautés écloses cet hiver sont déjà fanées, et l'on n'en parle plus. Les pianistes-prodiges, les chanteurs sans pareils, les violonistes plus ou moins norwégiens, ont passé en quelques semaines; Ronconi a dû partir hier pour Vienne; depuis quinze jours la pâle ombre de Paganini a repris la route de Naples, sous le nom et avec le passe-port de Sivori; et si l'honorable Thimothy Haahlio, envoyé du roi des îles Sandwich, et parti de la rade de Honolulu, sur la goélette l'Embuscade, n'était pas débarqué, depuis lundi dernier, à l'hôtel Meurice, Paris--chose singulière--se trouverait positivement à court de phénomènes vivants. Les Burgraves, il est vrai, ont donné un coup de trompette; mais on les a laissés faire. D'ailleurs ils vont avoir bientôt une redoutable concurrence. Les deux fils de la reine Pomaré sont attendus d'un jour à l'autre. Ils viennent, au nom de leur auguste mère, faire hommage-lige à la France, dans la personne de S. M. Louis-Philippe. Nous aurons bientôt des coiffures à la Pomaré et des robes couleur taïti. Que pourront cependant les Burgraves, eux qui ne sont pas même tatoués?
Après un noir hiver, après des jours pluvieux et sombres, savez-vous en effet rien de plus charmant et de plus nouveau que le soleil? Dans cette ville qui a la prétention d'être l'amour et les délices du monde, le soleil est une chose de hasard, une exception, une rareté. On passe huit mois ici dans les brouillards, dans la pluie, dans la boue, dans la nuit. Paris, pendant les deux tiers de l'année, serait condamné à vivre comme un Lapon ou un Groenlandais, s'il n'avait eu l'esprit d'inventer les trottoirs, les becs de gaz et les citadines.--Pour en revenir au soleil (un autre jour je vous parlerai de la lune), il s'est conduit cette année d'une manière toute particulière; d'ordinaire il annonce son arrivée avec de certains ménagements. En attendant l'éclatante apparition de sa royauté enflammée, de sa face d'or et de pourpre, il détache quelques petits rayons en éclaireurs, pour préparer sa route: ceux-ci se glissent doucement à travers les nuages et envoient de pâles reflets sur les toits et aux vitres des maisons. Ce sont là les premières escarmouches de la lutte qui s'engage, vers les derniers jours de mars et le commencement d'avril, entre la nuit et le jour, entre l'hiver et le printemps. Des deux parts les chances du combat sont d'abord incertaines: l'hiver ne se laisse pas vaincre aisément.--Le printemps gagne-t-il un coin d'azur dans le ciel: aussitôt l'hiver de lancer contre lui quelque gros nuage qui lui reste. Est-ce un bourgeon impatient qui éclate, une fleur précoce qui s'entr'ouvre et sourit: l'hiver souffle sur eux son dernier givre et les glace. Il faut que le soleil en personne arrive enfin avec toutes réserve de flammes et de lumières, pour renverser ces derniers efforts de l'ennemi expirant.
Cette fois, l'astre n'y a pas mis tant de façons; il s'est montré à l'impromptu, sans laisser le temps de lui crier «Qui vive!» Il s'est montré, dis-je, tout entier, ardent, radieux, magnifique, inondant le jour de tièdes haleines, et rendant à la nuit sa voûte d'azur et d'étoiles, Paris s'est étonné de cette chaude invasion, et dans une telle saison. Il a pris son calendrier comme on tire sa montre quand on ne sait pas l'heure. Le calendrier marquait bien le mois de mars: or, jamais le mois de mars n'avait eu de pareilles fantaisies. Jusqu'ici, mars passait pour un mois intermédiaire, cultivant encore le coin du feu, et soufflant même de temps en temps dans ses doigts.. Aujourd'hui on ne s'y reconnaît plus: mars est devenu le mois de juin. On n'entend que ces mots d'un bout de la ville à l'autre: Qu'il fait chaud! Imaginez ce que doit être une ville que l'été surprend inopinément, en plein hiver. Il y a un moment où elle n'est occupée qu'à éteindre son feu, à ouvrir ses fenêtres et à jeter là son manteau. Telle est la situation de Paris depuis huit jours. Il cherche de l'air et se déshabille.
Un lieutenant de grenadiers, qui faisait sa ronde, a vu, le premier, la cause de cet été par anticipation. Notre brave, tout en patrouillant pour la plus grande tranquillité de la terre, leva les yeux au ciel par distraction: qu'aperçut-il? une lumière blanche et vive, d'une forme allongée, qui illuminait l'air comme les jets diaphanes d'un feu d'artifice. Il cherchait encore, dans sa science, la raison de ce phénomène, que déjà la lunette des astronomes était tournée vers le ciel, et devant le mystère. C'était une comète qui nous faisait l'honneur de nous rendre visite. Ainsi, nous sommes propriétaires d'une comète; cela nous fera toujours passer une semaine ou deux, les chansons ne manqueront pas, ni les bons mots, ni les épigrammes ni les vaudevilles à la comète. Qui oserait y trouver à redire? Il est bien permis de railler un astre si parfaitement en mesure de répondre, et qui peut à des chansons riposter par un déluge de feu, et brûler vifs les railleurs.
Enfin, que nous veut-elle? Est-ce une de ces comètes échevelées dont parle Virgile, sinistre messager de la mort de César? Mais où est César? Est-ce un ange exterminateur expédié des hauteurs célestes, pour châtier nos crimes? En vérité, cela serait injuste. Oh! la nation scélérate, en effet, dont la hardiesse va jusqu'à réclamer depuis dix ans la définition de l'attentat et l'adjonction des capacités! ce n'est pas une comète que le ciel lui devait, mais une couronne de rosière. J'en conclus que cette comète est une comète d'un bon caractère, dont il ne faut pas s'inquiéter; elle n'est venue que pour faire fleurir les lilas et les amandiers plus vite, mûrir nos raisins, et nous obliger à des économies de bois et de charbon. Le signalement que l'Académie des Sciences a bien voulu nous en donner prouve suffisamment les honnêtes intentions de notre comète (je l'appelle notre pour attirer sa confiance). Ce n'est pas une de ces comètes de taille colossale, une de ces comètes pourvues d'une queue comparable à la croupe du monstre de Trézène. Figurez-vous une comète qui a la queue plus mince et plus étroite que la chose n'est permise à une comète de bonne maison. Ainsi, tout dégénère, tout se rapetisse; les comètes amoindrissent leur queue de même que la politique.
Son influence la plus directe jusqu'ici s'est fait sentir sur la danse et dans les bals. Elle a mis les valseuses en nage et les valseurs en feu. Les salons de Paris sont, à l'heure qu'il est, convertis en étuves où l'on bout, en attendant qu'on y rôtisse. Cependant le bal persévère; il s'était posé dans le monde; il avait fait ses invitations à domicile, et commandé ses sorbets et ses glaces, sans se douter que la comète dût entrer dans la contredanse. Maintenant que la chose est faite, renvoyer les violons, ce serait manquer de jarret et de coeur.
On danse donc encore beaucoup à Paris, et l'on y valse davantage. Ce grand bal finira dans un mois, vers les derniers jours d'avril. Mai vient mettre en déroule tout ce peuple de robes de gaze, de couronnes de fleurs, de gants glacés et de bottes vernies. Ces insatiables danseuses, ces femmes blanches et frêles, qu'un souffle semble devoir briser, et que les nuits les plus ardentes trouvent parées, debout, infatigables, toujours prêtes au combat; ces créatures si charmantes et si redoutables, si faibles et si fortes, vont aller bientôt chercher l'air et les fleurs, et se refaire le teint aux brises du soir, sous les vertes charmilles. Déjà, M. de Rambuteau, le préfet de tous les préfets, qui a, sans contredit, fait le plus sauter ses administrés, M. de Rambuteau vient de prononcer la clôture de l'avant-deux municipal.
La semaine dansante a tout entière appartenu au monde dramatique. Les acteurs de Paris ont été pris d'une fureur de chassé-croisé que nous sommes obligés de signaler. Les banquiers hollandais ou israélites, les ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux comédiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme très-passionné: Renautlin de Caen, la Graine de Lin, et cent autres iliades amoureuses, dont il est le héros, vous avaient suffisamment édifié sur les qualités de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal fût homme à donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien débuté dans Un Bal du Grand Monde!
Arnal s'est montré d'une grâce parfaite; je ne doute pas que la galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre de ses victimes. Arnal doit être adoré plus que jamais. Ou n'embaume pas son antichambre de myrte, de violettes et de camélias, on n'étend pas de moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour préserver le pied délicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la glace qui rafraîchit, le punch qui anime, le bordeaux qui réconforte, le potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du matin, pour se faire haïr. Les théâtres de Paris avaient envoyé leurs plus jolies ambassadrices à cette fête monstrueuse; le Vaudeville y dansait le galop avec le Théâtre-Français, tandis que le Gymnase balançait avec l'Académie royale de Musique, et que le Palais-Royal entraînait la Porte-Saint-Martin dans une valse à deux temps.
Quelques jours après, l'Association dramatique donnait un bal dans la salle Favart: l'Opéra-Comique avait allumé tous ses lustres et ouvert toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est destinée aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et personne n'a rien à réclamer: tout le Paris théâtral était là, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a la même taille.
Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme charmant a exercé ses fonctions avec une gravité au-dessus de tout éloge. Un danseur, sans doute quelque jeune élève du bal des Variétés, emporté par ses souvenirs ou par son éducation, se laissait entraîner à la distraction d'une danse un peu colorée; Alcide Tousez s'en aperçoit bientôt: qui peut échapper à l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du délinquant avec la dignité d'un magistrat qui remplit son devoir. «Monsieur, dit-il, d'un ton à la fois ferme et paternel, sévère et doux, ayez la bonté de vous modérer un peu.--Voilà qui est plaisant, réplique le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'écrie Alcide Tousez prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser bien d'autres sur votre théâtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y suis autorisé par mon gouvernement!»
Le bal, d'ailleurs, s'est achevé sans plus d'atteinte à la pudeur d'Alcide Tousez. On n'a jamais dansé au bénéfice de l'infortune avec plus d'entrain et de légèreté. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara détrônée, lui dire: «Je vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon possible pour avoir des yeux d'hyène.» Un moment la salle a eu grand'peur: M. Alexandre Du..., engagé dans un galop à toute outrance, s'est laissé choir. Oh! mon Dieu! se serait-il blessé? Mais lui, se redressant aussitôt et montrant sa haute tête crépue au-dessus de la foule: «Je viens de faire comme les Burgraves, dit-il en souriant... non pas tout à fait, car je me relève.» Et apercevant M. Victor H... dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main.
J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emportés par le plaisir et enivrée par la valse, si tout à coup le sol s'était mis à trembler, renversant ces murs parés d'or et de velours, brisant le cristal de ces lustres étincelants, engloutissant dans ses entrailles béantes ces jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les écrasant sous les poutres brisées ou les étouffant dans les flammes!... le lendemain on aurait dansé dans toute la ville au profit des victimes du bal de l'Association dramatique.