La France et l'île Taïti.
L'extension du protectorat de la France dans l'océan Indien, sur la demande formelle de la reine Pomaré, souveraine de Taïti et de tout l'archipel de la Société, voilà la nouvelle de la semaine.
Parmi les journaux politiques, quelques-uns ont fait valoir outre mesure l'importance de ce fait. Il est bien vrai que l'établissement de notre domination dans une île plus considérable et plus riche que celles des Marquises, et qui heureusement n'en est pas très-éloignée, offre des avantages sous le rapport du développement de notre marine marchande et de nos relations maritimes. Tout ce petit archipel est riche en bois de construction. Le riz, le café, la canne à sucre, y croissent en abondance, et la pêche des perles et de la nacre y est très-productive. Loin d'être anthropophages comme dans les Marquises, les habitants, adroits et industrieux, sont de tous les Polynésiens les plus avancés en civilisation. Chez eux le christianisme, grâce aux efforts des missionnaires, a détruit l'idolâtrie, et tout, moeurs et lois, y respire la bienveillance et la douceur. Mais quelle seraient, en cas de guerre, les conséquences de la position que nous prenons là? L'Amérique du Sud, et particulièrement le Chili, se fortifiant, nous offriront-ils assez tôt un point d'appui dans ces parages, et saurons-nous enfin nous y ménager une alliance solide? Tant que ces divers points font question, serait-il sage de mettre absolument sur la même ligne les dépenses qui pourront être demandées pour la Polynésie et celles qu'on doit faire, nous ne dirons pas pour l'Algérie, qui est à nos portes, mais même pour la Martinique, grande et sûre position militaire, pour Bourbon et pour cette malheureuse. Guadeloupe, qui a jadis résisté huit années à l'Angleterre?
D'autres journaux, à propos de cette lointaine conquête pacifique et aussi de notre établissement lilliputien des îles Marquises, ont rappelé la queue coupée du chien d'Alcibiade, qui occupa tant jadis les Français d'Athènes. Mais ceux qui, dans cette hypothèse, profiteraient le plus de cette petite diversion nouvelle, cette fois due au hasard, ont-ils été bien sincèrement enchantés de la bonne volonté de la reine Pomaré pour eux, et n'y a-t-il pas là une nouvelle source de contestations possibles avec la Grande-Bretagne?
Vue de la baie de Pape-ti, à Taïti.
Quant à nous, quelles que soient ces conséquences, ce petit événement nous semble avoir une signification supérieure; à son importance présente. Qu'on y prenne garde; c'est après avoir expulsé de l'île les missionnaires anglicans et méthodistes qui voulaient les empêcher de danser et de jouer de la flûte, que ces pauvres sauvages se sont mis sous la protection du pavillon français, du pavillon des Oui-Oui, comme ils nous appellent en leur langue, sans doute grâce à notre laisser-aller et à notre humeur plus enjouée et plus facile. C'est un nouveau symptôme de la frayeur qu'inspire au monde, et surtout au midi, le joug de l'Angleterre. C'est une nouvelle preuve, entre mille, de la supériorité de notre civilisation plus douce, plus tempérée, plus artiste et plus naturellement expansive, sur le génie britannique, plus militaire, plus méthodiste et calculateur.
La reine Pomaré.
Quand les illustres navigateurs Cook et Bougainville, pénétrant les premiers dans l'océan Pacifique, virent s'élever de son sein embaumé toutes ces îles inconnues, toutes couvertes, des bords riants de la mer aux cimes bleues des montagnes, de verdure, de fruits et de fleurs, leur imagination leur rappela de suite les plus charmants souvenirs du paganisme antique, Idalie, Paphos et Cythère. Plus tard, l'âme plus austère des graves missionnaires chrétiens, en voyant ces heureuses peuplades parées plutôt que vêtues de branches de figuier, faire voler en chantant sur ces îlots toujours calmes leurs doubles canots aux voiles de jonc, tout banderolés de fleurs et de plumes brillantes, se laissa aussi charmer, et se souvint du paradis terrestre. Chanter et danser semblaient à ces sauvages toute la vie, et la religion même; les soins pénibles de l'existence, ils les ignoraient, se désaltérant sans peine au courant de leurs mille ruisseaux, et cueillant sans travail, pour se nourrir, le pain sur les arbres. Et c'est à ces molles populations, pour qui la douce morale de l'Évangile semblait sévère, que le rigorisme des missionnaires puritains a voulu imposer la dure et sombre religion de la Bible, les contraignant, entre autres vexations, à ne plus danser le jour du Seigneur, c'est-à-dire, et à la lettre dans l'esprit de ces peuples, à être impies ce jour-là pour honorer Dieu. Plus de danse à Taïti; à Taïti plus de jeux, plus de musique! Faut-il s'étonner que cette tyrannie, assurément plus déplacée là que partout ailleurs, ait presque dépeuplé ces places fortunées, en précipitant les malheureux sauvages dans l'intérieur des terres, c'est-à-dire dans les montagnes, où ils dansent moins gaiement, sans doute, qu'aux bords enchantés de la mer, mais enfin où ils peuvent danser librement? Depuis longtemps ce petit pays luttait contre cette tyrannie des missionnaires protestants, et en 1825, les Anglais avaient offert leur médiation; elle fut refusée, et l'île proclama son indépendance. Voilà maintenant que la reine Pomaré, redoutant de tomber tôt ou tard sous la férule britannique, a saisi au vol, d'instinct et apparemment sans avoir étudié l'histoire, l'occasion d'abriter son île sous le pavillon de ce peuple qui écrivait il y a cinquante ans, sur les ruines fumantes de la Bastille: Ici l'on danse!
Pour mieux comprendre ce qui manque à ces missionnaires anglicans, et, en général, le défaut absolu de flexibilité du génie anglais et son impuissance à civiliser véritablement le monde, qu'on se rappelle ces prodiges de bon sens pratique dans l'apostolat, et, si on peut parler ainsi sans profanation, ces miracles d'esprit dans l'exercice de la charité et jusque dans le martyre, tentés et accomplis jadis par nos missionnaires catholiques sur les bords du Paraguay. Là, malgré la beauté du climat et au milieu des plus riches dons de la nature, la population sauvage, vivant dans des antres ou sur les branches des arbres, indolente, stupide et féroce, loin de ressembler en rien à celle de Taïti, semblait n'offrir à l'oeil chrétien que le type le plus laid de l'homme primitif dégradé par la chute. Eh bien! que firent nos missionnaires? Ils se contentèrent d'abord d'attraper doucement quelques-uns de ces oiseaux d'espèce nouvelle; ils les apprivoisèrent peu à peu, leur enseignèrent la musique, et, en les faisant chanter en choeur, ils purent s'en servir pour attirer dans leurs filets les oiseaux encore sauvages. On peut voir dans le Génie du Christianisme. comment le zèle religieux et l'intelligence de ces bons missionnaires surent réaliser de nouveau au Paraguay, comme le dit Charlevoix lui-même, «les merveilles des Amphion et des Orphée.» Puis, quand les sauvages furent rassemblés en cités, leurs habiles instituteurs se hâtèrent-ils tant de parler à ces âmes enfantines le langage abstrait de la sévère raison? Loin de là. Le même Charlevoix raconte que les pères avaient établi partout des jeux, des courses de bagues, où ils assistaient, distribuant les prix eux-mêmes: ils avaient introduit partout des danses à la manière des Grecs. C'est ainsi, et en se conformant sagement aux conditions du climat et aux moeurs naturelles du pays, qu'ils parvinrent à agir rapidement sur ces moeurs, à les transformer, et à fonder cette république chrétienne de sauvages dont Muratori a si bien dit: «C'était un christianisme heureux, cristianesimo felice.»
Que ceux-là donc qui, trompés par le courant quotidien des accidents politiques, seraient portés à désespérer de la fortune de la France et du génie de notre civilisation, parce qu'un nuage les voile passagèrement, se rassurent. Le génie national sommeille, il se réveillera. Si la sympathie de l'Europe pour nous s'est, à nos côtés et de toutes parts, un peu refroidie, ne semble-t-il pas qu'aux extrémités du monde un instinct divin parle mystérieusement de nos destinées à l'oreille des sauvages? voyons-y hardiment un gage d'espérance et soyons plus confiants. Si l'Europe n'a pu supporter la monarchie universelle des Oui-Oui, comme nous appellent naïvement les Taïtiens, comment craindre sérieusement que le monde accepte à jamais l'universelle domination de la race anglaise, qui ne sait dire oui, elle, que quand on lui offre un profit matériel bien clair et bien net, et qui, hors de là, répond impitoyablement non à ce bon empereur de la Chine, quand il réclame pour son peuple le droit de ne point s'empoisonner, et encore, et toujours non, à cette aimable reine Pomaré, qui a le bon esprit de ne pas laisser prescrire ou tomber en désuétude le droit de danser, si sacré à Taïti!
Histoire et description géographique de l'Archipel de Taïti.
«Au milieu de la vaste mer du Sud, s'élève, comme la reine de l'Océan Pacifique, la délicieuse O'Taïti, écrivait, en 1825, un voyageur français; une verdure toujours fraîche couronne ses pics volcanisés; ses rivages et ses récifs disparaissent sous les forêts de cocotiers dont les immenses parasols de verdure sont sans cesse balancés par les molles brises des vents alizés. Là, sous un ciel dont la température est tiède, vivent d'heureux insulaires; leurs jours se succèdent sans secousses, et leurs occupations du lendemain sont semblables à celles des jours écoulés.»
Cette description n'était déjà plus vraie à l'époque où elle fut écrite. La nature n'avait rien perdu à Taïti de sa fertilité, de sa beauté et de sa fraîcheur; l'air y demeurait toujours aussi pur et aussi doux, mais les habitants n'y jouissaient plus du même calme et du même bonheur. La population, qui, cinquante aimées auparavant, s'élevait au chiffre de 150,000 âmes, était déjà descendue à dix ou douze mille.
Le groupe Polynésien, connu sous le nom d'archipel de Taïti, et appelé jadis les îles de la Société, ou îles Géorgiennes, se compose de onze îles: Maïtia, Taïti, Eimeo, Tabou-Emanou, Wahyne, Raiatea, Tahaa, Bora-Bora, Toubaï, Maupiti et Tetoua-Roa. Taïti, la plus grande de ces onze îles, est une terre élevée, s'abaissant de toutes parts vers ses bords pour former une bande circulaire de terrain littoral, le seul habité et livré à la culture. La ceinture de récifs qui l'entoure offre çà et là quelques îlots, et s'ouvre, d'espace en espace, en de larges et profondes passes, conduisant aux mouillages intérieurs. L'île entière, du N.-O. au S.-E., a près de quarante milles de longueur, sur une largeur qui varie de 6 à 21 milles. Elle s'étend du 17° 28' au 17° 56' latitude sud, et du 151° 24' au 152° 1' longitude ouest. Un isthme bas, submergé dans les marées hautes, la divise en deux péninsules inégales, dont la plus grande est ronde et la plus petite ovale: la plus grande s'appelle Taïti, la seconde Taïa-Rabou. Taïti est le nom que les insulaires donnent à leur île. Quand Bougainville leur demanda: «Comment se nomme votre île? ils répondirent: O'Taïti, c'est Taïti.» Bougainville et plusieurs navigateurs ont désigné sous le nom de O'Taïti la reine de la Polynésie.
(La flèche indique la direction des îles Marquises, à 1450 kilomètres nord-est.)
«La découverte de Taïti, longtemps attribuée à l'Espagnol Quiros, dit M. Louis Reybaud dans son nouvel ouvrage sur la Polynésie et les îles Marquises, ne semble pas remonter au delà de la reconnaissance positive du capitaine anglais Wallis en 1767. Wallis, à l'aide de ses canons, se fit promptement respecter sur les plages de l'île, et à ce premier succès il joignit bientôt la conquête de la reine Berea, dont les anciennes relations vantent le port majestueux. Bougainville, qui visita Taïti quelques mois après Wallis, n'aspira pas aux mêmes bonnes fortunes; mais son équipage utilisa si bien cette heureuse relâche, que l'amiral crut devoir donner à l'archipel un nom mythologique en harmonie avec ses moeurs amoureuses; il l'appela Nouvelle Cythère. Cook, voyageur plus sévère encore, ne fut point insensible aux séductions du pays, à la candeur, aux grâces de ses habitants; il parut trois fois à Taïti, et chaque fois ce furent de nouvelles fêtes, de nouveaux élans d'affection, de nouveaux témoignages de bienveillance. Les divers navigateurs qui y jetèrent l'ancre à leur tour, l'Espagnol Bonechea, Vancouver, l'Anglais Sever, du brick Lady Penrhyn, le capitaine Bligh, du sloop Bounty, le capitaine New, du Dedalus, n'eurent qu'à se louer également des procédés de ce peuple hospitalier et paisible. Aux fléaux que leur apportait la civilisation, ces sauvages ne surent répondre que par la résignation la plus touchante.»
En 1797, la société des missions de Londres envoya à Taïti le Duff, capitaine Wilson, qui y laissa quelques apôtres dévoués. Le roi du pays était alors Pomaré; il régnait au nom de son fils Otou, depuis célèbre sous le nom de Pomaré II. Ce chef fit aux missionnaires le meilleur accueil, et soit par calcul, soit par suite d'une méprise, le grand-prêtre de l'idolâtrie indigène ne se montra pas moins dévoué à leur fortune.
Les Taïtiens avaient bien reçu les missionnaires anglicans: ils les écoutaient; ils réclamaient leurs secours comme mécaniciens, comme ouvriers intelligents et habiles, mais ils ne se convertissaient pas. En 1805, lors de la mort de Pomaré Ier, qui eut pour successeur son fils, Pomaré II, ils se moquaient encore tous du Dieu des chrétiens; car, selon eux, il n'était que le serviteur du grand Oro, le maître du monde. La guerre civile qui éclata à cette époque força les missionnaires à quitter l'archipel, pour se rendre à Port-Jackson (1809). On ne laissa que deux pasteurs, M. Haywood, à Wahyne, et M. Nott, à Eimeo.
Cependant, Pomaré, vaincu par ses ennemis, et retiré à Eimeo, cessa tout à coup de croire à la religion de ses pères. Le dieu Oro se déclarait contre lui, le dieu des chrétiens pouvait lui être favorable. Il se fit baptiser par M. Nott, reparut à Taïti, triompha à son tour de ses rivaux idolâtres, et, vers la fin de 1815, demeura souverain absolu de tout l'archipel. Ses sujets suivirent son exemple et demandèrent le baptême. Rappelés par M. Nott, les missionnaires revinrent de Port-Jackson; et, deux années après la victoire de Pomaré, on eût vainement cherché dans toutes ces îles le moindre vestige de l'ancien culte.
Malheureusement pour les indigènes, les missionnaires ne se contentèrent pas de les convertir et de les moraliser; ils voulurent les gouverner. En 1821, à la mort de Pomaré II, ils s'emparèrent de la personne de l'héritier du trône, dont ils prétendaient se servir comme d'un instrument. En 1824, ils le firent couronner avec pompe; et, pour abolir à jamais l'influence des grands feudataires, ils promulguèrent une loi qui établissait dans l'archipel une sorte de gouvernement représentatif. Pomaré III mourut en 1827, et les deux reines qui régnèrent après lui sur Taïti, Pomaré Wahyne comme régente, Aimata Wahyne comme reine, ne souffrirent qu'impatiemment un joug qu'elles ne pouvaient pas encore briser.
Telle était la situation politique et religieuse de l'archipel de Taïti, lorsque la Société des Missions catholiques y envoya, en 1836, deux prêtres français, MM. Caret et Laval. À la nouvelle du débarquement de ces deux missionnaires, l'Église luthérienne, déjà affaiblie par un schisme et vivement effrayée, ameuta contre les nouveaux venus la population de Taïti, et excita une espèce d'émeute, dont ils faillirent devenir victimes. M. Moërenhout, alors chargé d'affaires des Etats-Unis, intervint à temps, et les sauva; mais le chef de la mission anglicane, Pritchard, n'était pas homme à s'arrêter à mi-chemin. «Cumulant, dit l'écrivain que nous avons déjà cité, les fonctions de ministre du culte et celles d'agent commercial, il réunit les hommes dévoués de sa double clientèle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les prêtres français, les en arracha après avoir enlevé la toiture, et les rembarqua de vive force sur la goélette qui les avait amenés. Vainement M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces malheureux, il ne réussit qu'à se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha d'avoir agi contre les intérêts de la foi luthérienne. Une autre vengeance, plus mystérieuse et plus cruelle, attendait, à quelque temps de là, ce digne négociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et réveillé en sursaut, il se trouva face à face d'un homme qui le renversa d'un coup de hache, et tua sa femme d'un second coup. Cet assassin était un sujet anglais, qui échappa à la justice locale, et qui, en assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets français, et si cruellement expiés, méritaient quelque retour de la part de notre gouvernement. M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès des autorités de Taïti.»
Des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. Les îles Sandwich avaient été le théâtre de scènes à peu près semblables, et l'intolérance religieuse appelait une répression éclatante. La Vénus et l'Artémise reçurent toutes les deux des instructions à ce sujet. La Vénus, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la première à Taïti; et, par un singulier hasard, elle s'y croisa avec l'expédition du capitaine Dumont-d'Urville, composée des corvettes l'Astrolabe et la Zélée. Le capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Pape-Iti; et, après avoir mis le village sous le feu de son artillerie, il demanda: 1º le libre accès de Taïti pour tous les Français, prêtres ou laïques; 2º une amende de 2,000 gourdes; 3º un salut de vingt-un coups de canon pour le pavillon national. La jeune reine, furieuse contre les missionnaires, leur signifia de s'exécuter promptement, et pour l'argent et pour le salut.
Pritchard avait obéi, mais, la Vénus partie, il essaya de prendre sa revanche et fit d'abord révoquer la loi qui assurait aux missionnaires français l'accès de Taïti. A cette nouvelle, qu'elle apprit à Sidney, l'Artémise revint à Pape-Iti, et le commandant Laplace exigea: 1º que les Français fussent traités dans l'île à l'égal de la nation la plus favorisée; 2º qu'un emplacement fut désigné pour la construction d'une église catholique, et toute liberté accordée aux prêtres français d'y exercer leur ministère.--Après une longue et orageuse discussion dans le grand-conseil, les chefs de file déclarèrent à l'unanimité qu'ils acceptaient les conditions posées par le commandant français.
Il paraît, si nous en croyons les dernières nouvelles, que ces conditions n'ont pas été tenues; car une lettre, écrite de Valparaiso, le 1er novembre dernier, à bord de la frégate la Reine Blanche, par M. le contre-amiral Dupetit-Thouars, contenait le paragraphe suivant:
«Par suite des griefs et des réclamations de nos nationaux à Taïti, M. Dupetit-Thouars ayant cru devoir exiger de la reine Pomaré et des chefs principaux qui constituent le gouvernement de cette île et de l'archipel une indemnité de 10,000 piastres fortes, réparation facile, eu égard à l'abondance du numéraire dans ce pays, les communications qui s'établirent immédiatement à ce sujet furent bientôt suivies de la demande officielle de la protection du roi des Français, avec l'offre de souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré, et de la direction des affaires des blancs à Taïti.
«Cette proposition, si honorable pour la France, et dont les conséquences surtout peuvent être avantageuses pour nos établissements des îles Marquises, avait adouci les dispositions rigoureuses motivées par les procédés du gouvernement taïtien envers nos compatriotes, et engagé l'amiral à accepter, sauf rectification, le protectorat et la souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré.
«De plus, et pour éviter toute rétractation, aussi bien que pour s'assurer que rien ne pourrait être tenté contre Taïti avant que le gouvernement français ait eu le temps de se prononcer sur cette affaire, l'amiral avait, de concert avec la reine, établi un gouvernement provisoire pour la direction des affaires des blancs, et joint le pavillon de France, sous forme de yacht, à celui des îles de la Société. Enfin il a cru devoir prendre, dans l'intérêt de la France, les mesures propres à faciliter l'adjonction des États de cette reine de la Polynésie à la France, et à assurer des droits d'autant plus légitimes, que c'est de plein gré et spontanément qu'on s'est offert à nous.»
D'un autre côté, voici ce qu'on lisait dans le Messager:
«Le gouvernement a reçu des dépêches du contre-amiral Dupetit-Thouars, qui lui annoncent que la reine et les chefs des îles Taïti ont demandé à placer ces îles sous la protection du roi des Français. Le contre-amiral a accepté cette offre, et pris les mesures nécessaires, en attendant la ratification du roi, qui va lui être expédiée.»
[(Agrandissement)]
Plan de la Pointe-à-Pitre GUADELOUPE
Dressé par M Lemonnier de La Croix, ex-architecte--voyer de la ville de la Pointe-à-Pitre]
1. Église--2. Hôpital.--3. Tribunal.--4. Théâtre--5. Caserne d'infanterie de marine.--6. Prisons.--7. Entrepôt.--8. Douane.--9. Arsenal.--10. Caserne de la gendarmerie.--11. Bureaux de la marine.--12. Magasins des pompiers.--13. Mairie.--14. Trésor--15. Halle à la boucherie.--16. Halle aux poissons.--17. Corps-de-garde.--18. Bureaux de la police.--19. bureaux de l'administration intérieure.--20. Presbytère.
Les quais de la Pointe-à-Pitre: c'est là que les navires débarquent leurs marchandises européennes, et chargent, en retour, les boucauts de sucre. Les cales qui coupent les quais ont pour objet de faciliter l'embarquement et le débarquement des marchandises dans de grandes gabarres (espèce de bateau plat, qui peut porter trente milliers pesant).
Les maisons construites sur les quais étaient toutes à deux étages.
Tout le haut commerce habitait les quais. Au rez-de-chaussée étaient de vastes magasins à sucre et les bureaux, au premier et au second était l'habitation du négociant. Il y avait fort peu de maisons occupées par plus d'une famille.
Le quai Tabanon était, après six heures du soir, le rendez-vous des négociants. C'était la petite bourse où l'on parlait d'affaires et de beaucoup d'autres choses. Il en était de même au coin de la rue des Abîmes ou d'Arbaud; mais là il y avait moins de négociants; l'assemblée s'y composait plus particulièrement d'avoués et d'avocats.
Les jeunes gens se réunissaient le soir aux écuries publiques de M. Chauve; construites sur la place de la Victoire, au coin de la rue Tascher. Les allées de la place de la Victoire étaient aussi une des promenades du soir. Le dimanche, les matelots venaient sous ces grands et beaux arbres, vendre leur petite pacotille.
Le soir du même jour, les nègres se réunissaient sur la place de la Victoire, depuis six heures jusqu'à huit, en dansant entre eux accompagnés du bamboula. Ils étaient divisés par groupes de différentes nations.
La rue d'Arbaud. Là étaient les études de notaires, d'avoués, les bazars, les horlogers, bijoutiers; presque toutes les maisons étaient ornées de balcons, et la haute bourgeoisie de la ville occupait les premiers, comme sur les quais.
La rue des Abîmes était habitée par le petit commerce, les quincailliers, les chapeliers, les cordonniers, les faïenciers, les marchands de rouennerie, de nouveautés, les tailleurs, les cabaretiers. La poste était dans cette rue.
Place du Marché. Les nègres descendaient tous les dimanches des campagnes, pour vendre leurs provisions sur la place du Marché. On y tenait cependant tous les jours des marchés, mais moins considérables.
Les troupes manoeuvraient sur la place de lu Victoire.
Toutes les maisons qui avoisinaient le canal Vatable étaient en général occupées par la classe inférieure.
Sur le quai Ladernoy, il y avait une grande maison consacrée au cercle du commerce. Là se donnaient les plus beaux bals. Tous les soirs les habitants s'y réunissaient pour jouer au billard et aux cartes.
De tous les cafés, le plus fréquenté était le café Américain. Il était situé au coin du quai Tabanon. C'était le rendez-vous des officiers, des marchands et des jeunes gens.
L'hôtel des Bains, en face du palais de justice, où descendaient de préférence les habitants de la campagne, avait un bon restaurant.
Un autre hôtel était établi sur le quai, au coin de la rue Marligue.
A sept heures du soir, on tirait un coup de canon de l'arsenal pour faire rentrer les soldats.
A huit heures, on sonnait la cloche pour faire rentrer les esclaves.
Tous les individus qui étaient surpris dans les rues après huit heures, sans fanal et sans permis, étaient arrêtés et conduits au bureau de police.
Les rues étaient balayées tous les jours par les condamnés: de la chaîne de police correctionnelle. Les galériens étaient employés aux travaux du port et des escarpements.