La Vengeance des Trépassés
NOUVELLE
§ Ier.--Le Couvent.
«Tranquillisez-vous, madame, dit le docteur à l'abbesse: cette chère enfant est en pleine convalescence; demain ou après elle pourra aller et venir comme à l'ordinaire et reprendre la suite de ses pieux exercices.--Vous croyez, docteur?--J'en suis sûr, madame: la fièvre a disparu; il ne reste qu'un peu d'irritation nerveuse et la faiblesse naturelle après huit jours de diète.--Allons, je m'en vais transmettre sur-le-champ cette bonne nouvelle à son oncle l'archevêque. Son Éminence sera ravie, car ce vertueux prélat vous chérit comme si vous étiez sa fille; n'est-ce pas, Léonor? --Il est vrai, madame.»
Ce dialogue avait lieu le soir, dans la cellule et au pied du lit de la novice. Tout à coup une voix jeune et sonore, une voix d'homme, chanta sous la fenêtre:
Marinero del onda,
Ayole!
En un arrojo
Hecha tu al golfo...
Que tu dicha consiste
En un arrojo.
--Qu'est-ce que cela? demanda l'abbesse d'un air surpris et mécontent.
--Madame, répondit la tourière, qui faisait l'office de garde-malade, c'est un boléro très à la mode, car je l'ai souvent entendu en allant par les rues de Madrid. On le chante ordinairement à deux voix.
--Ce n'est pas ce que je veux savoir, mais bien qui ose se permettre de faire entendre ces airs profanes dans l'enceinte du monastère.
--Madame, c'est le garçon du jardinier qui arrose les myrtes. Je l'entrevois dans le crépuscule. Il faut lui pardonner, madame; comme il est tout nouveau céans, il n'est pas encore fait à l'austérité de la règle.
--Dites-lui de se taire.»
La tourière sortit dans le corridor, ouvrit une fenêtre et cria: «Sanche, de la part de Madame, taisez-vous.» La voix se tut.
«Voyez, disait l'abbesse au médecin, voyez comme la moindre circonstance inattendue la trouble et l'agite! la voilà toute rouge! le sang lui porte à la tête, et ses yeux brillent singulièrement! N'aurait-elle pas la fièvre?
--Un petit accès, dit le docteur en tâtant le pouls de la malade, ce n'est rien; cela va passer. Périlla, dit-il à la tourière qui rentrait, vous aurez soin de lui faire prendre d'heure en heure une cuillerée de cette potion calmante qui est sur la table.
--Périlla, vous direz à ce garçon que s'il s'avise encore de chanter, il sera renvoyé.»
L'abbesse et le docteur se retirèrent après avoir souhaité une bonne nuit à la malade. Quand ils furent seuls sur le grand escalier de pierre qu'éclairait à peine une lampe suspendue à la voûte: «Croyez-vous, dit à voix basse l'abbesse, qu'elle soit en état de prononcer ses voeux dans huit jours?
--Elle les prononcerait dans quatre s'il n'y avait d'autre obstacle que sa santé.
--Le plus tôt sera le mieux. Elle est orpheline: elle et son frère n'auraient qu'une fortune médiocre s'ils partageaient leur patrimoine; mais en le rassemblant tout entier sur la tête de don Gusman, qui d'ailleurs est l'aîné, ce jeune seigneur aura de quoi soutenir dignement l'honneur de sa race. Quant à Léonor, avec le nom qu'elle porte et la protection de son oncle, elle est certaine de faire en religion un chemin brillant et rapide; elle n'est donc pas à plaindre.
--Je la trouve, au contraire, très-heureuse.
--Le mal est qu'elle ne sente pas son bonheur; mais l'on usera de contrainte, s'il le faut. Le seul inconvénient à redouter serait une nouvelle crise, une rechute. Vous comprenez qu'il ne s'agit pas ici d'une crise physique.
--Je comprends. Mais non; je ne crois pas qu'il y ait danger. Elle me parait avoir réfléchi sur sa position, et s'être décidée à l'accepter.
--Dieu vous entende! j'aime beaucoup mieux voir les choses nécessaires s'accomplir de bonne grâce que par violence. Bonsoir, docteur; à demain.
--Bonsoir, madame; je n'y manquerai pas.
--Périlla, dit Léonor aussitôt après leur départ, ma bonne Périlla, voilà bien des nuits que vous passez à me veiller; vous devez être fatiguée; il faut vous coucher ce soir. Je suis tout-à-fait bien; je veux que vous vous reposiez.
--J'en aurais bon besoin, dit Périlla; mais cela ne se peut.
--Pourquoi?
--Et cette potion qu'il faut vous donner d'heure en heure?
--Je la prendrai moi-même. Vous mettrez tout ce qu'il faut sur la petite table, contre mon lit.
--Et si vous vous endormez?
--En ce cas, je n'aurai pas besoin de calmant: vous ne me réveilleriez pas pour m'en faire prendre.
--Ah! c'est vrai. Mais si Madame venait à le savoir?
--Qui le lui dira? Personne. D'ailleurs, je prendrais tout sur moi; je dirais que je l'ai exigé.
--Que vous êtes bonne, mon cher coeur! Mais n'aurez-vous pas peur, la nuit, toute seule?
--Peur! de quoi?
--Que sais-je? De la religieuse qui est morte hier, et qu'on a mise ce matin dans les caveaux. Pauvre soeur Dorothée! si jolie, et s'en aller à vingt ans! quel dommage!
--Quelle était donc sa maladie, Périlla?
--L'amour, mon enfant, l'amour! Elle avait une passion qui l'a consumée. Hélas! je ne devrais pas vous dire cela!
--Pourquoi donc? dit Léonor étonnée.
--Pourquoi! pourquoi! Suffit. Chacun sait ce qu'il sait; chacun a ses secrets. Je ne vous demande pas les vôtres.»
Léonor rougit beaucoup; l'excellente Périlla feignit de ne s'en point apercevoir. «Allons, continua-t-elle en trottant dans la chambre, et apportant les objets à mesure qu'elle les nommait, voici toutes vos petites affaires: la cuiller, la soucoupe, le sucrier, la fiole... Vous aurez soin de secouer la fiole avant de verser. Nos cellules se touchent; nos lits ne sont séparés que par une cloison; si vous avez besoin de moi, vous frapperez: j'ai le sommeil très-léger. Bonne nuit, chère enfant, et bon courage.» Et elle ajouta en embrassant Léonor et en baissant la voix: «Ne faites pas comme soeur Dorothée, vous, ne vous laissez pas mourir!
--Comment! s'écria Léonor, vous emportez la lumière?
--Sans doute.
--Et comment prendrai-je ma potion sans voir clair?
--Ah! oui; je n'y songeais pas.
--Et puis... je vous avoue que, dans l'obscurité, je pourrais bien avoir peur de la morte. Faites-moi une lampe de nuit.
--Et où prendre de l'huile, une mèche? Si j'en vais demander en bas, cela sera suspect. Non, tout considéré, je vois qu'il faut que je reste. Pour une nuit de plus ou de moins, il ne faut pas manquer à son devoir.
--Vous pourriez, dit timidement Léonor, me laisser la lampe; vous n'en avez pas besoin pour vous mettre au lit.»
Périlla réfléchit un instant: «Écoutez, dit-elle, je descends dire mes prières à la chapelle; pendant ce temps, gardez la lampe: dans un quart d'heure je viendrai la prendre.
--Je n'ai rien à lire en cachette, répondit Léonor, qui devinait la pensée de la complaisante tourière. Je voudrais que ma cellule restât éclairée la nuit, voilà tout.
--Et si vous alliez vous endormir et mettre le feu?
--Je sens que je ne dormirai pas. Je voudrais, pour chasser l'ennui de l'insomnie, lire dans la Vie des Saints que vous m'avez prêtée. Périlla, chère Périlla, laissez-moi la lampe, je vous en prie!
--Belle imagination! lire, vous appliquer, pour ramener la fièvre! Non, tenez, faisons mieux: vous aurez la lampe et la garde-malade; je vous donnerai à boire; nous lirons, nous causerons; je vous conterai des histoires, et la nuit se passera tout doucement, vous verrez.
--Et moi, je ne veux pas que cela soit ainsi, dit Léonor en se dépitant: je veux que vous dormiez; je veux que vous me laissiez la lampe, je le veux!
--Allons, allons, mon cher coeur! et si vous voulez être raisonnable, savez-vous ce que je vous donnerai? un joli petit canari, de ceux de soeur Saint-Ange!
--Eh bien, allez me le chercher.
--Oh! patience, enfant gâté. Il faut qu'il soit éclos; la serine est encore sur ses oeufs.
--Et, à mon tour, savez-vous ce que je vous donnerai, et tout de suite, si vous voulez me faire le plaisir que je vous demande? la grande boîte de confitures sèches que mon oncle m'a envovée hier.
--Ah! pour cela, non, mon cher coeur. Je ne voudrais pas vous priver de vos confitures. Votre saint oncle entend que vous les mangiez pendant votre convalescence.
--Je déteste les confitures. Je vous assure que je n'y toucherai pas, et que, si vous ne les voulez prendre, elles seront perdues.
--Perdues! mon cher coeur, perdues! Jésus! perdre de si bonnes choses, et qui auront coûté si cher!»
Ici la voix du jardinier se fit entendre de nouveau:
Marinero del onda,
Ayole!
Périlla courut à la fenêtre: «Mais, Sanche, taisez-vous donc, si vous ne voulez être chassé demain du couvent.» Et elle murmurait en refermant la fenêtre: «C'est extraordinaire le goût de ce garçon pour la musique! Enfin, mon cher coeur, il faut céder à toutes vos volontés. Je vous laisse la lampe. Ne l'approchez pas tant de votre lit, que vous n'enflammiez les rideaux Voilà votre volume de la Vie des Saints, ne lisez pas trop, si vous m'en croyez. Attendez, que je relève vos oreillers, que je reborde votre couverture. Là... êtes-vous bien? Ne manquez pas de frapper à la cloison dès qu'il vous faudra quelque chose. Bonsoir, mon cher coeur; je dors tout debout.
--Et la boîte, que vous oubliez.
--Demain, demain!» cria la tourière en bâillant et en refermant la porte. Léonor l'entendit entrer dans sa cellule et se coucher.
Elle sauta lestement à bas de son lit, courut à un grand coffre placé dans un coin de la cellule, et en tira un costume de ville qu'elle revêtit à la hâte. C'étaient les habits qu'elle portait le jour de son entrée au couvent. Sa toilette terminée, elle s'assit près de la table et se mit à tourner les feuillets de la Vie des Saints avec distraction et impatience, comme une personne préoccupée d'un tout autre soin que la lecture. De temps en temps elle s'arrêtait pour écouter, et, n'entendant rien, elle se remettait à tourner les pages du livre Une cloche sonna, et le vaste silence des corridors fut troublé par le bruit de quelques portes qui s'ouvraient et se fermaient. Les voilà qui descendent à Matines, pensa Léonor. Un quart d'heure après, elle distingua contre sa porte le frôlement léger et discret d'une main qui paraissait chercher le loquet avec précaution. Un homme entra; il était nu-pieds, vieux, mal vêtu, et ployait sous le poids d'un fardeau considérable enfermé dans un long drap blanc, qui, de ses épaules, traînait jusqu'à terre. C'était le jardinier du couvent. Il déposa son fardeau sur le lit, et dit si bas qu'à peine Léonor pouvait saisir ses paroles: «Voilà, mademoiselle, le corps de soeur Dorothée; aidez-moi, s'il vous plaît. Don Christoval vous attend au jardin. Dépêchons nous.»
Léonor tremblait, mais le vieillard conservait tout son sang-froid. La religieuse défunte, enveloppée dans son suaire, fut arrangée sur le lit de la novice. «Qui la reconnaîtrait, à la voir ainsi, soupirait José; elle était si charmante! Voilà pourtant comme vous deviendrez, mademoiselle!... Faut-il lui laisser les mains jointes et liées de son chapelet?» Léonor lui fit signe de ne rien déranger à la toilette sépulcrale de Dorothée; puis, se ravisant: «Donnez-moi son chapelet, dit-elle; il me portera bonheur!» José défit le chapelet entortillé dans les doigts de la morte; mais en achevant de le dégager, un des bras qu'il tenait levés s'échappa et alla retomber contre la cloison. Aussitôt la voix de Périlla se fit entendre: «Vous avez frappé, Léonor? avez-vous besoin de moi? J'y vais.» Léonor surmonta sa terrible angoisse et répondit: «Qu'avez-vous, Périlla? pourquoi m'éveillez-vous?--Mais c'est vous, mon cher coeur, qui avez frappé.--C'est donc en rêvant. Je suis très-bien; laissez-moi me rendormir.»
La tourière garda le silence. Le secours de José n'était plus nécessaire, il s'évada. Léonor, à genoux, la figure cachée sur le bord de la couchette, les mains jointes par-dessus la tête, commença à prier avec ferveur pour le repos de l'âme de Dorothée, pour elle-même et pous implorer le pardon de Dieu. La prière ramena un peu de calme dans son coeur. Lorsqu'elle releva la tête, il lui parut que celle de la trépassée avait changé de position. Le cadavre avait été couché sur le dos; maintenant la tête de Dorothée était inclinée du côté de Léonor, et cette face pâle semblait la regarder de ses yeux éteints, à travers ses paupières mal fermées par la mort. Léonor immobile et prosternée la considérait avec stupeur. A la clarté de cette lampe fumeuse, les traits de la nonne défunte prenaient tour à tour une expression de tristesse sévère et de douloureuse compassion. De cette bouche entr'ouverte, de ces lèvres décolorées, Léonor s'imaginait entendre sortir des reproches et des avertissements: Oseras-tu bien consommer ton crime et le porter jusqu'au sacrilège, toi, la nièce et presque la fille d'un prélat renommé pour sa sainteté; toi, à demi consacrée au Seigneur? Arrête, il en est temps encore! ne te rends pas un sujet de scandale pour l'Église; pour ta famille, un sujet de honte et de désespoir. Mieux vaut à mon exemple, mourir de ton amour et conquérir la vie éternelle, que, succombant à une passion terrestre, perdre ton honneur en ce monde et ton âme dans l'autre.
Ainsi, durant cette veillée funèbre, le cadavre de Dorothée parlait à l'imagination de Léonor.
Mais une autre voix lui soufflait à l'oreille: Il est trop tard pour réfléchir; tu es trop avancée pour reculer. Puisque de toute façon ton honneur est perdu, sache, au moins saisir le bonheur. A qui est heureux, qu'importe le reste de l'univers?
Et l'on chanta dans le jardin:
Marinero del onda,
A cette voix, Léonor se leva résolument, prit la lampe sur la table, et mit le feu à un coin du linceul qui pendait hors du lit Elle regarda la flamme bleuir, s'emparer de l'aliment qui lui était offert avec une sorte d'incertitude et de timidité; puis, plus hardie, s'avancer éclatante et prendre enfin possession de sa proie. Léonor, épouvantée d'elle-même et de son forfait, s'élança dans le corridor, descendit en courant l'escalier sans bien avoir la conscience de ce qu'elle faisait, et se précipita dans le jardin. Elle tomba presque évanouie dans les bras de don Christoval. Il l'entraîna vers une petite porte donnant sur la campagne, dont le jardinier s'était procuré la clef. Là, ils trouvèrent un cheval attaché à un arbre; Don Christoval le monta; José plaça devant lui Léonor plus morte que vive, et une minute après ils avaient disparu dans l'obscurité de la nuit.
José rentra dans le couvent pour donner l'alarme.