§ II.-La maison isolée.

Don Sébastien, l'ami d'enfance et le confident de don Christoval, habitait avec sa famille un vieux castel situé dans une des gorges de la Montagne Noire. C'est là que don Christoval avait préparé un asile à Léonor et comptait la tenir cachée jusqu'à ce qu'il eût fléchi le courroux de l'archevêque et l'eut fait consentir au mariage de sa nièce. Tout était disposé chez don Sébastien pour recevoir les amants fugitifs: maîtres et domestiques, tout le monde resta sur pied; mais ce fut en vain. La nuit s'ecoula et l'aurore parut sans apporter aucune nouvelle de Christoval et de Léonor. D'abord on s'inquiéta, puis on supposa que quelque circonstance imprévue avait forcé d'ajourner l'entreprise.

La vérité était que, dans les ténèbres de cette nuit épaisse et orageuse, don Christoval s'était trompé de route et s'était engagé dans un autre défilé de la montagne. Il galopa longtemps sans reconnaître son erreur, et quand il s'en aperçut, il n'était plus possible d'y remédier. Au point du jour, ils trouvèrent quelques misérables cabanes de chevriers; Léonor y dormit quelques heures et répara ses forces épuisées par la fatigue et le besoin de nourriture. Don Christoval s'étant informé quelle était la ville ou bourgade la plus voisine, on lui répondit que c'était la colonie de Carlota, éloignée seulement de quelques lieues. Les deux amants, afin d'éviter la grande chaleur, se décidèrent à passer une partie de la journée chez leurs rustiques hôtes dont la franchise et la simplicité leur plaisaient infiniment. Le fils aîné de ces bonnes gens avait une très-jolie voix; le temps se passa agréablement à chanter et à causer. Vers les quatre heures, les voyageurs se remirent en route, bien reposés, munis de provisions telles que les chevriers les avaient pu fournir, et non sans un vif regret de quitter sitôt leurs nouveaux amis.

Ils cheminaient dans le fond d'une gorge très-resserrée, suivant un sentier si peu battu, que la plupart du temps il s'effaçait sous l'herbe et la bruyère. De grands arbres séculaires se courbaient sur leurs têtes et les protégeaient contre le soleil; à chaque instant ils pouvaient se rafraîchir dans des cours d'eau limpide et torrentueuse qui descendaient du sommet de la montagne, et ils respiraient avec délices l'air chargé d'odeurs aromatiques, surtout de celle des genêts, qui de toutes parts éblouissaient la vue, comme des bouquets d'or étages sur de longues tiges d'émeraude.

Ils devisaient de leur amour, de l'espoir de fléchir l'oncle archevêque et de la crainte de n'y point réussir. En ce cas, Léonor voulait venir demeurer dans cette vallée perdue, auprès des bons chevriers; se réfugier du monde dans la nature. Don Christoval souriait et s'accordait complaisamment à son idée, en homme chez qui la poésie de la jeunesse commence déjà à se retirer devant les réalités de l'expérience. Ensuite Léonor songeait à l'incendie du couvent et aux malheurs qui en seraient résultés; elle pleurait et se frappait la poitrine. Don Christoval avait bien de la peine à la consoler, en lui remontrant que le jardinier avait dû empêcher facilement les suites du feu. Les nonnes en auraient été quittes pour un peu d'effroi et la perte de quelques meubles sans valeur.

Tout à coup la vallée s'ouvrit et déboucha sur une grande pelouse unie, mais si grande, qu'à l'horizon l'oeil ne découvrait aucun autre objet. Il est vrai que c'était à la brune; les étoiles commençaient à scintiller au ciel. Ils firent halte au bord de cette plaine, et à force de regarder, ils virent s'allumer dans l'éloignement et rayonner plusieurs points lumineux. Rien n'est plus doux que ces lueurs qui se lèvent dans le crépuscule, comme un phare intelligent, qui invite de loin le voyageur annuité et le remet dans son chemin. La nature, qui, pendant le jour, attire l'homme dans ses solitudes, semble, la nuit, supporter sa présence avec peine et le renvoyer dans la société des autres hommes; elle n'accueille volontiers que les malheureux.

Christoval et Léonor se persuadèrent qu'ils voyaient les lumières de Carlota. Ils se dirigèrent de ce côté, à pied, Christoval menant son cheval par la bride, pour goûter plus longtemps les charmes d'une belle soirée d'été. Mais, au bout d'une demi heure de marche, ils ne trouvèrent qu'une grande maison isolée au milieu de cette plaine. C'était un bâtiment de pierre, à un seul étage; les fenêtres, assez élevées au-dessus du sol, étaient toutes grillées, comme celles d'une forteresse ou d'une prison. Quelques unes étaient éclairées, mais des rideaux de soie rouge arrêtaient la vue. Don Christoval tira une chaîne qui pendait à droite de la porte cochère; une cloche retentit, et bientôt après un guichet s'ouvrit dans l'épaisseur de la porte. «Qui êtes-vous? Que voulez-vous? demanda une voix d'homme passablement brusque et rébarbative.--Des voyageurs égares, et nous, demandons l'hospitalité pour cette nuit.--Passez votre chemin, dit l'homme; vous serez mieux à la belle étoile.» Et il referma soudain le guichet.

Don Christoval irrité ne put s'empêcher de frapper quelques coups contre cette porte impitoyable; tout ce qu'il y gagna fut de se meurtrir les main contre les énormes clous dont elle était parsemée. Il fit avec Léonor le tour de ce logis, pour voir s'il serait accessible de quelque côté; il n'y découvrit point d'autre issue, et, ayant voulu s'approcher des fenêtres, il se trouva qu'un fossé assez profond régnait au pied du mur et enserrait la maison, sauf devant la grand'porte. Tandis que, incertains du parti qu'ils prendraient, ils considéraient attentivement une de ces croisées flamboyantes dans l'obscurité, ils entendirent les sons d'un luth; on joua la ritournelle d'un air à trois temps, et une voix de fémine, qui semblait partir de ce salon, chanta avec un goût exquis:

Marinero del onda,

Ayole!

En un arrojo

Hecha te al golfo,

Que tu dicha consiste

En un arrojo.

F. G.

(La suite à une prochaine livraison.)