Théâtres.
Georges et Thérèse (Gymnase).--La Chambre Verte.--Un Péché (Vaudeville).--Mademoiselle Déjazet au Sérail (Palais-Royal).--Un Tour de Roulette (Odéon).--Les Marocains (Cirque-Olympique).--Le paradis des Funambules. La Statue de sainte Claire (Gaieté).--L'escamoteur Philippe.
D'où venez-vous, mes chers enfants? Toi, Thérèse, avec ta jeunesse et ton bonnet blanc à barbes flottantes, ton doux et naïf sourire et ton cotillon court?--Toi, Georges, avec tes longs cheveux lisses, ton bâton noueux, ton air à la fois candide et résolu et la veste bretonne?--Ah! monsieur, nous venons de bien loin, bien loin.... de par delà les mers!--Quoi! seuls?--Oui, seuls.--Si jeunes:--Ma soeur a seize ans et moi dix-huit.--Mais d'où, enfin?--De Pondichéry; et, chemin faisant, nous sommes arrivés en Bretagne.
Et voilà Georges et Thérèse qui se remettent en route, la soeur s'appuyant sur le bras du frère, le frère soutenant la soeur et veillant sur elle, d'un regard tendre et intrépide. Il écarte les ronces et les cailloux de son chemin: si elle est lasse, il lui prépare un siège de mousse; si le soleil est trop ardent, il lui fait un abri de feuillage; la fatigue a-t-elle excité sa soif, il court puiser une eau pure à quelque source murmurante; et prenez garde! n'approchez pas de Thérèse d'un air provoquant, attiré par l'attrait de sa beauté, il vous en arriverait mal. Georges fait sentinelle comme un jeune molosse vigilant, tout prêt à donner la chasse aux larrons.
Il est un nom qu'ils prononcent dans tous leurs dangers et dans toutes leurs prières, comme le nom d'un bon ange: c'est le nom de leur mère. Elle leur a dit en mourant: «Allez, mes pauvres orphelins, allez chercher la France;» et ils sont venus en France, après avoir couvert de baisers et inondé de larmes le linceul et la tombe.
(Théâtre du Gymnase.--Une scène de Georges et Thérèse.--Mademoiselle Julienne.)
Les voici à Paris, perdus dans cette grande ville, mais Thérèse toujours avec sa candeur, et Georges avec son courage. Ils cherchent à utiliser honnêtement leur résignation et leur jeunesse: une marquise les accueille, une bonne et vieille marquise. D'abord tout leur sourit dans cette maison hospitalière; la marquise les aime. Et qui ne les aimerait pas, si bons, si sincères, si dévoués? Mais l'amour vient se jeter à travers ce bonheur. L'amour gâte tout.--La marquise a un neveu et Thérèse a deux beaux yeux. Le neveu s'éprend des deux beaux yeux, et les deux beaux yeux, tout chastes qu'ils sont, regardent furtivement le neveu. «Quoi! dit la marquise, vous aviser d'être aimable et d'être aimée! allez-vous-en, petite malheureuse!»--Georges est fier, et il va partir, et Thérèse, le coeur gros, va le suivre. Mon Dieu! faudra-t-il nous embarquer avec Thérèse et Georges pour retourner à Pondichéry?... Je soupçonne que quelque lettre, venue je ne sais d'où, nous épargnera les frais de ce grand voyage.
La lettre arrive en effet, ou tombe de la poche de Georges, peu importe. Ô merveilleux effet de la lettre! au lieu d'être chassés cruellement, Georges et Thérèse sont reconnus pour les petits enfants de la marquise. C'est toute une histoire de fils exilé, maudit et repentant, dont je n'ai pas le loisir aujourd'hui d'aller chercher les preuves authentiques dans les Indes.
Et ainsi la Providence tient toujours en réserve une grand'maman marquise, et un bon petit cousin pour les orphelines qui viennent de Pondichéry et qui sont bien sages.--Petit drame mouillé de pleurs.
Un comte et un duc sont mariés tous deux; rien de plus ordinaire. Le comte n'aime guère sa femme, et le duc n'aime pas du tout la sienne; cela s'est vu. C'est la duchesse que le comte désire, c'est la comtesse que désire le duc; je n'y trouve rien d'invraisemblable.--Cependant la nuit vient. Ô nuit favorable! Duc et comte se glissent d'un pas conquérant dans une certaine chambre verte, chacun à son heure, bien entendu. Le comte croit en sortir emportant pour trophée une couronne de duchesse, et le duc une branche du laurier, ou plutôt de myrte, cueillie sur les domaines d'une comtesse. Mais le comte s'était entendu avec le duché pour se moquer des deux infidèles, et l'un avait pris la place de l'autre dans l'obscurité et dans la chambre verte. Ainsi le duc et le comte, croyant braconner sur les terres du voisin, n'ont fait, en définitive, que chasser légitimement sur les leurs. Qui se moque du comté? c'est le duché. Oui se moque du duché? c'est le comté. Et la comtesse n'épargne pas le comte! et la duchesse n'épargne pas le duc! Si ce vaudeville n'est pas d'un goût très-virginal, il n'encourage pas du moins l'usurpation.
Théâtre du Palais-Royal.--Costume
du rôle principal, dans le vaudeville
Mademoiselle Déjazet au sérail.
Comment! mademoiselle Déjazet au sérail! est-il possible? La grisette insouciante et légère enfermée dans cette cage? Frétillon, la vive et babillarde Frétillon, en compagnie des muets et des Calpigi? Mais elle en mourra, la poveretta, ne sachant plus à qui parler. Enfin elle y est, il faut bien qu'elle y reste. Et puis, Frétillon est philosophe; elle se contente de ce qu'elle a, quand elle n'a pas autre chose. Frétillon accepte le médiocre et même le mauvais, faute de mieux; c'est la bonne philosophie. Et le mieux, d'ailleurs, n'est-ce pas ce qu'on tient? Qui peut compter sur l'inconnu?
Ce que fait mademoiselle Déjazet au sérail? vraiment ce n'est pas difficile à deviner. Elle fait ce qu'elle fait partout: vêtue du costume albanais, elle chante, elle rit, elle jette au vent mille gaillardes bouffées d'insouciance et de gaieté. De son côté, Alcide Tousez roucoule et lance des regards langoureux et triomphants, qui laissent de beaucoup derrière lui tous les Amurath, tous les Sélim et tous les Mustapha du monde, et compromettent singulièrement la pruderie de la Sublime Porte.--Mais comment mademoiselle Déjazet a-t-elle permis qu'on donnât son nom, son propre nom, à un vaudeville?
Cirque olympique.--
Les Sauteurs maroquins)
Je m'aperçois que j'ai oublié Un Péché, du théâtre du Vaudeville, et compagnon de la Chambre verte. Je m'en confesse. Ce péché se présente sous la forme d'une petite pensionnaire de dix-sept ans, joli péché! C'est M. d'Ercilly qui a fait ce péché, et qui l'a mis en pension sans en rien dire à personne; lui, cependant, a atteint la quarantaine.--Je passe les mois de nourrice.--D'Ercilly veut se marier; il convoite madame d'Harville, je crois, une veuve très-piquante; le vaudeville n'est peuplé que de veuves piquantes. Madame d'Harville est près de consentir, bien qu'elle trouve notre homme un tant soit peu jaloux et bourru. Mais voici qu'un jeune galant arrive, pâle, ému, égaré; il vient se mettre sous la protection de madame d'Harville: «Qu'avez-vous donc? --Je suis adoré d'une charmante pensionnaire, et la petite veut que je l'enlève; venez à mon aide.--Et son nom?--Thérèse d'Ercilly.--Comment?--La fille de M. d'Ercilly.--Oh! oh!» dit la veuve. Et la pièce continue ainsi de oh! oh! en ah! ah! spirituel quiproquo dans lequel d'Ercilly est plaisamment ballotté, et madame d'Harville avec lui: l'un voulant cacher son secret, l'autre voulant le lui arracher; si bien que d'Ercilly perd dans cette lutte, ingénieusement comique, le coeur et la main de la veuve.... Je vous le dis, en vérité, mes frères, en vérité, je vous le dis: il faut toujours, tôt ou tard, payer ses péchés mignons.
Un tour de roue, et vous êtes à terre, ou porté gaiement au but de votre route; un tour de roulette, et votre bourse est pleine ou vide; de haut en bas, la roue de fortune va et vient: elle élève le pauvre diable dans un moment de caprice, et fait choir le riche: le maître descend pour faire place au valet. Ainsi de Floricourt et de Bertrand; Bertrand est le valet, Floricourt est le maître. Floricourt, jeune étourdi, se ruine en folle paresse; le jeu l'a enrichi, le jeu le met à sec. Bertrand, tout au contraire, n'avait pas un denier, et le voici cousu d'or; c'est Floricourt qui le sert. Quant à lui, il prend des airs et se dandine. Heureusement que Floricourt est adoré: une jeune femme l'aimait riche; pauvre, elle l'aime davantage et l'épouse. Ô femme amoureuse! je te reconnais bien là. Floricourt est converti; il ne jouera plus et travaillera. Et Bertrand? un second tour de roulette le renvoie à l'antichambre. Pourquoi donc? ce Bertrand était bonhomme, au fond de l'âme; mais, après tout, laissons faire aux dieux!
Tomber du salon dans l'antichambre, c'est quelque chose; toutefois, on ne risque pas de se casser les reins, l'affaire étant de plain-pied, en définitive; mais tomber du haut de la pyramide humaine, Dieu vous en garde, et moi aussi! Pour moi, je suis sûr d'être à l'abri de cette chute; et la raison, c'est que je n'irai jamais me loger à un pareil étage; pas si Marocain!
On a fait des pyramides en pierre, en granit, en marbre, en je ne sais quoi; mais il fallait notre siècle de progrès pour bâtir des pyramides en chair humaine. Les fondations, comme vous le voyez, sont faites de pieds en chair et en os; l'entre-sol a des épaules pour assises, ainsi du second et ainsi du troisième; le Cirque-Olympique s'est arrêté à cette hauteur du bâtiment. Peut-être l'architecte-voyer a-t-il défendu de bâtir plus haut, de par M. le préfet de la Seine; mais, il y a deux ou trois ans, le théâtre de la Porte-Saint-Martin, ayant obtenu une dispense, avait élevé une maison à six étages de Marocains. Je dois dire que le cinquième et le sixième se louaient difficilement, et que le propriétaire, plusieurs fois, fit mander des architectes à l'amphithéâtre de l'École de Médecine et à l'Hôtel-Dieu pour récrépir une jambe, un bras, une cuisse de l'édifice, et faire toutes autres réparations locatives.
Puisque le Cirque-Olympique nous amène au boulevard du Temple, entrons sans façon au théâtre de la Gaieté. Dieu!!! la Statue de sainte Claire! Cette statue serait-elle, par hasard, une des victimes du jury de peinture et de sculpture, réfugiée là pour s'y faire un petit Louvre et une petite exposition particulière? Non, pas encore: il ne s'agit point d'un Phidias méconnu ou d'un Canova incompris; cette statue est de carton peint, et fabriquée par le mélodrame, seigneur du lieu, et pour ses besoins personnels; elle n'en a pas l'air, mais elle cache un gros crime. Le scélérat s'appelle Duhamel. J'avoue que je m'y serais laissé prendre; le nom de Duhamel est fait pour inspirer de la confiance. J'ai connu une grande quantité de Duhamel; tous faisaient croître des berceaux de capucines à leur fenêtre, et sautaient avec candeur à bas du lit, pour aller voir lever l'aurore, mais enfin, il n'y a pas de Duhamel qui n'ait son exception: celle-ci est affreuse. Ce Duhamel,--et j'espère bien que nous n'en verrons plus de pareil,--ce fieffé Duhamel, vole, pille, assassine, et fait bien d'autres choses encore. A la fin, il reçoit son prix de vertu: le procureur du roi le flaire, le gendarme le prend au collet, et je ne sais pas si la statue de sainte Claire ne lui tombe pas sur le dos; pour moi, je l'espère.--Tous mes honnêtes Duhamel sont venus me trouver ce matin, pour m'annoncer qu'ils allaient demander à qui de droit l'autorisation de changer leur nom en celui de Caramel.
Philippe le prestidigitateur, au bazar du
boulevard Bonne-Nouvelle.
Sortons de cet enfer, et montons au paradis... au paradis des Funambules. Ah! vraiment, oui, c'est le paradis; demandez plutôt aux habitants. Est-ce dans l'enfer qu'on se foule et qu'on se presse ainsi? Non pas, vraiment; les pauvres ombres n'y vont qu'à leurs corps défendant; il faut qu'elles soient damnées et condamnées, et poursuivies à outrance par la grande fourche de Belzébuth. Mais là, voyez nos gens; c'est à qui entrera; ils se poussent, ils se heurtent, ils se disputent la jouissance de ce séjour des bienheureux. Et comme les places manquent, on en fait en s'entassant, en s'enlaçant, en se pelotonnant, en s'asseyant sur son voisin; les têtes sont dans les bras, les bras sont dans les jambes, les yeux regardent à travers les dos, les nez se mettent je ne sais où, tout cela vit sans remuer ni respirer. Ô paradis! les anges y mangent de la galette avec délices, les archanges sucent du sucre d'orge, les dominations jettent des trognons de pommes à l'avant-scène.
Mais où sommes-nous? grand Dieu! je sens autour de moi comme une odeur de sorcier; et en effet, voici un magicien qui se dresse devant moi. Il est coiffé à l'égyptienne; il est vêtu d'une longue robe flottante ornée de mille broderies mystérieuses et de signes hiéroglyphiques. A-t-il soulevé quelque dalle du temple de Memphis? Sort-il de quelque forêt de Bohême, ou d'un exemplaire du Cabinet des fées? Peu importe; c'est un grand et un charmant sorcier. Demandez-le aux petites filles, demandez-le aux petits garçons, demandez-le même aux grands enfants, depuis vingt ans jusqu'à soixante, à toute cette multitude ébahie, que ce grand enchanteur Philippe, digne héritier de Merlin et de Parapharagaramus, charme et surprend, ravit et étonne, par son officine diabolique du bazar Bonne-Nouvelle. En ce moment, tel que j'ai l'honneur de vous le faire voir, Philippe exécute le tour merveilleux des poissons, accommodés du bout de sa baguette magique. Je ne vous dirai pas si les poissons sont frais, mais je vous engage à y aller goûter.
Et moi qui oubliais les noms des auteurs de ces vaudevilles et de ces comédies. Que dirait la postérité? George et Thérèse ont pour père M. Auvray; MM. Desnoyers et Danvin ont bâti la Chambre Verte; M. Bavard a conduit Mademoiselle Déjazet au Sérail: le Péché a été commis par MM. Samson et Jules de Wailly; M. Armand Durantin a fait tourner la Roulette, et M. Eugène a taillé la Statue de sainte Claire. Qui dit Eugène, ou Léon, ou Achille, ou Gustave, en matière dramatique, dit sifflets.
(Le paradis du théâtre des Funambules.)