Courrier de Paris.
L'année 1843 aura été féconde en bénédictions nuptiales pour la branche cadette: tandis que la princesse Clémentine devenait duchesse de Saxe-Cobourg, le prince de Joinville, son frère, demandait la main de doña Francisca de Bragance, et Bragance et Orléans contractaient mariage à Rio-Janeiro. Je ne sais ce qu'en pense la branche aînée; mais voilà des hymens, comme disent les poètes, qui prouvent que la branche cadette a bonne envie de fructifier.
Que les temps sont changés! Autrefois ces unions de princesses et de princes auraient fait pousser, autour de l'autel nuptial, des moissons d'odes, de dithyrambes et d'épithalames; aujourd'hui, elles n'ont pas même produit quelques rimes obscurément reléguées dans les limbes du Moniteur. Nous sommes à peu près guéris de la contagion de la poésie officielle; il nous reste encore assez d'autres maladies sans celle-là! Trois personnes gagnent à cette guérison: la nation, le prince et le poète.
Le mariage du prince de Joinville sort cependant des habitudes froidement solennelles des mariages princiers; il a je ne sais quel air d'entreprise amoureuse qui le rend plus aimable; on dirait qu'un peu de poésie romantique a passé par là. Il est certain, en effet, qu'avant tout projet d'alliance, M. de Joinville aimait doña Francisca, et que doña Francisca éprouvait pour M. de Joinville un sentiment fort tendre. Cette double affection était née pendant le rapide séjour du prince à Rio-Janeiro, il y a deux ans, je crois.
Doña Francisca de Bragance,
princesse de Joinville.
Armer un vaisseau, traverser les mers, aborder à une cour lointaine, pour y chercher une belle princesse dont on est épris, n'est-ce pas là une aventure que rompt agréablement la rigueur habituelle de l'étiquette diplomatique, et touche, par un certain côté galant, au beau Tristan de Léonais et à l'Amadis des Gaules?
Don Pedro II, empereur du Brésil,
frère de la princesse de Joinville.
M. de Joinville et doña Francisca de Bragance ont fait une chose presque inconnue dans le monde des rois et des reines, un mariage d'inclination!
En ce moment, la frégate la Belle-Poule emporte les deux jeunes époux vers la France. Bientôt Paris saura si le Brésil, terrain fécond en fleurs magnifiques et charmantes, produit des princesses semblables à ses fleurs. Le jour où doña Francisca se montrera pour la première fois à l'Opéra sera le jour d'épreuve: l'armée des lorgnons et des binocles se tendra sous les armes; et le lendemain les yeux, la taille, le teint, la bouche, toute la personne de la princesse passera à l'ordre du jour des boudoirs et des salons.
Si j'en crois un jeune Brésilien de mes amis, don José Alvarez Pedro Manoël, la princesse doña Francisca n'a rien à redouter de cette curiosité parisienne. Don José Alvarez Pedro Manoël me parlait encore hier de ses adorables cheveux d'un blond doré, de son regard de feu, de sa taille de liane, avec un ardeur toute brésilienne qui donne des garanties.
Doña Juanaria, soeur de la
princesse de Joinville.
Don José Alvarez Pedro Manoël n'est pas moins charmé des grâces de son esprit et de son caractère. Il vante son intelligence et son humeur enjouée. «Doña Francisca, me disait-il, joint à toute cette humeur vive et piquante beaucoup d'imagination et de sensibilité;» et don Manoël m'en donnait la preuve que voici.
Doña Francisca aime avec passion les oiseaux et les fleurs; à force de soins et de recherches, elle était parvenue à peupler sa volière des hôtes les plus charmants et les plus rares, mélodieux captifs au plumage diapré. La jeune Francisca se plaisait à visiter ce bataillon ailé, peint des plus vives couleurs; un livre il la main, elle passait des heures entières près de ses oiseaux chéris, mêlant ainsi à sa lecture la mélodie de leurs chansons. Un jour, un bruit sinistre vint la surprendre au milieu de ces poétiques loisirs: c'était la nouvelle de la mort du son père, don Pedro Ier, arrivée de Lisbonne. Doña Francisca versa d'abondantes larmes; puis tout à coup, s'approchant de la volière, elle en brisa la porte, disant que les chants joyeux ne convenaient pas à un jour de deuil. Les prisonniers s'échappant par volées, gagnèrent l'espace et l'air libre avec mille gazouillements, et tout devint silencieux et triste autour de doña Francisca, triste comme son coeur filial.
Si don José Alvarez Pedro Manoël loue la grâce et l'amabilité de doña Francisca, il n'est pas moins charmé de doña Juanaria, sa soeur aînée, et de son frère don Pedro II empereur du Brésil. On voit que don José Alvarez Pedro Manoël adore toute la famille; mais son adoration s'explique par des causes différentes: dans doña Francisca il aime, nous l'avons vu, l'enjouement et la vivacité; doña Juanaria lui plaît, au contraire, par un certain air sérieux et prudent qui n'ôte rien à sa beauté; doña Francisca, en un mot, est plutôt faite pour devenir une charmante Parisienne, et doña Juanaria pour rester reine ou impératrice.»
Quant à l'empereur don Pedro II, empereur de dix-huit ans, don José Pedro Alvarez Manoël le traite avec la même munificence; quoi qu'on en ait pu dire, il lui accorde la résolution et l'activité, le déclarant très-instruit, pour son âge du moins, grand amateur de lecture et ferré sur la géographie et l'histoire,--Il est bon qu'un empereur sache l'histoire, et surtout qu'il en profite!
Maintenant faut-il se fier à mon ami don José Pedro Alvarez Manoël? Est-ce un peintre, comme il y en a tant, qui flatte ses modèles, ou don José Pedro Alvarez Manoël fait-il des portraits ressemblants? Pour ce qui regarde doña Francisca, nous en jugerons bientôt par nos propres yeux. Quant à doña Juanaria et à l'empereur don Pedro II, nous ne sommes pas encore résolu, pour vérifier le fait, et entreprendre le voyage du Brésil[1].
[Note 1: Les portraits que nous donnons en première page, sont les copies fidèles de trois lithographies publiées à Rio-Janeiro, et fort rares en France.]
--L'Académie-Française vient d'arrêter la liste des vainqueurs au prix Montyon; mademoiselle Bertin, M. Agénor Gasparin, mademoiselle Allais Martin, mademoiselle Félicie Aysac, ont remporté la palme dans le champ-clos de la littérature morale; 1,000 fr. à l'une, 1,500 fr. à l'autre, 2,000 à celle-ci et à celle-là, tel est le total de cette distribution académique. Ces couronnes seront décernées dans la séance solennelle du mois d'août, en même temps que les prix d'éloquence et de poésie. Alors, M. le secrétaire perpétuel nous expliquera sans doute comment madame Agénor Gasparin a pour 1,000 fr. de moralité de plus que mademoiselle Anaïs Martin, et mademoiselle Félicie Aysac 500 fr, seulement. Dans une matière aussi délicate, je suis pour l'égalité des récompenses; rien ne me parait moins propre à honorer véritablement la vertu que ce système de tarif et cet établissement de poids et mesures. La belle chose que de peser la morale et de l'estimer par francs et deniers! A vingt sous cette morale! A cinquante centimes cette autre! Nous en achetons à tous prix; nous en vendons au mètre et au millimètre. Entrez, messieurs! entrez, mesdames!
Il est bon de remarquer que quatre femmes ont obtenu ces quatre prix réservés aux ouvrages les plus utiles aux moeurs, selon l'expression de M. de Montyon. Nous en sommes ravi pour notre compte; si la morale est enseignée par ces dames, il y a plus de chances pour qu'elle fasse des prosélytes. Loin de nous donc de constater cette quadruple victoire féminine pour nous en plaindre! elle nous fournit seulement une preuve nouvelle de la conquête entreprise par la robe sur l'habit, dans toutes les voies de la littérature, conquête que nous avons déjà plus d'une fois signalée. Madame Collet-Revoil, la première, a débusqué l'homme du prix de poésie; mesdames Gasparin, Bertin, Martin, Aysac, viennent de lui enlever le prix de morale à la pointe de la plume. Ainsi, quand nous voudrons un peu de rimes et de moeurs, il faudra tendre la main à ces demoiselles et à ces dames académiques, et leur demander la charité.
Un homme,--qui le croirait?--se fait le complice de cet envahissement universel et littéraire de la femme; il complote un projet qui doit l'étendre et le consolider. Cet homme, transfuge du parti barbu, est M. le comte de Castellane. Qui n'a pas entendu parler de M. de Castellane? Il y a trois raisons principales pour qu'on parle de M. le comte; il est très-riche, il n'est pas très-jeune, il a une très-jolie femme; M. de Castellane, en outre, a des goûts de Mécène qui lui ont fait une renommé. Son magnifique hôtel du faubourg Saint-Honoré s'est donné longtemps des airs de Conservatoire au petit pied, école de chant et de déclamation. La tragédie, la comédie, l'opéra-comique, envoyaient au théâtre Castellane leurs nourrissons au maillot. Pendant plusieurs années, l'art dramatique a profité de ces encouragements et de cette hospitalité de M. de Castellane... pour boire du punch et prendre d'excellentes glaces.
M. de Castellane (on en cherchait la raison) avait tout à coup renoncé à ces soirées dramatico-punchées; c'est qu'il se préparait à une grande entreprise. Médité à loisir, mûri avec soin, le projet de M. de Castellane est près d'éclore. Il ne s'agit plus de donner le biberon à des Alcestes, à des Célimènes, à des Achilles, à des Clytemnestres en herbe, M. le comte a des visées hautes; la gloire de Richelieu l'empêche de dormir. Comme le fameux cardinal. M. de Castellane veut fonder une académie, l'académie de Richelieu, au sexe près; je veux dire que M. le comte jette en ce moment les bases d'une académie de femmes. M. de Castellane a été frappé, comme nous, du prodigieux accroissement des génies en cotillon et des muses de tout âge et de toute espèce. Son académie est destinée à leur ouvrir un temple. On y entrera par l'élection, comme à l'Académie-Française, et le chiffre des élues ne dépassera pas quarante. Le règlement est encore un secret; nous le publierons dès qu'il nous sera connu. Tout ce que nous en savons, c'est que l'article concernant le costume d'académicienne déclare que le bas-bleu est de rigueur.
Un nouveau journal politique et littéraire vient de paraître sous le titre du Parisien. Celle feuille quotidienne se vend deux sous. Que voulez-vous? elle ne s'estime pas davantage; il y a tant de gens et de journaux qui se surfont! Le Parisien a imaginé une manière originale de se faire lire et de gagner une clientèle: il s'est mis en dépôt et se distribue chez tous les épiciers. Dès le matin la boutique du coin reçoit sa pacotille de littérature et de politique à dix centimes; le Parisien commence sa journée par où la plupart de ses confrères la finissent: il va du premier coup à l'épicerie; cela s'appelle marcher droit à son but. Les portières y mordent, et prennent tous les jours pour un sou de fromage et pour deux sous de Parisien.
--Regniard et La Bruyère ont tracé de main de maîtres le portrait du distrait; voici un trait digne de compléter la peinture: Saint-A.... est l'original auquel je l'emprunte. Saint-A.... pousse la distraction au delà de toute idée; Regniard n'a fait qu'une comédie et La Bruyère une esquisse; je pourrais en faire vingt avec les distractions de Saint-A..... mais ce n'est pas mon envie; je me contenterai de dire que dix fois Saint-A.... faillit se jeter par la fenêtre, croyant entrer par la porte.
Avant-hier, passant, accompagné de Saint-A...., sur le pont d'Austerlitz, je m'aperçus que mon original ramassait un petit caillou qu'il se mit à rouler et à faire sauter dans sa main. Au même instant je lui demandai: «Quelle heure est-il?» Saint-A.... tira sa montre et me répondit: «Deux heures.» Nous n'avions pas fait deux pas, que mon homme s'arrêta tout à coup, et, rejetant son bras droit en arriére, lança dans l'air avec force quelque chose qui franchit le pont, tomba dans la Seine et s'engloutit dans l'eau bouillante. «Qu'est-ce cela? dis-je en m'approchant! de Saint-A...--C'est un caillou dont j'ai gratifié le fleuve, me répondit-il du plus beau sang-froid.--Eh! malheureux, c'est ta montre!» En effet, le distrait venait de faire à la Seine cadeau d'une superbe bréguet à répétition. Avis aux pécheurs à la ligne!
--La chronique des vols de la semaine a raconté l'entreprise effrontée de quatre bandits qui se sont introduits chez un de nos ministres vers la chute du jour. Exercer à la barbe du gouvernement, n'est-ce pas le nec plus ultra de l'audace larronne? Mais enfin voilà nos fripons maîtres du champ de bataille; ils rôdent, ils cherchent, ils prennent; un bruit venu du dehors leur donne l'éveil et les met en fuite avant qu'ils aient eu le temps de s'emparer du plus riche butin; quelques chemises, quelques gilets, deux ou trois habits, sont tout le fruit de leur rapine. Le lendemain, le commissaire de police dressant son procès-verbal aperçoit une culotte suspendue à un arbre du jardin par où la bande s'était enfuie; culotte volée dans cette expédition, mais dédaignée et laissée là par les voleurs. Quoi donc! est-ce que le ministère mériterait le reproche que saint Éloi adresse au bon roi Dagobert?
--Comme on fait voyager les renommées! Tout le monde croit, depuis un mois, George Sand parti pour l'Orient; tous les journaux de Paris l'ont affirmé, tous les journaux de province l'ont répété, tous les journaux de l'Europe vont le redire, tous les journaux du monde l'auront imprimé dans quelques mois; eh bien! Paris, l'Europe et le monde auront échangé une fausse nouvelle; non-seulement George Sand n'est pas en route pour Constantinople; mais il ne songe même pas à partir. Tandis qu'on le fait naviguer sur le Danube ou sur le Bosphore, et que déjà peut-être on publie le récit de sa visite au sérail et de son entrevue avec Abdul-Méjid, George Sand est tranquillement retiré dans son château de Nohant, recueilli en lui-même et sollicitant de son génie une oeuvre nouvelle, une de ces créations originales et puissantes qui intéressent si fortement l'esprit, émeuvent le coeur, et n'ouvriront certes pas à George Sand les portes de l'académie de M. de Castellane.
--Si l'illustre auteur d'Indiana reste dans son château, d'autres portes et d'autres romanciers voyagent. M. de Chateaubriand vient de partir pour les eaux; M. de Lamartine doit, dit-on, le rejoindre: il n'est pas jusqu'à M. Victor Hugo qui ne se prépare à quitter les vieux piliers de la place Royale, pour aller quelque part faire prendre l'air à son génie. M. Victor Hugo retournerait-il sur le Rhin? Qu'il n'en rapporte pas des Burgraves, au nom du ciel!
--On va en Angleterre, en Allemagne, aux Pyrénées, aux Alpes, en Italie; c'est un excellent moment pour se munir de l'Itinéraire de la Suisse, par M. Adolphe Joanne. La réputation de ce livre précieux est faite depuis longtemps, et nous n'avons pas à y travailler ici: le seul défaut que je lui trouve, a dit un voyageur en Suisse, c'est d'être trop exact. Le mot est mérité. Cet itinéraire damné vous met en effet le pied tout juste à l'endroit où il faut le poser: les villes, les routes, les chemins, les sentiers, les excellents hôtels, les montagnes, les plaines, les vallées, les fleuves, les ruisseaux, vous avez tout cela exactement dans votre poche, grâce à M. Adolphe Joanne, ce dieu des itinéraires. M. Joanne ne vous laisse rien à deviner; impossible d'avoir avec lui le plaisir de s'égarer et de faire un mauvais pas. Se servir du livre de M. Adolphe Joanne, c'est déjà beaucoup; mais voyager avec M. Adolphe Joanne lui-même, voilà le vrai bonheur! ce bonheur je l'ai eu; or, comme tout le monde ne saurait aspirer à une telle félicité, l'Itinéraire à défaut de l'auteur lui-même, est une grande et utile compensation, que je conseille.
--On nous écrit de Saint-Pétersbourg; «Rubini est ici depuis quelque temps; il assistait dernièrement à une représentation des comédiens français; l'Empereur était dans sa loge. S. M., informée de la présence du célèbre ténor, l'envoya mander. «Eh bien! monsieur Rubini, lui dit-il en le voyant, vous venez: donc nous voir, nous autres sauvages; c'est Amphion ou Orphée au milieu des tigres et des ours, vont dire vos spirituels feuilletons parisiens. Soit! monsieur Rubini mais vous voici, et vous ne nous quitterez pas sans nous avoir civilisés.» Rubini s'inclinait avec toute la grâce d'un ténor.--Alors l'empereur lui déclara qu'il avait résolu d'établir un théâtre italien à Saint-Pétersbourg, et que c'était à lui, Rubini, qu'il confiait l'entreprise.--«Sire, dit Rubini, je ne chante plus, j'ai abdiqué.--Vous chanterez, monsieur Rubini, et vous me ferez un théâtre italien; l'Empereur vous en prie.»--Comment résister à cette prière de toutes les Russies? Rubini a cédé, Rubini chantera, Rubini dotera la Russie de la fioriture et de la cavatine; incessamment Saint-Pétersbourg sera un furieux dilettante. Il ne lui manquait plus que cela!
--Peut-être se rappelle-t-on la nouvelle que nous avons dernièrement donnée de l'arrivée à Paris d'un cor, ou plutôt d'un corniste merveilleux; tout en louant le talent extraordinaire de M. Vivier,--et c'était pour lui le point principal,--nous avions hasardé quelques détails sur les commencements de ce jeune artiste: «M. Vivier était à Lyon simple commis marchand, lorsque le goût de la musique s'éveilla en lui.» Voilà ce que nous avions dit ou à peu près; il parait que cette qualité de commis marchand a déplu à M. Vivier ou à quelqu'un des siens; le corniste nous prie de rectifier le fait, en annonçant qu'il n'a jamais appartenu au commerce, mais à l'administration des contributions indirectes. Puisque cela fait plaisir à M. Vivier, nous déclarons qu'il était commis de ceci, au lieu d'être commis de cela; mais nous ne voyons pas ce que M. Vivier y gagne. Nous engageons cependant M. Vivier à lire le Philosophe sans le savoir il y trouvera une tirade sur le commerce, qui le fera peut-être revenir au commis marchand.
--Le faubourg Saint-Germain est en rumeur depuis quelques jours, où s'y passe une aventure dont le héros infortuné est un de ces hommes à bonnes fortunes qui ne doutent de rien, et sont souvent dupes de leur vanité et de leur audace même. Voici le fait:
Le jeune comte de B... poursuivait, depuis un mois, de ses impertinentes attaques, la jolie madame C... de N... Il faut vous dire que madame C... de N... tout récemment mariée, adore son mari, homme de coeur et d'esprit. D'abord la jeune femme s'amusa des prétentions de M. de B...; celui-ci, comme tous les fats, s'y trompa, et se crut aimé ou tout près de l'être. Un soir, avec une incroyable impudence, il escalada un mur du jardin et se glissa dans la chambre à coucher de madame C... de N...; un valet le vit, le reconnut, et vint avertir sa maîtresse; celle-ci, effrayée, envoya chercher son mari et lui confia l'insolent guet-apens du comte. «Mais de grâce, point de bruit et point de violence, dit-elle toute pâle et émue.--Sois tranquille, je traiterai le drôle comme il le mérite.» C... de N... descend l'escalier tranquillement, ouvre la porte de la chambre de sa femme; de B... surpris, arrive à sa rencontre. Le mari, sans s'émouvoir, s'approche de lui le plus près possible, et, levant le talon de sa botte, il lui marche rudement sur le pied. La douleur est si vive, que de B... pousse un cri. «Mille pardons, dit le mari du ton de la plus exquise politesse, mais je ne pensais pas qu'il dût y avoir ici un autre pied que le mien.»
On ajoute que de B... s'est contenté de partir le lendemain pour Naples.