Académie des Sciences.

COMPTE-RENDU DES TRAVAUX DU PREMIER TRIMESTRE DE 1843.

(Suite et fin.--Voir pages 217 et 234)

SCIENCES MATHÉMATIQUES.

Haute analyses--Le plus fécond des géomètres de nos jours, M. Gauchy, a lu à l'Académie, dans le premier trimestre de cette année, sept ou huit mémoires importants de haute analyse dont il ne nous est pas possible de donner ici une idée.

M. Liouville a lu aussi, sur la mécanique rationnelle, deux mémoires riches en résultats curieux. Parmi les autres communications faites à l'Académie sur les hautes mathématiques il nous suffira de mentionner celles de MM. Binet, Gascheau, Brassine, Frizon, etc.

Histoire de l'arithmétique.--Mais nous devons une mention spéciale aux beaux travaux de M. Chasles sur l'histoire des mathématiques au Moyen-Age, et notamment sur l'introduction du système de numération que l'on a improprement attribué pendant si longtemps aux Arabes. M. Chasles interprétant un passage de la géométrie de Boèce avec plus de soin et de critique qu'on ne l'avait fait avant lui avait rendu très-plausible l'opinion déjà émise avant lui que ce passage indiquait réellement l'emploi d'un système de numération tout à fait analogue au nôtre, chaque chiffre placé à la gauche d'un autre marquant des collections d'unités dix fois plus fortes. La traduction qu'il vient de donner du traité de l'«Abacus» de Gerbert, et les savants commentaires dont il l'a accompagné, ne peuvent plus laisser de doutes aujourd'hui sur l'ancienneté du système actuel de numération dans l'Occident, où il s'est conservé par l'école pythagorienne jusqu'à l'époque où il est devenu vulgaire. Ainsi se trouvent réfutées victorieusement les prétentions d'un savant, assurément fort versé en cette matière, avait cru devoir élever en faveur de Léonard de Pise. L'Abacus de ce géomètre n'a paru qu'en 1262; et notre Gerbert, né en Auvergne, comme on sait, fut élu pape sous le nom de Sylvestre II en 999. C'est donc un de nos compatriotes, trop oublié par les historiens modernes, mais dont la haute influence sur son siècle ne saurait être trop appréciée, qui il le plus contribué à répandre l'étude des sciences mathématiques à une époque de barbarie, et à préparer, par la vulgarisation d'un système convenable de numération, les progrès des siècles suivants.

Décès et nominations.--M. Puissant, auquel la nouvelle carte de France doit tout, est mort le 10 janvier dernier; il a été remplacé dans la section de géométrie par M. Lainé, auquel ses beaux travaux sur la théorie mathématique de la chaleur sur l'analyse indéterminée, sur la mécanique, lui méritaient depuis longtemps cet honneur.

M. Hansen, de Gotta, a été nommé correspondant de la section de géométrie.

V.--ASTRONOMIE.

Comètes.-L'apparition de la grande comète a été l'événement astronomique le plus important du dernier trimestre. Nous avons déjà parlé de cet astre, et nous en avons donné la figure (p. 64). Il nous suffira donc d'ajouter que la détermination de l'orbite de cet astre a fait reconnaître diverses particularités très-curieuses qui le placent au nombre des plus remarquables que l'on ait jamais observés. Ainsi, d'abord, notre comète s'est plus approcher du soleil qu'aucune autre, même que celle de 1680. Lorsqu'elle était à son périhélie, c'est-à-dire à sa moindre distance au soleil, elle se mouvait avec une vitesse égale à huit cent trente-deux fois celle d'un boulet au sortir du canon. Elle est venue s'interposer, le 27 février, entre le soleil et la terre, et elle avait passé derrière le soleil le même jour. La longueur de sa queue était d'environ 236 millions de kilomètres, et si cette queue avait été seulement deux fois plus large, elle aurait infailliblement rencontré notre globe.--La comète a été visible en plein midi, dans quelques villes d'Italie, au commencement de mars.--On a quelque raison de croire qu'elle a déjà été vue antérieurement, mais il n'y a rien de certain à ce sujet.

M. Laugier a communiqué les éphémérides de la comète qu'il a découverte à Paris le 28 octobre 1842. Cette comète qui, vers la fin du mois de novembre, a quitté la région du ciel visible à Paris, y est revenue dans la première semaine de février; mais les circonstances ont été trop défavorables pour qu'elle ait pu être aperçue.

Mouvement du soleil dans l'espace.--Une des questions les plus propres à captiver l'attention des savants et des gens du monde eux-mêmes, est celle de la position relative de notre système planétaire dans l'espace, et du mouvement propre dont il est doué. Ce mouvement, à raison du prodigieux éloignement des étoiles ne devient sensible qu'au bout d'un grand nombre d'années; mais il ne peut plus être mis en doute aujourd'hui. Mettant à profit les données que les observations ont accumulées. M. Bravais, professeur d'astronomie à la Faculté des Sciences de Lyon, a soumis un calcul la recherche de la direction et de la vitesse de ce mouvement dans l'espace. Ce calcul, un des plus intéressants qui puissent se présenter dans la mécanique céleste, l'a conduit à un résultat qui diffèrent très-peu de celui auquel M. Argelander, habile astronome allemand, était arrivé par une méthode entièrement différente. Et comme les hypothèses que l'un et l'autre avaient été obligés de faire pour suppléer à l'insuffisance de certaines données, pèchent en sens contraire, il est extrêmement probable que la vérité doit être comprise entre ces deux résultats.

M. Bravais est déjà connu du monde savant par les résultats remarquables auxquels il est parvenu sur le mode d'insertion des feuilles autour des tiges; par la riche moisson d'observations astronomiques géologiques, météorologiques et magnétiques qu'il a recueillies comme membre de la commission du Nord; par ses recherches sur la géométrie pure et sur le calcul des probabilités,--Le nouveau travail dont nous venons de donner un aperçu justifie les paroles par lesquelles feu M. Savary caractérisait M. Bravais dès 1838, lorsqu'il le désignait à l'Académie «comme aussi capable de bien discuter ses observations mie de les bien faire,» qualités dont la réunion a toujours été fort rare.

L'Atlas des phénomènes célestes pour 1843, par M. Dien, mérite d'être signalé aux amateurs d'astronomie, qui y trouveront la marche des planètes au travers du ciel étoilé et tous les phénomènes célestes de quelque importance.

VI.--GÉOLOGIE ET MINÉRALOGIE.

Minéraux curieux.--Le catalogue déjà si nombreux des espèces minérales a été enrichi d'une nouvelle espèce que M. Dufrenoy, qui l'a analysée, appelle arsenio-sidérite. C'est un arséniate de fer trouvé dans la mine de manganèse de la Romanèche, près Mareuil.

Ou a mis sous les yeux de l'Académie des échantillons remarquables de diamant. Les uns consistent en petits cristaux encore adhérents à leur gangue, qui est un près quartzeux; ils proviennent du Brésil. Un autre est un minéral noir très-dur acheté à Bornéo. On voulait s'assurer, par certaines expériences de polarisation, que ce minéral est bien un diamant, et pour cela il fallait y déterminer une petite facette polie.--Mais après un travail continu de vingt-quatre heures, un des plus habiles lapidaires de Paris n'a pas réussi à émousser une seule des pointes dont la surface du minéral est recouverte, et sa roue même a beaucoup souffert de cet essai. M. Dumas, après avoir examiné l'échantillon, a pensé que ce minéral est un diamant de nature, nom qu'on donne dans le commerce à des diamants qui ne sont susceptibles ni de se polir ni de se cliver, et qu'on réserve pour faire la poudre de diamants.

Les minéraux précieux semblent s'être donné rendez-vous à l'Académie, car M. de Humboldt lui a communiqué une notice très-intéressante sur une pépite d'or vraiment monstrueuse, trouvée le 7 novembre dernier sur la pointe asiatique de la partie méridionale de l'Oural. Cette pépite pèse plus de trente-six kilogrammes; c'est aujourd'hui la plus grande qui soit connue. Celle qui fut découverte en 1721 aux États-Unis dans le comté d'Anson, monts Alléganys, Caroline du Nord, pèse vingt-un kilogrammes sept cents grammes..

Recherches sur le diluvium.--On sait quelle importance les travaux de M. Agassiz et de Charpentier ont donnée aux glaciers, depuis quelques années, pour l'explication de certains phénomènes géologiques. C'est à leur action que ces savants attribuent le poli et les stries que l'on observe sur certaines roches des Alpes et d'autres chaînes de montagnes, aussi bien que le transport des blues erratiques, souvent énormes, que l'on trouve parfois à une grande hauteur sur le versant du Jura qui regarde les Alpes. Les géologues sont encore très-divisés sur ces questions, et en France comme en Allemagne, la théorie des glaciers a rencontré d'ardents adversaires. Dans ce nombre il faut ranger MM. de Collegne et Fournet, qui ont adressé à l'Académie des mémoires, l'un sur les terrains diluviens des Pyrénées, l'autre sur le diluvium de la France. Nous ne prétendons en aucune façon nier les conclusions auxquelles ces messieurs sont parvenus, en refusant aux glaciers toute influence sur la production du phénomène diluvien dans les localités qu'ils ont décrites; nous ferons seulement observer qu'ils donneraient à leurs réfutations de l'hypothèse glaciale beaucoup plus de force, s'il les appliquaient aux Alpes elles-mêmes, et notamment aux nombreux exemples sur lesquels MM, Agassiz et de Charpentier ont basé leur théorie. Les savants suisses méritent bien qu'on leur fasse l'honneur d'aller les attaquer et les battre sur leur propre terrain. Jusqu'à ce que quelque habile géologue français se soit dévoué à une expédition de ce genre, les glaciers pourraient bien gagner encore bon nombre de prosélytes.

Dans une note sur le phénomène erratique du nord de l'Europe, M. Daubrée, ingénieur des mines, comme M. Fournet, et comme lui professeur à une faculté des sciences s'est montré beaucoup plus réservé en ce qui concerne les causes.

Il a constaté que, dans les Alpes Scandinaves, les traces de transport et de frottement divergent, à partir des régions culminantes, en se rapprochant des lignes des plus grandes pentes du massif. MM. Keilhau et Siljestroem avaient fait la même observation en d'autres points du massif, M. Daubrée a aussi été conduit à signaler plusieurs exhaussements et abaissements alternatifs du sol de la presqu'île Scandinave.

Paléontologie.--M. Brougniart a lu un rapport très-favorable sur un mémoire de M. Alcide d'Orbigny, intitulé; Coquilles fossiles de Colombie, recueillies par M. Boussigneault. M. d'Origny est arrivé à reconnaître l'existence du terrain crétacé dans cette partie de l'Amérique méridionale, conformément aux conclusions de M. de Buch.

Nouvelle carte géologique.--Nous avons vu avec lui vif intérêt la nouvelle carte géognostique du plateau tertiaire parisien que M. Paulin, secrétaire de la Société de Géologie, a présenté à l'Académie. La perfection du coloriage fait honneur à M Kaeppelin, imprimeur-lithographe, comme l'exactitude des détails et la beauté du dessin à l'auteur de cette carte.

VII.--MÉCANIQUE APPLIQUÉE.

Machines à vapeur.--La théorie de la machine à vapeur n'avait jamais été présentée que d'une manière inexacte jusque vers 1837; aussi les résultats des calculs ne concordaient-ils jamais avec ceux de l'expérience, qu'à condition d'être multipliés par un certain coefficient numérique, variant de 0,5 à 0,6 suivant l'état d'entretien, et le système de construction de la machine. La théorie nouvelle, proposée il y a quelques années par M. de Paudour, n'est nullement sujette à cet inconvénient, et ses conséquences sont parfaitement d'accord avec celles de l'expérience. Il vient de la soumettre à une nouvelle épreuve décisive, en comparant les résultats auxquels elle conduit avec ceux que l'on observe directement sur l'effet et utile des machines de Cornouailles à simple effet: les différences constatées sont sans importance.

La navigation à vapeur est destinée à prendre un si grand accroissement, qu'il est de la plus haute importance pour les constructeurs de machines à vapeur et de maires d'avoir un moyen simple et exact de mesurer le travail de ces machines, servant de moteurs aux bâtiments, et la résistante que ceux-ci éprouvent dans leur marche. Un moyen vient d'être fourni par M. Cailledon, dont le travail a été le sujet d'un rapport très-favorable de M. Coriolis.

VIII.--TECHNOLOGIE.

Aucune des communications faites à l'Académie n'a été accompagnée d'un extrait dans les comptes-rendus officiels, ni suivie d'un rapport, à l'exception d'une seule. L'Académie, sur la proposition de M. Thénard, a approuvé des tableaux imprimés et coloriés, sur une grande échelle, par M. Knabt comme utiles à l'enseignement de la mécanique, de la physique, de la chimie, etc.

IX.--SCIENCES ÉCONOMIQUES.

Caisses d'épargne.--M. Charles Dupin a communiqué ses recherches sur le développement de la Caisse d'épargne de Paris, et leur influence sur la population parisienne. Bien qu'au nombre des optimistes assez disposés à préconiser ce qui est l'honorable académicien a fait preuve d'impartialité en plaçant en regard du progrès qu'il signale des faits bien affligeants. Sa conclusion dernière, en ce qui concerne les déposants actuels, est qu'ils persistant encore à ne conserver leur dépôt que pendant cinq ans et demi, valeur moyenne; «de sorte que, dit-il, la Caisse d'épargne, au lieu d'être le trésor d'un peuple n' est en réalité, pour la masse, que la lanterne magique de ses économies.

Statistique agricole--Dans une note intéressante M. de Gaumont a signalé les avantages qu'offrait une carte agronomique de la France. La belle carte géologique de MM. Duhémy et Élie de Beaumont servirait de base à la statistique et a lu délimitation des régions des régions agricoles, puisque celles-ci ont, en général, une connexion intime avec les formations géologiques. M. de Gaumont a énoncé quelques résultats curieux tenu concernant l'influence de la nature des terrains sur la qualité des produits.

Agriculture.--M. Leclerc; l'homme avait présenté à l'Académie un Mémoire sur l'agriculture de l'ouest de la France.. M. de Gasparin a lu, sur ce Mémoire, un rapport très favorable, qu'il termine ainsi: «Nous osons affirmer que l'on n'a rien publié encore de plus complet et de plus satisfaisant en agriculture descriptive, et nous faisons de voeux pour que l'auteur hâte l'impression de son travail, qu'il destine à la publicité.»