Bulletin bibliographique.
Oeuvres de Spinoza, traduites par Émile Saissait, professeur de philosophie au collège royal de Henri IV, avec une introduction du traducteur. 2 vol. in-18,--Paris, 1843. Charpentier. 4 fr. le volume.
M. Émile Saissait vient enfin de donner aux amis de la philosophie une traduction française depuis longtemps promise des oeuvres de Spinoza. «Populaire en Allemagne, dit-il, Spinoza est encore en France à peu près inconnu. Ce n'est pas qu'il ne se fasse beaucoup de bruit autour de son nom: on le célèbre avec enthousiasme, on le décrie avec emportement, ou l'atteste, on le cite à tout propos; mais l'admiration effrénée qu'il inspire aux uns, pas plus que les violentes colères qu'il allume chez les autres, n'ont réussi à lui procurer des lecteurs. J'ai pensé qu'une traduction était absolument nécessaire pour donner enfin des amis ou des adversaires sérieux à Spinoza, et j'ai même osé espérer qu'elle pourrait mettre un terme à cette aveugle et stérile controverse qui s'agite depuis quinze ans dans le vide: débats ridicules où aucune des parties ne connaît les pièces du procès.
«Spinoza est un solitaire; il s'inquiète sérieusement de s'entendre avec lui-même, mais fort peu d'être entendu. Animé du plus violent mépris pour le vulgaire, il ne s'adresse qu'aux esprits d'élite, et fait de son style une algèbre à l'usage des géomètres et des penseurs; souvent même il invente des mois nouveaux. En France on a beaucoup de curiosité et peu de patience; l'erreur même fait moins peur que l'obscurité. Aussi Spinoza intéresse-t-il tout le monde sans se faire lire de personne.»
Une traduction française, c'est-à-dire claire et précise, de ces ouvrages théologiques ou métaphysiques très-difficiles à comprendre en latin était déjà une sorte de commentaires. Toutefois M. E. Saisset avait voulu joindre à ce rude travail, dont il s'est acquitté avec autant de talent que de zèle, une introduction étendue, où il se proposait, après avoir éclairci le caraclère et l'enchaînement du système, de soumettre le système lui-même à une discussion régulière et approfondie; mais cette introduction a pris peu à peu de si grands accroissements, qu'elle est devenue un livre. M. Émile Saisset n'en donne aujourd'hui au public que la première partie, c'est-à-dire une sorte d'exposition critique de la philosophie de Spinoza. Il se réserve de publier dans quelques mois la seconde partie, c'est-à-dire l'histoire et la réfutation de ce grand système.
Outre cette introduction, qui n'a pas moins de 200 pages, le premier volume contient une bibliographie générale des oeuvres de Spinoza, la Vie de Spinoza par Colerus, et le fameux Traité théologico-politique (Tractatus theologico-politicus) le seul ouvrage de Spinoza qu'il se soit décidé à publier de son vivant et le seul qui ait été traduit en français jusqu'à ce jour.
Dans le second volume, M. Émile Saisset a réuni l'Éthique, le Traité de la réforme de l'entendement et les lettres. L'Éthique renferme la doctrine de Spinoza; le Traité de la réforme de l'entendement, sa méthode; les Lettres sont un commentaire toujours animé, souvent lumineux, de l'une et de l'autre.
M. Émile Saisset ne se dissimule pas que beaucoup de personnes zélées, qui ne peuvent entendre parler avec calme de Spinoza, et qui, sans comprendre un mot au fond de sa doctrine, sans avoir lu une ligne de ses écrits, frémissent d'horreur en entendant prononcer son nom, verront dans son travail une nouvelle tentative pour le réhabiliter. «Il y a bientôt deux siècles, dit-il, une de ces personnes (la race en est fort ancienne) argumentait contre le spinozisme dans un cercle dont Boerhaave faisait partie. L'illustre médecin souriait en l'écoutant; il interrompit l'homme zélé par cette simule question: «Avez-vous lu Spinoza?» L'homme zélé sortit furieux et le bruit se répandit le lendemain dans Leyde que Boerhaave était spinoziste.»
Singulière existence, en vérité, que celle de Spinoza! Aucun homme n'eut une vie plus calme, plus simple, plus honnête, plus dévouée; et après sa mort, aucun homme ne fut plus méconnu, plus défiguré, plus déshonoré par haine et par l'ignorance. Les prêtres surtout ont pris plaisir à le représenter comme un type de ce que l'enfer a jamais vomi de plus détestablement impie sur la terre. Sans doute, Spinoza a professé dans ses écrits certaines opinions qui ne sont pas admissibles; toutefois, s'il s'égara quelquefois en cherchant consciencieusement la vérité, il n'en demeure pas moins un des plus grands philosophes dont l'humanité a le droit d'être fier, grand, non-seulement par la qualité de son génie, mais par la candeur de sa vie. Dans son bel article de l'Encyclopédie nouvelle M. Jean Reynaud le compare à ces navigateurs portugais, qui, vers le temps où l'Europe voulut changer l'ancienne route qui la faisait communiquer avec les pays où le soleil se lève, s'avancèrent hardiment au large, et sans réussir à toucher le terme du voyage, laissèrent à leurs successeurs l'exemple de leur audace et le bénéfice leurs premières découvertes. «Il a donné le branle à l'Allemagne, dit-il, et son initiative y est empreinte dans l'esprit actuel du protestantisme et de la philosophie.» Non, Spinoza ne mérite pas les ignobles injures qu'ont prodiguées à sa mémoire l'erreur de la mauvaise foi, et son traducteur a eu raison de défier quiconque dirait aujourd'hui que ce pieux et sévère métaphysicien est un athée, un matérialiste, un impie, de se faire prendre au sérieux par un homme médiocrement instruit.
En consacrant deux années de sa vie à l'oeuvre si difficile d'une traduction française des oeuvres de Spinoza, M. Émile Saissait a donc rendu un véritable service aux amis sincères des études philosophique. Ce travail consciencieux lui fera d'autant plus d'honneur qu'il l'a enrichi d'une remarquable introduction, dont la seconde partie sera impatiemment attendue et désirée par tous ceux qui auront lu la première.
O Taïti, Histoire et Enquête, par Henri Lutteroth. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. Paulin. 3 fr. 50 c.
M. Henri Lutteroth n'attarde qu'une médiocre importance politique, maritime et commerciale, à nos nouveaux établissements de l'Océan Pacifique. Dans son opinion, la France est mal informée. On a fait appel à ses sentiments généreux au profit d'une honteuse cause: celle de l'intolérance religieuse Le gouvernement français a, sans s'en douter peut-être, mis ses vaisseaux et ses soldais au service de la célèbre compagnie de Jésus, qui devient chaque jour plus nombreuse, plus forte, plus insolente et plus hardie.
Convaincu de cette nouvelle escobarderie des dignes successeurs de Loyola, M. Henri Lutteroth a cru devoir la dénoncer à la France entière dans son nouvel ouvrage intitulé: O Taïti histoire et enquête. Il cite des faits nombreux à l'appui de ses allégations. Le nom d'enquête que j'ai donné à mes investigations, dit-il, est bien celui qui leur convient. Loin de rien préjuger, je ne fais pas un pas sans interroger les témoins, et les témoins, ce sont presque toujours les hommes mêmes qui agissent; c'est de leurs récits que se forme le mien. Le principal résultat de ce travail sera de montrer la propagande jésuitique à l'oeuvre. «Tout cela, s'écriait Montrosier, en constatant que les jésuites remplissaient la France, tout cela nous est advenu comme une fantasmagorie; il a fallu plus de deux ans pour y croire.» On croit plus vite cette fois; mais, absorbé par les découvertes du dedans, on ne tourne pas assez les regards vers le dehors.»
M. Henri Lutteroth est le rédacteur en chef du journal protestant qui a pour titre le Semeur et qui occupe un rang honorable dans la presse parisienne. Mais il le déclare dès le début, --et nous ajoutons une foi entière à ses paroles,--autant que personne il est hostile à tout privilège pour les cultes; il se peut même qu'il diffère de plusieurs en ceci, qu'il le croit plus pour les cultes privilégiés que pour ceux qui ne le sont pas. La religion manquerait d'air dans le monopole; il a peur qu'elle n'y étouffe, et il n'a jamais dévié de ces principes dans l'appréciation d'aucun fait. Ce qu'il veut, ce qu'il réclame, c'est la liberté, c'est la tolérance; ce qu'il ne veut pas, c'est qu'une caste aussi tyrannique que la compagnie de Jésus, trompant une grande nation, parvienne à usurper, avec les armes de la France, une autorité absolue dont elle n'a pu s'emparer par la persuasion et par la douceur, et invoque le bras séculier contre quelques pauvres peuplades assez civilisées pour préférer les ministres protestants aux missionnaires de Picpus.
O Taïti (histoire et enquête) se divise en quatre époques. La première comprend les temps antérieurs au christianisme; la seconde, la conversion au christianisme,--c'est l'histoire proprement dite;--la troisième et la quatrième époque renferment au contraire les pièces de l'enquête car elles sont postérieures à l'introduction du christianisme et à l'arrivée des Français dans l'Océanie.--M. Henri Lutteroth a ajouté au récit des derniers événements le projet de loi concernant nos établissements de l'Océanie, voté récemment par la Chambre des Députés et l'exposé des motifs qui avait accompagné sa présentation.
Les Derniers Jours de l'Empire, poème en quatre chants, suivi de notes historiques et de poésies diverses; par Charles de Massas. 1 vol. in-8, orné d'un beau portrait de l'Empereur et de deux «gravures sur acier.--Paris, 1843. Furne.
M. Chartes de Massas est un de ces poètes,--dont l'espèce devient plus rare de jour en jour,--qui font des vers uniquement pour satisfaire un besoin impérieux de leur nature. En retirent-ils du profit? Ils ne s'en inquiètent pas; s'il le fallait même, ils seraient capables de renoncer à une position acquise, et de se laisser mourir de faim, eux et leur famille, dans le seul but de se procurer le temps d'asservir à leur joug une strophe rebelle.--A défaut d'argent, seront-ils au moins récompensés de leurs travaux par une brillante réputation? Sans doute ils ne méprisent pas la gloire; ils espèrent obtenir un grand et durable succès, car ils emploient une partie de leur fortune à éditer eux-mêmes leurs oeuvres; mais ce qu'ils veulent avant tout, c'est rimer, ou, pour nous servir de leurs propres expressions, c'est rêver, chanter, tirer des accords de leur lyre! La plupart de ces infortunés, victimes d'une erreur fatale, passent leur vie à fondre et refondre, dans un moule usé et commun, de vieilles idées sans valeur aucune; d'autres au contraire, ne se trompant pas sur leur vocation, parviennent, comme M. Charles de Massas, à force de zèle, de persévérance et de sacrifices, à terminer et à faire imprimer quelque poème qui mérite au moins les respects des critiques les plus prosaïques.
M. Charles de Massas est un modeste employé de l'administration des douanes. Épris dés son enfonce d'un vif amour de la poésie, à peine a-t-il su écrire, il a fait des vers. Il était à Grenoble, sa ville natale, quand Napoléon revint de l'Ile d'Elbe; au Havre, quand ses restes mortels furent rapportés de Sainte-Hélène. «A Grenoble, il se trouvait parmi la foule qui, après l'entrée de l'Empereur, vint déposer à ses pieds les débris des barrières que l'on avait inutilement fermées devant lui, et qui lui dit: Nous n'avons pu te donner les clefs, voilà les portes.» Au Havre, il fut l'un des spectateurs «de l'imposant tableau que présentèrent la plage, la mer et le ciel, alors que le navire chargé de la tombe impériale toucha les eaux du fleuve de Paris, alors que des milliers de regards se voilèrent d'irrésistibles larmes, et que des deux points opposés d'un horizon devenu subitement limpide, descendirent à la fois sur cette magique scène les premiers rayons du jour et les dernières clartés de la nuit.»
Après avoir été témoin de ces deux grands spectacles, un poète français ne pouvait pas se dispenser de prendre sa lyre et de chanter. C'est ce qu'a fait M, Charles de Massas, et aujourd'hui il publie un poème en quatre chants: l'Ile d'Elbe, le Retour, Waterloo, Sainte-Hélène intitulé: les Derniers Jours de l'Empire. Cet ouvrage, enrichi de curieuses notes historiques et orné d'un portrait de l'Empereur et de deux belles gravures, se recommande par diverses qualités. Non-seulement M. Charles de Massas fait très-bien les vers, mais il est toujours animé de sentiments nobles, touchants et élevés, qu'il sait revêtir d'une forme heureuse. Les strophes suivantes,--et nous choisissons au hasard,--prouvent mieux que tous nos éloges quel est le véritable mérite de l'auteur des Derniers Jours de l'Empire.
A l'heure où, languissent sur la terre embrasée,
L'arbuste se ranime au souffle de la nuit.
Où la fleur tend sa feuille à la fraîche rosée.
Où l'infortune implore un sommeil qui la fuit,
Napoléon a vu des enfants, une mère,
De leurs tendres baisers couvrir le front d'un père
Et souffrant des plaisirs qui lui furent ravis,
Il a frappé les airs de ses plaintes funèbres,
Et seul, dans les ténèbres,
A longtemps appelé son épouse, son fils!
Ne les verra-t-il plus? Toi que sa voix appelle.
Toi, le seul voyageur qui passe en son séjour,
Dis, rapide aquilon, n'as-tu pas sous ton aile
De ces objets chéris un message d'amour?
Que devient-il, ce fils dont le premier sourire
D'un superbe espoir fit tressaillir l'Empire?
Privé de son appui quels seront ses destins?
Dis-lui si quelquefois, sur la terre étrangère,
Le doux portrait d'un père.
Loin d'hostiles regards, est permis à ses mains...
M. Charles de Massas n'a réellement qu'un défaut: il manque d'originalité. Si parfaits qu'ils soient, ses vers ressemblent à beaucoup d'autres; ses idées et ses sentiments,--irréprochables d'ailleurs,--n'ont pas le caractère distinctif qui les fasse aisément reconnaître. Que M. Charles de Massas tâche donc, s'il publie jamais un second poème de dominer d'une plus grande hauteur cette foule vulgaire de rimeurs au-dessus de laquelle il commence à s'élever.