Voyage en Zigzag.
| M. Topffer, l'auteur des Voyages en Zigzag, est déjà célèbre comme écrivain et comme dessinateur. Les Nouvelles genevoises et les Albums de MM. Vieux-Bois, Jabot, Crépin et consorts lui ont valu une réputation européenne. Essayer de faire un éloge convenable de son double talent ce serait s'imposer une tâche inutile. M. Topffer possède surtout une qualité qui nous semble d'autant plus précieuse qu'elle devient de plus en plus rare; il est aussi sensible que gai, et quand cela lui plaît, il nous fait rire et pleurer malgré nous. Topffer avait pris l'habitude de rédiger le récit de ces Voyages en Zigzag, entremêlé d'observations fines et piquantes, de pensées profondes de bons mots malicieux, et orné de ravissants croquis.--Chaque aimée le précieux album, autographié à un petit nomme d'exemplaires, était distribué à tous les membres de la caravane. C'est la collection de ces albums, très-recherchés et très-rares, que MM Dubochet et Comp. publient aujourd'hui par livraisons hebdomadaires. |
Qui n'a senti son coeur se serrer et ses yeux se remplir de larmes en
lisant le Presbytère ou le Col d'Auterne? Qui a pu garder son
sérieux à la vue de cet infortuné Vieux-Bois changeant de linge après
son quatrième suicide, ou des enfants de M. Crépin appliquant la méthode
de leur instituteur? Y a-t-il beaucoup d'écrivains et de dessinateurs
qui puissent se vanter d'avoir obtenu de pareils triomphes? qui soient
sûrs d'émouvoir ou de dérider au gré de leur caprice leurs lecteurs les
moins tendres et les plus sérieux?
M. Topffer habite Genève, où il dirige un pensionnat renommé. Chaque
année, depuis longtemps déjà, il part avec vingt ou trente de ses élèves
et madame Topffer, et cette petite caravane emploie trois ou quatre
semaines des vacances à parcourir à pied, le sac sur le dos, les plus
belles contrées de la Suisse, de la Savoie, du Tyrol et de l'Italie
septentrionale. Souvent elle va jusqu'à Milan; une fois même elle s'est
aventurée jusqu'à Venise. Tous les jours, pendant les haltes, les repas,
le matin avant le départ, le soir après le souper, M.
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Le seul moyen de faire connaître ce livre, c'est d'en citer quelques fragments pris au hasard; car, si nous étions obligé de choisir, nous nous trouverions fort embarrassé.
La première heure des vacances a enfin sonné: la caravane se met en route, et, s'embarquant sur le lac de Genève, abandonne la classe et les livres aux rats, qui commencent aussitôt leurs voyages en zigzag.
Le bateau a débarqué nos jeunes touristes à l'extrémité du lac. Chacun met son sac sur son dos, et le voyage à pied commence. Outre leur sac, tous emportent, selon les sages recommandations du général en chef, provision d'entrain, de gaieté, de courage et de bonne humeur. «Il est très-bon, dit M. Topffer au départ, de compter pour l'amusement sur soi et ses camarades plus que sur les curiosités des villes ou sur les merveilles des contrées; il n'est pas mal non plus de se fatiguer assez pour tous les grabats paraissent moelleux, et de s'affamer jusqu'à ce point où l'appétit est un délicieux assaisonnement aux mets de leur nature les moins délicats.
Dès la première journée, ce dernier conseil a été si bien suivi par une partie de la troupe, qu'il faut s'arrêter pour prendre une voiture et y faire monter les éclopés et les démoralisés.
Cette voiture, c'est le char-à-bancs national, qui tient par quatre clous, des attelages de ficelle et des bêtes borgnes; mais ne craignez rien, on est plus en sûreté sur ce misérable chariot que dans nos plus brillants phaétons.
Nous voudrions pouvoir suivre nos voyageurs dans toutes leurs excursions, raconter toutes leurs aventures; mais nous avons à peine la place nécessaire pour resserrer dans trois ou quatre colonnes de ce journal, divers échantillons des croquis de leur aimable guide.
Voyez ce jeune touristicule lançant des pierres aux nuages où il aperçoit des oiseaux qui planent, et consumant dans en exercice un excédant de vigueur dont plusieurs sauraient bien une faire:
Les dents de la chaîne des Fiz qui branlent dans leurs mâchoires et qui, de temps en temps, s'écroulent avec un horrible fracas.
Un lever dans un chalet où il a fallu passer la nuit sur le foin.
«Ce jour-ci, dit M. Topffer, l'aurore nous trouve tout habillés, un peu transis et fort disposés à quitter le lit. D'autre part, le jour nous fait, voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages entièrement herbacés; en particulier le voyageur Aubier assemble à une prairie; blouse et pantalon, tout est verdâtre; il sera verdâtre jusqu'à Milan, lieu préfixé pour une lessive générale. Pour les pays où nous allons entrer, cette couleur a certainement plus d'à-propos que si c'était le rouge républicain; aussi le voyageur Augier traversera-t-il deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet est debout, encore un peu nocé de la veille; le plancher ne l'a point verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches ... Les rates, ce sont les épouses des rats.
Voici maintenant le portrait de ce brave Cohendet, dont il vient d'être question:
«Cohendet passe pour le meilleur guide de Saint-Gervais. C'est, un bon homme, jeune autrefois, au timbre de stentor et au parler plein et pâteux: «Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l'oeil, pas si net que ci-devant.» Il faut savoir que Cohendet est très-souvent de noce, et qu'à la noce il ne boit jamais d'eau, bien qu'il mange trés-salé. Il s'ensuit que Cohendet festonne un peu au retour, et que, regardant la montagne, il voit double cime, et s'en prend à son âge.»
Quand on voyage dans les montagnes on couche souvent sur le foin, et ou déjeune en plein air, au bord d'un précipice.
Mais quel est ce brave homme qui descend les hauteurs?
«Ah! les belles gens! dit-il, et puis propres, et puis riches! Ah çà, qui êtes-vous bien, vous autres? Des bienheureux du temps. Et que diable venez-vous donc voir chez ces rues? et tant d'autres qui passent aussi, mêmement que si chacun me payait vingt francs, je serions enterré sous mes millions!--
Voilà, lui dit magnifiquement M. Topffer, vingt sous pour vous.--Eh! braves gens! bien vrai? et puis propres, et puis de quoi boire un coup!!!» Et il s'en va aussi joyeux que si les millions étaient venus, sans compter que vingt sous, c'est plus portatif.»
M. Topffer ne se contente pas de croquer les portraits des originaux qu'il rencontre ni de représenter les principales scènes tragi-comiques dans lesquelles sa petite caravane joue un rôle intéressant; tous les beaux paysages qu'il admire sur sa route, tous les monuments curieux qu'il visite, il les dessine avec un talent remarquable, il nous les montre tels qu'il les a vus. Contemplez ce joli lac Combal, dont les lignes douces contrastent avec le déchirement et les dentelures de place qui de tous côtés frappent la vue.
Mais admirez surtout la tour fameuse du lépreux de la vallée d'Aoste. Pouvez-vous désirer un tableau plus vrai et en même temps plus artistement composé? Lisez en outre le passage remarquable que M. Topffer a écrit au pied de cette tour:
«Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu'on veut, sur l'autorité de M. de Maislae, que son lépreux a vécu là, et ils citent en preuve les localités qui sont toujours les mêmes, ainsi qu'on prouverait que Romulus a tété une louve, parce que Rome est toujours sur le Tibre. Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est vraie ... Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans les oeuvres de génie la vérité peu se rencontrer indépendamment de la réalité; pour tous ceux qui, lisant l'opuscule, sentent en leur coeur que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs semblables. Qui croit à la réalité de Paul et Virginie? et qui ne croirait pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de joies et de larmes, de douceur et de désespoir, dont se compose l'histoire de ces deux enfants? L'écrivain et le peintre qui ne savent que copier la réalité qu'ils voient, sont vrais sans charme et sans profondeur; celui à qui son coeur et son génie révèlent ce que la réalité ne montre pas toujours, ou ce qu'elle cache aux regards de la foule, celui-là est vrai sans être vulgaire, profond sans être recherché, et il n'y a que les niais qui lui demandent en preuve de la justesse d'imitation l'extrait mortuaire de ces personnes.
«Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits réels; la vérité y frappe si peu qu'on serait disposé à la leur contester. Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits qui n'existèrent jamais; la vérité y frappe tellement que l'on veut qu'ils aient existé, que l'on va voir d'âge en âge les lieux auxquels le peintre a attaché leur souvenir, que ces lieux deviennent célèbres à cause d'eux, et que des générations entières, non pas sur la foi d'aucune autorité, mais sur le témoignage de leurs yeux qui ont lu, de leur esprit qui a saisi, de leur coeur qui a compris, vivent et meurent convaincus de leur existence.»
Malheureusement la place nous manque et nous sommes forcé de nous arrêter. Qu'il nous soit permis toutefois de citer encore deux passages d'un genre différent, qui montreront combien le talent de M. Topffer est varié:
«Plusieurs vot visiter la cure et son tranquille cimetière; on y monte par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique asile. N'était l'agrément de vivre, l'on voudrait y laisser ses os et s'y endormir, dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des touffes de dahlias, presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d'où le ministre, quand il fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivante, la maison de Dieu, et tout autour les oeuvres qui racontent sa gloire.»
«... Au delà du roc perché nous commençons à rencontrer des touristes qui descendent. Le premier est de l'espèce sous-pieds. Le touriste à sous-pieds est gêné pour marcher comme certains aquatiques qui nagent mieux qu'ils ne se promènent. D'autre part, quand le touriste à sous-pieds est sur son mulet, ce accoutrement bois de Boulogne jure avec les sapins. Chose remarquable! on trouve dans tous les règnes de ces ornithorynques qui ce sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les deux.
«Plus loin (cette vallée est très-riche en espèces rares et curieuses), nous trouvons une autre variété, C'est le touriste imperméable, qui est triste, soigneux, mais jamais mouillé; il voyage pour cela. Ce touriste-là descend timidement le long des rochers, regardant ce ciel, désirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'impermée immédiatement. Le voilà alors sous son vrai plumage, celui de maître corbeau, perché aussi.
«Plus loin le touriste nono: haut comme une grue, muet comme un poisson. Il se salue lui-même et ceux de son espèce; pour tous les autres touristes, il ne les empêche pas de passer, voilà tout. A table d'hôte, il ne se doute point qu'on soit à côté de lui, ni en face, ni ailleurs, et il méprise beaucoup les pays où tute le monde paarlé à tute le monde.
«Plus loin le touriste en litière, un infirme ou une dame. Quatre forts gaillards se relèvent pour le porter. Le touriste en litière s'enveloppe de châles, s'achemine pâle, arrive éteint et va vite se coucher. On le refait avec du calme et des boissons chaudes.
«Plus loin le touriste parleur: il est accommodant et trouve tout beau suffisamment, pourvu qu'il parle. Ordinairement il se tient une victime qui est son épouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère toutes celles qu'il a vues, sans en omettre aucune, après quoi il dit: Partons. C'est qu'il veut changer de sujet.
«Plus loin le touriste furibond: il est hagard, indigné, fait des pas de deux mètres, s'offusque si on le regarde, jure si ou ne lui fait place, brusque si on le retarde. Il ne porte rien, mais un guide chargé court après lui. Cette espèce est rare; nous l'avons trouvée au-dessus de la Handeck, après le pont.
«Telles sont les principales variétés que nous avons pu étudier cette année et ce jour-là. Plus loin, je l'ai déjà dit, nous n'avons plus rencontré de touristes, si ce n'est à Venise, deux ou trois, de l'espèce si commune du touriste constatant. Lu touriste constatant est celui qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, un itinéraire à la main, sans presque regarder, il constate. Tant que tout est conforme, il baille; mais si l'itinéraire l'a trompé, il devient furieux et ou ne sait plus qu'en faire. La cicérone se cache, l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint et les petits chiens aboient.»
Un pareil ouvrage ne s'analyse pas; pour l'apprécier à sa juste valeur, il faut le lire tout entier, il faut le suivre pas à pas dans ses capricieuses fantaisies, dans ses nombreux zigzags, depuis le départ jusqu'au retour, C'est la représentation la plus fidèle, la plus complète, la plus ingénieuse, la plus amusante et la plus instructive, la plus sérieuse et la plus bonhomme qu'on puisse imaginer de la vie du voyageur à pied dans les Alpes, vie de contrastes et d'aventures, de bons et de mauvais jours, de vives joies et de petites misères, de privations et de fatigues de toute espèce; mais vie de liberté, vie de bonheur, d'un bonheur vrai, sain, pur, dont ceux qui l'ont goûté ne perdent jamais le souvenir (2).
[Note 2: Voyages en Zigzag, ou Excursions d'un pensionnat en vacances, dans les cantons suisses et sur le revers italien des Alpes; par R. Topffer; illustrés d'après les dessins de l'auteur, et ornés de 12 grands dessins, par Calane.--1 beau vol, in-8 jésus de 400 pages. 30 livraisons à 50 cent. (15 francs l'ouvrage complet.) 1843. Dubochet et Comp. (2 livraisons sont en vente.)]