Mémoires de lady Sale.

Le 6 janvier 1842, une armée anglaise, forte de 4,500 soldats et d'environ 12,000 valets de camp, hommes, femmes et enfants, abandonnait aux Affghans révoltés le camp où elle avait soutenu hors des murs de Caboul un siège de plus de deux mois. Sept jours après, un médecin, le docteur Brydon, arrivait couvert de blessures et épuisé de fatigue à Jellalabad, et annonçait à ses compatriotes épouvantés qu'il avait seul survécu au massacre de cette armée, dans les terribles défilés qui séparent Caboul de Jellalabad.

Lady Sale.

Cette nouvelle était malheureusement trop vraie. Cependant le docteur Brydon se trompait; l'armée avait péri, mais il n'était pas la seule victime échappée à la mort. Quelques femmes, des enfants, un petit nombre d'officiers détenus comme prisonniers et comme otages devaient, huit mois plus tard, être rendus à leurs familles éplorées, et donner à l'Angleterre et à l'Europe des détails plus exacts, plus complets et plus précis sur ce grand désastre.

Parmi ces prisonniers et ces otages se trouvait la femme du général Sale, qui commandait la première brigade. Son mari l'avait quittée le 19 octobre 1941, peu de temps avant que les Affghans s'insurgeassent à Caboul contre l'Angleterre et son instrument, le Shah Shoojah, et elle ne le rejoignit que le 20 septembre 1942, lorsque les Anglais reprirent partout l'offensive. Pendant cette année de réparation, elle tint soigneusement note, jour par jour, heure par heure, non-seulement de tout ce qui lui arrivait, mais de tout ce qu'elle entendait dire d'intéressant. C'est à ce curieux journal publié textuellement à Londres tel qu'il fut écrit[1], que nous empruntons les détails qui suivent sur les tristes événements dont lady Sale fut le témoin, et dans lesquels elle a déployé tant de courage et de patriotisme.

[Note 1: A Journal of the Disasters in Affghanistan, 1841-1843; by lady Sale. 2 vol. in 18.--Paris, 1843. Beaudry. Avec cartes, 6 fr]

Lady Sale dans la prison de Caboul.

Le 11 octobre 1841, le général Sale partit de Caboul à la tête du détachement qu'il commandait pour aller soumettre les Nigerowiens révoltés.--Le 2 novembre au matin, un violente insurrection éclata tout à coup à Caboul.--Il serait inutile de raconter ici des faits déjà connus, sans aucun doute, de tous nos lecteurs; le massacre du colonel Burnes, les rapides progrès des insurgés, à la tête desquels s'était mis Akbar-Khan, le fils de Dosi-Mohammed, dépossédé jadis par l'Angleterre de son royaume, au profit du Shah Shoojah, la retraite forcée des troupes anglaises dans leurs cantonnements, les fautes commises par leurs généraux, le siège qu'ils soutinrent pendant soixante-sept jours, la famine qui les contraignit à demander une capitulation humiliante, l'assassinat de sir W. Macnaghten par Akbar-Khan dans une entrevue, et enfin la décision prise par les chefs de l'armée de tenter la retraite.

Le jeudi 6 janvier 1842, l'armée anglaise quitta ses retranchements. Le froid était très-vif, le ciel pur, et trente centimètres de neige couvraient la terre. Le premier jour on ne fit que cinq milles. A quatre heures du soir on s'arrêta pour camper, mais il n'y avait qu'un petit nombre de tentes.--Il fallait balayer la neige et se coucher sur la terre gelée. En outre, on manquait complètement de provisions. Plusieurs centaines d'hommes et de femmes moururent de faim et de froid pendant cette terrible nuit qui semblait présager les désastres bien plus affreux encore des jours suivants. La veille de son départ, lady Sale ayant envoyé à un ami les livres qu'elle ne pouvait emporter, ouvrit au hasard les poèmes de Campbell, et ses yeux tombèrent sur le message suivant: «Peu, peu se sépareront où un grand nombre se sont réunis. La neige sera leur linceul, et chaque touffe de gazon qu'ils fouleront sous leurs pieds deviendra le tombeau d'un soldat.»

«Je ne suis pas superstitieuse, écrivait-elle le 6 au soir; toutefois, ces vers ne peuvent sortir de ma mémoire. Dieu veuille que mes craintes ne se réalisent pas!»

Le 7, vers huit heures du matin, l'avant-garde reprit sa marche; mais à mesure que l'armée approchait du défilé du Khoord-Caboul, les Affghans, qui s'étaient engagés à protéger sa retraite, se montraient plus nombreux et plus insolents. Des engagements sanglants eurent lieu de distance en distance entre les Anglais et leurs sauvages ennemis. On passa, à l'entrée du défilé, une nuit encore plus terrible que la première.

Le 8 au matin, la terre était couverte de cadavres: les cipayes brûlaient leurs vêtements pour se réchauffer; les soldats anglais, mourants de froid et de faim, avaient à peine la force de porter leurs armes et de se traîner. Le désordre le plus épouvantable régnait parmi cette multitude gelée et affamée. Chacun en fuyant abandonnait sur la route une partie des objets de prix qu'il avait emportés. Cependant le feu des Affghans, suspendu pendant la nuit, avait recommencé dès le lever du soleil, et Akbar-Khan fit prévenir le général Elphinstone que, s'il lui remettait comme otages le major Pottinger et les capitaines Mackensie et Lawrence, il protégerait efficacement contre toute attaque l'armée anglaise pendant le passage redouté du Khoord-Caboul. Ses propositions furent acceptées; les trois officiers se livrèrent au Sirdar (général), et, après une courte halte, l'avant-garde entra dans le défilé. Mais laissons lady Sale raconter elle-même le premier épisode important de cette désastreuse retraite.

«Sturt, mon gendre, ma fille, M. Mein et moi nous marchions en avant, et M. Mein nous montrait du doigt les lieux où la première brigade avait été attaquée, et où lui. Sale, et d'autres avaient été blessés. A peine avions-nous fait un demi-mille, que nous essuyâmes une violente décharge de mousqueterie. Les chefs accompagnaient l'avant-garde à cheval, et ils nous engagèrent à ne pas nous éloigner d'eux. Ils ordonnèrent à leurs soldats de crier aux Ghazis, postés sur les hauteurs, de ne pas tirer; ceux-ci obéirent, mais les Ghazis ne les écoutèrent pas. Ces chefs couraient assurément les mêmes dangers que nous; mais je suis convaincue que la plupart d'entre eux se fussent sacrifiés volontiers pour débarrasser leur patrie des conquérants anglais.

«Après avoir essuyé plusieurs décharges, nous trouvâmes le cheval du major Thain qui avait été tué d'un coup de feu dans le dos. Nous nous croyions en sûreté, et le pauvre Sturt rebroussa chemin (sans doute pour chercher Thain); son cheval fut tué sous lui d'un coup de feu, et, avant qu'il eût pu se relever, il reçut lui-même une blessure mortelle dans le bas-ventre.--Deux soldats l'emmenèrent avec beaucoup de peine au camp de Khoord-Caboul sur un poney.

«Le poney que montait mistress Sturt fut blessé à l'oreille et au cou. Une seule balle m'atteignit et se logea dans mon bras; trois autres traversèrent ma pelisse sur mon épaule sans me toucher. Les Ghazis qui nous tirèrent ces coups de fusil nous dominaient d'une très-petite hauteur, et nous ne leur échappâmes qu'en lançant nos chevaux au galop sur une route où dans toute autre circonstance nous les aurions prudemment maintenus au petit pas.»

La blessure de lady Sale était légère, mais son gendre mourut le surlendemain. 5,000 hommes avaient péri ce jour-là dans le défilé. A la nuit, il ne restait plus que quatre tentes ... Tous ceux qui survivaient durent se coucher sur la neige; la plupart étaient blessés et ne purent se procurer aucune nourriture. Combien s'endormirent, épuises de fatigue et de besoin, qui ne se réveillèrent pas!

Le 9, Akbar-Khan offrit, pour éviter de nouveaux malheurs, de prendre sous sa sauvegarde immédiate les femmes et les enfants, s'engageant à les reconduira lui-même jusqu'à Jellalabad. On accepta ses propositions, et, le quatrième jour de la retraite, lady Sale et sa fille, veuve alors, se séparèrent des débris de cette armée qui, bien qu'elle eut encore livré pour otages le général Elphinstone, le brigadier Shelton et le capitaine Johnson, devait être massacrée trois jours après à Jugdaluk et à Gundamuk. Seul le docteur Brydon parvint à s'échapper.

Le Sirdar conduisit d'abord ses prisonniers à Tézeen, à Jugdaluk, puis à Tighree, ville forte située dans la riche vallée de Lughman. Mais il ne tint pas mieux ses dernières promesses qu'il n'avait tenu les autres.--Au lieu de les renvoyer à Jellalabad, il les fit partir pour Buddedabad, grande forteresse nouvellement construites l'extrémité supérieure de la vallée. Ils y restèrent jusqu'au 10 avril, enfermés dans cinq pièces différentes. Parmi les compagnons de captivité de lady Sale étaient mistress Trevor, ses sept enfants et sa femme de chambre européenne, mistress Smith, le lieutenant Walter, sa femme et son enfant, et mistress Sturt.--Akbar-Khan lui permit d'écrire à son mari, qui lui fit aussi parvenir ses lettres.

Ici le journal de la pauvre prisonnière perd beaucoup de son intérêt; elle ne peut plus que raconter les petites misères de la captivité, ou commenter les nouvelles qui dépassent de temps à autre les portes de sa prison. Quelquefois cependant, un événement extraordinaire vient encore troubler son existence monotone. Nous lisons ce qui suit à la date du 19 février 1843:

«Je venais de monter sur la terrasse de la maison pour y chercher les vêtements que j'y avais étendus au soleil, lorsqu'un épouvantable tremblement de terre eut lieu.--Pendant plusieurs secondes je vacillai sur mes jambes; mais, sentant que la terrasse allait s'enfoncer sous moi, je parvins heureusement à gagner l'escalier. A peine eus-je descendu quelques marches, la terrasse et le toit qui recouvrait l'escalier s'enfoncèrent avec un horrible fracas, sans qu'aucun débris m'eût atteinte.--Toutes mes pensées s'étaient portées sur mistress Sturt; mais je ne voyais autour de moi qu'un affreux monceau de décombres.--J'avais perdu presque entièrement l'esprit, quand j'entendis tout à coup des cris de joie: «Lady Sale, venez ici, nous sommes tous sauvés.» Je m'élançai aussitôt du côté d'où me venaient ces cris, et je trouvai tous mes compagnons de captivité réunis sains et saufs dans la cour.»--Personne n'était blessé.--Aucun animal n'avait même été tué; le chat favori de lady Macnaghten, qui ne l'avait pas quittée depuis Caboul, fut enseveli sous les décombres, et on le retira sain et sauf.

Le 11 avril, lady Sale et ses compagnons partirent de la forteresse de Buddedabad, et ils furent dirigés sur Zanduh, où on les logea trente-quatre dans une chambre qui avait cinq mètres de long sur quatre mètres de large.--Mistress Walter étant accouchée d'une petite fille, elle demanda et obtint une chambre séparée pour elle, M. et mistress Eyre et leurs enfants. «Ce qui réduisit notre nombre à vingt-un, dit lady Sale.» Le 25, le général Elphinstone mourut. Akbar-Khan envoya ses restes à Jellalabad. Mais les Ghilzyes attaquèrent en route l'escorte qui les accompagnait, dépouillèrent le cadavre de son linceul et le lapidèrent.

Cependant les Anglais avaient repris partout l'offensive, et leurs vainqueurs, désunis par des dissensions intestines, se disputaient à Caboul le pouvoir suprême. Lady Sale écrivit, assure-t-on, à son mari pour l'encourager à résister jusqu'à la dernière extrémité et à préférer la mort au déshonneur. Son journal contient, à la date du 10 mai, un passage qui lui fait autant d'honneur que cette lettre: «Les habitants de Caboul sont ruinés par la stagnation complète des affaires; ils se rangeront probablement de notre côté dès une nous nous monterons en force.--Le temps est venu de frapper le grand coup; mais je crains qu'on hésite encore parce qu'une poignée de prisonniers est au pouvoir d'Akbar.--Que sont nos vies, si ou les met en balance avec l'honneur de notre pays? Non que je désire vivement avoir la gorge coupée; au contraire, j'espère vivre assez longtemps pour voir les armes anglaises triompher encore une fois dans l'Affghanistan ...»

Le 16 du même mois, lady Sale célébra l'anniversaire de son mariage en dînant avec les femmes de la famille de Mohammed-Shah-Khan. «Ce fut, dit-elle, une corvée fort ennuyeuse. Deux femmes esclaves nous servaient d'interprètes. Ces dames avaient en général une disposition très-prononcée à l'embonpoint, des traits grossiers et des membres épais. Elles étaient vêtues d'une manière commune avec des étoffes fort ordinaires»--L'épouse favorite, qui avait la plus belle toilette, portait une robe de soie de Caboul d'une qualité inférieure, recouverte par derrière, sans doute par économie, d'un tablier de perse. Cette robe ressemblait à nos vêtements de nuit et était ornée çà et là de pièces de monnaie d'or et d'argent ou de morceaux des mêmes métaux découpés de diverses manières.

«Elles portent leurs cheveux tressés en innombrables petites nattes pendantes; ces nattes ne se font qu'une fois par semaine, après le bain, et on les consolide en les enduisant de gomme. Les femmes qui ne sont pas mariées portent leurs cheveux en bandeaux, qu'elles laissent retomber sur leur front jusqu'à leurs sourcils, ce qui leur donne une physionomie très-peu aimable. Les jeunes filles gardent leurs sourcils tels que la nature les a faits; mais dès qu'elles se marient elles en arrachent avec soin les poils du milieu, et se peignent l'arc des sourcils beaucoup plus grand qu'il ne devrait l'être. Les femmes de Caboul font un usage immodéré des couleurs rouge et blanche. Elles se peignent non-seulement les ongles, comme dans l'Indoustan, mais toute la main jusqu'au poignet, comme si elles l'avaient teinte de sang.

«Quelque temps après mon arrivée on étendit devant nous, sur les numdas (tapis), un linge sale, et on nous servit des plats de pillau (riz et viande) et d'autres mets peu appétissants. Ceux qui, invités à de pareils repas, n'ont pas apporté leur cuiller mangent avec leurs doigts, mode affghane à laquelle je ne me suis pas accoutumée. Nous buvions de l'eau fraîche dans une théière.»

Le 28 mai, il fallut quitter Zanduh pour se rendre à Caboul, car deux chefs avaient, dit-on, offert aux Anglais de lever 2,000 hommes et de délivrer les prisonniers.--Lady Sale fut enfermée dans le fort d'Ali-Mohammed, situé à trois milles de la ville, près de la rivière Loghur. On lui assigna d'abord pour logement une espèce d'écurie ouverte; mais les femmes d'Ali-Mohammed ayant été renvoyées dans un autre fort, elle occupa leur appartement. Jamais sa captivité n'avait été aussi douce. Du fond de sa retraite, elle entendait presque chaque jour les coups de feu que se tiraient continuellement les divers partis qui, malgré rapproche des Anglais, continuaient à se disputer l'autorité suprême à Caboul.

Toutefois, si elle commençait à être mieux traitée, lady Sale conservait toujours d'assez vives inquiétudes: les bruits les plus sinistres circulaient dans le fort. Ses alarmes augmentèrent lorsqu'elle se vit obligée, le 25 août, de s'éloigner une fois encore de Caboul et de gagner Bamean, où elle arriva le 3 septembre.--«On refusa de nous admettre dans le fort, dit-elle, et nous dressâmes nos tentes au-dessous de la forteresse et de la ville, qui furent détruites par Gengis-Khan; mais les soldats étaient tellement ennuyés de garder notre camp, qu'on nous enferma dans un horrible fort à demi ruiné. Jamais nous n'avions été aussi mal logées.»--Toutefois le jour de la délivrance approchait: l'armée du général Pollock continuait sa marcha triomphale sur Caboul. Il devenait chaque jour plus évident que les Anglais allaient bientôt tirer une vengeance éclatante de leurs défaites passées; les soldats qui gardaient les prisonniers se montraient déjà disposés à trahir leur maître et à entrer en arrangement, «Le 11 septembre, dit lady Sale, le capitaine Lawrence vint nous demander si nous consentions à ce qu'une conférence eût lieu dans la chambre que nous habitions, comme étant la chambre la plus isolée du fort. Sur notre réponse affirmative, Saleh-Mahommed-Khan, le Synd-Morteza-Khan, le major Pottinger, les capitaines Lawrence, Johnson, Mackensie et Webbs se réunirent, et notre lit, étendu en plusieurs parties sur le sol, forma un divan. Là, tout fut réglé dans l'espace d'une heure.--les officiers présents signèrent un traité par lequel nous promettions de donner à Saleh-Mahommed-Khan 20,000 roupies comptant, et de lui faire une pension mensuelle de 2,000 roupies. Il tenait pour sacrée, ainsi que les autres contractants la parole des cinq officiers anglais; seulement il insista pour que l'engagement écrit fût pris au nom du Christ, comme étant alors tout à fait obligatoire. Les signatures apposées, il nous déclara qu'il avait reçu l'ordre de nous conduire plus loin (à Khooloom). Nous devions partir cette nuit, et Akbar lui avait ordonné, assure-t-il, de massacrer tous les prisonniers qui ne seraient pas en état de supporter la fatigue du voyage.

12. «Saleh-Mahommed-Khan a arboré l'étendard de la révolte sur les murs du fort.--C'est un drapeau blanc, avec un bord rouge et une frange verte.

13. «J'écris à Sale aujourd'hui; je lui dis que nous tiendrons jusqu'à ce que nous recevions des secours, dussions-nous être obligés de manger les rats et les souris dont le fort est rempli.

14. «Cette nuit, nous avons été réveillés en sursaut par les tambours qui battaient aux champs; ce qui, dans notre yaghi (rebelle) position, était un peu extraordinaire.--Il paraît qu'un corps de cavaliers de l'armée d'Akbar venait de se montrer autour des ruines. Saleh-Mahommed a envoyé quelques-uns de ses hommes en éclaireurs, et les ennemis ont disparu.

15. «Une lettre nous apprend qu'une insurrection a éclaté à Caboul. Akbar est en fuite. Les troupes anglaises de Nott et de Pollock sont à Maidan et à Bhooukbak. Un détachement marche à notre secours. Il est décidé que nous nous mettrons nous-mêmes en route demain matin.

16. «Nous sommes partis ce matin pour Killatopchee par une belle matinée. Ce ciel sans nuage ne nous annonce-t-il pas un avenir plus heureux? Nous avons toujours quelques inquiétudes; nous craignons qu'Akbar n'ait été prévenu de nos projets, et tous les hommes que nous rencontrons nous semblent les avant-courriers des troupes chargées de s'emparer de nous. Une heure après notre départ, nous avons eu une chaude alerte. Nous nous reposions un instant à l'ombre de gros blocs de rochers, lorsque Saleh-Mahommed-Khan s'approcha de nous, et parlant en persan au capitaine Lawrence lui dit qu'il était parvenu à se procurer quelques mousquets et un peu de poudre (les officiers anglais avaient été désarmé: depuis longtemps déjà), et qu'il le priait de demander à ses hommes s'ils voulaient s'armer. Le capitaine Lawrence leur adressa, en effet, cette proposition; mais aucun d'eux ne l'accepta. Alors, je ne pus m'empêcher de m'écrier: Vous feriez mieux de m'offrir un mousquet, et je me mettrai à la tête de notre troupe.»

Sept jours après ce dernier exploit, c'est-à-dire le 21 septembre, lady Sale arrivait avec ses compagnons de captivité à Caboul, où elle retrouvait l'armée anglaise victorieuse. La veille, elle avait été rejointe par le général Sale, qui la sauva d'un danger imminent. «Il est impossible, dit-elle, d'exprimer les sentiments que j'éprouvai à l'approche de mon époux. Ce bonheur, si longtemps retardé, que nous ne n'espérions plus, nous causa, à ma fille et à moi, une émotion douloureuse, et nous ne pûmes pas d'abord nous soulager par des larmes... Cependant, quand nous eûmes atteint les premiers postes, quand les soldats nous eurent manifesté, chacun à sa manière, la joie qu'ils avaient de revoir la femme et la fille de leur général, j'essayai de les remercier, mais je ne pus parler, et je pleurai abondamment. A notre arrivée au camp, le capitaine Backhouse nous fit faire un salut royal avec son artillerie de montagne, et tous les officiers de l'armée vinrent nous féliciter de notre heureuse délivrance.»

Pour compléter cette analyse rapide du journal de lady Sale, il ne nous reste plus maintenant qu'à traduire un dernier passage, dans lequel l'héroïque prisonnière résume elle-même les privations de tout genre qu'elle eut à subir pendant sa captivité:

«On dit que la vengeance d'une femme est terrible: rien ne pourra jamais satisfaire la mienne contré Akbar, le sultan Jan et Mohammed-Shah-Khan. Toutefois, je dois le déclarer, après qu'Akbar eut fait ce qu'il avait juré de faire pour servir ses projets politiques, c'est-à-dire après avoir exterminé notre armée, en ne laissant s'échapper qu'un seul homme qui pût raconter ce désastre; après s'être emparé de certaines familles, il nous a bien traitées tout le temps que nous avons été ses prisonnières, c'est-à-dire il a respecté notre honneur. Nous étions mal logées, il est vrai; mais les femmes de ce pays étaient-elles mieux logées que nous? ne couchent-elles pas aussi sur la terre? Ont-elles des chaises et des lits? On nous donna toujours les provisions dont nous avions besoin, de la viande, du riz, de la farine, du beurre et de l'huile, et on nous permit de faire nous-mêmes notre cuisine. On nous força souvent à voyager par la chaleur, le froid ou la pluie; mais les Affghans ont-ils plus de ménagements pour leurs propres femmes? D'ailleurs, n'étions-nous pas prisonnières? Quand nos vêtements s'usèrent, on nous fit cadeau de toile grossière et de drap commun pour nous couvrir. Pouvions-nous exiger de belles étoffes? Si la vermine nous dévorait, elle n'avait pas plus de respect pour nos vainqueurs. Je ne crains pas de le répéter, nous avons toujours été aussi bien traitées que des captives pouvaient l'être dans un pareil pays; mais, tout en rendant à Akbar-Khan la justice qui lui est due, je n'oublierai jamais cependant le mal qu'il a fait à l'Angleterre. S'il eut taillé en pièces notre armée en rase campagne ou dans les défilés, quelque stratagème qu'il eût employé pour la surprendre, il fût devenu le Guillaume Tell de l'Affghanistan, car il eût délivré sa patrie d'un joug odieux imposé par les kaffirs (infidèles); mais il assassina un plénipotentiaire, il traita avec ses ennemis, et il les trahit; il fit massacrer sous ses yeux des milliers d'hommes et de femmes, mourants de faim et de froid, qu'il avait promis de nourrir et de défendre ... son nom sera voué a un opprobre éternel.»