L'été du Parisien.

La saison des fleurs est enfin arrivée; le mois de Mai, qui est devenu boudeur et capricieux, a retardé son apparition, et s'est montré sous le nom un mois de Juin. Juin s'est tranquillement affublé des habits de Mai, et s'il y a perdu l'or de ses moisons, il y a gagné les guirlandes de frais boutons de roses à peine éclos et les couronnes de bluets mêlés aux coquelicots des blés: et qui pourrait s'en plaindre? A l'homme blasé, comme aux coeurs qui sentent leurs premiers battements, les fleurs ne parlent-elles pas un langage qu'il aime: à l'un, les souvenirs d'un amour passé, le premier bouquet donné par la femme qu'il a aimée; à l'autre, l'espérance, l'avenir avec toutes ses joies, la révélation d'un bonheur futur, idéal, et presque toujours, hélas! plus grand que la réalité.

Une année s'est ajoutée à toutes celles que compte déjà Paris, ce vieillard dont la vie est si agitée et souvent si triste, ce vieillard qui n'a pas de coeur, et qui voit avec indifférence les haillons de la misère à la porte des fêtes splendides de la richesse.

Une année pour Paris est l'intervalle qui sépare la chute des feuilles des premiers fruits de l'été; et dans ces six mois il a vécu, il a appelé à lui toutes les joies, toutes les splendeurs; il a attiré dans ses murs l'aristocratie de tous les peuples; et quand il l'a rassasiée de bals, de spectacles, il prend son repos de tous les ans. Adieu donc à toutes les fêtes de l'hiver et vive la campagne! Voici que commence le départ, et que cette troupe d'oiseaux, qui n'attendait que le soleil, s'envole à tire-d'aile.

Où allez-vous, joyeux voyageurs, douces et élégantes voyageuses? Vers quelles contrées vous emporte la fantaisie? A quelle fontaine merveilleuse allez-vous réparer vos forces perdues dans les bals de l'hiver? Dans quel fleuve allez-vous tremper vos membres délicats pour y trouver l'oubli du passé, de ce passé brillant, mais si séduisant que vous souhaitez en faire l'avenir? Oh! partez, partez bien vite; car, pour vous, Paris n'est plus, il est mort, et ne renaîtra qu'avec les frimas; mais du moins que, de loin, les échos nous envoient le bruit de vos plaisirs d'été, de vos joies au grand air, sous les grands arbres de vos parcs, au bord de la mer ou au sommet des montagnes!

Tout est donc fini cette année pour nous autres, pauvres citadins, qui, dans le cercle monotone de nos occupations, ne savons plus distinguer les saisons. Il nous faut assister au départ de tous, petits et grands, amis et indifférents; mais, non, il n'y a même pas d'indifférents quand l'heure du départ a sonné. Qui de nous n'a pas suivi d'un oeil de regret la voiture qui emporte l'heureux voyageur, en enviant son sort, en maudissant le sien? Qui n'a pas subi ce supplice de Tantale, ces désirs infinis qui s'accroissent par l'impuissance? voir partir et rester; sentir de loin les fraîches émanations de l'églantier qui borde les routes, et se retrouver près des arbres rabougris des quais; avoir des ailes à l'imagination et être de plomb dans la réalité!

Le Parisien, à quelque classe qu'il appartienne, à quelque étage qu'il ait niché son domicile et ses affections, quelle que soit la cote de sa contribution personnelle et mobilière, a des goûts de locomotion singuliers: c'est pour lui qu'a été fait le mythe du Juif errant, qui marche depuis des siècles et marchera des siècles encore. Tout lui est bon, pourvu qu'il se remue: l'asphalte des boulevards ou la rue intérieure des fortifications; tout spectacle lui convient; une exécution capitale ou une course en sac dans les réjouissances publiques, pourvu qu'il change de lieu; seulement la légende dit que le Juif errant avait toujours cinq sous dans sa poche; pour le Juif errant du dix-neuvième siècle, cinq sous ne suffisent plus; c'est trente centimes qu'il lui faut, le prix d'un Omnibus ou d'une entrée au théâtre de Bobino.

Le Parisien n'est, à tout prendre, qu'un Bohémien endimanché ou civilisé; il s'efforce en vain de cacher son origine; sous le fard dont il veut la couvrir, ou voit toujours poindre le sang des Zingari, et les efforts qu'il fait sont aussi inutiles que ceux de la malheureuse femme de Barbe-Bleue pour effacer les traces de sang de la clef fatale. Avance et marche donc, puisque tel est ton lot sur la terre; va! ne mens pas à ton origine; et puisque voilà les beaux jours, prends ton bâton de voyage et ton bonnet de nuit; Avance et marche!

Mais au goût de locomotion que nous venons de signaler dans le Bohémien-Parisien, s'en joint un attire que nous partageons de grand coeur, c'est celui des fleurs: il lui en faut à tout prix; n'eût-il au cinquième étage qu'une étroite lucarne, il va y entasser un parterre tout entier, et dans le même pot vous verrez l'oeillet, la pensée, un petit rosier, de gigantesques coboea; et tous les matins, quand le soleil vient caresser son réveil d'un rayon bienfaisant, il trouve, avant de pénétrer dans la mansarde, un formidable rempart de fleurs et de feuilles; aussi avec quelle sollicitude il soigne leur chère famille! comme il connaît leur nom, leur naissance! comme il sait avec douceur redresser les déviations de la tige, mettre le bon accord entre toutes! et chaque fleur reconnaissante lui envoie son parfum matinal et de tous les jours.

Pour satisfaire à ce double goût de locomotion et de jardinage qui le distingue si éminemment, dès que le soleil se fait sentir plus chaud, le Parisien éprouve le besoin d'un horizon plus vaste, il lui faut un jardin de dix pieds carrés. Un pot de fleurs, c'est bon pour le printemps; mais, l'été, il lui faut la pleine terre, les allées bordées de buis, la clématite et le chèvrefeuille, et le banc de bois ombragé de pois de senteur et de liserons aux mille couleurs.

Aussi écoutez à tous les étages, quelles aspirations unanimes! quels désirs infinis! On a femme, enfants, et à peine de quoi les nourrir, n'importe; on est forcé d'être à Paris toute la journée pour ses affaires; eh bien! la nuit on ira dormir en liberté.

Enfin le branle-bas général a commencé; cette heure attendue avec tant d'impatience a sonné, et tous, petits et grands, font leurs préparatifs de départ. Pas un ne reste inactif dans cette grande ruche où rien ne manque, ni la reine, ni le miel, ni les travailleuses, ni les frelons. De toutes les rues, vers toutes les barrières, voyez s'avancer ces hordes d'émigrants: ils ont fait de tendres adieux à ceux qui, moins heureux qu'eux, forment la partie non flottante de la population. Ils sont tristes de les quitter, mais cette douce tristesse, empreinte sur leur physionomie est tempérée par un rayon de joie; car enfin ils vont respirer à pleine poitrine l'air pur de la banlieue, y compris la Villette et Montfaucon.

Maintenant examinons les moyens de transport que, dans son imagination, le Parisien a trouvés pour déménager lui et les siens, la batterie de cuisine et le lit nuptial. Ces moyens varient avec les distances; voici venir d'abord la voiture à bras, traînée par un vigoureux Auvergnat, qui sue sang et eau, pour gagner trois à quatre francs, prix débattu. Quel pandémonium sur cette charrette qu'accompagne, avec tant de sollicitude, la légitime propriétaire: trop heureux l'Auvergnat, si sur les matelas on n'a pas étendu les poupons!

D'autres ne dépassent pas l'intervalle compris entre le mur d'octroi et le mur d'enceinte: ils ont choisi un site agréable, bien aéré, avec de beaux arbres et un loyer pas cher, à Vaugirard, par exemple; et quand la famille est installée, que l'heureux locataire de cette villa a exploré dans tous les sens les environs, qu'il en connaît le fort et le faible, il invite ses amis à venir le dimanche partager son bonheur champêtre, et il leur écrit ceci:

«Mon cher ami, voici déjà quatre jours que j'habite la compagne, et tu ne saurais croire à quel point je me sens calme et reposé. On comprend de suite tout le bonheur de cette vie des champs, qui a toujours été le rêve de mes jeunes années; et puis ne plus être à Paris, vivre à ses portes, sans le voir, sans l'entendre! Viens donc me visiter; j'ai découvert une délicieuse promenade, c'est une avenue d'arbres superbes, bordée d'un côté par le mur d'un parc, de l'autre, par la magnifique plaine de Grenelle, où l'on ne voit plus de fusillés à mort. On dit que cette avenue conduit à un charmant village qu'on nomme Issy; mais je n'ai pu encore aller jusque-là, parce que la dernière pluie l'a rendue impraticable. Je compte sur loi; les Parisiennes t'amèneront jusqu'à ma porte.»

Ceux qui transportent leurs dieux lares hors du mur d'enceinte, prennent des véhicules plus perfectionnés: à ceux-là il faut la tapissière ouverte à tous les vents, et dont la cargaison occupe une extrémité, pendant que les bienheureux campagnards sont assis par devant.

Aux autres, c'est le noble coucou qui sert de voiture de déménagement. Pauvre coucou! si méconnu à l'heure où nous parlons, battu en brèche par toutes les nouvelles inventions, et qui résiste encore sur les quatre jambes osseuses, noueuses et arc-boutées d'une maigre haridelle couronnée (suivant l'expression d'Alphonse Karr) comme les rois, en se mettant à genoux! Encore une institution qui s'efface et disparaît; et pourtant qui de nous ne se rappelle être revenu de Sceaux, de Romainville, lui douzième ou quinzième, dans une de ces voitures que nous serions tentés d'enregistrer pour mémoire? qui ne regrette les éclats de rire homériques qui suivent les dîners de campagne faits entre amis, où il y a eu débauche d'esprit, mais, en fait de comestibles, sobriété digne des anachorètes. On ne rit plus ainsi en chemins de fer! Les coucous s'en vont; jadis ils n'allaient pas; nous aimions mieux le jadis! Donc le coucou reçoit sur l'impériale le matelas et autres nécessités de la petite propriété, et part. Où va-t-il? Où vous voudrez; voiture à volonté, ce qui ne veut pas dire que vous arriverez à volonté mais si vous êtes bien inspirés, allez à Marly ou dans la vallée de Chevreuse, à Bièvre, à Iguy, à Palaiseau. La, de vastes et tranquilles forêts vous sépareront du monde entier; vous pourrez, avec le livre que vous aimez, vous établir sur le versant d'une colline, au nord du sentier creux qui se perd dans le bois, et, oubliant, oublié, passer de douces heures à contempler, à méditer, à bénir la nature et celui qui l'a faite si belle.

La moyenne propriété abandonne Paris à son tour; elle va beaucoup plus loin, car elle a plus de loisir. Elle a loué à l'année un quart, un tiers de maison qu'elle meuble et qu'elle démeuble annuellement. Tous les ans. A la fin de mai, une voiture de déménagement attelée de un, deux ou trois chevaux vient dévaliser sa maison de ville au profit de la maison des champs. Et pendant que cette voiture chemine paisiblement, le propriétaire, qui ne peut plus rester à la ville dans sa maison vide, et qui ne peut encore s'installer à la campagne dans sa maison vide, se trouve entre deux maisons, en diligence; alors il saisit cette occasion pour visiter ses amis, allant de l'un à l'autre, de château en château, de manière à arriver chez lui en mémo temps que la voilure de déménagement. Que l'été lui soit léger!

Mais place à l'élégante chaise de poste, à la lourde berline de voyage! voilà la grande propriété qui, elle aussi, veut émigrer; à Bohémien, Bohémien et demi! Que feriez-vous encore, ici gracieuses fleurs d'hiver, qui avez besoin, pour vivre à Paris, de la chaude atmosphère des salons? Les Bouffes sont partis, les salons sont fermés, le meuble de damas est couvert de housses, le lustre aux mille candélabres dorés disparaît sous la gaze; et ces bouquets que l'on vous enviait dans les bals de l'hiver, ces bouquets payés au poids de l'or, tout le monde en a maintenant, et vous ne les aimez que pour leur rareté. Allez, fuyez, troupe charmante, enveloppez-vous de coquets peignoirs de voyage, lissez en bandeaux vos noirs cheveux, et courez, courez jour et nuit: vos châteaux vous attendent et aussi les fêtes de la campagne, les nuits vénitiennes, la musique sur les gondoles et les doux mots d'amour murmurés tout bas, au détour d'une allée, dans le fond du bosquet. Vous ne faites que changer de plaisirs, vous allez vous reposer.

Mais pendant six mois mener la vie de château, c'est bien monotone, n'est-ce pas? aussi, Dieu vous en garde! Il a tout exprès pour vous entouré la France d'une vaste ceinture d'eau; de Dunkerque à Bayonne et de Port-Vendres à Nice, la mer, immense, majestueuse, avec ses tempêtes et ses calmes, vous offre ses mille ports, qui pour vous se sont faits coquets et séduisants. Voyez, les vagues viennent caresser amoureusement le rivage. La saison des bains de mer a commencé. Déjà une foule nombreuse est venue s'abattre sur la plage. Des malades, il n'y en a guère à moins qu'on ne fasse monter au rang des maladies ces affections nerveuses, qui n'ôtent ni la gaieté, ni le sommeil, ni l'appétit, que nos ancêtre nommaient vapeurs, et que la science a décorées d'un nom nouveau que nous ne savons ni ne voulons savoir, A quoi bon être malade quand on va aux eaux? Que deviendraient les excursions en mer ou sur terre, et ces curiosités qu'un baigneur, qui se respecte, doit avoir vues, ces ruines, dont chacun doit rapporter un fragment, qui irait les visiter? Un malade doit rester chez lui: dès qu'il vient aux bains de mer, les probabilités sont qu'il jouit d'une santé de fer, d'un appétit conforme et d'une gaieté inaltérable.

Nous qui possédons au plus haut degré ces deux premières propriétés, et parfois aussi la troisième (con sordino), nous pouvons bien aller à la mer, et vous aussi, lecteur, car vous lisez l'Illustration, et tout est là.

BAINS DU HAVRE.

Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prés fleuris qu'arrose la Seine? Une fois à Rouen, quand vous aurez visite ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que vous restera-t-il à faire? rien. Revenir à Paris! la mode s'y oppose. Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau à vapeur? soit. Le panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux qui deviennent de plus en plus sévères, celui même des habitations, dont la physionomie se modifie à mesure que vous avancez, tout vous prédispose à l'imposant spectacle qui vous attend à l'embouchure de la Seine, c'est déjà la mer à partir de Quilleboeuf; c'est même plus que la mer, car il y a du danger à côtoyer ces bancs de sable mobiles, ces îles qu'un caprice de l'océan, une marée trop forte, peut faire disparaître pendant des siècles. L'embouchure de la Seine a toujours été redoutée à bon droit par les plus exercés marins; aussi une protection tutélaire a peuplé Quilleboeuf de pilotes lamaneurs qui veillent jour et nuit sur ses rivages, et dont l'expérience, achetée souvent au péril de la vie, guide à travers les courants les navires confiés à leurs soins. Autrefois il fallait être né, avoir été baptisé dans la ville, pour avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la Seine; aujourd'hui ce droit féodal, peu enviable, a disparu, et Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs nés où il a plu à Dieu de les faire naître, mais qui mourront là, et dont les ossements auront acquis ainsi droit de cité.

Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment où la marée se retire. Vous voilà enfin sur l'Océan; l'immensité est devant vous. Vous qui n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa vue a fait naître dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin pour son élément? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son navire; quand ses vagues se dressent à la hauteur des mâts, couronnés d'une aigrette d'écume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des éternelles tristesses qui ont un écho dans le coeur de chacun. La mer, c'est l'infini et le fini, c'est l'immensité des désirs, c'est le vide de la réalité, c'est une aspiration de l'âme qui retombe sans cesse sur elle-même fatiguée et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de leur coeur, et mêler leurs tristesses intimes à toutes celles que les flots viennent murmurer à leurs pieds!

Mais voilà que le Havre se montre à vos yeux avec ses remparts et les forêts de mâts de ses bassins. C'est une ville née d'hier, et qui, pour s'établir, a dû lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin du seizième siècle ce n'était encore qu'un groupe de cabanes de pêcheurs, défendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dépens de Honfleur, dont les sables mouvant obstruèrent le port. François 1er l'entoura de fortifications, et éleva à l'entrée du port une tour qui porte son nom; il fit même plus pour elle: il l'exempta de tailles et d'impôts, et lui octroya le nom de Françoiseville ou Franciscopolis, sous lequel elle n'a jamais été connue. Plusieurs fois, depuis, la mer couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les terres des barques de pêcheurs; mais chaque fois les habitants élevaient un peu plus le sol, construisaient des jetées, et dans cette lutte qui dura de 1523 à 1763, le génie de l'homme l'emporta, et la mer muselée dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications élevées contre elle. Rien n'a manqué en fait de désastres à l'histoire du Havre: il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir à flot en tout temps des bâtiments de 4 à 500 tonneaux.

Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'était l'incendie de sa salle de spectacle qui lui fait défaut au moment où les baigneurs font naître dans la ville une activité métallifère, et où les artistes parisiens se donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes. Pauvres bailleurs, je vous plains peu!

L'établissement des bains est de date assez récente. Sur une plage unie qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dressé des tentes qui reçoivent les baigneurs et les baigneuses.

BAINS DE DIEPPE.

Le rival du Havre, quant aux bains, est Dieppe: l'établissement des bains de mer est un des plus beaux en ce genre qu'il y ait en France; il sc compose d'une grande galerie de 100 mètres de longueur. Au milieu est un arc ouvert; à chaque extrémité sont des pavillons élégants, renfermant des salons décemment meublés, à proximité desquels sont disposés des pontons ou escaliers en bois, qui offrent un accès facile sur le sable où sont disposées de nombreuses tentes: c'est là que l'on revêt le costume sacramentel. Ce costume est peu pittoresque par lui-même, et s'il est loin d'embellir les femmes qui n'ont pas à se plaindre d'avoir été disgraciées par la nature, en revanche il fait ressortir la laideur de certaines moins bien partagées, si toutefois il y a des femmes laides aux bains.

Départ de la petite propriété pour la campagne.

Départ de la haute et moyenne classe.

Les bains du Havre.

Ce costume se compose, pour la plus belle moitié du genre humain, d'un pantalon flottant de drap grossier et d'une blouse de même étoffe qui serre la taille et moule pudiquement jusque par-dessus les épaules: les pieds délicats sont préservés des galets de la mer au moyen de sandales attachées sur le cou-de-pied. Maintenant, voyez une pauvre femme habituée au satin et à la gaze, emprisonnée dans cet affreux costume: elle s'abandonne en tremblant dans les bras de l'autre moitié du genre humain. La victime retient son souffle, elle a mis sa blanche main devant ses lèvres et devant son nez, tant elle craint de laisser pénétrer une goutte de cette eau nauséabonde, visqueuse et amère, d'avaler quelque crabe aux pinces menaçantes, quelque coquillage fantastique. Enfin elle jette un cri, elle a subi l'immersion, puis, quand elle est enhardie, le baigneur l'abandonne en la surveillant. Alors vous voyez ces femmes si craintives s'avancer dans la mer, se jouer avec la lame, lutter de vitesse avec elle ou la recevoir avec résignation. Puis, quand ses forces s'épuisent, le baigneur la reprend, la porte au rivage; son visage écarlate ou violet, suivant les tempéraments; ses pauvres membres frissonnent; sa main délicate et blanche grelotte de froid et ses dents claquent. Elle retourne à sa tente; elle s'est suffisamment amusée. Oh! ne me montrez jamais de femmes à la sortie du bain. Qu'avez-vous fait, madame, de votre fraîcheur, de la blancheur de votre peau, des boucles ondoyantes de vos cheveux? Eh quoi! la mer a tout pris, grâce, beauté, chevelure, jusqu'à votre esprit. Vous lui avez tout laissé? et qu'allons-nous devenir ce soir au salon de conversation? Vous pouvez à peine marcher! La valse ne vous verra pas vous élancer légère au milieu des groupes! Votre voix, on ne l'entend plus: et les partitions de Rossini, madame, qui les chantera? Vos doigts sont engourdis, et les brûlantes inspirations de Litz, de Prudent, de Thalberg, qui nous les fera entendre? Oh maudit soit le bain, le baigneur et la mer! mode funeste qui dépouille la femme de tout ce qui nous charme et nous enivre, des séductions du dehors! Mais le soir est arrivé; le salon se remplit. Le piano est ouvert, les quadrilles se forment, et, ô prodige! Celles que nous avons crues déchues de leur splendeur, que nous avons vues lasses, fatiguées, nous les retrouvons là, fidèles au plaisir, aussi fraîches, aussi gracieuses, aussi légères que la veille; bénies soient-elles! Baignez-vous, mesdames; soyez le matin tout ce que vous voudrez,; faites suivant votre caprice, puisque le soir vous nous apparaissez gaies et splendides. Vous avez un sixième sens dont les hommes sont généralement dépourvus; c'est le sens du plaisir: avec les cinq sens communs à tous, vous êtes ce que la nature vous a faites belles ou laides, jeunes ou moins jeunes, chrysalides ou vers à soie: mais que l'heure sonne, le sixième sens s'éveille, les salons s'illuminent, et vous arrivez belles et parées, avec vos vingt à vingt-cinq ans, papillons aux milles couleurs, essaim diapré, artillerie à mettre en déroute une légion de saints!

Les Bains de Boulogne-sur-Mer

BAINS DE BOULOGNE.

Nous voici à Boulogne, c'est-à-dire sur la roule la plus directe de Paris à Londres; aussi nous entendons encore tous les jours le bruit des querelles animées de Calais et de Boulogne; chacun de ces ports veut être le point du littoral de la Manche ou aboutira le chemin de fer de Paris en Angleterre. Chaque jour on enregistre le nombre de passagers, bêtes et hommes, qui empruntent cette voie, soit de France, soit d'Angleterre; et vous-mêmes, paisibles baigneurs, vous entrez bon gré mal gré dans les éléments de succès de Boulogne, vous êtes couchés tout au long dans sa statistique; vous pensez venir à Boulogne pour prendre tranquillement les eaux, pour tuer honnêtement un mois de temps, pour faire décemment votre métier d'esclave de la mode; détrompez-vous, vous êtes occupés à résoudre une question internationale d'une grave importance, et vous êtes peut-être l'unité qui, mise dans la balance, remportera sur Calais, ou, qui sait, le zéro qui, mis à la droite du chiffre significatif, décuplera les chances de Boulogne. A quoi n'est-on pas exposé dans ce siècle d'industrie, où l'on a dressé des autels au veau d'or?

Boulogne se divise en haute et basse ville; la ville haute date des Romains: elle est entourée de remparts transformés aujourd'hui en une charmante promenade plantée d'arbres séculaires, et d'où la vue embrasse le panorama le plus pittoresque; d'un côté la basse ville et son port, le phare de Caligula, et à l'horizon la mer et les côtes blanchâtres de l'Angleterre; de l'autre, une immense colline chargée de villas et d'habitations de plaisance, au pied de laquelle serpente la jolie rivière de Liane. Plus loin, les villages de Maquilla et Saint-Martin, que domine l'imposante montagne du Mont-Lambert; et enfin la colonne de la grande armée surmontée de la statue de l'Empereur. Quant à la ville basse, elle est d'une origine récente: sa physionomie est toute différente de celle de sa soeur aînée. En haut on trouve le calme et le silence qui convient aux vieillards qui ont beaucoup vécu, beaucoup vu, et qui veulent mourir dans le recueillement de leurs souvenirs. En bas le mouvement, l'activité, le droit de la jeunesse qui s'éveille à la vie; ces deux villes, qui ont le même nom mais qui sont si dissemblables, peuvent porter la devise: Si vieillesse pouvait, si jeunesse savait: mais la vieillesse ne peut plus, et la jeunesse ne sait que quand elle vieillit.

Les Bains de Dieppe.

Boulogne possède, dans sa ville basse, un bel établissement de bains de mer. La partie consacrée aux dames renferme un grand salon, une salle de rafraîchissement, une chambre de repos et un salon de musiquer. La partie destinée aux hommes est composée d'une salle de billard et d'autres pièces; ces deux corps de logis, symétriquement disposés, n'en forment qu'un seul à l'extérieur, et communiquent par les salons à une très-grande salle d'assemblée et de bal, décorée de colonnes et de pilastres ioniques.

La manière de prendre les bains à Boulogne diffère de celle des autres ports de mer. Chaque baigneur monte dans une voiture élégante et commode qui forme cabinet de toilette; quelques-unes même peuvent contenir plusieurs personnes à l'aise. Un cheval (accoutumé à ce genre de travail, à ce que prétend un guide du voyageur) conduit la voiture au milieu de l'eau où elle reste immobile. Une tente en coutil y est adaptée, et c'est quelquefois sous son abri que se prend le bain, sans que les femmes aient à craindre les regards indiscrets.

Les amusements à Boulogne sont ceux de tous les autres bains de mer, c'est-à-dire qu'il faut, là comme ailleurs, puiser dans son propre fonds. Cependant les excursions, qui seules peuvent rompre la monotonie de la vie ordinaire, sont fréquentes car il y a beaucoup à voir dans les environs de Boulogne, soit qu'on remonte le cours de la Liane, ou la route nommée la Verte-Voie, soit qu'on aille visiter les carrières et les usines de Marquise et de Perques. Bien de plus pittoresque que les moulins de Saint-Léonard et la chapelle gothique qui les surmonte, rien de plus gracieux que les vallées du Denaire et du Souverain-Moulin.

Partout à Boulogne et aux environs, vous retrouvez les souvenirs de la grande époque de Napoléon. Le nom de l'Empereur se mêle, dans toutes les bouches de cicerone, aux chroniques même les plus anciennes. Le port, la colonne, le château du Pont de Briques, ancien quartier-général de Napoléon, tout parle de la gloire du grand capitaine! Pourquoi faut-il qu'un descendant de l'Empereur ait associé dernièrement sa déplorable échauffourée aux grands souvenirs du commencement du dix-neuvième siècle? Mais, respect au malheur! l'ombre de Napoléon est assez vaste pour couvrir et racheter les fautes de ceux qui ont été trop faibles pour soutenir son nom!...

Baigneur faisant prendre la lame.