Courrier de Paris.

Sur quoi compter en ce monde, et qui peut se vanter de jouir du lendemain? Vous avez vingt mille livres de rentes: un coup de vent les emporte! Vos cheveux sont noirs, votre sourire charmant, votre oeil plein d'ardeur et de flamme; passe une fièvre ou une pleurésie qui attriste ce sourire, éteint ce regard et donne à ces cheveux d'ébène la blancheur de la chevelure de Priam ou de Mathusalem!

Il y a quinze ans que le même arbre vous abrite et vous prête son ombre: la cognée le jette à bas! Il y en a trente que vous êtes assis tranquillement à la même place: un importun vient; c'est la mort qui vous dit: «Ote-toi de là que je m'y mette!»

Si quelqu'un devait se croire à l'abri de ces bourrasques du hasard et tranquille possesseur de son bien, c'était assurément le personnage dont vous voyez ici le portrait. Excepté par la mort, ennemi impitoyable et sourd, comment croire que ce bonhomme dut jamais être troublé dans ses habitudes et dans sa vie? Que fait-il en effet qui puisse attirer des jalousies et des haines? Que possède-t-il qu'on doive lui envier et lui ravir? Est-ce cette vieille houppelande délabrée, dont l'acte de naissance se perd dans la nuit des temps? Est-ce ce chapeau contemporain de la houppelande et défiguré par l'âge: Ses domaines s'étendent-ils de tous côtés, au point de faire envie, comme ceux de M. le marquis de Carabas? Non; il n'a que tout juste l'espace pour y placer le pied; là, notre homme se tient continuellement debout, tantôt sur une jambe et tantôt sur l'autre, comme un hôte de basse-cour. Quelquefois il fait une promenade de deux ou trois pas pour se délasser, promenade invariable qui ne change pas de terrain et ne s'étend jamais au delà d'une enjambée. Dans la chaude saison, les bouffées d'air brûlant l'attaquent sans l'abattre; dans l'hiver, il est livré, de toutes parts, au vent glacé qui circule et siffle autour de lui; rien ne l'émeut, rie» le fatigue, rien ne le décourage; du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, vous le retrouvez toujours le même, intrépide à son poste et drapé dans les trous et les taches de son manteau.

Vous me demandez: Quel est cet homme? Eh quoi! ne le reconnaissez-vous pas? auriez-vous l'âme assez ingrate pour l'avoir oublié? Si vous avez jamais été enfant, si jamais votre nourrice ou votre mère vous a mené par la main, vous avez vu mon homme, vous l'avez aimé; à son approche vos yeux ont pétillé de joie, à sa voix votre coeur a battu de plaisir. Il était pour vous l'espérance et la récompense; on vous le promettait à condition que vous ne feriez pas de sottises, on vous le donnait si vous aviez été bien sages. Ah! vous le reconnaissez enfin! c'est le moniteur vivant des Ombres Chinoises, c'est le lieutenant ambulant de Séraphin!

Depuis près d'un demi-siècle! ce fidèle ami des enfants se tenait devant sa porte et devant son enseigne, faisant ses trois pas de droite à gauche, et personne ne s'était avisé d'y trouver à redire. Venu là en 1789, par privilège du roi, né pour ainsi dire avec les ombres chinoises, les résolutions, la chute des empires, la ruine des dynasties n'ont pu l'ébranler; tout a remué autour de lui, et lui n'a pas un instant changé de place! les uns sont devenus ducs, princes, rois, empereurs même: il est resté le dévoué serviteur du seigneur Séraphin.--Que de métamorphoses! que de drapeaux renversés! que d'opinions mises à l'envers! que d'enseignes retournées!--Mon héros, en tout temps, n'a tenu qu'une bannière sur laquelle il a gardé invariablement inscrit ce résumé de ses sentiments politiques; Ombres chinoises. Pendant cinquante ans il a proclamé, sans interruption, du même ton, de la même voix, à la face du peuple, son programme immuable: les Feux pyrrhiques, le Pont cassé, le Petit Poucet, les Deux Tirelires.

Qui le croirait? c'est après une si longue possession, après un exemple si mémorable de désintéressement et de fidélité aux principes, que ce grand philosophe a été menacé dans son repos. Un voisin s'est plaint de cette promenade perpétuelle et de cette psalmodie monotone; barbare, qui n'a pas compris tout ce qu'il y a d'agréable et d'instructif à entendre bourdonner à son oreille, du matin au soir, ces mots innocents: «Entrez, messieurs! entrez, mesdames! les feux pyrrhiques! le pont cassé! les marionnettes du sieur Séraphin!»--N'est-ce donc pas l'âge d'or sur la terre?

La rancune du voisin a été jusqu'au procès. L'autre jour on a vu, ô honte! Séraphin, le vertueux Séraphin, traduit devant des juges comme un être nuisible et malfaisant; il n'aurait plus manqué que de lui faire boire la ciguë! Anytus ne demandait pas mieux. Mais la justice a reculé devant cette iniquité; d'une voix unanime elle a acquitté Séraphin. On dit même que le tribunal a souri, se rappelant son bon temps des Deux Tirelires.--Les petites filles, les petits garçons, les mamans, les bonnes d'enfants étaient dans la stupeur; la nouvelle de l'acquittement de leur bon ami Séraphin vient de leur rendre la vie.

Il a repris sa promenade de trois pas; il s'est remis à convier les passants aux plaisirs des ombres chinoises; sa voix est la même, son pas le même, la même houppelande, le même chapeau: la persécution ne l'avait point abattu, le triomphe ne l'a pas enorgueilli. Je quitte à regret cet hôte fameux de la galerie de Valois, le seul, on peut l'affirmer, que le Palais-Royal retrouve encore vivant et debout au même lieu, après tant de changements et de vicissitudes; mais j'y reviendrai quelque jour, et je médite sur ce sujet un beau livre que je compte intituler: Mémoires philosophiques de Séraphin. Quelles curieuses confidences ne doit-on pas attendre d'un homme qui a vu trois ou quatre générations naître, grandir et passer à la lueur de ses feux pyrrhiques! Cependant Séraphin se fait vieux; il faut y prendre garde et lui demander ses notes avant qu'il ne descende tout à fait dans le royaume des ombres.

--On s'extasie devant les inventions des romans et des comédies; comédies et romans n'ont jamais autant d'imagination que la réalité. Je n'en veux pour preuve qu'une aventure merveilleuse, dont la vérité vient d'être récemment certifiée par un double procès en première instance et en Cour royale; l'héroïne s'appelle mademoiselle Descharmes. Maigre les allures aristocratiques de son nom, mademoiselle Descharmes est un enfant du village; son père, simple paysan, vivait à grand'peine du produit de son labeur. Un jour, la pauvre fille, voulant soulager cette rude vie, se décide à venir à Paris pour y chercher du travail et du pain. Elle part seule du fond de sa Lorraine, en gros jupon, en gros souliers, portant toute sa fortune sous le bras. Arrivée dans la ville immense, elle va, vient, cherche, espère, attend et souffre; enfin quelqu'un lui propose une place de servante! Quelle fortune! Je vous demande si elle accepte avec joie! La voici parée de son cotillon des dimanches et de son bonnet le plus blanc, gagnant, non sans peur, la rue habitée par son futur maître, et frappant à la porte de sa maison.--Au troisième! lui dit le portier.--Notre Lorraine monte lentement l'escalier, le trouble dans le coeur, le feu au visage; les marches crient sous son pas pesants. Inquiète, haletante, ahurie, elle rencontre un cordon de sonnette, s'en empare et sonne à tour de bras. «Que voulez-vous? lui demande un homme d'un âge mûr.--N'est-ce pas ici chez M. Valentin? répond-elle--Non!--Je venais pour être sa servante.--Eh bien! entrez; j'ai aussi besoin de quelqu'un; vous ou une autre, peu importe!»

Elle entra en effet, et ne sortit plus de cette demeure qui venait de s'ouvrir pour elle si singulièrement.--Son maître était bon au fond de l'âme, mais exigeant et fantasque; il l'accablait de soins sans relâche et de travaux pénibles. Cette sévère autorité pesa sur la servante pendant vingt-huit ans, sans qu'elle cherchât à s'y soustraire, sans qu'elle fit entendre une plainte; quelquefois cependant il lui disait: «Jeanne, tu es une bonne fille; je ne t'oublierai pas; sois tranquille, tu auras quelque chose!»

Au bout de ces vingt-huit années, notre homme meurt vieux garçon; et collatéraux d'accourir bouche béante. On ouvre le testament; le testament déclare Jeanne Descharmes légataire universelle! La pauvre fille, naguère venue à pied de son village, la pauvre servante si rudement traitée, est transformée tout à coup en riche héritière. Elle a 800,000 fr. en maisons et en rentes, item bibliothèque magnifique et magnifique galerie de tableaux. Voyez ce qu'on gagne en ce monde à sonner plutôt à cette sonnette-ci qu'à cette sonnette-là!

Ou l'appelait Jeanne tout court; on l'appelle maintenant mademoiselle Descharmes gros comme le bras; et les plus huppés lui ôtent leur chapeau en passant. Mais mademoiselle Descharmes est restée Jeanne comme devant: en changeant de fortune elle n'a pu changer de caractère ni d'habitudes. Les débats de l'audience ont révélé les détails curieux de cette immobilité; Jeanne est embarrassée des richesses de mademoiselle Descharmes; à peine lui faut-il par au 1,300 fr. pour vivre. Vous croyez que mademoiselle Descharmes va se parer et courir par la ville? non pas. Jeanne a gardé ses simples vêtements; Jeanne ne sort pas du logis, pas plus que du temps de son maître qui se fâchait si par hasard elle mettait le pied dehors.--«Que faites-vous de vos journées? demande M. le président Séguier à mademoiselle Descharmes.--Je frotte mes appartements, répond Jeanne, et souvent je sers ma servante. Enfin, M. le président, je fais ce que je faisais du vivant de Monsieur; je vis comme s'il n'était pas mort.»

Un avide héritier a en l'esprit de trouver matière à procès dans cette fidélité de mademoiselle Descharmes au passé de Jeanne; il a intenté contre l'honnête fille une demande en interdiction, affirmant qu'une femme pourvue de quarante mille livres de rentes, qui ne sort jamais de chez elle et frotte elle-même son appartement, est évidemment atteinte d'incapacité et de monomanie. Les juges ont donné tort à l'héritier, de même qu'ils avaient condamné le persécuteur de Séraphin. De par le tribunal. Séraphin a sauvé son droit d'allée et de vernie, et mademoiselle Descharmes peut rester Jeanne, puisque tel est son bon plaisir: c'est là une bonne semaine pour la justice ... mais les semaines se suivent et ...

Paris, malheureusement, n'a pas été tout entier occupé depuis huit jours, par des récits aussi naïfs et des aventures aussi innocentes; il en a eu de sinistres, de douloureux, d'épouvantables: tel est le train du monde; d'une minute à l'autre on tombe de l'églogue dans la tragédie, on passe du bien au mal, de la vertu au crime; l'honnête homme côtoie le scélérat; derrière l'agneau et la colombe, vous rencontrez le loup et le vautour. Nous avons eu une horrible semaine: les nouvelles ont été couleur de sang; le fait Paris a donné dans le sombre et le féroce. A lire ce terrible répertoire, on a pu penser que nous vivions dans un monde uniquement peuplé d'assassins ou de victimes; ici c'est un aubergiste mis à mort et pillé par des bandits; là, un pauvre homme et sa femme surpris et égorgés dans leur sommeil; la terre du bois de Vincennes révèle des membres mutilés et vainement ensevelis; plus loin, c'est le suicide à l'oeil hagard et à la main désespérée. Le châtiment a suivi les coupables et guidé la justice qui les tient sous sa garde. Dieu en soit loué! Mais cependant les bêtes fauves, ô mon Dieu! les tigres altérés de sang se mêleront-ils éternellement à l'homme fait à votre image?

--Un jeune ouvrier s'offre pour servir de remplaçant; on convient du prix et on dresse l'acte par-devant notaire; en sortant de l'étude, le jeune homme s'approche d'un vieillard triste et souffrant qui se tenait assis sur le banc de pierre voisin de la porte. «Tenez, mon père, lui dit-il en lui remettant un sac d'argent, voici pour vous; moi, je n'ai plus besoin de rien, Je suis soldat! «Ce trait de dévouement filial épure l'atmosphère de meurtres et de crimes où nous avons passé tout à l'heure.

--Guzman d'Alfarache n'est pas mort; un sergent de ville vient de l'arrêter à la barrière du Maine: Guzman d'Alfarache était couvert de haillons et tendait la main aux passants d'un air piteux et affamé. Guzman, qui n'avait pas oublié les leçons qu'il reçut jadis des mendiants de Madrid, se donnait pour manchot, pour borgne et pour boiteux; vérification faite, le sergent a trouvé derrière ces fausses plaies, un Guzman d'Alfarache au grand complet, pourvu de deux yeux excellents, de deux jambes parfaites et de deux mains qui en valent bien dix pour escamoter la bourse des badauds. O trouvaille non moins merveilleuse! le prétendu mendiant portait sur sa poitrine 14,000 francs en or dans une bourse de cuir. Le commissaire de police a envoyé le larron au dépôt de mendicité. Chemin faisant, Guzman, s'adressant au gendarme: «Ayez soin, lui dit-il, de placer mes fonds à la caisse d'épargne.» Si notre honnête jeune homme de là-haut avait eu le quart de cette somme! Mais l'argent sait-il jamais où il va se nicher?

--Qu'on dise encore que la France est déchue à l'étranger! Voici une preuve d'estime incontestable que l'Europe lui donne. La ville de Copenhague vient de voter un fonds extraordinaire destiné à faire voyager en France mademoiselle Fieldstetd et à perfectionner son éducation. Copenhague a spécialement stipulé que mademoiselle Fieldstetd passerait six mois à Paris à l'école de danse! Mademoiselle Fieldstetd est première danseuse au théâtre de Copenhague. Il se peut que notre politique ne soit pas très-estimée là-bas, mais il est clair qu'on y fait grand cas de notre entrechat.

--Tandis qu'ailleurs on établit des sociétés de tempérance, voici venir un journal qui paraît destiné à faire une guerre à mort à ces honnêtes institutions; il est intitulé le Bacchus. A le considérer sous le point de vue de la politique à l'eau claire, c'est évidemment un journal d'une opposition avancée et qui prend tout de suite couleur; le Bacchus se pose en ennemi des mélanges, de la litharge, du bois de Campêche et en restaurateur du vin franc, du vin généreux, du vin pur de tout mensonge et de tout alliage; c'est un journal à encourager. Il paraîtra tous les dimanches, à l'heure du déjeuner. Sa vignette représente un cep de vigne entrelacé. Le bureau d'abonnement est placé dans une cave; on craint cependant que les rédacteurs ne soient par trop bouchés.

--Le Jardin des Plantes vient de recevoir un nouvel hôte qui donne beaucoup d'inquiétude au Constitutionnel. Cet étranger, venu d'Asie, est connu vulgairement sous le nom d'éléphant; le Constitutionnel, en publiant cette grande nouvelle, ne nous dit pas si l'intéressant animal descend de l'éléphant Zamalaya dont parle Quinte-Curce, et que Darius montait à la bataille d'Ardelles: le Constitutionnel déroge ici à ses habitudes d'érudition bien connue, et nous avons le droit de nous en plaindre. Le vénérable journal se contente d'annoncer que la bête est mal élevée et d'un très-mauvais caractère. Avis aux professeurs d'éléphants actuellement sans emploi!

--Les choses roulent et les voilures marchent; le luxe gagne jusqu'aux omnibus. Fi! de ces baraques rudes et pesantes, où les pauvres Parisiens s'entassaient pêle-mêle comme un troupeau dans une étable! l'omnibus se pare, l'omnibus devient coquet et magnifique: il a des coussins en velours moelleux: il se divise un stalles, comme l'orchestre de l'Opéra; il est peint et vêtu en vrai dandy. On ne va plus en omnibus, un court dans un palais roulant. «Tiens! disait hier un homme en blouse, en prenant place à coté de moi, si j'avais su ça, j'aurais fait vernir mes bottes. Excusez omnibus!»

--Le mois de juillet vient d'éclore; je ne sais ce qu'il nous ménage en politique, mais il sera fertile en chansons et en danses. Les nouvellistes de coulisses lui promettent l'Oedipe à Colonne de Sachini, la Péri, ballet en trois actes, l'opéra-comique de feu Moupou, dernier chant de ce compositeur regrettable, puis d'autres roulades encore et d'autres entrechats que j'oublie. Pour moi, je n'en demande pas tant; que juillet nous envoie un peu de beaux jours et de soleil, et je le tiens quitte!

--J'allais en relier là, quand j'apprends une grande nouvelle; la nouvelle m'arrive par la poste, timbrée, cachetée et ainsi conçue: «Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de mademoiselle Anne-Marie Lenormand, décédée le 25 juin 1843 dans sa soixante-quinzième année, rue de la Santé, nº 15, qui se feront le mardi 27 courant, à dix heures du matin, à l'église de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. De Profundis.»

Il s'agit de mademoiselle Lenormand, la fameuse devineresse, qui a dit la bonne aventure aux impératrices et aux rois. Elle laisse, dit-on, un héritage de 500,000 francs à son neveu M. Hugo, lieutenant au 11e régiment de ligne.

Mademoiselle Lenormand, souffrante depuis longtemps, avait abandonné seulement depuis quelques jours son trépied de la rue de Touron pour aller mourir, chose singulière, rue de la Santé. Ou dit que son médecin la voyant à toute extrémité, s'approcha de son chevet et lui dit: «Mademoiselle, il faut mourir!--Il y a longtemps que j'avais deviné celui-là,» répondit-elle; et elle rendit le dernier soupir.