Les Meetings d'Irlande.
L'agitation continue en Irlande, mais sans incidents nouveaux, les meetings se succèdent nombreux et énergiques, et cependant la question n'avance point. L'Angleterre demeure calme et indifférente, en apparence du moins. Sir Hubert Peel, qui semble avoir adopté pour devise, Impavidum ferient ruinae, déclare qu'il ne veut ni du repeal, ni d'une réforme religieuse en Irlande. La Chambre des Lords discute sans conclure, et le duc de Wellington demande que le pouvoir se tienne prêt à défendre les personnes et les propriétés. Espérons néanmoins qu'on reculera devant les conséquences d'un combat.
Les meetings d'Irlande, présentent un spectacle vraiment extraordinaire: trois ou quatre cent mille hommes accourant à un rendez-vous commun, s'échelonnant au pied d'un coteau pour entendre un orateur politique, voilà ce qui n'est d'accord ni avec nos moeurs, ni avec nos lois. De même en Angleterre, dans ce pays dont la constitution est si solide, si immuable, si inflexible on voit fréquemment des meetings qui ont pour but le renversement ce cette même constitution. A l'heure indiquée, on hisse, les paroisses désertes, on suspend les travaux agricoles et industriels; jeunes ou vieux, bravant la fatigue et le soleil, n'hésitent pas à faire un voyage de vingt on trente milles pour venir se grimper autour d'un leader. Le pays convoqué se met en marche comme un seul homme. Des milliers d'individus arrivent par escouades, avec des bannières sur lesquelles leurs voeux et leurs espérances sont exprimés par une devise, par un signe emblématique. Quelquefois, lorsque le meeting doit être consacré à l'examen des griefs des classes ouvrières, l'unique symbole est un pain porté au bout d'une perche. Le speaker paraît, monté sur une estrade et harangue la foule. Aussitôt que le speech commence, le plus profond silence s'établit. Le recueillement de l'assemblée permet à l'orateur de se faire entendre au loin, et les phrases dites passent de bouche en bouche jusqu'aux personnes qui sont placées hors de la portée de sa voix. De temps à autre des applaudissements prolongés, font vibrer l'air: des grognements (grunts) accueillent les noms des adversaires, des hurrahs, ceux des partisans, si l'orateur demande des subsides, soudain toutes les bourses sont ouvertes; les pounds, les shillings, les pences, le superflu du riche et le denier du pauvre sont offerts avec libéralité. Le speaker tonne; les acclamations redoublent; les actes du pouvoir sont censurées avec hardiesse, les ministres attaqués avec violence. Quand le chef du parti se tait, d'autres prennent sa place; ou bien le grand meeting se fractionne en petits cercles qui en sont comme la monnaie. D'ordinaire la journée se termine par un banquet, où les membres, les plus influents du meeting fraternisent le verre à la main pendant que la multitude regagne ses foyers.
Ce mot meeting, qui signifie assemblée, s'applique à toute réunion provoquée par des intérêts commerciaux, religieux philosophiques, scientifiques, etc.; mais on donne plus particulièrement le nom de meetings aux séance publiques tenues en plein air, à la face du ciel.
Un Meeting.
De tous les meetings d'Irlande, le plus remarquable et le plus caractéristique, est celui que O'Connell a présidé sur le champ de foire de Donnybrook. Des affiches apposées sur tous les murs avaient annoncé la réunion plusieurs jours à l'avance Les boutiques étaient fermées, les travaux avaient cessé. Dès huit heures du matin, les charbonniers et portefaix étaient assemblés devant l'hôtel du grand agitateur à Merrion-Square pour lui servir de gardes du corps Les corporations des métiers se sont rendues dans la matinée au village de Phibsborough; elles étaient au nombre de quarante-trois, comprenant chacune environ quatre cents individus. On lisait sur les bannières, outre les devises des corps d'état: les Irlandais pour l'Irlande: l'Irlande pour les Irlandais; rappel et pas de séparation; nous triompherons par l'union; la reine. O'Connell et le rappel! L'un des drapeaux représentait la banque d'Irlande à College-Green, avec ce refrain d'une chanson populaire:
Notre vieille maison chez nous. La plupart des étendards étaient rangés en faisceaux dans des voitures découvertes et attelées de quatre chevaux. Sur la voiture des potiers d'étain se tenait un jeune homme coiffé d'un casque d'étain, portant un bouclier et une hache d'armes d'étain, et qui semblait défendre la couronne d'Angleterre, en étain poli placée à l'extrémité d'une longue pique.
Il fallait traverser la ville pour se rendre de Phibsborough, qui est au nord, à Donnybrook, situé au sud-est. Le cortège s'est mis en marche par escouades, sous la direction de gentlemen qui avaient pour signe distinctif: les uns, un ruban bleu ou vert en sautoir: d'autres, une étoile sur la poitrine. L'immense procession a défilé devant Merrion-Square, saluant par des hourrahs O'Connell, qui, du haut de son balcon, passait en revue son armée, et ralentissait ou pressait la marche. Devant le Royal-Exchange, en vue du château de Dublin, les musiciens ont exécuté le God save the Queen, et les hommes du peuple, en jetant en l'air leurs chapeaux, les femmes, en agitant leurs mouchoirs, ont applaudi avec enthousiasme cette démonstration pacifique.
O'Connell a pris place à trois heures et demie sur la plateforme élevée au centre du champ de foire. M. Harrison, fabricant de chandelles, M. Hugues, ouvrier ciseleur en argent, M. Griffis, cordonnier, ont proposé diverses résolutions qui ont été successivement adoptées. O'Connell a fait ensuite entendre sa parole toujours puissante et forte, si propre à impressionner le peuple par la rude franchise des expressions. L'éloquence d'O'Connell ressemble à celle de Shakspeare: tantôt il emploie les images les plus brillantes et les plus élevées; tantôt il emprunte au langage populaire des leçons de parler pittoresques, des dictons énergiques, d'heureuses trivialités.
Dans cette assemblée, comme dans toutes les autres, O'Connell a recommandé l'ordre et la paix. «Pas de violence, pas d'émeute,» a-t-il dit; et le peuple a répondu par des cris de: Non, non! Ce sont ces injonctions réitérées qui ont prévenu jusqu'à ce jour l'emploi de la force armée contre les meetings. Supposez que cent mille individus se forment en assemblée délibérante sur un point quelconque du territoire français, ils passeront logiquement des paroles à l'action, de l'opposition verbale à la résistance armée. Il n'en est pas de même dans les Trois Royaumes; les discours les plus véhéments y engendrent rarement une émeute; et d'ailleurs la vue de quelques soldats, de quelques policemen armés de bâtons, met en fuite les groupes les plus compactes et les plus exaspérés. Ce fait, démontré par l'expérience, a rassuré jusqu'à ce jour l'aristocratie britannique, et les torys ont regardé avec dédain des manifestations qui, malgré la gravité des plaintes et la réalité des souffrances, ressemblent à la comédie de Shakspeare: Much ado about nothing.
On lit dans les journaux: «Depuis quelques années, le Palais-Royal voit sa vogue et son crédit baisser. Aujourd'hui, plus de vingt arcades sont en vente et ne trouvent que des offres bien inférieures à leur valeur d'il y a dix ans. Un grand nombre de boutiques, riches magasins naguère, sont abandonnées à des tailleurs de pacotille, et d'autres se louent difficilement. On annonce que les propriétaires du Palais-Royal viennent d'adresser une pétition au roi pour qu'il soit avisé au moyen d'arrêter le mal de plus en plus flagrant, et de rendre la sécurité à tant de graves intérêts, menacés par cette dépréciation.»
Quoi donc! le Palais-Royal serait-il arrivé au temps de sa décadence après une si longue prospérité et une si brillante histoire?
Pendant près de deux siècles, de 1621, époque de sa fondation, aux premières années de la Révolution, l'histoire du Palais-Royal a été, pour ainsi dire, l'histoire du royaume de France. En élevant le Palais-Cardinal sur les débris du vieil hôtel de Rambouillet et de l'hôtel Mercoeur, Richelieu ne se donna pas seulement une royale demeure, il ouvrit une scène où, après les grandes tragédies de son règne, devait se jouer la comédie de deux régences turbulentes. Comme s'il eut deviné la diversité infinie des représentations de toutes sortes et des parades dont le Palais-Royal serait un jour le théâtre, Richelieu y avait multiplié les décors propres aux pièces les plus variées; il y en avait pour tous les goûts et pour tous les caractères: ici de vastes et magnifiques galeries favorables au drame pompeux; là, des cabinets discrets et solitaires où pouvait se nouer et se dénouer la comédie d'intrigue; ailleurs, des escaliers complaisants et de mystérieux boudoirs destinés à la comédie de genre; plus loin, une chapelle sacrée avec ses saints calices, son sanctuaire, la Vierge et le Christ. Ainsi le ciel avait son petit coin réservé dans cette demeure où les appétits terrestres allaient élire domicile et habiter pendant deux cents ans. D'autre part, plusieurs vastes cours s'ouvraient autour du palais; c'était là que le peuple devait, de temps en temps, jouer aussi son rôle, et éveiller en sursaut les ministres endormis dans l'ombre, les belles marquises languissamment couchées sur l'or et la soie, les princes étourdis par la fumée du petit souper. Le peuple était destiné à remplir l'emploi du Raisonneur de la comédie, qui rappelle, un peu brutalement quelquefois, les dissipateurs à l'économie et les filles légères à la vertu.
Quand Richelieu prit possession du Palais-Royal et vint promener son manteau d'écarlate sous ces voûtes décorées par Vouët, Poërson et Philippe de Champagne, les grands actes de la vie du cardinal étaient à peu près accomplis! A peine lui restait-il encore le temps, avant d'en faire la clôture définitive, de jeter bas la tête de Cinq-Mars et de De Thon. Tout était silencieux et tout se courbait sous le sceptre du ministre-roi. La Bastille et l'échafaud avaient débarrassé la scène des acteurs les plus indociles; Montmorency reposait à côté de Chalais et de Marillac; Soissons était enseveli sous les cadavres de la Marfée; d'Épernon se taisait au fond de son gouvernement; Bouillon restait à l'abri de sa citadelle; Lavallette et Beaufort et les principaux mécontents s'étaient réfugiés en Espagne, en Angleterre, en Hollande. L'histoire dramatique du Palais-Royal ne commence véritablement qu'à la régence d'Anne d'Autriche.
Richelieu mort, la régente prend possession du palais échu à la couronne par donation du cardinal fondateur; elle y vient tenant par la main ses deux fils, Louis XIV, roi de cinq ans, et son frère le duc d'Anjou. Avec Anne d'Autriche et le monarque en bourrelet, la tragédie-comédie y fait aussi son entrée. Alors comment un drame original si varié; l'intrigue, les cabales, la galanterie, en sont les acteurs principaux, et les femmes, on les devine, y jouent un grand rôle. Dans cette pièce sans pareille, les soupirs amoureux se mêlent au cri de la révolte, le feu des tendres oeillades au feu de mousqueterie; le bruit du canon interrompt un langoureux quatrain et retarde la rime galante d'un doucereux acrostiche. On s'amuse et l'on se bat, on s'adore et l'on se trahit, on conspire en dansant, on se tue avec des épées ornées de faveurs roses; ceux qui se sont embrassés le matin s'envoient le soir à la Bastille. Des cardinaux se font tribuns; de frêles duchesses chevauchent sur les grandes routes comme de rudes hommes d'armes, allumant la bataille de leur douce voix, et mettant de leurs mains blanches le feu aux poudres. Pour des fantaisies de femmes et des vanités de courtisans, l'incendie est aux quatre coins du royaume. Le sang coule en l'honneur des beaux yeux d'une divinité aux dents de perle et aux prunelles de turquoise A côté de ces folles escapades, le Parlement insurgé, le roi en fuite, le peuple en armes et menaçant: le peuple qui ne plaisante jamais, même dans les guerres pour rire. Des ce temps-là, il semble annoncer, par un sourd et lointain mugissement, que le jour viendra d'une autre bataille: formidable rencontre ou les combattants ne se contenteront plus, comme ici, de quelques volées de canons bourrés de rimes légères, de chansons et de madrigaux.
Pour ce drame de la Fronde, l'unité de lien n'est pas scrupuleusement observée, et l'abbé d'Aubignac y trouverait à redire. Tantôt la comédie se joue à Saint-Germain, aux Halles, à l'hôtel de Retz, à Bordeaux, à la porte Saint-Antoine; mais la scène principale est au Palais-Royal. Là se démêlent et se brouillent les fils de l'intrigue; là naissent les intérêts, là s'agitent les passions: haine, amour, ambition, jalousie, vengeance. Si vous pouviez entendre ce qui s'est dit dans le grand cabinet où la reine manqua d'étrangler le coadjuteur; si vous interrogiez l'écho de la petite chambre grise où se tinrent les intimes conférences de la régente et du Mazarin, et que l'écho vous répondit, quelle curieuse et naïve confidence! quels secrets de politique et d'amour! Les belles indiscrétions que feraient les murs de la salle des bains et de l'oratoire, s'il est vrai, en effet, que les murs ont des oreilles!
Sous Louis XIV, la royauté abandonna le Palais-Royal; il lui fallait Versailles pour étaler à l'aise les anneaux de sa chevelure et les vastes plis de son manteau. Le palais du cardinal sembla bon tout au plus pour le frère du grand roi; Monsieur en prit possession. Avant lui, une pauvre reine détrônée, Henriette d'Angleterre, femme de Charles 1er, l'avait habité. L'auguste mendiante, contrainte de demander des secours et un refuge au Parlement, obtint l'asile du Palais-Royal. Du moins elle n'y manqua pas de feu pendant l'hiver, comme cela lui était arrivé au couvent de Chaillot.
L'émeute populaire, le Parlement, la turbulence féodale, se taisent et s'éclipsent dans les splendeurs monarchiques du règne de Louis XIV. Le Parlement prend l'habit de courtisan; la noblesse quitte les rudes soucis du château crénelé pour les douceurs du petit lever et du jeu du roi; le peuple s'endort pour ne s'éveiller qu'un instant aux funérailles du monarque. A dater de ce moment, l'histoire du Palais-Royal cesse d'être une histoire publique: c'est une chronique de moeurs privées, et rien de plus. Mansard agrandit le palais; Coypel y peint quatorze tableaux représentant les principaux faits de l'énéide. Mais jusqu'à la mort de Louis, le Palais-Royal ne recevra aucune grande confidence politique. Le roi a tout absorbé et contient tout en lui seul. Le frère du roi n'est que son très-humble serviteur et très-fidèle sujet. Il n'a plus de complots à nourrir, ni places fortes à surprendre, ni de cardinaux à poursuivre, et ne prend part aux affaires de l'État qu'en ce qui concerne le menuet et la sarabande. Monsieur danse donc le menuet et donne des fêtes. Une cour galante s'empresse sur les pas de sa femme, de la jeune Henriette; l'aimable femme sourit aux lieux mêmes où sa mère, l'autre Henriette, était venue naguère se réfugier, pauvre, vêtue de deuil, et toute pâle encore de l'échafaud de White-Hall. Cette vie de plaisirs est tout à coup interrompue par la voix qui s'écrie: «Madame se meurt! Madame est morte!» Après quoi, Monsieur oublie Madame et Bossuet, et livre ses élégants boudoirs à une seconde femme, bonne et simple Allemande qui n'affecte ni les grands airs ni le grand ton, et chaque matin, à son déjeuner, se régale tout simplement d'une beurrée, comme elle l'a raconté depuis. Monsieur, qui n'aimait pas la beurrée apparemment, abandonne le Palais-Royal et se réfugie à Saint-Cloud.
A la suite de cette échappée, l'histoire du Palais-Royal n'offre rien de mémorable, et cette stérilité dure plus de vingt ans. Un certain soufflet que la bonne Allemande donna de sa propre main à monseigneur le duc de Chartres, distraction maternelle qu'elle confesse elle-même dans ses mémoires, est à peu près le seul événement qui fasse quelque bruit au Palais-Royal jusqu'à la seconde régence. Alors les peintres, les sculpteurs, les architectes, les décorateurs, font irruption dans les galeries du palais; le régent aime les constructions; le régent est possédé de la passion des arts. Oppenort surcharge les murs d'ornements lourds et bizarres dans le goût du temps. Mais, avec cette autre régence, le Palais-Royal retrouve sa vie active, brillante, voluptueuse, intriguée; l'histoire politique vient de nouveau s'asseoir sous ses voûtes. L'affaire des légitimés, les querelles avec l'Espagne, le système de Law, toutes les aventures de la régence ressuscitent le Palais-Royal. Le Parlement relève la tête et recouvre la voix; le peuple sort de son engourdissement et reprend son rôle de carrefour et de places publiques; car les légèretés et les faiblesses de ses maîtres ont réveille son audace et son vieux sang de frondeur.
Louis XV enleva une seconde fois au Palais-Royal son importance politique. Saint-Cloud et Versailles héritèrent des saintes façons de vivre mises en pratique par la régence. Au spectacle de cette monarchie de moeurs puis que faciles, le Palais-Royal eut des remords et devint sage et pénitent dans la personne du fils et du successeur du régent. Ce nouveau duc d'Orléans s'occupa surtout de lectures ascétiques, et négligea pour la théologie, l'héritage de plaisirs et de galanterie que son père avait recueilli avec soin et singulièrement accru.
Nous voici en 89; pour le coup, la colère du peuple gronde sérieusement et ne badine plus. Le Palais-Royal est un des champs de bataille où il apporte ses agitations et sa curiosité. Les bons bourgeois de Paris, les innocents nouvellistes, les oisifs pacifiques qui venaient lire la Gazette de Leyde à l'ombre de l'arbre de Cracovie et des marronniers centenaires plantés par le cardinal de Richelieu, toute cette nation candide de badauds a fait place à la foule active, inquiète, bruyante; c'est le Paris révolutionnaire qui s'empare de la scène, le Paris jeune, nouveau, plein de sève et de passion. Il envahit le Palais-Royal et y jette, par toutes les rues, ses groupes impatients et ses orateurs plébéiens; c'est du Palais-Royal que s'élève le premier cri républicain; c'est au Palais-Royal que Camille Desmoulins, arrachant une verte feuille aux jeunes tilleuls récemment plantés par le duc d'Orléans, en fait une cocarde et arbore ce signe de l'insurrection. Tant que dura la lutte, le jardin du Palais-Royal fut une espèce de rendez-vous tumultueux de curieux et d'écouteurs aux portes. Les clubs et les sections y dépêchaient leurs émissaires pour épier les impressions populaires et récolter les on dit. Souvent les orateurs et les auditeurs quittaient ces petites conventions en plein vent, éparpillées çà et là sous les arbres, autour des parterres et dans les allées, pour aller se mêler au combat de la journée et courir aux armes.
Depuis, le Palais-Royal continua à servir de quartier-général aux flâneurs et aux fabricants de nouvelles; mais il perdit peu à peu son caractère officiel, et, sous le Directoire, le Consulat et l'Empire, il se fit une autre espèce de renommée Le Palais-Royal devint célèbre par l'audace de ses tripots et l'effronterie de ses déesses. Le vice se promenait le long des galeries et débordait par-dessus les arcades.
Aujourd'hui, l'histoire du Palais-Royal est aussi régulière, et, peu s'en faut, aussi décente que ses parterres symétriques, ses allées sablées avec soin, ses tilleuls rangés au cordeau et scrupuleusement émondés: histoire revue, corrigée par les inspecteurs de police et éclairée au gaz de tous côtés. Ce n'est plus aux princes qu'il faut en demander le chapitre contemporain, mais aux libraires, aux orfèvres, aux bijoutiers, aux restaurateurs, aux modistes et à M. Chevet. L'âge poétique du Palais-Royal est clos: âge du caprice, de la fantaisie et de l'erreur; l'âge de raison est en pleine floraison. Le Palais-Royal tient comptoir, paie patente, monte sa garde à la mairie, additionne ses comptes, et balaie scrupuleusement tous les matins l'avenue de sa boutique.
Quoi! le Palais-Royal tomberait en décadence et se ruinerait tout juste au moment où il est devenu honnête homme! Ce serait là une mauvaise et dangereuse conclusion; il est donc nécessaire d'aviser au péril. Nous souhaitons, quant à nous, un plein succès aux âmes charitables qui s'intéressent à sa décrépitude et pétitionnent pour qu'on étaie ce vieux témoin d'un passé si original et si varié, ce monument de notre luxe, de nos passions et de nos vices.
--Rien de nouveau du reste: la semaine a été d'une stérilité désespérante; c'est à grand'peine que je tire de ma besace les deux maigres anecdotes que voici; à défaut d'autres qualités, elles ont du moins le mérite d'être authentiques.
Un de nos jeunes lions se trouvait l'autre jour au foyer de l'Opéra, je parle du foyer des acteurs. Une douzaine de lionceaux secouaient leur crinière et rugissaient à l'entour. Il était fort question de ces demoiselles du ballet; chacun vantait la sienne et taillait sans miséricorde dans le champ de la voisine. Un des plus étourdis et des plus impertinents s'écria tout à coup: «Et mademoiselle *** (une de nos danseuses en crédit), qu'en dites-vous? vous m'abandonnerez bien celle-là, je pense.--Non pas, dit l'autre; je la trouve charmante.--Allons donc!
--Parole d'honneur.--Quoi! cette horreur! mais elle n'a plus de dents.--Pardon, monsieur, dit un vieux lion, ami particulier de la danseuse, et qui se tenait tapi dans un coin sans qu'on l'aperçut; pardon, vous ne savez pas ce que vous dites: ces demoiselles ont toujours des dents; quand elles n'en ont plus, elles en rachètent!»
--Il y a eu pendant trois ou quatre jours de fréquents conciliabules au bureau de la censure dramatique.--O ciel! est-ce que la sûreté de l'État aurait été mise en péril par quelque drame scélérat? L'insurrection, la république, se seraient-elles présentées audacieusement à MM. les censeurs, cachées sous la peau d'une tragédie ou d'un opéra-comique, comme le loup sous la peau de l'agneau? Quelque vaudeville ou quelque ballet-pantomime aurait-il fait mine de casser les réverbères et de dresser des barricades? Un ballet-pantomime, vous y êtes.--Ah! vraiment; quoi de plus innocent cependant qu'un ballet?
--Un ballet en dit souvent plus qu'on ne pense: la Péri, par exemple!--Eh bien! la Péri?--Vous ne voyez donc pas tout le venin que recèle ce seul mot: la Péri!--Je n'y vois pas la moindre ligue, en vérité.--Aveugle que vous êtes! les factions ne peuvent-elles pas tirer parti de ce titre dangereux? --Comment cela?--Écoutez bien: La Péri (la pairie) va mal, la Péri ne bat que d'une aile, la Péri est boiteuse, la Péri est tombée, la Péri la dansera. Hein! que dites-vous! C'est affreux, en effet, et nous marchons sur un volcan.
L'alarme de la censure, était si grande, que M. Théophile Gautier, l'auteur du ballet, crut prudent de capituler; donc, le premier jour, l'affiche annonça le ballet sous ce titre: Léila ou les péris. Une haute influence étant intervenue dans cette plaisante affaire, le lendemain M. 'Théophile Gautier avait reconquis sa Péri: ce qui ne signifie pas qu'il fût pair de France, quoi qu'en disent les maîtres d'orthographe de la censure.
Au reste, M. Théophile Gautier a du malheur avec ses titres; un autre ballet de sa façon, Giselle ou les Willis. excita, dans son temps, les mêmes inquiétudes, sous prétexte que l'ouvrage présentait le spectacle d'un gouvernement à Willis.