REPRISE D'OEDIPE A COLONE.--SACCHINI.

Oedipe à Colone est un des ouvrages qui ont obtenu le plus de succès sur notre scène lyrique, et dont la popularité a duré le plus longtemps. Sa première représentation eut lieu en Février 1787. La reine Marie-Antoinette y assistait et donnait, de sa main royale, le signal des applaudissements. Cela explique en partie pourquoi cette partition ne fut point accueillie avec l'indécision et la froideur que rencontrent à leur apparition presque toutes celles qui ont une grande valeur et qui sont destinées à vivre. En attendant que l'on comprît l'ouvrage et qu'on l'applaudît à bon escient pour les beautés réelles qu'il renfermait, on l'applaudissait d'avance pour faire comme la cour, et on l'admirait de confiance.

D'ailleurs Oedipe à Colone n'eut pas longtemps besoin de cette puissante protection. Quelques représentations suffirent pour en établir le succès et pour assurer la gloire de l'auteur. Malheureusement il ne put voir ce succès ni jouir de cette gloire; il était mort depuis quatre mois quand son ouvrage de prédilection vit le jour (à l'Opéra du moins, car il y avait déjà plus d'un an qu'on l'avait exécuté à Versailles), il n'en avait pas même dirigé les répétitions. Un accès de goutte l'avait enlevé, le 7 octobre 1786, dans sa cinquante-unième année.

Sacchini était né à Naples en 1735, et avait fait ses études musicales dans cette ville au Conservatoire de Santo-Onofrio. Il avait en pour maître Durante', l'un des plus habiles, peut-être même le plus habile des professeurs de ce temps-là. Il se fit rapidement connaître, et n'y eut pas plus de peine que n'en ont d'ordinaire les compositeurs d'Italie, à qui l'on ouvre la carrière avec autant d'empressement qu'on met chez nous d'obstination à la leur fermer. Il déploya pendant dix ans une grande activité, et fit représenter des opéras sur toutes les scènes importantes de l'Italie: à Naples, à Milan, à Turin, à Rome surtout. Dès cette époque le goût de la musique italienne était répandu dans toute l'Europe autant et plus qu'aujourd'hui, Vienne, Prague, Dresde, Berlin, Londres, Madrid, avaient un théâtre italien; Paris seul n'en avait pas encore. L'impressario (l'entrepreneur) de celui de Londres fit à Sacchini des offres magnifiques qu'il se hâta d'accepter.

On prétend qu'en Angleterre il gagna jusqu'à 1,800 livres (44,000 fr.) par an, et l'on ajoute qu'il n'en était pas plus riche au bout de chaque année. Également fatigué par le travail et par les plaisirs, il fut obligé, après douze ans de séjour, de quitter Londres, dont l'humide climat était devenu dangereux pour sa santé chancelante. Ce fut alors qu'il vint à Paris.

Sa réputation l'y avait précédé et lui assurait un accueil flatteur. La reine, qui aimait la musique, et, dit-on, la cultivait avec succès, lui accorda son appui, comme elle l'avait déjà accordé à Gluck. L'Académie royale de Musique fit avec lui un traité avantageux et honorable; il se mit bientôt à l'oeuvre et fit, en moins de quatre ans, Renaud et Armide, la Colonie, Chimène, Dardanus, Oedipe à Colone, Arvire et Evelina. Les deux premiers de ces ouvrages n'étaient, à la vérité, que deux opéras italiens composés par lui depuis longtemps, qui furent seulement traduits sous sa direction, et qu'il arrangea pour la scène française. C'est ainsi que, de nos jours, Rossini préluda par le Siège de Corinthe et par Moïse au Comte Ory et à Guillaume Tell.

Sacchini produisait facilement et rapidement, comme la plupart des Italiens. Oedipe à Colone ne lui coûta pas, dit-on, six semaines de travail. Ce n'en est pas moins le plus beau de ses ouvrages, et le seul, il faut le dire, qui ait transmis son nom à la postérité. Qui pourrait aujourd'hui citer une mesure d'Arvire et Evelina, de Chimène ou de Dardanus? C'est qu'il ne suffit pas chez nous, pour assurer le succès d'un opéra et le faire vivre, que les chants en soient heureusement trouvés et les parties vocales et instrumentales harmonieusement disposées: il faut encore que ces chants et ces accords s'adaptent à une action dramatique intéressante, et il ne paraît pas que Chimène ou Dardanus aient été plus utiles à la réputation de Guillard qu'à la gloire de Sacchini.

Ce drame même d'Oedipe à Colone ne prouve pas, après tout, de violents efforts d'imagination. Voici le fait en peu de mots. Cela ne sera pas inutile peut-être à la génération actuelle, qui doit peu connaître Oedipe à Colone; et d'ailleurs, les savants qui ont lu Sophocle seraient capables de se figurer que le livret ressemble à la tragédie, et nous tenons à leur épargner ce désagrément.

Chassé de Thèbes par son frère, après en avoir chassé son père, Polynice s'est réfugié près de Thésée, qui a embrassé sa cause et arme pour lui. Il fait plus encore peut-être que de lui confier ses soldats et son argent, il lui confie sa fille Ériphile. On regrette de voir le fils des dieux et le successeur d'Alcide porter un intérêt si vif à un tel garnement; mais ce garnement s'y est pris en habile homme: il s'est fait d'abord aimer de la princesse, et le fils des dieux, bon homme au rond, n'a su rien refuser à sa fille.

Le jour est arrivé qui doit éclairer cet illustre hyménée, et le départ des guerriers athéniens chargés de châtier connue il faut maître Etéocle, il n'a qu'à se bien tenir, car il a affaire à des gaillards déterminés:

Nous braverons pour lui les plus sanglants hasards.

Qu'il guide nos braves cohortes!

Thèbes nous ouvrira ses portes.

Ou le dernier de nous mourras sous ses remparts.

Académie royale de Musique.--Oedipe, 3e acte.--Oedipe,
Levasseur; Polynice, Massot; Antigone, madame Dorus.

Polynice lui-même est animé des plus nobles sentiments.

Ah! le trône où j'aspire a cent fois moins de charmes

Que la main qu'à mes voeux vous daignez présenter.

Animé par ses yeux...

Les yeux de cette main, apparemment.

Soutenu par vos armes,

Est-il quelque ennemi qui puisse m'arrêter?

Voilà qui est aussi galant que brave. Un chevalier français ne dirait pas mieux.

On chante, on danse. C'est ce qu'on peut faire de plus convenable un jour de noce, où tout le monde a besoin de s'étourdir. Polynice surtout n'est pas tranquille: il a tant de choses à se reprocher! Les dieux voudront-ils recevoir son serment? et jugeront-ils que son mariage avec une jeune et jolie princesse soit une expiation suffisante de tous les crimes qu'il a commis?

Non, par Hercule! Il n'en sera pas quitte à si bon marché. Au premier pas qu'il fait vers le temple, le ciel s'obscurcit, l'éclair brille, le tonnerre gronde; bientôt les portes du sombre édifice roulent d'elles-mêmes sur leurs gonds d'airain, et les trois déesses qui l'habitent se montrent à la foule tremblante, le visage courroucé, l'oeil en feu, la chevelure en désordre, et faisant claquer leurs fouets de serpents. De quoi s'avisait-il aussi, ce bon Thésée, de vouloir marier sa fille à l'autel des Furies, au lieu de s'adresser, comme tout le monde, à l'autorité compétente, à l'auguste Junon? La déesse aux yeux de boeuf, comme l'appelle Homère, eût été attendrie peut-être par les excellentes dispositions matrimoniales de Polynice; mais les Eumènides sont inexorables.

Au second acte, Oedipe et Antigone paraissent, et, avec eux, la passion et la douleur antiques, et l'intérêt naît enfin. Il est puissant, et l'on ne peut nier que l'imagination du spectateur ne soit vivement ébranlée et son coeur profondément ému par la noble misère du vieillard et par la piété de sa fille.

Ta consolante voix a passé dans mon coeur.

J'oublie, en t'écoulant, soixante ans de malheur.

Mais, dis, où sommes-nous?--Sur un rocher terrible...

Plus loin sont des cyprès; sous leur ombre paisible

On voit un temple antique...--Un temple! ô jour d'effroi!

O supplice! ô tourments!--Ah! seigneur!...--Je les vois

Ce sont elles, ce sont ces fières Euménides...

J'entends les sifflements des serpents homicides...

Le voilà ce sentier, où mon bras furieux

A versé le sang de mon père.

Cithéron! Cithéron!...

Antigone s'efforce de le rappeler à lui: il la repousse avec violence.

Quoi! Jocaste, c'est vous! mon épouse! ma mère.

Que voulez-vous?...

Cachez-moi cet autel funeste

Où le ciel même osa consacrer notre inceste!...

...Dieux vengeurs, que vouliez-vous de moi?

Mes yeux souillaient la lumière céleste,

Ma main les arracha..

Qui me soulagera de ma douleur profonde?

Mon nom même, mon nom est en horreur au monde:

Les peuples effrayés me rejettent loin d'eux, etc., etc.

Cette scène est fort belle; tout y est simplement et noblement exprimé, et l'on s'explique sans peine, en la lisant, que l'Académie Française, au jugement de laquelle il était d'usage, à cette époque, de soumettre les ouvrages destinés à l'Opéra, ait couronné celui-ci, malgré les puérilités du premier acte, et les froides amours de Polynice et d'Ériphile. Heureusement celle-ci disparaît aussitôt qu'Antigone prend possession de la scène.

Au troisième acte, Oedipe est dans le palais de Thésée, qui a recueilli son auguste misère, et Polynice, repentant, vient à ses pieds implorer son pardon. Le vieillard résiste d'abord; il lutte longtemps contre les supplications de son fils, contre les larmes d'Antigone et peut-être contre lui-même, et prononce dans sa colère, une des malédictions que, dans la poétique des Grecs, les dieux prenaient toujours au mot, et qui ne manquaient jamais leur effet. Mais enfin il s'apaise et pardonne, et le ciel désarmé, au moins pour quelque temps, ne s'oppose plus à ce mariage si ardemment désiré par Polynice, mais qui est si indifférent au spectateur, et qui vient refroidir le dénouement, comme il a refroidi l'exposition.

Tout le mérite de l'ouvrage de Guillard est dans le second acte et dans quelques beaux détails du troisième. Ajoutez-y une versification habituellement élégante et une noblesse de langage qui est toujours en rapport avec la sévère majesté du sujet, et vous comprendrez sans peine le succès qu'il obtint à un époque où l'on n'était pas encore blasé sur les effets de la scène, et où les exagérations du drame moderne, son agitation stérile et ses tours de passe-passe n'étaient pas encore inventés..

La musique s'est empreinte du caractère et de la couleur des paroles, et c'est là son principal mérite. Sacchini n'était peut-être, sous beaucoup de rapports, qu'un musicien de second ordre. Ses mélodies n'ont par elles-mêmes rien d'original, rien de piquant. Séparées du vers auquel elles sont adaptées, exécutées par un instrument, elles n'auraient pour la plupart aucune signification, aucune valeur; mais, réunies à la parole elles lui donnent un accent qui en double l'éloquence et en agrandit merveilleusement l'effet. Pris à ce point de vue, Sacchini est réellement un homme de génie Les beautés d'expression qui abondent dans son oeuvre pénètrent l'âme et la remuent si profondément, qu'on ne songe plus à lui reprocher la pâleur de son instrumentation, ni la sagesse un peu froide quelquefois de son harmonie.

Oedipe à Colone a produit peu d'effet à l'Opéra, mais c'est à l'exécution qu'on doit s'en prendre. Les chanteurs d'aujourd'hui n'ont plus le secret de cette musique qui, au lieu de briller par elle-même, s'immole systématiquement à la poésie qui évite l'effet physique avec autant de soin que la musique moderne le recherche, et qui se contente d'intéresser l'intelligence et d'émouvoir le coeur, sans ébranler jamais les nerfs. Le style de Sacchini n'était pas leur fait, et ils l'ont bien prouvé. Et puis de simples chanteurs, quelque talent d'exécution qu'on leur suppose, n'y sauraient suffire, s'ils ne sont en même temps d'habiles acteurs. Mais quittons ce sujet un peu triste. Voici la symphonie qui résonne, voici les blanches filles de l'air qui m'appellent, et Carlotta Grisi qui va s'envoler Je n'ai plus d'oreilles que pour M. Burgouiller, je n'ai plus d'yeux que pour Carlotta Grisi et pour les merveilles de la mythologie orientale.

Léila ou la Péri, ballet fantastique en deux actes, par MM. THÉOPHILE
GAUTHIER et CORALLI, musique de M. BURGMULLER, décorations de MM.
SECHAN, DIETERLI. DESPLÈCHIN, PHILASTRE et CAMBON. ACADÉMIE ROYALE
DE MUSIQUE.

Achmet habite le Caire. Il est jeune, il est riche, et son harem renferme beaucoup plus de femmes que ne lui en accorde la loi du Prophète. Est-ce une raison pour qu'il soit heureux? J'en doute. La richesse n'est pas le bonheur. Combien n'ai-je pas vu en France d'honnêtes gens qui n'avaient qu'une femme et qui se trouvaient déjà trop riches! Qu'eussent-ils dit, bon Dieu! si, au lien d'une femme, ils en avaient eu vingt?

Achmet en a plus de vingt: calculez, si vous le pouvez l'étendue de ses tribulations, vous tous qui savez par expérience ce que c'est que le poids d'un ménage.

A la vérité Achmet ne porte pas tout seul cet énorme fardeau; il a des lieutenants chargés de tous les menus détails de son administration; il a des ministres, pauvres diables pour lesquels la responsabilité n'est pas un vain mot. Roucem est le plus important de ceux-ci, et par conséquent le plus affairé et celui de tous qui a le plus à craindre le mécontentement du maître Si les sens épuisés d'Achmet s'émoussent comme une lame qui a trop servi, si son imagination s'engourdit et s'affaisse, si la régulière beauté de Circassienne lui paraît monotone et froide s'il trouve la Géorgienne trop blanche et la Nubienne trop noire, si toutes, à bout de ruses coquettes et d'artifices voluptueux, ne savent plus ranimer sa fantaisie distraite, c'est à Roucem qu'il s'en prend: «Allons, Roucem, mon ami, je commence à m'ennuyer; prends garde à loi. Ton état est de me divertir; quand je bâille, tu es en faute, et si je suis trop miséricordieux pour te faire couper la tête, à l'exemple du grand Schahabaham, je suis trop juste du moins pour ne pas te décerner, le cas échéant quelque vingtaine de coups de bâton. Aussi il faut voir Roucem au milieu des odalisques confiées à sa direction; comme il s'agite et se démène, et va sans cesse de l'une à l'autre! comme il les excite et les tient en haleine, et, joignant l'exemple au précepte, leur enseigne les secrets les plus mystérieux de l'art de plaire! Triste condition! emploi trop pénible et trop envié, que celui d'amuser un homme qui n'est plus amusable, comme l'écrivait gravement madame de Maintenon.

Académie royale de Musique.--La Péri, ballet
fantastique. 1er acte.--Mademoiselle Carlotta Grisi et Petipa.

En effet, il a beau faire. Achmet s'ennuie, et la belle Nourmahal qui fut longtemps sa favorite, commence elle-même à n'y pouvoir plus rien. Roucem comprend qu'il en est réduit aux remèdes héroïques, et n'hésite pas à les employer.--L'Afrique est vaincue, l'Asie est hors de combat, mais l'Europe nous reste encore; par Mahomet! essayons de l'Europe!--Ommeyl, le marchand d'esclaves arrive tout à point: il lui achète d'un seul coup une Française, une Allemande, une Espagnole et une Écossaise. La Française a des paniers, de la poudre et des mouches: l'Allemande, de longs cheveux dorés qui flottent en tresses brillantes sur ses hanches, épaules, sur son corsage étroit et bariolé, sur sa jupe du bleu le plus tendre; l'Espagnole se fait remarquer par sa basquine et sa mantille, moins noires que ses yeux et sa chevelure; l'Écossaise étale sur sa robe toutes les couleurs de l'arc-en-ciel; c'est d'ailleurs une Écossaise comme on en voit peu: sa taille est petite, sa jambe courte, son oeil brun, ses cheveux noirs. Je soupçonne un peu maître Ommeyl d'avoir fait comme les marchands de vin, et de n'avoir livré au trop confiant Roucem qu'une Écossaise frelatée. Mais, quelque opinion qu'on adopte sur l'authenticité du cru, Achmet évidemment n'aura pas le droit de se plaindre, et ne saurait exiger plus de variété. Vain espoir! Roucem y perd son argent et sa peine. L'Allemande a beau valser devant son nouveau maître, l'Écossaise, vraie ou fausse, a beau déployer son agilité dans une gigue, et la Française dans une gavotte; l'Espagnole a beau étaler dans un boléro ses formes gracieuses et ses poses provoquantes, Achmet les regarde à peine, et continue à s'ennuyer; puis enfin il les congédie toutes, et reste seul. Je me trompe, il s'enferme tête à tête avec sa pipe, cette amie discrète et fidèle des poètes rêveurs et des amoureux en disponibilité.

La chibouque est chargée non de tabac, mais d'opium. Bientôt le narcotique produit son effet: Achmet s'endort de ce sommeil plein de rêves fantastiques que l'opium procure. Heureux Achmet! ce qu'il cherche vainement quand il veille, il le trouve aussitôt qu'il est endormi. Et que cherche-t-il? vous le savez déjà. Un objet qui l'intéresse, un être qu'il puisse aimer. Il n'en existe pas dans ce monde, mais peut-être y en a-t-il dans un autre.

Il y en a. A peine a-t-il les yeux fermés, que l'appartement où il est couché se remplit d'une vapeur mystérieuse, opaque d'abord, mais qui s'éclaircit peu à peu et laisse apercevoir en se dissipant «un espace immense plein d'azur et de soleil (c'est le livret qui parle), une oasis féerique, avec des lacs de cristal, des palmiers d'émeraude, des arbres aux fleurs de pierreries, des montagnes de lapis-lazuli et de nacre de perle, éclairée par une lumière transparente et surnaturelle.»

Ce paysage-là vous paraît-il assez merveilleux? C'est le séjour enchanté des Péris qui, en ce moment même, entourent leur reine de respects et d'hommages. Car les Péris sont soumises au gouvernement monarchique aussi bien que les simples mortels. Cette reine des Péris a lu dans le coeur d'Achmet et s'est dit: «C'est moi qu'il désire et qu'il aime sans me connaître; c'est moi qui suis son rêve, et les femmes terrestres ne sont que son cauchemar.» Comment ne serait-elle pas sensible à une passion aussi involontaire et aussi désintéressée? La tendre Péri quitte son royaume idéal et descend dans le monde réel, suivie de cet essaim de beautés voltigeantes qui forme sa cour. Elle s'approche d'Achmet et se penche sur son front. Il ouvre les yeux, il la regarde, il la reconnaît, quoiqu'il ne l'ait jamais vue; il la reconnaît, et aussitôt il l'aime. Il se lève, la poursuit et cherche à la saisir. Mais une Péri n'est pas plus facile à saisir qu'une hirondelle. Il s'épuise en vains efforts dans cette lutte, mais il y trouve du moins mille charmantes occasions de juger combien une Péri est plus agile qu'une mortelle, combien ses mouvements sont plus gracieux et ses formes plus élégantes.

Je regrette seulement que les Péris réunissent à tant d'attraits un si mauvais caractère. Croirez-vous bien que Léila (c'est le nom harmonieux de la reine des Péris) s'avise tout à coup de prendre Nourmahal pour une rivale, qu'elle exige du faible Achmet qu'il la maltraite, qu'il la chasse, qu'il la vende, et ne lui laisse de repos qu'après qu'il s'est montré méchant et cruel autant qu'elle-même.

Cela du moins est une preuve d'amour qui paraît concluante et dont elle devrait se contenter. Mais la Péri est naturellement défiante, et Léila plus que toute autre Péri, «Qui m'assure, se dit-elle, qu'il m'aime pour moi-même, et que ma puissance et ma couronne ne sont pour rien dans ses désirs?» Ce scrupule lui vient un peu tard; mais que voulez-vous? la logique n'est pas son fort. Elle aurait fait sa philosophie chez les jésuites, qu'elle ne pourrait guère raisonner plus mal, ainsi que vous l'allez voir.

«Il faut, conclut-elle, que je mette ses sentiments à l'épreuve. Devenons une simple femme, et moins encore, une pauvre esclave. S'il m'aime ainsi, je serai bien sûre que c'est moi qu'il aimera.»

Excusez-moi, charmante Léila, mais vous concluez fort mal. S'il aime l'esclave, il sera infidèle à la Péri. Il faut que vous lui supposiez un coeur bien changeant pour imaginer qu'il passe aussi rapidement de l'une à l'autre.

C'est ce qu'il fait pourtant. Il s'enflamme d'un tel amour pour cette nouvelle venue, qu'il en oublie complètement la Péri, et qu'il sacrifie pour elle son repos, sa fortune, sa vie même. Voici comment.

Léila a pris la forme extérieure d'une esclave qui s'est échappée du harem du pacha. Le pacha la réclame. Achmet la refuse, et la cache si bien qu'on ne peut la trouver. On arrête Achmet et on le met en prison.

Léila vient le visiter dans son cachot sous sa forme aérienne. «Abandonne cette esclave, lui dit-elle, et tu en seras récompensé par mon amour et par l'immortalité.--Non, dit Achmet; c'est elle que j'aime, et non pas toi.»--Et Léila, si jalouse naguère de la pauvre Nourmahal, s'en va toute charmée de cette déclaration. Qu'en pensez-vous, madame, vous qui, en ce moment même, tenez l'Illustration entre vos jolis doigts?

Arrive bientôt le pacha lui-même, en grand cafetan rouge, et coiffé d'un turban fait de je ne sais quelle étoffe ou fourrure grise, qui ne ressemble pas mal à une perruque mal poudrée. «Une dernière fois, veux-tu me rendre mon esclave!--Jamais!--Songes-y bien: je te ferai jeter par cette fenêtre, et tu sais que tu n'arriveras pas jusqu'à terre; il y a le long du mur de grands crochets de fer qui t'épargneront la moitié du chemin.--N'est-ce que cela? bagatelle!» dit le courageux Achmet; et il saute de lui-même.

Un moment après, la prison disparaît, le ciel s'ouvre, et l'on aperçoit le paradis musulman, où Achmet vient s'établir accompagné de sa Péri, qui sera désormais sa houri. N'est-ce que l'âme d'Achmet, ou bien Léila lui a-t-elle épargné l'horreur de son supplice abominable? Je n'en sais rien, et l'auteur pas davantage; et vous pouvez choisir le dénouement qui sera le plus de votre goût, satisfaction dont on jouit rarement au bout d'une pièce de théâtre.

La Péri est soeur cadette de la Wili; toutes deux sont filles de la Sylphide et ressemblent beaucoup à leur mère.

Faut-il maintenant tirer de son étui mon affreux scalpel de critique et démontrer qu'il y a dans l'ouvrage nouveau plus d'imagination que de bon sens? que cette imagination même est celle d'un poète fantasque et non d'un poète dramatique? Qu'il ne paraît pas que l'auteur se soit jamais rendu compte des éléments dont se forme l'intérêt scénique, et des moyens par lesquels on le fait naître et grandir? Qu'ayant eu l'inadvertance de placer au commencement du premier acte les tableaux les plus brillants et les plus agréables scènes, il a par cela seul répandu sur tout le reste une froideur qui parfois ressemble presque à de l'ennui? Non. Disséquer une Péri serait peu galant; et d'ailleurs un être aussi aérien trouverait toujours le moyen d'échapper à l'opération.

Je voudrais bien ne pas me brouiller avec les Péris. Comment faire cependant pour dissimuler que M. Coralli me paraît avoir suivi les errements de M. Gautier avec une fidélité un peu trop scrupuleuse, peut-être? qu'il a, lui aussi, jeté tout son feu dès les premières scènes, et n'a pas su garder, comme on dit, une poire pour la soif? Son lever de rideau est charmant. Le pas des châles, la tente mobile formée des cachemires des odalisques, de laquelle sortent les quatre Européennes que Roucem présente à son maître, est une idée ingénieuse fort habilement exécutée. Cela sort presque des banalités chorégraphiques dont on est si prodigue à l'Opéra.

Il y a des détails très-heureux dans le premier tableau ou figurent les Péris, et surtout dans le premier pas de Léila avec Achmet. Cela fait, l'auteur se repose, et son imagination semble complètement épuisée. Le pas de quatre, le pas de trois du second acte ont paru plus que vulgaires. Le pas de l'abeille. dont on attendait tant d'effet, n'en a produit aucun. Ce pas était très-difficile à dessiner; pour y réussir il n'eût pas moins fallu peut-être que l'audace et la merveilleuse habileté d'Henry, cet homme de génie que l'Opéra s'est obstiné à méconnaître, qui eût été sans rival en France, et qui, en Italie a eu l'honneur d'être le rival de Vigan.

Il y a dans Léila deux décorations magnifiques: celle qui représente le séjour fantastique des Péris, dont j'ai donné ci-dessus la description, et celle qui offre au spectateur le Paradis de Mahomet. On comprend néanmoins que dans ces tableaux d'un monde imaginaire la plus grande difficulté que la peinture ait à vaincre se trouve écartée. Elle n'est pas forcée d'imiter exactement la nature; elle peut se dispenser d'être vraie. La troisième décoration, qui représente la ville du Caire vue par les toits, est très-originale; mais il me semble que la lumière y est trop jaune et les ombres trop transparentes. Ce n'est pas là un clair de lune méridional, quelque splendide qu'on le suppose; c'est un beau jour de soleil en Hollande ou en Angleterre.

Académie royale de Musique.--La Péri, ballet
fantastique.--2e acte.--Pas de l'abeille:
Mademoiselle Carlotta Grisi.

La musique est le début dramatique d'un jeune compositeur connu seulement jusqu'ici par quelques morceaux de piano, quelques romances et une valse intercalée dans Giselle. C'est cette valse qui a fait, dit-on, baisser devant lui le pont-levis et la herse qui, à la porte de l'Opéra, se dressent toujours à l'arrivée d'un nouveau venu. Son travail a paru un peu monotone; les effets n'y sont pas assez variés; les rhythmes dansants y occupent une trop large place: les scènes qui exigent de l'expression y sont en général faiblement traitées; mais on y remarque beaucoup d'invention, beaucoup d'idées, des mélodies faciles, bien rhythmées et toujours élégantes; ce sont la des qualités devant lesquelles tous les défauts disparaissent.

Après tout, s'il y a dans le ballet nouveau quelques parties faibles et quelques erreurs de plan, il y a aussi deux choses qui compensent tout, qui suppléeraient à tout, et dont je ne vous ai pas encore parlé: c'est l'élégance de. Petipa et la grâce enchanteresse de Carlotta Grisi.

La danse, disait dernièrement un écrivain spirituel, est la poésie du corps humain. A ce compte-là, Carlotta Grisi est un des plus charmants poètes du notre époque.

Les Contrebandiers de la Sierra-Nevada, la Chasse aux Belles Filles. (Théâtre des Variétés.)--Les deux Soeurs. (Théâtre du Gymnase.)--L'autre Part du Diable. (Théâtre du Palais-Royal.)--Les Petites Misères de la vie humaine. Théâtre de Vaudeville.

Théâtre des Variétés.--Les contrebandiers, ballet espagnol.

L'autre jour quelqu'un vous contait, ici même, les terribles aventures du contrebandier Zurbano, le Zurbano de Barcelone; mes contrebandiers ne sont pas de cette race féroce; ils rient sous la tonnelle, ils dansent et boivent et trinquent à leurs amours, faisant une plus grande dépense de boléros et de castagnettes que de poignards et de coups de fusil. Si par hasard ils ont des velléités de bataille et de férocité, cela dure peu, et nos drôles rentrent bientôt la lame au fourreau pour reprendre la castagnette et le boléro, comme vous l'allez voir.

Suivez-moi dans une des vallées de la Sierra-Nevada; là nous trouverons une bande d'Espagnoles à l'oeil ardent et au teint bruni, jeunes femmes et jeunes filles. Mais où sont les hommes? Les hommes sont à courir l'aventure; ils se glissent le long des sentiers tortueux, ils rampent sur le flanc des rochers, il» franchissent les ravins et jouent mille tours pendables à messieurs les carabiniers, ennemis naturels des contrebandiers.

Cependant les femmes s'inquiètent: nos pères, nos frères, nos maris, nos fiancés, reviendront-ils? Ils sont tous pleins de ruse, d'habileté et de courage; mais qui sait où peut aller la balle d'un carabinero? Peut-être a-t-elle frappé celui-ci au front, celui-là à la poitrine; peut-être nos braves se traînent-ils de rochers en rochers, blessés et haletants, et laissant des traces de sang aux ronces du chemin.

On est donc en grand souci dans cette peuplade féminine de la Sierra-Nevada: elles s'agitent, elles s'interrogent et toutes prêtent l'oreille du côté où les contrebandiers doivent revenir. Mais partout un silence profond; nul bruit de pas, nul écho favorable ne vient calmer leur inquiétude. Tout à coup le vent apporte les sons douteux d'un chant lointain, puis les sons se grossissent et approchent. O joie! c'est la voix, c'est la chanson connue: «Je suis le contrebandier!» Les voici en effet; ils reviennent pleins de vie et chargés de butin. Alors c'est une grande explosion de plaisir; on se regarde, on se compte, on se reconnaît, on se félicite, on se serre les mains avec passion. Les danses commencent, la cigarette s'allume, la guitare résonne, la castagnette babille; quelle vivacité! quelle ardeur! quelle souplesse! voyez comme ces pieds se meuvent et glissent avec pétulance sur le sol! comme ces bras s'arrondissent! comme ces jambes sautent et frétillent! comme ces corps se renversent, se balancent et se plient! La bouche sourit, l'oeil lance des flammes: dans cette danse, tout est passion, abandon et bonheur. Avisez-vous de lutter avec ces vives et étincelantes Espagnoles, mesdemoiselles de notre Académie royale de Musique, à la jambe roide, au corps guindé, aux petites mines pointues, au regard terne, au sourire de glace.

Cependant le plaisir amène la fatigue, et après la danse il est bon de faire halte et de se reposer. On quitte donc la forêt témoin de ces jeux pétulants, et toute la peuplade va s'abriter sur un tertre de gazon, à l'ombre des rochers; puis, peu à peu, nos bohémiens s'étendent, l'un à côté de l'autre, à la belle étoile, et se laissent aller au sommeil. Mais quand les contrebandiers dorment, les carabiniers veillent. Voyez-vous cet homme qui rôde là-bas? c'est un carabinier en vedette; il a flairé le gibier de contrebande et mis le nez au vent. Le voilà sur la piste, faisant signe à deux ou trois limiers de son espèce; alors tout le bataillon des carabiniers descend des hauteurs à pas de loup; ils avancent, ils arrivent, ils sont au milieu des contrebandiers endormis, et tendent la main pour les saisir; ceux-ci s'éveillent. Il faut les voir debout, en un clin d'oeil, et bondissant comme des chevreaux surpris par le chasseur; ceux-ci fuient, ceux-là tiennent tête; on se pousse, on s'attaque, on se renverse; les stylets brillent et l'escopette va chercher les poitrines. L'affaire menace d'être sanglante: mais je vous l'ai dit, nos contrebandiers sont de bonnes gens et les carabiniers aussi; Zurbano n'est pour rien dans l'histoire: au lieu donc de s'égorger, on finit par se tendre la main: au lieu de se tailler en morceaux, on pince de la guitare et l'on danse un boléro de compagnie: carabiniers et contrebandiers, contrebandiers et carabiniers signent la paix et fraternisent au bruit de la danse et des chansons; c'est un avant-goût de l'harmonie universelle.

Ainsi la pantomime espagnole et le boléro trônent, depuis quelques jours, au théâtre des Variétés, et les amateurs de haut goût applaudissent l'ardente Dolorès, la vive Manuela-Garcia et les deux Camprubi.

La chasse aux Belles Filles n'a pas rencontré la même faveur. C'est en effet un vaudeville fort peu digne de miséricorde, on y danse aussi, mais malheureusement on y parle, et le dialogue y gâte l'entrechat. Il s'agit d'un benêt que sa mère veut marier à toute force. D'abord elle s'adresse à une couturière, mais la couturière fait défaut; de la, l'on passe à la blanchisseuse, puis de la blanchisseuse à une jeune pensionnaire, et de la pensionnaire à une danseuse; partout notre homme est repoussé. Cette chasse au mariage est accompagnée d'une fanfare de quolibets de si mauvais ton et de si mauvais goût, que le parterre des Variétés lui-même a perdu patience. On a cependant nommé pour auteurs responsables MM. Lopes et Laurentin. C'est, à proprement dire, appliquer l'écriteau au front du coupable.

Le Gymnase s'est montré plus honnête et plus retenu. Le petit drame de M. Fournier, intitulé les Deux Soeurs offre des scènes agréables auxquelles le moraliste le plus susceptible n'aurait certainement rien à redire.

Louise et Geneviève sont les deux soeurs dont M. Fournier a mis les innocentes aventures en prose mêlée de vaudevilles. Ce sont deux bonnes et vertueuses filles qui s'aiment bien il travaillent de même. Réduites pour tout palais, à une petite mansarde, elles n'en sont ni moins satisfaites ni moins joyeuses; les heures se passent doucement entre le devoir et l'amitié fraternelle.

En sa qualité d'aînée, Louise a la direction matérielle et morale de l'association: c'est elle qui règle la dépense du petit ménage: c'est elle encore qui donne les conseils et dirige les actions. Pourtant il arrive que Louise est près de s'égarer: son coeur est sur le point de tromper sa raison: un jeune homme indigne d'elle l'occupe et la trouble. Heureusement Geneviève est là; elle veille, elle dépiste le traître, et, à force de dévouement, d'adresse et d'esprit, elle préserve Louise du piège qu'il lui tend. Le ciel récompense les deux soeurs de leur vertu et de leur dévouement en leur envoyant à chacune une bonne part d'héritage et un bon mari. A la bonne heure!

Mais, à peine quittons-nous ces honnêtes filles, que nous retombons dans les mains du diable. Il est vrai que ce diable ne nous damnera pas: c'est un diable fort peu dangereux et ne sentant l'enfer que de bien loin. Il se glisse chez maître Aubriot, esprit faible, qui croit à la nécromancie. A peine y est-il entré, que tout prend une face nouvelle dans la maison dudit maître: ses affaires allaient mal, elles prospèrent; il avait un commis stupide, il lui en arrive un qui n'est qu'imbécile; Aubriot était sans le sou, l'argent lui tombe du ciel tout rôti. Si donc il a affaire au diable, certes c'est à un assez bon diable.

Le diable est tout simplement un amoureux qui joue au compère Aubriot ces tours non pendables, pour le distraire et l'empêcher de mettre obstacle à ses amours; et, en effet, le mariage réussit, et le père Aubriot n'y voit que du feu. Cela s'appelle une bluette agréable.. L'auteur est M. Varner.

Dieu nous garde de vous raconter le vaudeville des Petites Misères de la Vie humaine: cette grande Odyssée n'a-t-elle pas trouvé ses deux poètes? Que dire après Old Nick? Que raconter après Grandville, le compagnon de voyage d'Old Nick dans cette vallée de misères si risibles; Je me tais devant ces deux grands noms, vous renvoyant à leur livre adorable; M. Fournier, libraire-éditeur, se fera un plaisir de vous en ouvrir les trésors à juste prix. Quant au vaudeville en question et à son auteur M. Clairville, ce sont deux nains trottant timidement sur les pas de nos deux géants.

Grandville, qui sème ses richesses à pleines mains, vous offre d'ailleurs, en guise de gratification particulière, la petite misère dont vous voyez ici la représentation plaisante et douloureuse. Il s'agit d'un pauvre diable qui vient de mettre une glace en morceaux, au moment de s'y mirer. Il entrait agréablement dans le salon, faisant des mines à la maîtresse du logis; son pied glisse, mon homme trébuche, et du bout de sa canne, brise la glace en éclats. Voyez sa grimace et sa triste figure! Regardez, frémissez, et priez le ciel qu'il ne vous en arrive pas autant!