LES FÊTES POLITIQUES.
Chaque année, quand les derniers jours de juillet ramènent pour la France l'anniversaire de sa plus glorieuse et de sa plus rapide révolution; quand la pensée et le souvenir se reportent vers ces jours de jeunesse et d'enthousiasme, l'esprit est le jouet d'un double effet d'optique morale qu'il n'est, hélas! que trop facile expliquer.
Déjà treize ans! disait-on auprès de nous tout à l'heure.
Treize ans seulement! disait un autre.
Et ces deux exclamations sont vraies toutes deux. C'est qu'il y a un siècle déjà que s'est accompli ce prodige presque oublié; c'est que c'était hier en effet que retentissait ce long cri de victoire!
Ne semble-t-il pas qu'en se retournant, en tendant la main, on va voir derrière soi, on va rencontrer cette population ardente et généreuse, on va se mêler à ses rangs, entendre le tumulte du combat, les cris de joie et les chants de triomphe? Ne semble-t-il pas qu'on va retrouver au fond de son coeur les illusions, les espérances candides, les rêves naïfs qui nous berçaient alors, enfants que nous étions? A quelles belles et bonnes choses, en effet, n'avons-nous pas cru alors, quand ce grand mouvement national vint émouvoir la France entière et le monde avec elle? Nous croyions que le navire qui emportait dans l'exil les derniers débris de nos races royales emportait avec lui tous les maux. Cette révolution si puissante et si modérée, ce peuple si intelligent, si humain, si généreux dont la conduite venait de condamner hautement tous les excès du pouvoir populaire, semblaient ouvrir une ère nouvelle de paix et de fraternité. Ce drapeau glorieux qui avait conduit à tant de victoires nos vieilles phalanges républicaines, notre grande armée impériale, semblait devoir, après quinze ans d'absence, laisser échapper de ses plis une gloire nouvelle, plus pacifique et plus populaire encore. C'était l'âge d'or; que sais-je? c'était la meilleure des républiques. Oui, tout cela, c'était hier, et vous aviez bien raison de vous écrier: Déjà treize ans! déjà!
Mais est-ce bien la même France qui vient de saluer cet anniversaire mémorable? Est-ce bien nous, jeunes gens, qui battions des mains, dont le coeur bondissait d'espérance et d'orgueil? Notre génération soucieuse, ennuyée du présent, inquiète de l'avenir, sans ardeur et sans verve, est-ce bien la même qui, en 1830, ébranlait dans leurs bases tous les trônes européens, et saluait, le front haut, l'oeil radieux, le coeur jeune et le sein palpitant, une nouvelle aurore? Sommes-nous bien cette nation qui, alors encore, prétendait à être la première entre toutes, nous qui ne faisons plus rien de grand dans le monde? Il semble, en effet, qu'il faut un siècle pour opérer un changement aussi profond et que vous aviez raison de dire: Treize ans seulement!
Ce n'est pas ici le lieu d'examiner au point de vue politique les conséquences regrettables ou non de la révolution: c'est un bilan dont l'actif et le passif sont loin de se balancer encore.
Mais il est bon, cependant, de ne pas laisser passer inaperçus un anniversaires qui rappellent les grands mouvements des sociétés modernes.. Quand tout est calme autour de nous, quand la paix favorise le développement des arts et du travail, quand l'ordre, l'ordre public du moins, règne dans nos villes, il n'est pas sans intérêt d'évoquer le souvenir de ces luttes passionnées, et de faire servir les enseignements qui en surgissent au progrès de la masse populaire; car c'est elle qui porte le fardeau de ces grandes crises révolutionnaires, elle qui décide du succès, elle qui a l'héroïsme, le courage et rarement le profit
Il faut, du reste, faire la part des illusions et ne pas être trop exigeant envers la révolution de Juillet, ni lui demander plus qu'elle ne peut, qu'elle ne doit donner.
Elle a été le premier développement, le premier acte, si l'on veut, de la révolution de 1789, qui en fut l'admirable et terrible prologue. Le peuple, qui jusque-là n'avait compté pour rien dans les affaires publiques, s'y rua alors avec impétuosité. Le Tiers-État qui, suivant l'expression de Sieyès, «n'était rien et devait être tout,» eut son jour enfin. Mais à ce mouvement désordonné succéda une ère plus calme. Contenus par la main ferme, par la volonté hardie de Bonaparte, ces éléments, dont désormais il n'était plus permis de ne pas tenir compte, rentrèrent dans l'ordre.
Le peuple avait pris date; mais ses aînés, les bourgeois émancipés en 1789, devaient passer les premiers. Puissante par ses doctrines, par ses travaux, son influence, ses richesses, ses talents, la bourgeoisie, après les essais de l'Empire et de la Restauration, devait arriver la première au pouvoir. La révolution de Juillet eut pour objet principal son avènement, et les classes inférieures, les cadets du peuple, dressèrent sur le pavois cette bourgeoisie dont ils étaient tiers et qui sortait de leurs rangs.
Nous ne nous rendions pas compte de cela en 1830. Ardente et crédule jeunesse que nous étions, nous pensions que tout était fini quand tout commençait à peine, nous prenions le premier acte pour le dénouement. Cette bataille, si bravement gagnée par le peuple, sous l'inspiration et au profit de la bourgeoisie, n'était qu'un héroïque épisode de l'immense épopée. Comment donc nous étonner que ses résultats n'aient pas été en harmonie avec nos espérances.
On a reproché beaucoup de présomption, beaucoup de fautes à la bourgeoisie. On l'a accusée d'avoir oublié, comme tout parvenu, sa populaire origine; mais elle a fait du moins une grande chose qui prouve que si elle a pu méconnaître le peuple, elle a eu du moins un sentiment profond du premier, du plus indispensable de ses besoins, celui de la paix. Elle a acheté ce bienfait suprême (malheureusement en courbant la tête, et au prix de sa propre dignité bien souvent); mais la paix n'en a pas moins permis le développement des grands travaux industriels, nouveaux champs de bataille qui ne répandent plus la terreur et la mort, mais la fécondité et la vie; d'où l'ouvrier ne sort pas encore, il est vrai, honoré, glorieux, sûr que l'État le protégera, veillera sur lui, et, au besoin, assurera un asile honorable à sa vieillesse, mais où il marche avec un sentiment plus élevé de son indépendance et de sa dignité.
Si la bourgeoisie a borné sa politique au maintien de la paix, si elle n'a presque rien fait directement pour l'amélioration du sort des classes inférieures, celles-ci ont fait elles-mêmes de courageux efforts, et aujourd'hui il se forme à la tête du peuple, immédiatement au-dessous de la bourgeoisie, une classe nouvelle, intelligente, laborieuse, active, qui se prépare à stipuler un jour pour les intérêts des classes ouvrières, comme les députés de la Constituante stipulèrent, en 1789 pour les droits de l'homme et du citoyen.
Loin de s'opposer à ce progrès calme et pacifique de la démocratie, espérons que la bourgeoisie, instruite par sa propre expérience, le servira au contraire, en préparant les institutions que le peuple a le droit d'attendre d'elle; qu'elle facilitera et encouragera plus efficacement son instruction; qu'elle développera et perfectionnera les créations utiles; qu'elle honorera le travail et les travailleurs; qu'elle se conduira enfin en aînée intelligente et bonne, et fermera ainsi pour toujours le gouffre des révolutions.
Cette année, ainsi que l'année dernière, les réjouissances officielles sont supprimées. Le souvenir de la mort du duc d'Orléans est trop récent encore pour qu'on ait cru devoir autoriser ces fêtes officielles que les gouvernements se transmettent avec une fidélité si rare, et dont un de nos collaborateurs a récemment raconté les banales merveilles.
Nous n'avons donc pas à suivre aujourd'hui la foule dans la poussière des Champs-Elysée. Ne vaut-il pas mieux, en effet, se joindre par la pensée au deuil de tant de familles attristées? Ne vaut-il pas mieux parcourir silencieusement la grande ville, et évoquer le souvenir de ses jours glorieux? L'émotion qu'éveillent le Louvre, le Carrousel, les Tuileries, l'Hôtel-de-ville, ne vaut-elle pas bien les émotions du feu d'artifice ou du théâtre en plein air du carré Marigny? La tombe modeste de Farey, de ce bon et héroïque jeune homme, «mort pour les lois,» ne fait-elle pas à elle seule revivre le souvenir de cette jeunesse d'élite, si ardente, si généreuse, de ce peuple entier suivant avec amour l'uniforme de nos écoles?
Voici la colonne de Juillet! mais n'essayez pas de lire les noms inscrits sur le bronze; entrez plutôt avec nous sous les vastes caveaux ou dorment tant de braves: ne vous semble-t-il pas que de ces voûtes humides, de ces froids cercueils, sortent de populaires enseignements? Là, en effet, ce sont les morts victorieux; mais leurs adversaires, mais ceux que le pouvoir royal avait armés pour sa défense, les vaincus, n'étaient-ils pas du peuple aussi, n'étaient-ils pas les frères de ceux qui dorment sous ces caveaux sombres? Oh! ne nous le dissimulons pas! c'est en cela que les révolutions, quelque légitimes, quelque glorieuses qu'elles soient, ont un côté si profondément triste! Vainqueurs et vaincus, c'est le peuple qui fournit tous les morts; c'est lui qui souffre de l'interruption des travaux; c'est toujours lui que les partis, longtemps encore après le combat, poussent sur la place publique au-devant des baïonnettes du pouvoir ou sous le glaive de la justice.
Monument élevé à la mémoire de
Georges Fracy, place du Carrousel.
Puisqu'une circonstance douloureuse fait, depuis deux ans, supprimer les fêtes publiques dont l'anniversaire de Juillet était l'occasion, nous ferons des voeux pour que l'autorité continue à laisser dans l'ombre de vieilles habitudes, qui ne sont dignes ni du parti vainqueur dont elles ont pour objet de perpétuer le triomphe, ni du peuple, que les fêtes nationales devraient instruire et ennoblir.
Déjà une heureuse modification a été introduite: à ces horribles distributions jetées publiquement en pâture au peuple, comme une pâtée à des animaux immondes, à cet ignoble et dégradant usage ont succédé des distributions mieux ordonnées, plus régulières, moins sauvages surtout, faites dans chaque arrondissement, dans chaque ville de France, aux familles nécessiteuses. Certes, ce n'est là une fête ni pour ceux qui donnent ni pour ceux qui reçoivent cette aumône publique; c'est au contraire la constatation officielle d'une des plaies les plus douloureuses de notre état social, le paupérisme. Mais il est bon qu'au milieu même de ses joies, au milieu de ses plus beaux souvenirs, la société se trouve ainsi en présence du plus grand de ses devoirs, celui d'assurer à tous ses membres valides le droit de vivre en travaillant. Savez-vous rien de plus triste que le spectacle de ces malheureux affamés, de ces visages hâves et maigris, attendant un jour de réjouissance nationale pour recevoir un pain et quelques grossiers aliments? Oh! ce n'est pas ainsi que nous la guérirons cette plaie affreuse qui s'élargit de jour en jour!
Galerie souterraine des tombeaux sous la Colonne de Juillet.
Demandez à l'Angleterre si sa taxe des pauvres, de plus en plus insuffisante, a remédié à ce mal qui la ronge. La charité publique, la vraie charité, ne consiste pas à donner une aumône toujours précaire, qui humilie et avilit la main qui la reçoit; la charité, c'est l'amour de Dieu, l'amour des hommes; et vous qui gouvernes, les nations, songez que vous ne serez, sûrs de votre pouvoir, que vous ne serez les véritables chefs du peuple que quand vous convierez les derniers de ses enfants au travail, qui fait vivre et honore, et non à l'aumône, qui empêche à peine de mourir de faim et qui dégrade!
Anniversaire des fêtes de Juillet.--Distributions de secours par les bureaux de charité.
Nous voici bien loin des fêtes accoutumées. Si nous regrettons peu de les voir, pour cette fois encore, supprimées par ordre, ce n'est pas que nous jugions inutile de consacrer, par des solennités populaires, les grands souvenirs, les glorieux anniversaires; à Dieu ne plaise! Les fêtes publiques sont un besoin impérieux pour le peuple, et leur institution est d'un ordre si élevé, qu'elle intéresse à la fois la politique et la morale. Les populations aiment le plaisir et tiennent à égayer le plus qu'elles peuvent leur passage à travers cette vallée de larmes. Quand la société ne sait plus leur offrir des fêtes qui les réunissent, les exaltent et les passionnent pour quelque but élevé, les hommes alors recherchent les plaisirs grossiers, les orgies brutales où le coeur se déprave, où l'intelligence s'amoindrit.
Loin de combattre ces instincts, ne vaut-il pas mieux les sanctifier et les faire servir à l'amélioration morale du peuple? Dire ce que seront les fêtes publiques quand un pareil sentiment les inspirera, est chose impossible. C'est un rêve que chacun de nous fait suivant bon coeur, suivant ses désirs, suivant ses idées; mais, ce qui n'est pas un rêve, c'est la possibilité de faire servir les réjouissances populaires à l'éducation des masses; d'inspirer au peuple, par les réunions, par les cérémonies publiques, l'amour, la tolérance, le sentiment de sa propre dignité.