La Foire de Beaucaire.
Foire de Beaucaire.--Gitanos, marchands d'ânes.
Il est, dans le département du Gard, une ville phénoménale, qui vit quatre semaines seulement par année; une ville de dix mille habitants, qui en compte plus de cent mille durant un mois; une ville sans industrie et sans commerce, qui, dans un temps donné, se trouve à l'improviste l'une des plus commerçantes de l'Europe; une ville morne, indolente, presque déserte, qui, du 1er au 28 juillet, devient subitement riante, active et populeuse: c'est Beaucaire, l'antique Ugernum, dont la foire rivalise avec celles de Leipzig, de Francfort, de Novogorod et de Sinigaglia. Vue par les voyageurs qui vont de Lyon à Arles sur les bateaux à vapeur du Rhône, cette vieille cité offre un coup d'oeil assez pittoresque; mais, si vous pénétrez dans l'intérieur, vous trouvez un méandre de rues sinueuses, des pavés anguleux, des maisons lézardées, et pas un monument, à moins que vous ne preniez pour tel le château de Bel-Cadro, dont les ruines couronnent la cime d'un rocher crayeux. La fabrication beaucairienne se borne aux tricots, à la poterie de terre, à la tannerie et à la corroierie. D'où vient que le commerce a choisi pour rendez-vous une aussi modeste résidence, une ville aussi étrangère aux spéculations industrielles? Uniquement de ce que la foire de Beaucaire était franche dans un temps de multiples prohibitions. On ne sait comment elle le devint; les paléographes ont vainement cherché la charte de fondation; mais ils peuvent vous dire qu'il en est question dans un acte de 1168, et que les privilèges en furent confirmés par Charles VIII, Louis XII et Louis XIII. La franchise fut limitée plus tard. On créa, en 1632, un droit de réappréciation; puis un droit d'abonnement de douze sous par balle qui n'était pas déballée; puis la douane de Valence, qui, après avoir imposé les marchandises portées à Beaucaire, les réimposait souvent au retour. Ces entraves n'arrêtèrent point le mouvement commercial dont Beaucaire était le centre. Aujourd'hui que les communications sont faciles, que les canaux, les chemins de fer, les paquebots, portent les marchandises d'un bout du monde à l'autre, que les plus minces négociants vont en fabrique, que les commis-voyageurs pénètrent jusque dans les chaumières, les foires, qui ont pour but de réunir en un même lieu les acheteurs et les vendeurs, semblent une institution superflue. Jamais cependant la foire de Beaucaire n'a été plus florissante. La somme des affaires qu'on y fait était évaluée 18 ou 20 millions en 1789, par Dulaure, dans sa Description du Languedoc. Le Dictionnaire de Géographie commerciale, publié en l'an VII, donne le chiffre de 7 millions; la France pittoresque celui de 25 millions. Or, les nombreux négociants que nous avons consultés portent la somme des ventes et achats à 50, 600, et même 80 millions; il y a progrès. A la vérité, le fabricant n'obtient guère plus de son produit rendu à Beaucaire que s'il en effectuait la livraison au siège même de son industrie. Le transport, le voyage, le loyer, la nourriture, augmentent ses frais généraux; mais il trouve avantage en ce qu'il écoule en peu de temps des quantités considérables. Le trafic est énorme à Beaucaire, parce que cette ville est en communication directe avec nos grands centres industriels et nos principaux débouchés: par son canal, avec le Languedoc, Bordeaux, Nantes et autres ports de l'Océan; par le Rhône, avec l'Allemagne, la Suisse, Lyon, Grenoble. Valence et Marseille; par la Méditerranée, avec l'Italie, l'Espagne, l'Afrique et le Levant.
Foire de Beaucaire.--Pré Sainte-Madeleine.
Marseille remplit journellement l'ancien rôle de Beaucaire, en approvisionnant ces dernières contrées de denrées coloniales et de matières premières; mais la fameuse foire n'y a rien perdu. Elle a pris un caractère plus industriel; elle est devenue plus utile à nos manufactures, et son importance a été consolidée par la colonisation algérienne.
La foire de Beaucaire commençait jadis le 22 juillet: c'est même encore le matin de ce jour que le canon annonce l'ouverture légale; mais vendeurs et chalands apparaissent dès le 25 juin. Le Beaucairien est alors dans l'état d'un homme qui sort de catalepsie: il dormait au soleil, fumait, chassait des bec-figues, travaillait toujours le moins possible: et le voici transfiguré en être presque agissant. Vite, badigeonnez ces façades, nettoyez ces lambris, changez ces devantures, collez des papiers neufs, chassez les rats et les scorpions, établissez des échoppes le long des murs, transformez les cabinets noirs en chambres, les soupentes en boutiques, les galetas en appartements. Le Beaucairien prend tous ces soins à votre intention, malheureux négociant, mais il saura s'en indemniser. Un rez-de-chaussée de deux mètres carrés lui rapportera six cents francs; vous paierez la location d'un magasin pendant un mois aussi cher qu'une arcade du Palais-Royal pendant un an; vous serez caserné par chambrées dans les plus inhabitables repaires. Toutefois, vous affrontez tant d'inconvénients; la soif du lucre, auri sacra fames, vous pousse vers la cité foraine. Au commencement de juillet, la foule grossit de jour en jour; le préfet du Gard se met en route pour venir gagner, à surveiller la foire et donner un bal, une indemnité de 10,000 francs; le tribunal de commerce, la balance à la main, accourt de Nîmes, son siège habituel; le Rhône se couvre de barques, de tartanes, de felouques génoises, de pinques catalanes, de navires de toutes nations. Suivant un vieil usage, le maire offre au premier arrivant un mouton des Garigues, dont l'équipage mange la chair, et suspend la peau, bourrée de paille, à l'extrémité du grand mât. Les quais s'encombrent, puis les rues. Elles s'ombragent de tentes protectrices et de toiles jaunes, blanches, rouges, vertes ou bleues, qui portent en lettres ultra-majuscules les noms des marchands, leurs adresses fixes et temporaires. Les magasins s'emplissent, les marchandises débordent jusqu'au milieu du ruisseau desséché; les bancs de pierre, les bornes même, sont envahis par des merciers ambulants; un tumulte perpétuel, un bourdonnement confus d'abeilles humaines, retentit dans cette ruche immense. Français de toutes provinces, étrangers de toutes nations, vont, viennent, se coudoient, conversent, surfont, marchandent, déboursent, reçoivent, déballent ou chargent des colis. Que de costumes, de types, de langages divers! Là, sont représentés Arles, Nîmes, Avignon, Castres, Carcassonne, Toulouse, Montauban, Saint-Pons, Mazamet, Lodève, tout le midi de la France, depuis Bordeaux et Rayonne, jusqu'à Gap et Draguignan. L'Alsace, Rouen, Saint-Quentin, Amiens, Sedan, Elbeuf, Flers, Mayenne, Laval, ont déversé à Beaucaire une partie de leur population. Lyon, Saint-Etienne, Villefranche, Tatare, Thizy, Voiron. Roanne, ont aussi fourni leur contingent. On y est venu de Genève, des villes anséatiques, de la Corse, de l'Italie, de l'Espagne, de l'Algérie, du Maroc, de la Grèce, de l'Arménie, de l'Égypte et de diverses autres régions levantines. Le total de cette masse est incalculable. «On y a compté jusqu'à trois cent mille personnes,» dit M. A. Hugo. «Cent, mille négociants s'y rendent, «selon Vosgien. A en croire la Statistique de Peuchet, «il n'est pas extraordinaire d'y voir un concours de six cent mille hommes.» D'après l'Annuaire publié en 1843 chez M. F, Didot, «dans un espace où dix mille personnes sont à l'étroit en temps ordinaire, se groupe une population de deux et quelquefois trois cent mille négociants.» Nous pensons de visu, que du 1er au 30 juillet, Beaucaire donne l'hospitalité à environ deux cent cinquante mille individus. Comme l'avance Jean-Michel, de Nîmes, dans son poème languedocien sur l'Embarras de la fiero:
L'on pot ben sans hyperbolo
Dire que l'y a mai d'estrangers
Qu'en Italio d'orangers.
La quantité et la variété des objets de commerce correspondent au nombre des marchands et des acheteurs. Il vous est loisible de vous procurer à Beaucaire des rouenneries, des toiles, des tissus de coton, des draps, de l'orfèvrerie génoise, de la quincaillerie de Paris, de Lyon, de Saint-Claude et de Thiers, de la parfumerie, des savons de Marseille, de la rubanerie, des liqueurs de Montpellier, de la droguerie, des épices, des laines d'Espagne et de Barbarie, des cuirs de Russie et d'Allemagne, des fers, des planches, des bouchons de liège du Roussillon, etc. Il serait impossible de se reconnaître dans ce dédale commercial, si l'autorité n'avait établi un ordre de vente et un classement méthodique pour certaines marchandises. Du 10 au 18, on vend les rouenneries, les impressions, les articles de Mulhouse; du 18 au 25, les draps et les laines; du 24 au 26, les soies grèges, du 26 au 29, les soies lavées. Les articles d'Alsace, de Rouen, de Saint-Quentin et de Tatare occupent les rues Basse, des Couvertes et des Quatre-Rois; les cuirs, la rue des Tanneurs; les toiles écrues ou blanches, la Placette et les rues adjacentes. La draperie loge rue Haute; la quincaillerie, rue Beauregard; la mercerie, rue Tupin. Les grands magasins de bimbeloteries s'installent au Bazar, péristyle couvert situé près de la Porte Beauregard. Sur la route de Nîmes s'opère la vente des chevaux et des bestiaux; mais elle est restreinte, car il y a pour eux une foire spéciale le lendemain de l'Ascension. Les salaisons, anchois et sardines, sont sur les bateaux du canal, les fers sur les quais du canal et du Rhône, les bois sur la grève, à l'extrémité de la ville. La lingerie et les éventails, les chapeaux de paille et les foulards, les rubans et les nouveautés, les papiers peints et les casquettes stationnent dans la rue des Bijoutiers, ainsi nommée sans doute parce qu'un y vend de tout, excepté des bijoux.
La ville entière est un commerce; le pré Sainte-Madeleine est à la fois au commerce et au plaisir. C'est une vaste pelouse, qui serait une délicieuse promenade sans le mistral, les cousins, la poussière, la chaleur et l'air des cuisines en plein vent; elle est entourée d'allées d'ormes et de platanes disposés en triangle, dont un côté longe le Rhône, et dont l'angle aigu aboutit aux rochers du Bel-Cadro. Un bail à loyer d'une durée de six ans donne à des adjudicataires le droit de bâtir sur le pré des baraques. Une ville de bois s'y élève en concurrence avec la ville de pierre, car ne faut-il pas loger les nattes, les paillassons, les pâtes d'Italie, les parfums de Grasse, les cordages, les souliers, la grosse ferronnerie, les porcelaines, les faïences, les verres, les pipes, les cristaux et tout ce qui constitue la base des magasins à vingt-cinq sous? Sans le pré Sainte-Madeleine et ses asiles, que deviendraient les nains, les géants, les hercules, les hommes-squelettes, les cirques, les combats de bouledogues contre des ours rogneux et muselés, la Défense de Mazagran, Geneviève de Brabant, la Passion, la Bataille d'Austerlitz, les ménageries ambulantes?
Commo son lions, léopars,
Panteros, mouninos, rainars,
Et tant d'autres bestios sauvajos,
Qu'y gagnan d'argen qué fon rajos.
Que deviendraient les charlatans qui espèrent trouver à Beaucaire une fortune, à l'exemple de feu Chavigny, devenu presque millionnaire en vendant à la foire un vermifuge efficace?
Le soir, vers les neuf heures, le pré Sainte-Madeleine présente à peu près le même spectacle que les Champs-Elysées aux fêtes de Juillet: la cohue est interminable; le bruit des grosses caisses, des cymbales, des galoubets, des trompettes, les appels des paillasses, les aboiements des chiens, les hop, hop des écuyers, se mêlent en un gai charivari. Les bals de Nîmes, d'Aix, d'Avignon, des Catalans, etc., réunissent des danseurs de ces diverses localités. Des milliers de consommateurs se rafraîchissent avec de la bière de Lyon, des glaces, des grenades et des saucissons d'Arles. Dans les cafés-spectacles, enjolivés de guirlandes et de tentures multicolores, des chanteuses, en toilette de bal masqué, psalmodient les romances de mademoiselle L. Pujet; des lustigs exécutent le Choriste ou le Marchand d'Images, des Espagnols dansent les plus fougueuses cachuchas: le tout avec accompagnement d'orchestres criards et asthmatiques. Toutes ces exhibitions ravissent les assistants: après leurs laborieuses journées, ils sont si heureux de se distraire, de respirer, d'oublier le comptoir et les chiffres!... Tout devient nectar pour l'homme altéré.
Loin des jeux populaires, dans un coin de la prairie, campe une population bizarre, celle des Bohémiens. Noirs, crasseux, demi-nus, ils sont couchés autour de leurs charrettes, pêle-mêle avec leurs chevaux et leurs chiens. Leur industrie est la vente et la tonte des ânes, la chiromancie et surtout la mendicité. Par intervalle, une Bohémienne se détache de la bande, charge sur ses épaules un ou deux enfants à la mamelle, en prend un plus grand par la main et va demander la caritat par les rues. Elle pousse les glapissements les plus plaintifs, tandis que son jeune acolyte, innovateur musical, se donne des coups de poing sur le menton pour se faire claquer les dents.
Tel est, en raccourci, le tableau de la foire de Beaucaire; il se reproduit tous les ans avec de faibles modifications. La grande assemblée est officiellement dissoute le 28 juillet; les négociants plient bagage; les navires remettent à la voile; les diligences partent chargées de voyageurs; la ville se dépeuple lentement, et le Beaucairien se rendort. Comme le boa, il a fait son repas; il va mettre onze mois à digérer.