Poètes Italiens contemporains.

(Voir p. 86.)

II

G. BERCHET.

Il y a quinze ans environ, si nous ne nous trompons, que le Globe, journal que n'ont oublié aucun de ceux qui à cette époque s'occupaient sérieusement de littérature, et le nombre en était grand, publia, sans nom d'auteur, le texte el la traduction de deux petits poèmes italiens remarquables par la forme, par la pensée, surtout par l'énergie et la profondeur du sentiment. Ces poèmes, divisés en strophes comme presque tous les poèmes italiens, avaient reçu de leur auteur le modeste titre de Romances, qu'il leur a conservé: c'étaient le Remords (il Rimorso) et l'Ermite du Mont-Cenis (il Romito del Cenigio); tous deux étaient une énergique protestation contre la domination étrangère, tous deux étaient un cri de liberté qui devait retentir profondément dans les coeurs italiens, et qui réveilla de secrets échos dans tout ce qu'il y avait en France de noble, de généreux, de jeune, de vivant.

Effectivement la France était aussi lasse du joug que lui avait imposé l'étranger que l'Italie était lasse elle-même du joug autrichien: l'une el l'autre avaient jadis combattu sous le même drapeau, et ni l'une ni l'autre n'oubliaient que la jeune République Cisalpine et la jeune République Française avaient été soeurs un moment. Les amis de la liberté se considéraient d'ailleurs comme frères à quelque pays qu'ils appartinssent; et, regardant la belle Italie du sommet du Mont-Cenis, il n'en était pas un qui ne fût prêt à s'écrier comme l'ermite de la romance: «Maudit soit-il celui-là qui, sans pleurer peut s'approcher de la terre de douleur...--Les malheurs de l'Italie sont immenses, sa douleur est inépuisable. Elle a voulu la liberté; mais, insensée! elle a cru aux princes, elle s'en est fiée à leurs serments pour obtenir ce qu'elle voulait. Ses princes l'ont jouée, ils l'ont entourée de perfidies; ils l'ont vendue à l'étranger.» Et tandis que Berchet, car c'était lui qui chantait ainsi, exhalait avec énergie ses douleurs de patriote, plus d'un ardent admirateur le salua tout bas du nom de Béranger de l'Italie, que lui donnent encore aujourd'hui bon nombre de ses compatriotes. M. Berchet trouve lui-même, nous n'en doutons pas, l'éloge fort exagéré; mais, au-dessous de notre grand poète national, les places sont encore élevées, honorables, et l'auteur des Romances, on doit le dire, occupe peut-être la première dans le genre auquel il s'est voué, genre qui, il ne faut pas l'oublier, n'est qu'une partie et non toute la gloire de notre Béranger.

Né dans cette belle Lombardie qui, plus rapprochée du nord que les autres parties de l'Italie, plus française aussi, a su se faire une langue qui n'a ni la mollesse du toscan, ni la grâce enfantine et coquette du doux parler vénitien, mais plutôt une sorte de vigoureuse senteur que semble lui communiquer le vent sain et parfois âpre des Alpes, si le mot âpre peut sans contre-sens s'appliquer à quelque chose; sur cette douce terre d'Italie; né dans la Lombardie d'une famille italienne mais originaire de France, Berchet, comme aussi Manzoni, a su retrouver toute l'énergie de l'antique idiome italien; et cette énergie il l'a puisée dans la douleur de son âme, car depuis de longues années ce n'est que dans l'exil que le noble poète peut aimer, chanter sa patrie, et on sait ce qu'est la patrie pour l'exilé, de quelle sainte auréole elle lui apparaît ceinte au delà de la barrière qu'il lui est interdite de franchir.

Le recueil que nous avons sous les yeux, et qui se compose de huit poèmes, plus ou moins étendus, porte à chaque page, j'ai presque dit à chaque vers, l'empreinte du regret de la patrie, de la haine de l'étranger, de l'amour de la liberté. Le premier de ces poèmes n'est pas consacré à l'Italie, mais à une autre grande nationalité longtemps gémissante sous le joug étranger, qu'elle est enfin aujourd'hui parvenue à secouer, non sans d'immenses efforts, non sans verser pour le saint baptême de son indépendance des flots de sang mahométan, et surtout chrétien. Ce poème, d'environ quatre cent cinquante vers, est une oeuvre véritablement grande, malgré ses dimensions peu étendues, et la composition en est si belle que, dans l'impossibilité de traduire ici cette pièce dans son entier, à cause de sa longueur, nous espérons intéresser nos lecteurs en leur en offrant une brève analyse.

Les Fugitifs de Parga (tel est le litre de ce poème divisé en trois parties: le Désespoir, le Récit, la Malédiction) commencent ainsi: Un Anglais, Henri, traversant la mer sur un navire grec de Corcyre, voit un homme assis sur le rivage et regardant du côté où doit se trouver Parga, que l'Angleterre vient de vendre au farouche Ali-Pacha, livrant sans pitié ses habitants chrétiens à toute l'atrocité des vengeances musulmanes. Tout dans l'homme du rivage annonce le plus profond désespoir, et après avoir vainement tenté de se poignarder, on le voit se précipiter dans les flots, malgré les efforts d'une femme qui le suit: «Qu'on le sauve!» s'écrie Henri; mais près de lui une voix s'élève d'au milieu des matelots grecs, et cette voix lui crie: «Hé! que t'importe, vil Anglais, que t'importe la mort d'un malheureux débris de Parga!» Henri se tut; mais il ressentit profondément l'injure qui lui était adressée, et l'infamie de l'île où il reçut le jour pesa lourdement sur sa tête. Cependant le fugitif de Parga est sauvé, et sa triste épouse trouve avec lui un asile assuré à bord du navire corcyréen. L'Anglais manifeste une douce sympathie aux pauvres exilés; il semble vouloir réparer, au moins envers eux, les torts de sa pairie, et lorsque le navire touche terre, il est devenu leur hôte, et ose enfin, au milieu de la léthargie où est plongé le Grec, demander à la jeune épouse de lui dévoiler la cause de tant de douleurs. «O bienveillant étranger, à quelque pays que tu appartiennes, il m'est doux de t'ouvrir mon coeur, répond celle-ci; sans doute l'ange de Parga t'a lui-même amené ici pour être témoin du malheur de son peuple. Mais avant de parler, je t'en supplie, si, durant mon récit, il sort de ma Douche quelque parole qui te puisse blesser, ne t'en offense pas, mais pleure sur nous.» Puis, après avoir considéré quelques instants avec amour son époux endormi, après s'être réjouie de voir son front plus calme, la Grecque revient raconter à Henri les malheurs de sa patrie, non sans s'interrompre maintes fois pour s'approcher encore du lit de son cher malade.

Les Turcs avaient voulu punir Parga, qui, non contente d'avoir offert un asile aux héroïques Souliotes, tendait encore les bras à tous les proscrits. La guerre fut terrible: «Nous, femmes, nous-mêmes on nous vit combattre, ou bien, accourant au bruit du mousquet, aider nos frères en rechargeant leurs armes. La victoire fut le prix de notre courage. L'ennemi se retira, mais en se retirant il jura de se venger, et les malheureux habitants de Parga, voyant venir la tempête, cherchèrent refuge; mais, hélas! où le cherchèrent-ils? «Dans le nid du serpent!» Un ban ne tarda pas à leur apprendre que les Anglais, sous la protection desquels ils s'étaient mis, les avaient vendus au farouche pacha de Janina, leur mortel ennemi. «Alors un cri général s'éleva du milieu de nous: Non, nous le jurons par notre Dieu, nous ne nous soumettrons pas au tyran; plutôt mille fois l'exil que l'esclavage.» Puis, avant d'abandonner leurs foyers, les Parginotes se préparent à l'exil en célébrant le saint sacrifice; el pour que l'Osmanli ne viole pas les sépultures de leurs pères, ils tirent les morts de leurs tombeaux, et rassemblant sur un bûcher qu'ils bénissent avec de pieuses cérémonies les ossements sacrés, ils y mettent le feu, et, touchant souvenir des moeurs de leur antique pairie, «les vierges et les jeunes épouses sacrifient sur le bûcher leurs chevelures flottantes. Quand le bûcher fut éteint, nous dispersâmes ses cendres et nous partîmes,» dit la jeune Grecque.

Dire, que dans tout ce chant le poète s'est montré à la hauteur des héroïques souvenirs qu'il rappelle, est un éloge suffisant, ce nous semble, mais il n'est que juste.

Dans celui qui suit, Henri se trouve en face de son hôte, enfin sorti de son évanouissement. Il essaie non d'excuser son inexcusable patrie, mais de faire comprendre au Grec que tous les Anglais ne sont pas coupables des fautes, des crimes du gouvernement de la Grande-Bretagne. C'est presque à genoux qu'il supplie le fugitif d'accepter de lui une aide fraternelle. Ses remords, dit-il, doivent l'absoudre du crime de son pays. La jeune Grecque pleure, mais ce n'est que du regard qu'elle ose supplier son époux, qui, sans se laisser attendrir, répond ainsi:

«Garde tes dons; conserve-les pour des malheurs que la faute de ton peuple ne peut manquer d'attirer sur lui, là, au jour de la douleur, tu le trouveras, le lâche, qui implorera ta pitié; mais il est une douleur, il est des blessures qui rendent fier celui qui les ressent; moi je m'enorgueillis de mon malheur, et celui-là qui m'a tout enlevé ne pourra du moins me ravir cet orgueil.

«Retiens les pleurs, je n'en veux pas de celui qui m'inspire une invincible horreur. Tu es juste? et qu'importe? N'es-tu pas fils d'une terre exécrée, d'une terre maudite! Partout où gémissent des peuples dépouillés exilés, esclaves, un cri de vengeance ne s'élève-t-il pas contre elle? N'est-ce pas elle qui a conclu l'odieux marché dont tous sont victimes?... Au moment même où elle affranchit fastueusement ses nègres, n'insulte-t-elle pas à ses frères d'Europe? Mais le temps prépare notre vengeance, et Dieu daigne la hâter en soulevant contre vous tout ce que l'Europe a d'âmes généreuses... Peut-être il n'est pas loin le jour auquel nous nous appellerons tous Frères, alors que la guerre ayant expié la guerre, le pardon et l'oubli viendront fermer tant de plaies; mais aujourd'hui les haines sont, encore vivantes.... Un jour, en se rappelant ce que je fus et ce que je suis, j'en jure par le ciel, mes fils frémiront, mais jamais aucun d'eux n'aura la honte de dire: Il a emprunté son pain à l'Anglais»

A partir du jour où il se vit ainsi repoussé, une mortelle tristesse dévora le coeur de Henri, et cette tristesse ne fut illuminée par aucun rayon de bonheur. «Sa patrie est infâme, il la renie, il la fuit, il l'abhorre; cependant il ne peut sans colère l'entendre maudire par les autres; son âme souffre de ne pouvoir l'aimer. Malheureux! il parcourt toute l'Europe; mais un cri de douleur s'élève de toutes parts: il ne peut trouver un lieu où l'homme vive paisible.... Partout il entend s'élever contre l'Angleterre la malédiction de ceux qui souffrent: ceux-ci, elle les a trahis; ceux-là, elle les a vendus.»

Clarina et Mathilde sont des romances d'amour où s'entend, plus haut que la voix de la tendresse, le cri de l'indépendance nationale, la première est une jeune fille qui pleure son amant exilé, son amant auquel elle-même a dit: «Va, pars malgré mes larmes. Tu avais une patrie avant de m'avoir donné ton coeur, brise les chaînes de cette patrie, puis reviens près de moi t'enivrer d'amour.» Mathilde est une autre jeune fille qui supplie vainement son père de ne pas la donner en mariage à l'étranger.

Le Remords nous montre une autre femme italienne; mais celle-là, «c'est la femme de l'un de nos tyrans, c'est l'épouse de l'étranger.» Et seule au milieu des bals, des concerts, des spectacles, elle entend dire à ceux qui la regardent: «Maudite soit-elle, celle-là qui, d'un baiser italien, rend heureux le soldat allemand! «Mais tant de honte ne suffirait pas à venger la pairie outragée par une union impie: l'Italienne se voit abandonnée de l'époux étranger, et nulle consolation, nulle sympathie ne la vient soulager dans son malheur; tous les regards semblent lui dire: «Misérable! de tes propres mains tu l'as tissu, le manteau d'infamie, tu as voulu t'en revêtir; maintenant que ce manteau te couvre les épaules, la plainte est inutile, nul ne peut te l'ôter.»

Négligeant d'autres pièces, faute d'espace, nous essaierons de faire mieux connaître notre poète en donnant la traduction entière d'une romance à nos lecteurs.