LA MARCHE TRIOMPHALE.
n 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de Mantoue, avaient tenu cour plénière dans leur ville. Tables publiques, musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient prodigué toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succédé aux gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient à leur aide pour éblouir les esprits généreux, charmer les frivoles et capter le peuple, toujours alléché par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers étaient accourus à cette fête, en grand luxe d'habits, couverts des plus belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et montés sur des destriers ferrés d'argent. Parmi eux, on comptait, beaucoup de Milanais venus pour faire cortège au jeune Bruzio, fils naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'étaient Giacomo Aliprando, Matteo Visconti, frère de Galéas et de Barnabé, qui depuis devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille des Crivelli, et le plus renommé de tous, Franciscolo Pusterla, le plus opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus fortuné, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette histoire, il n'eût pas été sur le bord d'un abîme de misères dont il devait atteindre le fond.
Ces champions milanais avaient remporté le prix du tournoi de Mantoue. Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins, noir comme la résine, avec sa housse bleu de ciel, chamarrée d'argent, et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches à deux de ses pieds, on avait encore ajouté deux vêtements, l'un d'écarlate, l'autre de soie, doublée de menu vair. Pour faire montre de ces trophées, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crémone, Plaisance et Pavie, d'où ils étaient revenus dans leur patrie le 20 mars de cette même année 1340. Partout ou les recevait en grande liesse. C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout temps à se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se déployait surtout dans cet âge où la force matérielle régnait sans conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simulées, comme en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son humeur de curiosité et de disputes en factions de théâtre et en querelles littéraires. Aussi Milan envoya à la rencontre de ses chevaliers une escorte composée de la cour et des plus nobles seigneurs. Après s'être arrêtés dans le splendide château de Belgiojoso, ils s'acheminèrent tous vers la cité.
Ils entrèrent en grande solennité par la rue Saint-Eustorge. Après avoir traversé le faubourg de la citadelle, déjà ceint d'une muraille, ils se présentèrent à la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe aujourd'hui le pont jeté sur le canal del Naviglio. Ce canal marque encore le fossé que, pour se défendre contre Barberousse, les Milanais avaient creusé autour de leur ville ressuscitée. Un terre-plein élevé avec les déblais de cette excavation était leur seul rempart; mais il suffisait alors que chaque citoyen était soldat, soldat pour la patrie et pour les franchises. Peu de temps avant l'époque dont nous parlons, Azone Visconti avait. à cet endroit, bâti une muraille de dix mille brasses de circuit, avec onze portes à herses et pont-levis, et couronnée de cent tours aux créneaux innombrables.
Les chevaliers passèrent, sous l'arche qui subsiste encore, et côtoyèrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vénérables débris de l'antiquité romaine, bientôt ils arrivèrent au carrefour appelé Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que présentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux, le peuple accourait à ce spectacle, attiré par la joyeuse sonnerie des hérauts de la ville, vêtus de pourpre, et qui s'avançaient, avec leurs trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc mi-partie d'écarlate, et en manteaux de même couleur. Ils précédaient le cortège, entourant le porte-bannière, qui portait l'étendard aux armes des diverses portes semées autour d'une vipère noire en champ d'argent.
«Quelle est cette dame tout de velours et d'or?» demandait un petit enfant.
Ses parents lui répondaient: «C'est la princesse Isabelle, la femme de celui-là tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipère qui mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un peu notre bonne fortune d'avoir un maître si vaillant et une si belle maîtresse!
--Eh! regardez, ajoutait un compère en poussant son voisin d'un malicieux coup de coude, quel échange d'oeillades entre elle et Galéas.
--Eh! eh! répliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas d'hier que la tante s'entend avec le neveu.»
Alors on commençait à réciter la chronique scandaleuse, on se conta et les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrière, entouré de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous avons parlé, tous deux nés de différentes mères.
Luchino était fils du grand Matteo, qui, après l'archevêque Ottone Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de défendeur de la liberté. Galéas avait succédé à Matteo dans le commandement; à Galéas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 août de l'année précédente, avait été reconnu seigneur par l'assemblée Générale des Milanais; mais comme on se défiait d'une jeunesse indomptée qui s'était consumée en aventures de libertin, on lui avait associé son frère Giovanni, évêque suzerain de Novare. Comment le peuple, connaissant les défauts de ce prince, l'avait-il élu de préférence, ou n'avait-il pas rétabli la liberté? Ce serait mal connaître le génie populaire que de s'en étonner. Arrivé au pouvoir, Luchino, usant d'astuce et d'autorité, élimina bientôt son frère.. qui, prêtre, bon catholique et désireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et de sa belle mine, se déchargea volontiers des affaire publiques.
Luchino était abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut accompagner tous les vices et s'unir même à l'infamie. Avare de promesses, intrépide à les tenir, prompt à prendre une résolution et prompt également à l'exécution, il augmenta son empire qu'il ne laissa point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses bâtards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia à l'homme qu'il avait une fois offensé. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour suivre sa proie à travers de longs détours, pour consommer une iniquité sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns égalèrent parmi les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement remarquables par cette odieuse habileté. On le louait justement d'avoir délivré le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refréné les violences de ses feudataires, pesé au même poids Guelfes et Gibelins, et frappé d'un égal impôt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le regardait en propre, il n'appelait justice que son intérêt. A-t-il manqué d'imitateurs ou de modèles? Sa politique était simple: se conserver à tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la déclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coûter. Selon ce qu'il croyait le plus utile à ses vues, il protégeait les arts et la poésie, ou il dressait pour les artistes et les poètes des gibets et emplissait les geôles. Il se considérait comme un conducteur de bêtes sauvages, qui, sous peine d'être dévoré par elles, doit sans cesse les tenir sous le coup du châtiment et leur faire sentir qu'il est nécessaire à leur existence; aussi voulait-il apparaître aux bons, c'est-à-dire aux peureux, comme l'unique auteur de la félicité publique. A l'égard des méchants, c'est-à-dire de ceux qui auraient osé, contrôler ses actes, il exagérait par calcul son naturel féroce et dissimulé. Espions, juges achetés, soldats, faisaient de temps en temps d'éclatants exemples. Accusations, emprisonnements, exécutions, tout apprenait à la foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait à croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obéissance l'unique droit des sujets.
Les moyens violents n'étaient pas toujours ceux que Luchino aimait à mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas, ou trouvaient agréable cette partie de sa tactique qui consistait à les dompter par la corruption. A la populace, fêtes, danses, tavernes, mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manières sévères et réfléchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples et les facilités de la débauche, afin que, voyant les routes de la gloire et des honneurs fermées derrière eux, ils livrassent à la jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette voie était celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus sûrement à son but.
La conscience criait encore en lui; mais, à l'aide des pratiques dévotes, il en étouffait la voix ou l'éludait. Chaque jour il récitait ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens étaient admis à sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des mendiants, qu'il servait lui-même avec tout le faste d'une fausse humilité. Jamais il ne mangeait que des mets de carême le samedi et les jours prescrits. Il établi! le tarif des funérailles, et de graves punitions furent prononcées contre les médecins qui visiteraient trois fois un malade sans faire venir le confesseur.
Les ambassadeurs et les poètes lui répétaient sans cesse qu'il avait tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait à la cotte de mailles qu'il ne dépouillait jamais, aux doubles gardes qui environnaient sa demeure, aux énormes dogues qui ne le quittaient pas, en quelque lieu qu'il allât. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils mangeassent, n'étaient pas suspects de désirer un changement de gouvernement.
Toutefois, à voir les démonstrations qui l'accueillaient sur son passage, on aurait pu prendre Luchino pour le père de son peuple, et toutes ces acclamations n'étaient pas dictées par une lâche flatterie. Il n'est pas de gouvernement, si détestable qu'il soit, dont quelque classe ne tire profit. Les Lombards, à cette époque, traversaient un âge de turbulence interne, où la liberté, achetée au prix du sang et des plus généreux efforts, était allée se perdant à travers les discordes civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigués de cette continuelle tempête, où le peuple risquait tout sans rien gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement énergique qui mettait un frein à toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix à la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient liberté! En outre, Luchino n'admettait guère aux emplois que des citoyens de Milan; six mille d'entre eux vivaient du trésor public. Pendant la disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris aux dépens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est toujours prêt à renvoyer à ses maîtres les responsabilité des biens ou des maux qu'il éprouve.
Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils étaient aux affaires publiques. Chacun se préférait à la patrie; pourvu qu'il fût libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur était la gloire au prix de leur intérêt, la vertu au prix de la vie? Alors ils cueillaient les fruits dont ils avaient jeté la semence. Ceux à qui l'état de la cité était insupportable, et qui désespéraient de relever leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays étrangers. Ils laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidité des citoyens qui voulaient s'élever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans les charges de la cour, réservant à celui-là seul dont ils recevaient de l'éclat et des récompenses les services qu'ils auraient dû consacrer à l'utilité de tous.
Soupçonneux ou jaloux, Luchino avait retiré sa faveur à tous ceux qui sous Azone avaient atteint l'apogée de leur fortune. Désireux de s'entourer d'une troupe docile à ses inspirations, il avait appelé auprès de lui les compagnons de ses débauches juvéniles, prêts à faire tout ce qu'il voudrait, et même à se porter au pire. Dans le cortège que nous décrivons, il était facile de distinguer les favoris et les disgraciés. Les premiers entouraient le prince, se mêlaient de temps en temps à sa conversation; ils se reconnaissaient à l'orgueil avec lequel ils étalaient la magnificence de leur bassesse, à leur affectation à ne se réunir qu'entre eux, et aux grâces badines qu'ils déployaient en faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au dernier rang, taciturnes ou échangeant à grand'peine quelques mots d'une voix craintive et voilée. Le peuple supposait naturellement dans les favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les disgraciés étaient dépourvus à ses yeux; il saluait les premiers et assimilait les autres à des hérétiques et à des excommuniés. Contenue par la figure rébarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau barbu du gendarme, criait: «Vive le Visconti! vive la vipère! (2)»
[Note 2: On sait que les armes des Visconti étaient une vipère tenant un enfant à demi enfoncé dans sa gueule.]
Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait à travers le cortège. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an à les entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient l'office que remplissent quelquefois les poètes et toujours les flatteurs: aduler le prince, faire rire à leurs propres dépens, et cacher sous l'agrément d'un bon mot toute l'horreur d'un crime. Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y trouve quelque mélange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de leurs lazzis, des vérités hardies qui, sans eux, n'auraient jamais frappé les oreilles des grands.
Grillincervello, c'était le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tête rasée d'un bonnet blanc conique, surmonté d'un cimier écarlate simulant une crête de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal façonnés, étaient surchargés d'énormes boulons et d'anneaux sonores. A la main, il tenait un bâton qui portait à l'un de ses bouts une tête de fou avec des oreilles d'âne. Deux raves lui servaient d'éperons, fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un fougueux destrier de Barlassine (autre phrase à son usage) tout bardé de rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tirée par un rire mêlé d'idiotisme et de malignité, les yeux louches et éraillés, il sautillait de çà, de là, tantôt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui couraient librement par les rues, tantôt barrant le passage à tout venant, et lâchant à celui-là un bon mot, à cet autre une injure. Tout en marmottant à l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que celui-ci, sans compromettre sa gravité, s'apprêtait à le corriger avec le plat de son sabre, le bouffon était déjà bien loin. Matteo Salvatico, auteur de l'Opus pandectarum médicinae, le meilleur traité sur les vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des médecins d'alors, vêtu d'un habit de pourpre, les mains chargées de bagues précieuses et des éperons d'or à ses brodequins. Le fou, faisant à la monture de Matteo un geste intraduisible, disait au médecin: «Tâte-lui le pouls.» Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre meuble indispensable d'une cour à cette époque, il lui donnait un grand coup sur la nuque, pendant qu'il était absorbé, dans ses profonds calculs, et lui disait: «Les étoiles ne t'ont pas appris celui-là.»
Luchino l'entendait et souriait. Il venait à peine de laisser derrière lui le palais qu'il avait élevé pour en faire sa demeure particulière, en face de Saint-Georges; il pénétrait lentement la foule, qui, près de l'église de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au marché, on, comme on disait, à la Balla du laitage et des huiles, lorsque ses regards s'arrêtèrent sur la terrasse en saillie d'une tour située à l'angle de la rue qui conduit à Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y tenait. C'était Marguerite Pusterla. Elle était aussi du sang des Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce n'était pas pour satisfaire au caprice d'une curiosité de femme qu'elle venait regarder la marche du cortège, mais pour y reconnaître son mari, Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mécontents. La noble dame, aussi belle que doit l'être l'héroïne d'un roman, dirigeait sur le parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vêtu et monté. À cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels s'écriait: «Mon père! mon père!» et, avec l'élan ingénu de l'enfance, tendait vers lui ses petites mains. Absorbée dans cet épisode de famille, qui était tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux acclamations de la foule, ni à la pompe du cortège, ni aux yeux qui admiraient ses charmes, ni à Luchino lui-même, bien qu'il eût ralenti le pas en arrivant près du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les regards de Marguerite, il eût fait piaffer et caracoler le superbe étalon blanc qu'il chevauchait.
Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dépit passa sur son rude visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposés à seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant avec un respect adulateur; il s'écria: «Si on veut trouver de la grandeur dans un homme, de la beauté dans une femme, il faut les chercher dans la maison des Visconti.»
Luchino, insensible à cette bouffée d'encens, lui répondit, en homme habitué aux plus basses flatteries: «Soit; mais il paraît que notre nom commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos réunions de sa présence.
--Je le confesse, répliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et sauvage que sa beauté est pleine d'éclat et de charme; mais plus la victoire est difficile, plus il y a de gloire à la remporter; et quelle rigueur ne s'évanouirait devant le soupir d'un prince!»
Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du flatteur, en fit autant à Luchino, et lui dit en se remuant de manière à faire tinter toutes ses clochettes; «Ne l'écoute pas, maître. Lèche-toi les barbes; ce n'est pas là morceau pour les dents.
--Et pourquoi non, misérable?» Ces mots échappèrent au dépit de Luchino.
«Parce que non,» répéta le maraud en touchant sa monture; et en un clin d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des courtisans et aux vivat du peuple, avançait toujours avec lenteur, et de temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avançait en compagnie d'un page et d'un moine venus à pied à sa rencontre, et s'entretenait avec eux. Gestes, regards, langage, tout était de feu dans le jeune pape. Le visage de l'autre, animé d'une gravité douce, révélait une lutte profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volonté; son front, prompt à se couvrir de rides, ses joues amaigries et creusées, ses lèvres contractées, tous ses traits étaient empreints du sceau que l'infortune impose à ses victimes, comme pour leur donner la consolation de se reconnaître entre elles et de pouvoir s'allier pour la combattre en commun.
Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait à se retourner n'échappèrent point à Pusterla. Il n'adressa que ces mots à ses compagnons, frappés comme lui de ce spectacle: «Vous voyez!
--Je vois, répondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude, d'un homme habitué aux graves pensées.
--Misérable! s'écria le page; et des étincelles jaillissaient de ses yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes animés de ma résolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous résoudrez-vous à proclamer hautement votre nom, et à finir d'un seul coup le commun opprobre et l'esclavage de la patrie?»
Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence à Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frère, avec la tranquillité habituelle aux personnes qui vivent en elles-mêmes, disait; «Il ne reste qu'un parti à prendre pour les mécontents: qu'ils se séparent des méchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections domestiques la paix de la conscience et la sécurité de leur honneur. C'est ce qu'à su faire ton beau-père Uberto Visconti; c'est l'exemple que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonné. Avec le trésor que lu possèdes en Marguerite, est-il un coin de terre si reculé, une solitude si abandonnée, dont tu ne puisses faire un paradis ici-bas?»
La voix du moine s'était animée en parlant ainsi, et le rouge monta à ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tête, il fit silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami; «Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles. Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitté la scène de la politique? Combien je paraîtrais dégénéré de mes ancêtres, toujours si appliqués au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux mains d'Azone, tu sais si j'ai cessé de travailler au bien de la cité; tu sais avec quels égards pleins de délicatesse j'en usai avec Luchino, bien qu'il fût en querelle avec son oncle. J'espérais qu'arrivé à son tour à la souveraineté, il me saurait bon gré de ma conduite, me compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la voie du bien public. On a vu le fruit de ces ménagements. A peine en possession du trône que nous avons tant contribué à lui assurer, non-seulement il a oublié nos récents services, mais il nous a fait un crime des anciens; il nous a tous écartés. Il s'est entouré de gens nouveaux de race plébéienne, aveugles conseillers insensés flatteurs, pestes de cour, dont je voudrais être à mille lieues, si l'espoir ne me tenait encore au coeur de redevenir utile à ma famille et à mes concitoyens.»
Alpinolo applaudissait à ce langage hardi. Frère Buonvicino, comprenant que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel qui, habitué à ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie, mettait au même rang le calme et la mort, aurait facilement rétorqué les spécieux arguments de son ami; mais aurait-il pu réveiller dans son âme quelque honte virile, capable de le ramener à des idées plus saines? Accoutumé à voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point être conduit à les mépriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'à la place du Dôme, où ils se séparèrent.
Au lieu où s'élève aujourd'hui le palais royal siégeaient alors les intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se tenait chaque semaine le marché des habits. L'emplacement occupé maintenant par le Dôme s'appelait la place aux Harangues, parce que c'est là que, sous le gouvernement républicain, les citoyens se réunissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui intéressaient le bien public. Sur cette place, luttèrent longtemps le sincère patriotisme du petit nombre et l'ambitieux égoïsme de la majorité. Là, naquirent les factions qui déchirèrent la patrie, jusqu'à ce que, rassasiés de tempêtes, les Milanais remissent le pouvoir suprême aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que l'archevêque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le Grand son fils Galéas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif à déguiser la servitude, avait soigneusement pourvu à l'embellissement des édifices de la cité; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment comme dans sa royale demeure avait surtout été orné avec un goût merveilleux. C'était une tour à plusieurs étages, avec chambres, salles, corridors, bains et jardins. De nombreux appartements à doubles fenêtres s'étendaient au rez-de-chaussée, avec riches portières, profusion d'or et de telles richesses que c'était éblouissant à voir. On y remarquait une vaste volière en fil de fer, où voltigeaient des oiseaux de toutes les espèces. Il n'y manquait pas même une ménagerie d'ours, de babouins et d'autres bêtes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite était ornée; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot continu, et qui représentait le port de Carthage rempli de vaisseaux armés pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques précieuses.
Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortège ducal. Le beau jeune homme, à la barbe longue, aux cheveux tombant en flots bouclés sur ses épaules, splendide dans ses habits, et comme ombragé par les plumes ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de cheval et présenta la main à la comtesse Isabelle pour l'aider à descendre de son palefroi. C'était Galéas Visconti. Il monta les degrés en chuchotant des galanteries à l'oreille de sa tante, pendant que tout le cortège les suivait.
On arriva à la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la décrivent. Là, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations à Hector, à Hercule, à Azone et aux autres images de héros qui décoraient les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se livrer à cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et d'idées, qui fait le délassement des assemblées polies. On discourait de la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la critique. La Maestria et les beaux coups de nos joueurs occupaient aussi l'assemblée; et quoique leur coeur dût conserver le vivant souvenir d'une liberté récente, ils s'enorgueillissaient d'un compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulièrement les hommages des envoyés des petites cours lombardes, et l'ambassadeur de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio et de Franciscolo Pusterla.
Cette dernière louange dut paraître bien malhabile aux courtisans consommés, qui savaient combien peu ce dernier était dans les bonnes grâces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le prince, à ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la parole avec plus de grâce qu'il n'en avait jamais montré aux plus favorisés, lui rejeter les éloges du Mantouan et ceux qu'Azone avait coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le genre de louanges auquel on résiste le moins, celles, qu'on rapporte comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il eut, avec un art brillant, caressé les passions de Pusterla, il ajouta du ton de la confidence; «Franciscolo, je n'ai point oublié, soyez-en sur, l'amitié qui nous unissait dans la vie privé; je n'attendais que l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette occasion se présente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant à supporter mon inimitié, implore une réconciliation. A qui pourrais-je mieux confier une affaire si délicate qu'à vous, qui êtes aussi habile dans le conseil que sur le champ de bataille, agréable à Mastino, et tout à fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'étranger. Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre à Vérone avec vos lettres de créance, qui vous seront remises sur les ordres que nous avons déjà donnés.»
Pusterla haïssait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui le laissait dans l'oubli, le réduisait à un repos sans influence et sans gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de faveur, dès qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui l'avaient méprisé, sa haine disparut comme l'éclair; il oublia les outrages reçus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il oublia jusqu'au soupçon jaloux qu'avaient fait naître en lui les téméraires regards adressés par Luchino à Marguerite. Il ne se douta pas un instant que cette mission n'était qu'un piège pour l'éloigner et consommer son déshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition étend sur nos yeux.
Tout fier et tout joyeux, il revint à son palais, où ses amis s'étaient réunis pour fêter son retour triomphant. Il embrassa froidement Marguerite, qui accourait à sa rencontre avec son jeune fils; et s'écriant: «Une bonne nouvelle!» il raconta la mission dont le prince venait de l'investir. Quelques-uns le félicitèrent. Alpinolo, que nous connaissons déjà, secoua la tête, et dit: «D'une vipère, que peut-il sortir que du venin!»
Marguerite pâlit, et d'un geste éloquent lui montrant leur Venturino; «A peine es-tu de retour, dit-elle à son mari, et déjà tu veux nous abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle société plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.»
Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses bras, et paraissait attendri. Mais bientôt la soif des honneurs et l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique étouffèrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous les moyens de le dissuader d'une résolution si funeste. L'aspect solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait merveilleusement avec les raisons austères qu'il donnait à Pusterla pour l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir.
Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd à toutes ses instances, comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup qui lui semblait devoir être le plus sensible: «Et Marguerite?» lui dit-il.
Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tête avec l'obstination d'un homme décidé à avoir raison, il répondit: «Marguerite est un ange.»
Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par là combien il était imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point, de peur de compromettre la félicité domestique de Franciscolo.
Quel était donc ce moine qui prenait un si tendre intérêt au sort des Pusterla?