BOULEVARD MONTMARTRE.
Sous le péristyle d'une porte élégamment sculptée, un domestique, revêtu d'une livrée irréprochable, présente d'une manière respectueuse et tout automatique le programme des sujets mécaniques offerts à la curiosité publique par M. Stevenard, horloger de Boulogne-sur-Mer. Au second étage, une femme élégante, dont les mouvements sont aussi réglés que ceux du valet, remet à travers un guichet surmonté d'une glace une carte devant laquelle s'ouvre d'elle-même une porte de tapisserie donnant entrée dans une antichambre; un monsieur (M. Stevenard en personne) s'avance, salue poliment, et commence au sujet de ses ingénieux mécanismes une petite harangue de laquelle il résulte naturellement que l'orateur est Vaucanson second, ou plutôt Vaucanson premier, ou même encore le seul Vaucanson véritable; les célèbres automates de Vaucanson pouvant faire soupçonner quelque supercherie, parce qu'ils avaient la taille de personnages vivants, tandis que M. Stevenard a perfectionné l'art et créé des automates pygmées. Axiome: La gloire de l'artiste mécanicien grandit en raison de la petitesse de ses oeuvres.
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L'Escamoteur. |
Le Joueur de Flûte. |
Après ce préambule, M. Stevenard introduit les visiteurs dans le salon, où sont exposés trois automates en miniature.
A gauche en entrant est assis sur un divan un petit prestidigitateur haut de seize centimètres (six pouces), et revêtu d'un riche costume oriental: il promène ses regards sur l'assemblée et se lève pour faire à ses spectateurs un respectueux salut; il s'approche d'une table supportée par quatre pieds délicats, prend sur un autre meuble trois gobelets d'argent, et après avoir montré qu'ils ne contiennent rien, en fait successivement sortir, d'abord des muscades d'argent, et enfin un oeuf qui s'entr'ouvre et livre passage à un brillant oiseau-mouche, lequel s'élance, bat des ailes et chante sa délivrance.
Le voisin du prestidigitateur est un musicien haut de trente-deux centimètres (un pied), élégamment vêtu à l'espagnole; il exécute sur la flûte les plus ravissantes mélodies de Rossini et de Bellini; ses doigts s'élevant et s'abaissant selon toutes les règles de l'art des Tulou, brodent sur ces mélodies des variations fort compliquées.
Quand M. Stevenard estime que l'on a suffisamment admiré la musique et le musicien, il appelle l'attention du public vers le troisième automate, son chef-d'oeuvre.
Aux portes d'un temple construit dans le style de la Renaissance et supporté par un magnifique meuble en bois d'ébène sculpté, enrichi d'ornements en bronze doré, est assis un nécromancien de même grandeur que le petit musicien, tenant d'une main la baguette magique, et de l'autre le livre du destin.
Le Magicien.
Dans le socle qui soutient le monument est pratiqué un tiroir renfermant d'élégantes tablettes sur chaque côté desquelles sont gravées des questions en langues française et anglaise.
La tablette contenant la question choisie est confiée à quatre cygnes qui s'avancent pour la recevoir, et rentrent d'eux-mêmes pour la porter au nécromancien; celui-ci, au son d'une musique cachée, tourne les yeux vers la personne qui lui a adressé la question, consulte son grimoire et frappe sur les portes du temple, qui, en s'ouvrant, laissent apercevoir un cartouche en émail noir entouré de brillants.
A un nouvel appel apparaît un petit démon familier porteur d'un vase rempli d'encre d'or dans laquelle le magicien trempe sa baguette pour tracer successivement au milieu du cartouche les lettres qui forment une réponse courte, précise et sans réplique, dont la plus extraordinaire est sans contredit celle qui indique le nombre d'heures et de minutes marquées au même instant à la pendule du salon.
Un nouveau coup de baguette fait disparaître le petit génie, les portes du temple se referment, le magicien se rassied pour reprendre ses méditations et attendre des questions nouvelles. M. Stevenard salue, la porte du salon s'ouvre, et les visiteurs s'écoulent pour faire place à d'autres.