Martin Zurbano.
(Voir page 311.)
Le traité de Bergara, signé le 3 août 1839, mit fin à la guerre des carlistes et des christinos, mais il ne détruisit pas tous les germes de discorde qui naissaient successivement des mauvaises institutions sociales de l'Espagne. Il existait des mécontentements dans l'armée, dans l'administration, dans le peuple; ils ne tardèrent pas à se manifester au dehors, à se traduire en émeutes; l'une d'elles éleva Espartero au niveau de la reine régente; une seconde émeute lui donna la première place et renversa Christine.
Le soldat parvenu fut à peine assis sur son trône de régent que de nouvelles insurrections troublèrent le pays, Espartero savait manier le sabre, il ne sut pas tenir le sceptre. Trop souvent, pour faire triompher l'ordre et la loi, il frappa du sabre au lieu de se servir de la main de justice. On sait tous les abus de puissance dont s'est rendu coupable le régent dans sa courte administration. Loin de songer à réconcilier les partis, à harmoniser les intérêts généraux sans froisser les intérêts particuliers, loin de donner une bonne direction aux belles qualités de la nation espagnole, loin de la pousser dans la voie du progrès intellectuel et physique où elle peut conquérir un si brillant avenir, il ne sut que comprimer, qu'exiler, que tuer tout ce qui faisait ombrage à son despotisme soldatesque.
Aussi l'esprit public, qui avait salué son avènement comme l'aurore d'un beau jour, comme le commencement d'une ère de grandeurs et de prospérités, l'esprit public ne tarda pas à réagir contre lui. Le dévouement fit bientôt place à la froideur, puis quelques fautes encore firent naître la haine, et, chez la nation espagnole, la haine conduit à la lutte, à la mort. Les cités qui avaient montré le plus d'enthousiasme lors de l'élévation d'Espartero furent les premières à protester contre ses actes. Barcelone, par son émeute de 1840, l'avait porté sur le pavois, Barcelone se leva avant toute l'Espagne pour le renverser. Au mois d'octobre 1841 Barcelone s'insurgeait déjà contre le despotisme militaire du régent. Mais l'heure de sa chute n'était pas arrivée encore; cette tentative prématurée, qui s'étendit sur une partie de la Catalogne, n'eut pour résultat que d'alourdir le joug du régent.
Dans ces premières luttes du pouvoir et de la nation, Zurbano fut pour le régent un dogue bien dressé; rien ne l'arrêtait quand il s'agissait de prouver son dévouement. L'âge, la faiblesse, la douleur, ne trouvaient nulle pitié en lui; il tuait impitoyablement tout ce que lui désignait le doigt du maître. Cette sanguinaire soumission fut poussée si loin dans les troubles de 1841, que le nom de Zurbano devint en horreur à l'Espagne, et que plusieurs villes, Vittoria entre autres, mirent sa tête à prix.
Orateur appelant le peuple à se prononcer.
Ce fut dans ces circonstances que le régent nomma Martin Zurbano maréchal-de-camp des armées nationales. Le décret est du mois d'octobre. L'année suivante, de nouvelles faveurs tombèrent sur ce favori; Espartero lui donna le commandement supérieur de la province de Gironne.
Sur ce nouveau théâtre Zurbano déploya une activité sans égale; il poursuivit sans relâche les bandes de carlistes, de contrebandiers et de bandits qui désolaient le pays. C'était une oeuvre utile, mais, dans cette oeuvre de destruction. Zurbano dépassa les limites ordinaires de la cruauté; il ne se contenta pas de frapper les bandits, il menaça de mort toute personne qui, arrêtée par eux, leur paierait rançon pour se délivrer de leurs mains; sa menace s'étendit même sur les parents ou amis qui auraient payé cette rançon; cette menace reçut son exécution dans plusieurs cas, et quelques personnes furent fusillées. Les plaintes que souleva cette férocité furent si vives et si multipliées que le général Rodil ordonna à Zurbano de révoquer cette mesure et d'agir désormais avec plus de douceur.
Villageois espagnols fuyant devant Van Halen.
Peu de temps après, malgré cet ordre, il recommanda de nouveau aux commandants militaires de sa province de fusiller immédiatement, sans jugement, comme bandits, les contrebandiers et même ceux qui leur donneraient asile ou secours. Espartero aimait les dévouements aveugles que lui importait la vie de quelques personnes? Il approuva solennellement la conduite de Zurbano en le nommant, à la face de l'Espagne, en août 1842, grand-croix de l'ordre d'Isabelle la Catholique.
En septembre, un de nos compatriotes eut à souffrir de caractère grossier de Zurbano. Zurbano connaissait la haine d'Espartero contre la France; il crut donc pouvoir agir brutalement avec M. Lefebvre, honorable négociant de Gironne, vieillard inoffensif, dont le nom est respecté de toute la province, à cause du grand nombre de bienfaits dont il a doté le pays. Zurbano prétendit avoir besoin, pour loger ses soldats, d'un vaste bâtiment qu'occupaient les fabriques de M. Lefebvre depuis longues années. Il voulut, l'absurde soldat, l'avoir dans vingt-quatre heures. M. Lefebvre lui demanda au moins huit jours: Zurbano ne voulut rien écouter, et ordonna au négociant d'obéir sans plus tarder; celui-ci voulut foire quelques observations sur une cette rigueur. Ce farouche général maltraita ce vieillard. Il fallut la chaleureuse intervention de notre consul-général de Barcelone, M. de Lesseps, pour le garantir de nouvelles persécutions.
Les Anglais, profitant, des troubles de l'Espagne, inondaient ce pays de leurs marchandises. La contrebande se faisait au grand jour sur tout le littoral; les côtes de la Catalogue surtout étaient couvertes de petits navires qui venaient de Gibraltar et débarquaient leur cargaison sous les yeux mêmes des carabineros; ceux-ci étaient évidemment gagnés par l'or anglais. Les manufacturiers de la Catalogue se plaignirent hautement d'un commerce qui les ruinait; ils accusèrent l'administration des douanes de faiblesse ou de corruption. Le régent, tout ami des Anglais qu'il était, ne put rester sourd aux justes plaintes des fabricants; il destitua quelques chefs de la douane, mais il les remplaça par des gens de même étoile; il nomma un nouvel inspecteur-général, mais à qui donna-t-il cet emploi important? à un administrateur éclairé et probe, sans doute? Non, à Zurbano, à l'ancien contrebandier. Ce fut lui qu'un décret du mois d'octobre 1842 nomma inspecteur-général des douanes de terre et de mer d'Espagne, avec des pouvoirs très-étendus; il n'en conserva pas moins le commandement militaire de la province de Girone.
Cependant les esprits s'agitaient de plus en plus à Barcelone. L'installation d'une commission d'emprunt forcé pour payer les troupes, des mesures rigoureuses prises pour la conscription, la suppression d'une fabrique de cigares qui occupait beaucoup d'ouvriers, enfin des négociations entamées à Madrid point un traité de commerce avec l'Angleterre, et qu'on savait contraire aux intérêts de l'Espagne, mirent le comble au mécontentement de la population: il ne fallait plus qu'une étincelle pour faire éclater l'incendie.
Le 13 novembre, quelques ouvriers cherchèrent à entrer une pièce de vin sans payer les droits d'octroi. Les employés les arrêtèrent et les maltraitèrent. La foule s'assembla à leurs cris, prit leur défense et les arracha des mains des douaniers. Le poste militaire voisin accourut, la foule se rua contre lui et le désarma. Dans la soirée, de nombreux rassemblements se formèrent sur tous les points de la ville, les passions s'échauffèrent par le contact. Le lendemain, la ville était sur pied; tous les griefs de la nation contre le régent furent exposés et développés par des orateurs populaires; des milliers d'ouvriers parcouraient les rues et les places en poussant des cris de révolte.
Le mouvement devenait sérieux; le capitaine-général Van Halen fait prendre les armes à la garnison et place un régiment et 6 pièces de canon sur la Rambla, promenade intérieure. Les garnisons des villes voisines sont appelées. La garde nationale, qui compte plus de 10,000 ouvriers, s'arme de son côté. La journée du 14 se passa ainsi; il eut été possible encore cependant d'éviter une collision: quelques paroles de conciliation pouvaient arrêter ce commencement d'insurrection et rétablir l'ordre; les esprits sages, des deux cotés, y songeaient et avaient entamé quelques pourparlers, lorsque, dans la soirée, la garnison de Girone, Zurbano en tête, entra dans la ville et prit position sur une place, écartant avec violence les habitants qui gênaient ses mouvements. L'arrivée de Zurbano et de sa troupe fut à peine connue, qu'une recrudescence d'agitation se manifesta tout à coup. Le bourreau d'Espartero était dans Barcelone, il n'y avait plus de réconciliation possible.
La nuit du 14 au 15 fut consacrée à des préparatifs d'attaque et de défense. Dès le matin, des combats partiels éclatèrent dans les rues et dans les places. Chaque maison devint une citadelle d'où partaient des feux plongeants qui mettaient le désordre dans les rangs des troupes. Zurbano, qui avait encouragé ses soldats par la promesse du pillage, courait de rue en rue, de place en place, mitraillant la population, saccageant les maisons et n'épargnant personne. La rue de las Platerias garde un douloureux souvenir de ce jour. Mais la férocité de Zurbano ne fit que grandir le courage des habitants: les femmes elles-mêmes prirent part à la lutte. Avant la nuit la victoire s'était déclarée pour la ville. Les troupes, après avoir perdu plus de 500 hommes, furent forcées de se retirer dans la citadelle et dans le fort Atarazanas. Le 16, des négociations s'ouvrirent entre le général Van Halen et la junte qui s'était formée la veille; les hostilités furent suspendues et les troupes se retirèrent à San Felice, à deux lieues de la ville.
On ne sait que trop la suite déplorable de ce succès. Fière de sa victoire, la ville ne songea pas à se prémunir contre les représailles du régent. Elle aurait pu, dans les premiers instants, s'emparer du fort Montjouich; elle le laissa entre les mains de Van Halen. Celui-ci n'eut garde de négliger un tel point. A peine bivouaqué à San Felice, il s'occupa de donner à ce fort une bonne garnison, des vivres et des munitions. Il restait ainsi maître de Barcelone. Sûr d'y rentrer quand il le voudrait, il la hissa organiser sa junte, sa milice, se livrer à toutes les illusions d'une victoire sans base solide et il attendit le régent.
Parti de Madrid le 21, Espartero était le 29 au village de Saria, près de Barcelone; il y établit son quartier-général et s'occupa de réduire la ville insurgée. Le 30, sommation lui fut faite de déposer toutes ses armes aux Atarazanas et de se rendre à discrétion, sinon le bombardement aurait lieu; on lui donna jusqu'au 3 décembre. Le désordre régnait dans Barcelone; la menace du régent effraya une partie de la population. On parla de se rendre; les corps francs, quelques bataillons de milice et les personnages les plus compromis s'y opposèrent. Le 5 arriva, et rien n'était décidé; à onze heures du matin le fort Montjouich ouvrit son feu et lança des bombes sur toutes les parties de la ville.
Des vaisseaux anglais, arrivés depuis peu, s'étaient mis en communication avec le régent et avaient, dit-on, fourni des projectiles à Montjouich. A peu de distance étaient à l'ancre des navires Français. Si les premiers donnaient à Espartero les moyens de détruire Barcelone, les seconds, assistés de notre consul, recueillaient au milieu du danger les malheureuses victimes de cette anarchie politique, et les sauvaient de la mort, sans exception de parti. La marine française a joué un noble rôle dans cette scène déplorable; notre consul, M. de Lesseps, a bien mérité de l'humanité.
Après un bombardement de treize heures, après avoir reçu 817 bombes, après avoir vu ses plus beaux quartiers détruits ou incendiés, Barcelone se rendit le 4 au matin, et ouvrit ses portes aux troupes du régent. Zurbano y rentra un des premiers et se promena avec une cruelle ostentation dans les lieux qui avaient le plus souffert du bombardement. Le même jour de nombreuses arrestations eurent lieu, des commissions se formèrent, et les fusillades commencèrent le 5, peu après la rentrée de Van Halen. Les exécutions continuèrent les jours suivants. De son village de Saria, d'où il n'osait sortir, Espartero donna froidement l'ordre de décimer les milices. Les chefs de l'insurrection étaient en fuite; ce fut donc de malheureux soldats égarés que frappa la vengeance du régent, et ce fut le sort, plus que la gravité de la faute, qui dicta l'arrêt de mort.
Pendant cette première phase de la réaction, Zurbano fut envoyé dans sa province de Girone, où des mouvements insurrectionnels avaient lieu. Il fallait désarmer et museler Figuères et Girone; ou ne pouvait choisir une meilleure main. Il partit le 14 décembre. Son approche causa un tel effroi dans ces deux villes, que beaucoup d'habitants les quittèrent.
Après avoir frappé Barcelone d'une contribution de guerre de 12,000,000 de réaux, comme on le fait pour une ville ennemie; après avoir rempli les prisons, prononcé l'exil, condamné aux galères et à mort le plus grand nombre possible d'insurgés, Espartero sentant sa soif de vengeance à peu près satisfaite, quitta le village de Saria, le 22 décembre, et se mit en route pour Madrid. La veille, pour punir Van Halen de son défaut de vigueur, il le destitua de ses fondions de capitaine-général de la Catalogue, et le remplaça par Scoane, sur la Fermeté duquel il pouvait compter.
(La suite à un prochain numéro.)