CHAPITRE V

LA CONJURATION.

on Jésus, qui fûtes aussi un petit enfant, et qui dès votre enfance avez commencé à souffrir; vous qui croissiez en âge et en sagesse, soumis à vos parents, et acquérant de la grâce devant Dieu et devant les hommes, oh! veuillez garder mon enfance, et faire que je n'en souille pas la pureté, et que mes oeuvres, conformes à votre volonté, me promettent un bel avenir aux yeux de mes parents et de mes concitoyens.

«Bon Jésus, qui avez tant aimé vos parents, je vous recommande les miens; bénissez-les, donnez-leur la patience dans la douleur, la force de se soumettre, et la consolation de me voir grandir tel qu'ils me désirent, dans la crainte du Seigneur.

«Bon Jésus, qui avez aimé votre patrie même ingrate, et qui pleuriez en prévoyant les maux dont elle allait être accablée, regardez mon pays d'un oeil bienveillant, délivrez-le de ses maux, convertissez ceux qui le contristent par leurs fraudes ou par leurs violences; inspirez-leur la confiance du bien, et faites que je puisse devenir un jour un citoyen probe, honnête, dévoué.»

Marguerite faisait répéter cette prière à son Venturino, qui se tenait à genoux devant elle et les mains jointes. Une mère qui apprend à prier à son enfant est l'image à la fois la plus sublime et la plus tendre qu'un puisse se figurer. Alors la femme, élevée au-dessus des choses de ce monde, ressemble à ce anges qui, nos frères et nos gardiens dans cette vie, nous suggère nos vertus et corrigent nos vices. Dans l'âme de l'enfant se grave, avec le portrait de sa mère, la prière qu'elle lui a enseignée, l'invocation au Père qui est dans le ciel. Lorsque les séductions du monde voudront le conduire à l'iniquité, il trouvera la force de leur résister en invoquant ce Père qui est dans le ciel. Jeté au milieu des hommes, il rencontre la fraude sous le manteau de la loyauté, il voit la vertu dupée, la générosité raillée, la haine furieuse, et tiède l'amitié; frémissant, il va maudire ses semblables... mais il se souvient du Père qui est dans le ciel. A-t-il, au contraire cédé au monde, l'égoïsme et ses bassesses ont-ils germé dans son âme? au fond de son coeur résonne une voix, une voix austèrement tendre, comme celle de sa mère lorsqu'elle lui enseignait à prier le Père qui est dans ciel. Il traverse ainsi la vie; puis, au lit de mort, abandonné des hommes, entouré seulement du cortège de ses oeuvres, il revient encore, en pensée, à ses jours enfantins, à sa mère, et il meurt plein d'une tranquille confiance dans le Père qui est au ciel.

Et Marguerite faisait répéter cette prière à son pieux enfant; puis le déshabillant elle-même, aimable travail qui n'est jamais une fatigue pour les mères, mais la plus suave des douceurs, elle le couchait, le baisait, et, avec l'effusion de la tendresse maternelle, elle s'écriait: «Tu seras vertueux!»

Bientôt Venturino abandonnait ses paupières à ce sommeil béni de l'enfance, qui s'endort sans une pensée entre les bras des anges, sans une pensée se réveille... Heureux jours! les plus beaux de la vie, et qu'on passe sans les goûter!

Marguerite contemplait In rapide respiration de l'enfant. Le brillant incarnat que le sommeil répandait sur les joues de Venturino l'invitait à les couvrir de ses baisers, et le visage de la mère resplendissait d'une ineffable béatitude pendant qu'elle demeurait absorbée dans la contemplation muette de ces yeux fermés, qui devaient lui sourire amoureusement au réveil.

Enfin, Marguerite s'arracha à ce berceau, et vint dans la salle où s'étaient réunis les plus intimes amis de la famille pour saluer le retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effacé dans le coeur de Marguerite les déplaisirs que lui avait causés l'absence. Son âme, si bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'après un éloignement si fécond en périls, rien ne sourirait davantage à son mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de réunir trois vies en une seule. Mais d'autres pensées bouillonnaient dans l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rêver et préparer la vengeance.

Pendant son séjour à Vérone, il n'avait point caché à Mastino ni le nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le Scaliger, voulant tourner ce ressentiment à son profit, l'enflamma autant qu'il put, et promit à Pusterla que, quelle que fût la résolution qu'il prît, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo Visconti, que ses déportements rendirent fameux par la suite, ne devait pas être vivement touché des désordres de son oncle, mais il était bien aise de troubler l'étang pour y pêcher, et il attisa le mécontentement de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frères Galéas et Barnabé, où il les exhortait à se souvenir de leur origine, et à profiter de l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prêtre et d'un bourreau.

Pusterla étant revenu secrètement à Milan, aucune bannière sur les tours n'annonçait sa présence, et la garde accoutumée ne veillait point à la porte du palais; mais, à l'intérieur, Pusterla dévorait les orages de son âme, sans que sa femme parvint à les adoucir. Habitué à la vie bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et fortes émotions, il n'aurait pu passer même cette première soirée paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait porté l'avis de son retour à ses amis les plus sûrs, et ceux-ci, le soir, l'un après l'autre, par une porte secrète donnant sur la voie des seigneurs qui étaient venus le trouver et le consoler.

Les dehors du palais étaient muets et sombres, comme s'il eût été désert; mais à peine Franzion Malcolzalo, le fidèle portier, avait-il fait passer les amis du seigneur d'une première cour dans la seconde, ils étaient accueillis par des valets vêtus en livrée mi-partie jaune et noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et entourée par les jardins. Des tapisseries historiées couvraient les murailles; çà et là des étagères portant des vases et des plats en faïence avec des fruits en relief et coloriés; deux larges fenêtres percées de chaque côté et tendues de rideaux d'éclatantes couleurs, donnaient passage à la brise du soir, qui tempérait agréablement la chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco, les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, près d'une table où l'on avait jeté en désordre des gants, des manteaux, des épées, des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, écoutaient. On remarquait le bouillant Zurione, frère de Pusterla; le modéré Maflino de Resozzo. Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres, exaltés Gibelins, qui, dégoûtés aujourd'hui d'un prince dont ils avaient autrefois établi le pouvoir, montraient par là qu'il n'avait point réalisé leurs espérances. Les frères Pinalla et Martino Aliprandi arrivèrent les derniers. Ils étaient nés à Monza: le premier, habile capitaine; le second, jurisconsulte renommé. Ils avaient gagné la faveur d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la défendit contre l'empereur Louis de Bavière; puis, à la tête de l'armée de Visconti, il enleva Bergame au roi de Bohême. Ces prouesses lui valurent d'être, à la Pâque de 1338, armé chevalier dans l'église de Saint-Ambroise, en même temps que notre Pusterla. Mais Pinalla était descendu de cet apogée lorsque, à l'époque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lâchement abandonné des troupes qu'on lui avait confiées pour défendre le passage de l'Adda à Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du dédain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants succès, effacerait la honte de son armée, était le plus ardent de ses désirs.

Dans une telle assemblée et dans une semblable circonstance, on ne devait point s'attendre à de paisibles discussions: au ressentiment des malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure particulière. Aussi s'échappèrent-ils en projets violents, furieux contre les tyrans de leur pays, et ils donnèrent d'autant plus carrière à leur haine qu'ils étaient plus sûrs de ceux qui les entouraient. «Hélas! oui, s'écriait Franciscolo, au moment un Marguerite, après avoir couché son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards, chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre liberté! Ce n'étaient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer sans cesse au maniement des armes. Tout à coup sonnait la Martinella, on sortait le Caroccio, et chacun, de gré ou de force, était réduit à se vêtir de fer, à se priver du repos de sa maison, des gains de son métier, pour courir dans les sanglants dangers de la mêlée ou dans les obscurs périls de l'embuscade; d'autres fois, révoltes des bourgeois, exils, dénonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides à qui la nature a refusé un sang généreux, ou qui s'est refroidi sous les glaces de l'âge.»

Zurione l'interrompant: «Et c'est là aimer la patrie! Ils récoltent aujourd'hui ce qu'ils avaient semé. La liberté est éteinte, la guerre ne l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins fréquents et ils ne profitent plus à la patrie; ils ne servent qu'à consolider la puissance de notre maître et à river nos propres fers. Alors c'était nous qui voulions la guerre, nous qui la décrétions. Après l'effervescence d'une première ardeur, tout se calmait et mûrissait pour le bien de tous ou du plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, à son gré, pour satisfaire à des intérêts isolés, et c'est nous qui devons le suivre. Notre travail est sa gloire.

--Vous dites vrai, s'écriait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomphé? qui en a tiré profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc élevons-le à la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas été là!...

--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu détaché de l'arbre à Parabiago?

--Il eût certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando; on ne verrait point aujourd'hui les privilèges des nobles foulés aux pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands seigneurs grevés de tributs comme la plèbe la plus infime; on ne verrait point dans l'oubli ceux qui autrefois....

--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux étincelants et frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi! n'avons-nous plus d'épées? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs? Nous n'avons qu'à vouloir être libres, nous le serons.»

Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation dans l'expression des traits de sa maîtresse. Dès sa première enfance, Marguerite avait été habituée à entendre discuter chez elle les affaires publiques, et elle s'était formé une manière de les voir et de les apprécier. Dans ces temps où la vie publique avait tant d'énergie, il n'était donc pas ridicule qu'une femme s'entretînt de politique, et elle ne laissait pas l'impression fâcheuse qu'on peut éprouver à d'autres époques en voyant une dame décider hardiment les questions qui embarrassent les plus âgés, sans écouter autre chose que la sensation du moment où l'opinion de son plus proche voisin. L'éducation qu'elle avait reçue de son père lui avait appris à discerner la raison des exagérations des exaltés, et les injures véritables des préjugés de la passion; mais, n'espérant pas calmer l'impétuosité de l'assemblée, ni lui faire goûter ses raisonnements, elle se tenait à l'écart, et commença à causer avec le docteur Aliprando.

Celui-ci, en véritable érudit qu'il était, se montrait tout fier d'avoir eu le premier, à Milan, le livre des Remèdes de l'une et de l'autre Fortune, publié vers ce temps par Pétrarque, et il s'était empressé de l'apporter dans cette soirée à Marguerite, qu'il savait amoureuse des belles nouveautés. Elle feuilletait: ce livre en lui demandant son avis et en jetant çà et là les yeux sur le parchemin. Bientôt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une voix suave qui commanda aussitôt l'attention des assistants, comme au milieu d'une taverne lorsqu'une flûte mélodieuse se fait entendre, elle parla ainsi: «Écoutez les sages pensées du livre que le docteur m'a donné: Les citoyens crurent que ce qui était la ruine de tous n'était la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec piété et prudence à porter la paix dans les esprits; et si cela ne réussit pas auprès des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumière dans l'âme des citoyens.»

Alpinolo comprit cette réponse indirecte. «Si l'énergie d'une volonté unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul homme? que ne peut le poignard d'un homme résolu?»

Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: «Madonna est comme l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille elle-même a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie d'écouter ce que le divin poète dit en un autre endroit; il lut: On a un seigneur de la même façon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie et bonté sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes parce qu'il enlève à des concitoyens la liberté, le plus grand de tous les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidité d'un seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit aimable, gracieux, libéral à donner au petit nombre de ses favoris les dépouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le peuple appelle seigneurs et qui sont ses bourreaux.--Bien!--Bravo!--Bien pensé!--Heureusement dit!» Tels étaient les cris qui, de toutes parts, s'élevaient de;'assemblée. Le docteur, flatté de ces applaudissements comme s'ils se fussent adressés à lui-même, continua: «Prêtez l'oreille, voilà qui est plus fort: Comment peux-tu déchirer tes frères, ceux qui ont passé avec toi les jours de l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respiré le même air sous le même ciel, qui ont tout partagé avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs, souffrances? De quel front peux-tu vivre là ou tu sais que ta vie est détestée et que chacun te souhaite, la mort?--Qu'en dites-vous? Est-il besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas écrit précisément pour....

--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier,» répliquèrent ensemble tous les conjurés. Puis l'un commentait, un second répétait, un autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Pétrarque, sans se souvenir qu'il courtisait alors les prélats dans Avignon, qu'il avait caressé Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des princes à leur libéralité, il avait proclamé l'évêque Giovanni le plus grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient même lui attirer le blâme d'un autre illustre de ce temps-là, Boccace, qui lui reprocha de vivre dans une étroite amitié avec le plus grand et le plus odieux des tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption que l'était celle des Visconti.

Marguerite, dont la douceur naturelle avait été entretenue par les conseils intelligents de son père, jetait ça et là quelques paroles pour désapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et envenimer les souffrances. Il fallait plutôt, s'il était possible, le réformer par les voies légitimes, et non allumes dans le sein des opprimés une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait souffrir en paix ou changer de patrie. «J'ai entendu, ajoutait-elle, dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune réforme ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple, malgré l'opinion des partis extrêmes, n'est ni tout or, ni tout fange. Sans cesse courbé sous le travail, il ne s'abandonne guère aux sentiments, et calcule de préférence les avantages immédiats. Ne dédaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme empreints de l'expérience de mon père, qui avait aussi ce proverbe dans la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher. Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de liberté, et vous n'interrogez point la volonté du peuple; de vertu, et vous vous préparez à l'assassinat!

--Non! non! c'est parler avec sagesse,» disait en l'appuyant Maflino Resozzo; «on ne doit point recourir à des moyens si désespérés. A quoi sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un autre. Nos pères suivaient une route plus sûre. La religion a établi sur la terre une puissance supérieure à celle des trônes, gardienne spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence. L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours accueillie, et l'épée des tyrans s'émousse contre le manteau des papes étendu sur l'humanité. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda pardon, les pieds nus, à Grégoire VII, des injustices commises. Quand Barberousse voulait étouffer la liberté lombarde, qui marchait à la tête de notre ligue, qui empêcha l'Italie de tomber tout entière sous le joug des Allemands? Qui réprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui, nous nous défions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter qu'à notre épée. Nous voyons les fruits de notre défiance.

--O le guelfe hypocrite! ô le papiste! ô le moine!» s'écrièrent à la fois les assistants, ils n'avaient point de raisons à opposer aux faits rapportés par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le sophisme. «Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on espérer de lui? Homme-lige de la France, il veut se créer un royaume terrestre rumine ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple.

--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous? Le peuple qui l'a élu peut lui retirer l'autorité qu'il lui a donnée. Mais ce peuple qui gémit dans l'oppression a la bouche fermée par l'épouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et c'est la révolte.

--Et les armes, ajouta Pinalla.

--L'État, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de s'entendre avec eux? Je suis sûr de Vérone. Loin de désirer l'amitié de Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se déclarer contre lui. La révolte de Lodrisio a montré que pour détruire la Vipère, il ne fallait qu'une bande soudoyée. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera attaquée par un chef appuyé de la confiance du peuple!

--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-même de sa prison de Saint-Colomban? demanda Zurione.

--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mépris Pinalla, qui sache mieux que lui tenir l'épée?

--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus relevée? Barnabé et Galéas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lèveraient bien vite leur bannière s'ils étaient certains d'avoir des partisans.

--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait Pusterla, à demi fâché de n'être point proposé lui-même. J'ai pour eux des lettres de leur frère Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on doit compter sur eux.

--Ce sont des âmes libres, enflammés l'amour du bien public et de la liberté,» criait Alpinolo, prompt à supposer dans les autres les sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expérimenté et plus pénétrant, répliqua: «Amis île la liberté! Attendons pour leur donner ce nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un général assiège une cité, il met tous ses soins à en démolir les défenses; il ouvre la brèche, il abat les murailles. S'en est-il rendu maître, il va mettre tous ses soins à relever les remparts, à réparer, fortifier les murs de la ville. C'est l'image de ceux qui aspirent à gouverner.

--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage à Luchino. Barnabé joue un double rôle: il se montre avec nous amoureux de la liberté; avec son oncle, dégagé de tout désir de régner. Quant au beau Galéas, son ambition s'évapore au sein des magnificences où il figure, et il est trop occupé à partager le lit de Luchino pour pouvoir partager son trône.»

Cette saillie excita un rire général. Zurione l'interrompit. «Qu'avons-nous besoin, s'écria-t-il, de revenir sans cesse à cette famille maudite? Nous avons été maltraités par les pères, donc il nous faut mettre les fils à notre tête: beau raisonnement, en vérité! La cité est-elle donc si dépourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors, manquons-nous d'alliés prêts à nous tendre la main? Quelque ennemi qui se présente contre Luchino, nous sommes prêts à le seconder...

--Et une foule d'innocents tomberont sous l'épée en courant à la recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-être ils ne désirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les massacres, les violences, pour un résultat incertain ou pour une victoire dont l'unique fruit sera un changement de maître.»

Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour frapper des esprits exaltés. On criait de tous côtés: «Avec une pareille doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit être préféré au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que celle de délivrer la patrie.» Franciscolo, avec un mouvement de dédain, s'écria impérieusement. «Soit, restons là, les mains dans les mains; faisons-nous troupeau pour que le loup nous dévore; taisons-nous, et que le tyran foule aux pieds nos privilèges, qu'il déshonore nos femmes....»

A peine cette parole fut-elle sortie de ses lèvres, que, songeant au coup qu'elle allait portera Marguerite, il eût voulu la retenir. Il s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait été accueillie par un murmure d'approbation et avait tourné la conversation car la tentative injurieuse de Luchino, sur les débauches de ce prince et sur d'autres faits de même, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando de Plaisance; celui-là parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant été outragé par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or à la tête de More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps après, par ses manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. «Ce n'est pas la première fois qu'on perd une belle ville pour avoir insulté une belle femme.--Gloire à Brutus et à ses imitateurs! vive la liberté! vive la république! vive saint Ambroise!» Ces cris faisaient résonner les échos de la salle. Comme une décharge électrique secoue tous ceux qui se trouvent dans l'air qu'elle a remué, ainsi la parole d'un seul homme avait animé toutes ces imaginations lombardes.

Au milieu de l'agitation de l'assemblée, apparut un petit esclave mauresque, vêtu de blanc à l'orientale, avec de grosses perles aux oreilles et au cou. Il portait sur sa tête, en levant les bras à la façon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier, dans lequel on avait disposé des rafraîchissements et des confitures. A côté de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or ciselé, une large tasse de même métal et travaillée avec un art infini; un autre page la remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit d'abord, à genoux, à Franciscolo, qui la porta à ses lèvres et la fit circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la généreuse liqueur exalta encore dans les âmes l'amour de la patrie.

«A la liberté de Milan! s'écria Alpinolo.

--Oui, oui, répondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient: Vive Milan! vive saint Ambroise!

--Et meurent les Visconti!» ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas sans échos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour corriger ce cri en disant: «Vive la liberté! et la mort à personne!»

Bientôt, après s'être serré la main en signe d'alliance et de fidélité, ils jetèrent leurs manteaux sur leurs épaules, enfoncèrent leurs bérets sur leurs têtes, et se séparèrent en se promettant de garder le silence, de penser à leur projet commun et de se revoir.

Marguerite s'était retirée dès que la malencontreuse parole de Franciscolo lui avait rappelé le triste souvenir de l'outrage qu'elle avait reçu, et réveillé en elle le déplaisir de n'avoir pu le tenir secret. Lorsque les conjurés furent partis, Franciscolo alla la rejoindre, et ils décidèrent entre eux qu'ils iraient avec leur fils s'établir dans le Véronais, pour attendre en sécurité l'occasion favorable. Ils firent donc tout préparer pour leur départ, qu'ils avaient fixé à la nuit du lendemain.

--Mais le lendemain repose dans la droite du Seigneur.