Courrier de Paris.

Il y a quelques jours, des hommes de lettres, des écrivains politiques s'étaient réunis et suivaient un modeste cercueil; le mort qui s'en allait à sa dernière demeure avec cette escorte avait été un honnête homme et un homme de talent.

Tous les journaux, en annonçant cette fin prématurée de Bert, ont rendu justice, sans distinction de bannière et sans ressentiment de parti, aux nobles qualités de son esprit et de son âme, que rehaussaient la simplicité et la modestie, deux vertus rares de notre temps, et qui courent risque, pour peu que cela dure, d'être tout entières ensevelies, comme vient de l'être ce bon et modeste Bert.

On s'est acheminé vers le cimetière de Vauves, et là les restes mortels sont descendus dans la fosse; le prêtre a béni la terre funèbre, deux voix émues ont prononcé les paroles d'adieu, et les quelques amis qui s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil se sont séparés. Un monument, ou plutôt une pierre sépulcrale sans prétention et sans faste, simple comme la vie de celui dont elle doit recouvrir les restes, a été volée par la piété de ces fidèles.

Deux simples discours, une simple tombe et une simple inscription! jamais Bert, de son vivant, n'aurait pu croire pour lui à une telle pompe.. Bert, en effet, fut un de ces caractères timides, réservés, ingénus, qui dépensent beaucoup en intelligence, en dévouement, en honnêteté, et qui s'effaroucheront si, par hasard, ils soupçonnent qu'on s'aperçoit de leur mérite: esprits délicats et ornés, coeurs préparés à toute belle action et à tout sacrifice, qui se réfugient à chaque pas de leur existence, et disparaissent dans leur modestie. Il arrive que ces homme, si craintifs et si défiants d'eux-mêmes, remplissent leur vie de nobles actions et de travaux distingués, sans en recueillir la moindre récompense; ils passent inaperçus avec une provision d'idées et de savoir dont la plus mince part suffirait à d'autres pour chercher l'éclat, faire du bruit et se dresser un piédestal.

Quelques privilégiés seulement les connaissent et les apprécient à toute leur valeur; ce sont les hommes assez noblement et assez finement doués pour aller trouver, à travers toutes les grosses réputations effrontées que l'audace et le charlatanisme enfantent, ces talents recueillis en eux-mêmes et voilés, qui se limitent à l'écart et semblent fuir le grand jour avec autant de soin que le recherchent tous ces audacieux coureurs de renommée.

Telle a été la singulière destinée de Bert: il a mis la moitié, de sa vie à être un littérateur plein de goût, un écrivain politique fécond et habile, une âme haute et libre, un bon et courageux citoyen, et le premier barbouilleur de papier venu s'est fait souvent, en vingt-quatre heures, plus de réputation que lui en vingt-quatre ans. Demandes à votre voisin: «Connaissez-vous Hilarion et Andoche.--Parbleu! si je les connais? vous répondra-t-il, ce sont deux grands hommes, deux fameux auteurs: l'un a fait le Coupe-Jarret, feuilleton en trente-cinq parties, dont j'achève en ce moment de lire le dernier chapitre; et l'autre, le Coupe-Tête, roman magnifique que je lirai la semaine prochaine, en attendant le Coupe-Gorge, par le même.»

Mais vous demanderiez: «Connaissez-vous Bert? que votre interlocuteur stupéfait vous regarderait de l'air ébahi d'un homme qui ne sait pas ce qu'on veut lui dire.

Ce qu'était Bert, on vous l'a appris sur sa tombe. Ce n'est qu'au moment où ces honnêtes hommes meurent qu'on y regarde d'un peu plus près et qu'on sent tout leur prix. En remontant leur vie pas à pas, on est tout étonné d'y trouver la trace non interrompue d'une activité morale sans repos et sans faiblesse, qui puisait incessamment sa force à la source des sentiments généraux, pour la mettre au service des nobles causes. Ainsi, Bert a été un des combattants résolus et infatigables de l'opinion libérale: il l'a servie pendant tout le cours de la Restauration, avec la fermeté et la modération qui étaient à la fois lu résultat du sa sincérité et du ses lumières. Ou ne cite pas un seul journal important, pendant cette période de lutte ardente, où Bert n'ait apporté chaque jour son contingent de talent, de savoir, de bon style et de conviction; il a été de toutes les batailles théoriques qui se livrèrent en ce temps-là avec tant de bonne foi et d'espérance, sur le terrain représentatif d'un côté, et de l'autre sur le vieux sol monarchique; et souvent il eut l'occasion de prouver que la résolution du citoyen ne faisait pas faute à la plume de l'écrivain.

Cependant, sous la Restauration, même au plus fort de cette grande querelle où il prenait une part si utile, si intelligente et si active, Bert n'était guère plus connu qu'en ces derniers temps où il avait cessé tout combat. C'est que Bert donnait son patriotisme et son talent, comme ces braves qui versent leur sang à toute rencontre, laissant aux fanfarons le soin de se pavaner après le bataille, et de faire sonner leurs éperons et leur sabre. Bert se taisait, lu! Bert, l'affaire terminée, se cachait derrière les autres, comme un simple soldat, quoique pendant la journée il eût été un des plus savants et des plus intrépides parmi les capitaines. Deux fois cependant Bert se nomma: la première fois pour offrir sa poitrine à une épée ennemie pour en faire un rempart à ses opinions; la seconde fois pour prendre sa place dans la résistance et se ranger du côté de la Constitution violée. Bert fut un des signataires de la protestation de la presse contre les ordonnances de juillet 1830. Il se nomma à deux reprises, ai-je dit, et ces deux jours-là il mit sa vie sur son nom.

Son penchant l'avait entraîné d'abord vers les lettres et le théâtre, mais sa modestie se découragea d'un revers: sa première comédie, bien qu'écrite en vers spirituels et piquants, rencontra un parterre rétif. Bert, inébranlable dans ses sentiments d'honnête homme et dans ses devoir, avait pour tout ce qui touchait à son mérite personnel, la timidité d'un enfant; il se crut condamné sans retour par ce premier échec, et se jeta dans la politique. Souvent, vers la fin de sa carrière fatigué de cette politique si pleine de réalités désespérante, et de déceptions, je l'ai entendu parler avec regret de cet abandon qu'il avait fait de la poésie à son début, et donner à cette première passion de ses jeunes années un souvenir mélancolique.

Il lui en était resté un goût très-fin et très-sûr pour les bons et beaux écrits. Le littérateur se retrouvait souvent sous l'écrivain politique, et, dans les derniers temps, il avait fini par le remplacer tout à fait. Bert, depuis quatre ou cinq années, avait publié une série d'articles de critique littéraire et particulièrement de critique dramatique qui s'étaient fait remarquer par une sagacité d'analyse et une justesse de vues ingénieuses aujourd'hui à peu près passées de mode; on y remarquait à chaque pas, un esprit délicat et sensé nourri aux sources pures.

Cette finesse et ce goût, Bert les avait dans la conversation; mais il fallait qu'il se résolût à parler; il était dans le monde--quand par hasard il y allait--d'une réserve extrême: c'était le silence même; on n'aurait jamais soupçonné l'homme d'esprit dans cette statue d'Hypocrate. Il lui arrivait de n'être guère plus causeur avec ses amis, quoique doux, affable, et d'humeur bienveillante; mais une fois qu'il s'y mettait, il était charmant à entendre, et contait à ravir une foule d'anecdotes piquantes qu'il avait retenues ou qui étaient le résumé du son observation spirituelle et déliée.

Je le rencontrais souvent dans le foyer des théâtres, enveloppé d'une redingote flottante, la main au gousset de son pantalon, l'air distrait, la tête légèrement penchée vers l'épaule, traversant la foule sans la regarder, envisageant souvent ses amis intimes sans les reconnaître, et cherchant un petit coin solitaire, sur quelque banquette, pour s'y asseoir et y rêver. C'était là qu'il faisait bon aller le trouver; en vous voyant, mon Bert s'éveillait comme d'un songe; alors s'il se décidait à causer, vous n'aviez qu'à le laisser faire; vous récoltiez les aperçus les plus justes et les plus fins sur la pièce nouvelle, sur les acteurs ou sur le vieux chef-d'oeuvre qu'on venait de représenter, tout cela du ton le plus naturel et le plus simple du monde; tandis qu'un peu plus loin, tous les grands braillards du foyer se démenaient avec les grands éclats de leur ignorante vanité et faisaient grand tapage pour n'accoucher souvent que de paradoxes ou de sottises.

Après une vie si pure, si laborieuse et consacrée tout entière au pays, après un acte de dévouement public où il avait exposé sa tête pour la défense des lois, il ne manquait plus à Bert que de mourir pauvre et ignoré; c'est ce qui lui est arrivé; il est mort très pauvre en effet, et cet homme probe et désintéressé, qui s'était épuisé dans la lutte soutenue pour la cause de la France, n'a été accompagné au cimetière de Vanves que par un petit nombre d'amis! Ceci donne une idée des beaux sentiments et de la reconnaissance du temps où nous vivons.

--Passons à quelque chose de moins triste. Le héros de l'aventure n'est pas un simple mortel, un de ces hommes de rien, comme Bert, qui n'ont pour fortune que beaucoup de talent, de coeur et d'esprit; il s'agit d'un grand personnage, d'un très-grand personnage; on n'approche de lui qu'en s'inclinant; des peuples nombreux lui obéissent; il descend d'une race dont le blason remonte tout au moins au déluge, et se pare de titres les plus solennels et les plus magnifiques; c'est un puissant seigneur enfin qui s'assied sur un trône et porte une couronne au front; quant à son royaume, prenez la carte du monde, et tâchez de deviner sous quel degré de latitude il est situé et vers quel point de l'horizon, à l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi. Il faut bien laisser quelque chose à votre sagacité.

Un beau matin, donc, ce noble prince était assis dans son cabinet, sur un vaste fauteuil de velours à crépines d'or et de soie; de ses deux mains il tenait un livre ouvert et magnifiquement relié, et fixait sur le vélin un oeil sérieux et attentif. Le premier ministre entra en ce moment pour traiter, sans doute, des plus importantes affaires de l'État. Au bruit de ses pas, le prince, continuant à garder le livre immobile entre ses mains, et tournant la tête du côté de l'excellence: «Chut!» lui dit-il d'un air à la fois prudent et mystérieux; le ministre avançait toujours; «Chut! chut!» continua le prince, en reportant sans cesse ses regards sur le livre avec une attention inquiète et persistante.

«Qu'y a-t-il donc? rumina le ministre à part lui; sans doute Sa Majesté est occupée à méditer quelque passage profond de ce livre précieux: une pensée philosophique ou politique, ou diplomatique...» Et cependant il allait toujours; «Chut! chut! chut!» dit le prince pour la troisième fois; et au même instant il ferma le livre avec violence; le ministre en tressaillit, et crut voir, dans cette vivacité, un signe de colère et une disgrâce.

Mais le prince: «Enfin, je la tiens!» s'écria-t-il; et son visage annonçait la joie la plus vive: «Je la tiens! je la tiens!--Quoi donc? la grave question qui occupait tout à l'heure l'esprit de Votre Majesté?--Non; la mouche! la mouche qui s'était posée là, sur cette page; la mouche que je cherchais à attraper depuis une demi-heure.»

Heureux peuple, dont le prince ne s'occupe qu'à prendre des mouches!

--Nous venons de parler d'un simple homme de talent et d'un prince bonhomme; parlons maintenant d'un grand homme. La diversité plaît.

On sait quelle émotion excita en France l'arrivée des glorieux restes de Napoléon; les villes et les campagnes par où passait le noir cortège s'inclinaient; tout dissentiment avait disparu; pour tout le monde, Napoléon n'était plus qu'une grande ombre poétique, qui glissait à travers les mers et sur les fleuves, pour venir retrouver la terre de la patrie et s'y reposer éternellement dans son héroïque linceul, partout les imaginations étaient émues.

Rouen, la ville énergique, se distingua particulièrement par son enthousiasme; dans l'ardeur de son émotion, le peuple rouennais se porta à l'Hôtel-de-Ville, et demanda que le fait mémorable du passage dans ses murs des restes du héros fût consacré par un monument durable; la municipalité s'associa à ce voeu populaire, et les souscriptions arrivèrent de tous côtés.

Aujourd'hui la ville de Rouen est satisfaite: une médaille d'un travail précieux est achevée, et perpétuera la mémoire de l'élan patriotique des Rouennais. Cette médaille est un chef-d'oeuvre d'exécution et de pensée; on devine que le graveur, M. Depaulis, un des habiles et des renommés de notre art numismatique, inspiré par la grandeur du sujet, s'est attaché à mettre dans son oeuvre toute la force et toute la finesse de son pur talent.

Sur la face de la médaille, ou voit la tête de Napoléon; cette noble tête est présentée de profil, ceinte du laurier impérial, et appuyée sur l'oreiller mortuaire; les traits sont d'une beauté exquise; bien que la mort vienne de les saisir, je ne sais quoi d'héroïque et de grand vit toujours en eux; le mouvement est absent, mais il semble que la pensée subsiste, et il y a une admirable expression dans cette immobilité. Le dessin, le modelé, les moindres détails sont achevés; c'est tout à fait du grand art, de cet art des maîtres, qui attire, captive et fait rêver.

Au revers s'élève l'arc-de-triomphe sous lequel l'illustre cercueil a passé; au loin, la ville et ses tours pavoisées, pendant que le vaisseau qui porte le mort immortel glisse sur les eaux du fleuve. Cette dernière partie de l'oeuvre offrait, sous le point de vue de la composition et de l'exécution, des détails infinis et d'une difficulté dont un talent supérieur, comme celui de M. Depaulis pouvait seul triompher.

Le nom de M. de Joinville se mêle naturellement à cet épisode du poème napoléonien: c'est M. de Joinville qui est allé demander Napoléon à la terre de l'exil; c'est lui qui a suivi la grande ombre sur les mers. On se plaît à voir un jeune prince ardent, qui a l'avenir devant lui, accompagnant un cercueil plein de si grands souvenirs.

--Voulez-vous avoir un échantillon du grand zèle avec lequel certains bureaucrates se dévouent au soin des administrés, et savoir de quelles graves affaires ils s'occupent parfois? Quelqu'un que je connais biens,--c'était peut-être moi-même, --avait un rendez-vous l'autre jour avec un chef supérieur d'une grande direction.

L'antichambre était encombrée de solliciteurs: les uns attendaient depuis une heure, les autres depuis une demi-heure, mais tous attendaient. C'était partout des plaintes et des hélas! «Quand mon tour viendra-t-il? Qu'est-ce qu'il fait donc? Ça n'en finit pas! Ah! mon Dieu!»

Enfin la porte s'ouvre et l'on m'introduit. Que vis-je en entrant? Mon homme, le nez collé contre les vitres de la fenêtre. «C'est vous!.... dit-il. Savez-vous ce que je faisais là? je regardais passer les omnibus, et j'en ai compté dix de suite qui étaient complètement vides.»

Est-ce que le cerveau de certains administrateurs serait aussi vide que ces dix omnibus?

--On annonce le prochain départ de Rossini: il y a près de trois mois que l'illustre maestro est à Paris. Le monde musical a été chez lui en pèlerinage, depuis le plus obscur fabricant de notes jusqu'au plus illustre: on s'est agenouillé, on a supplié, mais personne n'y a fait: Rossini ne veut plus que soigner son estomac. Le plus grand ennui qu'on puisse lui causer, c'est de lui faire entendre seulement une note; il tressaille aussitôt comme un hydrophobe à la vue d'une rivière.

Dernièrement un de nos plus ingénieux compositeurs lui parlait d'un morceau de chant qu'il venait de composer. «Je serais bien aise d'avoir votre avis et vos conseils, dit-il au maître; voulez-vous que j'aille chez vous demain?--Oh surtout point de musique chez moi! s'écria Rossini avec effroi.

Qu'a donc fait la musique à Rossini? Quant à Rossini on, sait ce qu'il a fait de la musique: dix chefs-d'oeuvre et une foule d'opéras charmants. Est-ce une raison pour tant lui en vouloir?

--Mademoiselle Rachel est revenue: elle a joué vendredi dernier le rôle de Pauline. La canicule est peu favorable à ces ovations dramatiques; tandis que le parterre est occupé à respirer et à s'essuyer le front, il oublie d'avoir de l'enthousiasme. Cependant mademoiselle Rachel a excité des bravos suffisants pour des bravos du mois d'août.

--L'affaire de MM. Alexandre Dumas et Jules Janin est complètement enterrée; on n'en parle plus. Qu'on me permette cependant d'ajouter encore quelques mots pour lui servir de De profundis définitif.

Un des témoins du feuilletoniste, voyant le trouble et l'inquiétude de madame Janin, lui dit spirituellement: «Eh! mon pauvre ami, tu te trompes; ton duel n'est pas avec Dumas, mais avec ta femme.»

M. Jules Janin répondit: «Que veux-tu? la pauvre petite n'est pas encore habituée à ces choses-là; c'est sa première affaire!»

--M. Alexandre Dumas, à peine remis de ce combat sanglant, vient de lire une comédie en trois ou quatre actes à MM. les comédiens français: l'ouvrage a été reçu, cela va sans dire. Vaut-il un peu mieux que les Demoiselles de Saint-Cyr? je n'en sais rien; toujours est-il que M. Alexandre Dumas à grand besoin d'un succès pour panser les blessures qu'il s'est faites à lui-même sa ridicule affaire contre M. Jules Janin.