Don Francisco Martinez de la Rosa.
Don Martinez de la Rosa naquit à Grenade en 1786. Il était l'aîné d'une famille qui tenait un rang honorable dans la noblesse espagnole. Le premier acte de sa volonté fut une protestation énergique et généreuse centre les privilèges de la naissance; il ne voulut pas pour lui du droit d'aînesse et partagea avec ses frères l'héritage paternel. Enfant encore, il entendait de loin le bruit de notre grande révolution, et le spectacle de nos luttes intestines lui appui de bonne heure à distinguer la liberté qui fait les nations grandes et fortes de licence, qui les énerve et les dégrade. Cette première impression de sa jeunesse, loin de s'effarer, l'a guidé au contraire toutes les phases de sa vie.
L'invasion de sa patrie par une armée française, cette irréparable faute de Napoléon, surprit don Martinez au milieu de ses travaux littéraires; il publiait à Salamanque un cours de littérature et de philosophie. L'indépendance nationale trouva en lui un éloquent défenseur; il ferma ses livres, renonça à ses douces et studieuses occupations, et mit sa plume au service de cette noble cause. Il se fit journaliste et contribua puissamment à développer les généreux instincts populaires, force mystérieuse contre laquelle, se brisa la puissance gigantesque de l'Empire.
Après l'invasion de l'Andalousie, quand le droit dut un instant céder à la force, don Martinez se réfugia à Cadix et de là il passa en Angleterre, triste exil où il ne cessa de regretter la patrie absente et opprimée, sentiment plein d'amertume qui lui inspira quelques-unes de ses plus remarquables poésies. El Recuerdo de la patria (le Souvenir de la patrie), entre autres, est à lui seul un petit poème aussi remarquable par la délicatesse du rhythme que par les sentiments tendres et élevés qu'il exprime. Qu'importent à l'exilé les splendeurs de cette cour opulente, les richesses industrielles de l'Angleterre, et ces femmes blanches et roses, aux yeux plus bleus une l'azur du ciel, aux cheveux qui paraissent de l'or pur? Les gracieux yeux noirs, le pied léger, le teint brun des femmes de la patrie n'effacent-ils pas ces froides beautés du Nord? Une triste et touchante invocation au fleuve paternel, Padre Dauro, termine cette plainte harmonieuse.
Francisco Martinez de la Rosa.
Le temps de l'exil ne fut pas seulement consacré à des regrets stériles, le littérateur reprit ses travaux interrompus et publia à Londres, en 1811, un poème en six chants où furent réunies toutes les règles de l'art poétique espagnol. Cet ouvrage manquait à la littérature nationale. La compilation de préceptes rassemblés sans ordre et sans méthode par Juan de la Cueva était le seul code poétique de la poétique Espagne, et don Leandro Fernandez de Moratin avait signalé ce vide regrettable. Notre jeune poète se proposa de le remplir, et son poème, auquel il a joint des notes fort étendues, pleines d'érudition et d'idées justes, lui assigna dès lors une place élevée dans la littérature contemporaine. Il publia en même temps des appendices sur la poésie didactique, sur la tragédie et la comédie, études sérieuses qui complétèrent l'oeuvre de Juan de la Cueva.
Mais la bouillante ardeur du patriotisme espagnol ne supporta pas longtemps l'oppression étrangère. L'insurrection, qui jusqu'ici avait marché sans ordre et sans but, sans chef pour diriger et coordonner tous ses efforts, s'organisa enfin. A la junte suprême avait succédé un gouvernement constitutionnel dirigé par les Cortès au nom du roi Ferdinand, alors prisonnier en France.
Don Martinez, de la Rosa quitta l'Angleterre et vint aussitôt offrir ses services au gouvernement national. La prise de Saragosse et les malheurs qui avaient suivi l'héroïque résistance de cette énergique cité lui inspirèrent un poème intitulé Saragozza, cri d'indignation et de douleur qui fut répété par toutes les bouches et commença la réputation du poète.
Peu de temps après, il fit représenter à Cadix, pendant que l'armée française en faisait le siège, sa tragédie de la Vence de Padilla, un des sujets, les plus populaires de l'Espagne. Cette oeuvre dramatique, que la lecture des tragédies d'Altieri avait inspirée à don Martinez, eut un prodigieux succès; elle fut représentée, non au théâtre, que les bombes françaises menaçaient, mais dans une baraque où la foule se pressait pour voir cette grande figure historique, cette tirana de Toledo, comme dit un historien, que todos le acalaban no como à muger mas como à varon heroico.
Ces succès désignèrent le jeune poète à l'attention des Cortès, qui étaient alors alliées à toutes les cours européennes. Don Martinez fut chargé de diverses missions diplomatiques, et lorsque la catastrophe de 1814 eut entraîné avec elle le trône du faible Joseph, les électeurs renvoyèrent à la première assemblée des Cortès constitutionnelles le poète patriote qui avait chanté les gloires et les malheurs de la patrie en face de ses injustes oppresseurs.
On sait comment Ferdinand VII reconnut les services des patriotes constitutionnels qui lui avaient conservé son trône.
Don Martinez, fut enveloppé dans la proscription générale et exilé en Afrique. La encore il s'inspira des souvenirs de la patrie et écrivit sa tragédie de Morayma, un des plus poétiques épisodes de ces longues guerres de Grenade si naïvement racontées par les romanceros et les historiens contemporains.
La révolution de l'île de Léon, en 1820, rendit don Martinez à la liberté et l'associa au nouveau au mouvement politique, dont il allait être bientôt un des chefs importants. Élu député par Grenade, sa ville natale, il ne tarda pas à recevoir de ses collègues un témoignage éclatant de l'estime qu'ils attachaient à son beau caractère et à ses talents: il fut appelé à la présidence des Cortès. En 1822, Ferdinand nomma don Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères, et le chargea de composer le cabinet. La ligne de conduite prudente et ferme, la politique modérée du nouveau ministère, susciteront contre lui les partis extrêmes, les communeros et les descamisados. Il fut renversé le 7 juillet 1822, et Ferdinand n'ayant plus le choix qu'entre un libéralisme outré et le pouvoir absolu, n'hésita pas un seul instant.
La contre-révolution obligea de nouveau don Martinez à la fuite; mais cette fois il put suivre l'inspiration de son coeur, et vint se fixer en France, où il demeura pendant sept ans. Il publia en 1826, à Paris, une édition de ses oeuvres où se trouve, en outre de celles que nous avons citées déjà, la spirituelle comédie de la Nina en casa y la madre en la Mascara, une traduction en vers de l'épître d'Horace aux Pisons et la tragédie d'Oedipe.
Pendant son séjour en France, nos moeurs, notre esprit, notre langue, lui devinrent tellement familiers qu'il composa pour le théâtre de la Porte-Saint-Marlin un drame historique intitulé: Aben-Humeya, ou les Maures sous Philippe II.
Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la mère patrie. Le 10 avril, il publia l'Estato real, oeuvre pleine de sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle du pouvoir populaire.
Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil, si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires, et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de l'exilé. Nous citerons entre autres la Soledad, la Muerte, un sonnet intitulé Mis Penas, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré: «Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut l'être jamais!»
Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée.
Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez, dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et de la vraie liberté de sa patrie.