Séjour de la reine d'Angleterre au château d'Eu.

(Suite.--Voir t. II, p. 23 et 34.)

Entrée de la reine Victoria dans la cour du château d'Eu.

Madame de Staël a dit que toute femme, au moment d'entrer pour la première fois dans un salon, est préoccupée de l'effet qu'elle va produire, et songe, avant tout, à faire valoir ses avantages de corps et d'esprit. Après l'aveu de l'illustre écrivain, quelle femme oserait se défendre de cette légitime préoccupation? Moins qu'une autre, la reine qui, à ce titre, est doublement femme, pouvait y échapper, et elle s'en est peu cachée.

Un journal célèbre et qui eut jadis beaucoup d'abonnés, a décrit, en style de bulletin des modes, la toilette élégante et simple de la reine, le jour de son arrivée au Tréport; mais ce qu'on ne nous a pas dit, c'est la longue délibération qui précéda ce choix, ce sont les hésitations et les coiffures et les toilettes essayées, puis rejetées, puis reprises de nouveau. Il parait que, sous ce rapport, la reine Victoria est femme, plus que femme au monde. Mais du moins si le choix fut difficile à faire, il fut convenable. Dans la foule de curieux et de curieuses qui se pressaient sur la jetée, nous avons entendu plus d'une dame louer le bon goût et la simplicité de la toilette de la reine. Il n'en fut pas de même pour tous les spectateurs qui s'attendaient généralement à la voir étincelante de diamants, le front ceint du diadème, et, qui sait? peut-être même le sceptre en main.

Repas royal dans la forêt.

L'embarras d'une première entrevue, les vivat de la foule, le bruit, les fanfares, le canon, l'avaient un instant troublée, et elle ne dut se croire bien réellement en France que lorsqu'elle se sentit mollement emportée, sous les grands arbres du parc, dans cette riche voiture dont l'Illustration n'a pas manqué de vous donner le dessin. En entrant dans la cour du château, la reine était redevenue elle-même, Des troupes d'élite, disposées en carré, remplissaient la cour. Nos pelotons procédaient, il faut l'avouer, à leurs acclamations, avec une ponctualité, un ensemble, une régularité, qui faisaient au moins honneur à leur esprit de discipline.

Pavillon Montpensier.

Le soir, au souper, la reine, placée entre le roi et le prince de Joinville, portait à son bras, outre le grand cordon de l'ordre n sautoir, les insignes de la Jarretière. Quand Édouard III fonda cet ordre, que des hommes seuls devaient porter, il n'avait pas prévu cette difficulté qu'un jour des femmes en seraient les maîtresses. Toutes les autres décorations se portent habituellement sur la poitrine; celle-là s'attache où s'attachent les jarretières, mais à cette place elle eût été invisible.

Trois cents valets, galonnés du haut en bas, faisaient le service du château d'Eu; tous les équipages avaient été brossés et mis en état; à chaque but de promenade s'élevaient des tentes richement décorées; une table somptueuse s'y dressait comme par enchantement, et on sait que ce genre de divertissement est assez du goût de nos voisins d'outre-Manche.

Le lundi, après une longue promenade à travers les plus beaux sites de la forêt, le cortège arriva et mit pied à terre au mont d'Orléans, où se pressait une foule considérable. La reine Victoria, sortit de la tente où elle s'était reposée un instant, et, ayant accepté le bras du prince de Joinville, s'avança vers les groupes de spectateurs, où se trouvaient beaucoup de jolies femmes. Causant et riant tous deux, ils passèrent, en s'inclinant, devant la haie de curieux qui les saluait. On raconte que la reine remarqua une jeune Savoyarde portant sa vielle en bandoulière; elle s'approcha et la questionna. La pauvre enfant était loin d'être jolie, mais elle portait sur son visage l'empreinte d'une mélancolie profonde. Elle était venue de Dieppe, suivant la foule; elle avait entendu dire qu'une reine allait venir, elle voyait tout le monde, courir pour la voir, et elle était venue comme tout le monde. Le prince expliqua en quelques mots à la reine l'existence de ces pauvres enfants dépaysés et à demi mendiants, venant loin de leur famille chercher dans nos cités quelques ressources. La reine n'avait jamais peut-être vu de si près tant de misère, elle qui habite le pays du monde où la misère exerce le plus de ravages. Quelques instants après, un officier portait à la pauvre petite vielleuse deux napoléons que la pauvre enfant reçut d'un air presque hébété; mais sa figure s'anima quand elle sut que ces deux belles petites pièces de monnaie, qui ne ressemblaient pour elle à aucune monnaie connue, valaient quarante francs, et elle s'éloigna joyeuse, mais ne sachant qui elle devait remercier de cette singulière bonne fortune. Après le repas, la reine se promena sur le plateau, conduite par Louis-Philippe. Le soir, on fit de l'excellente musique. Mais dans les intermèdes, les causeries recommençaient: le souvenir de la petite Savoyarde poursuivait-il Victoria au milieu même des enivrements de cette soirée? Il est peu probable. Les rois et les reines devraient bien adopter un usage qui serait assurément moins bizarre et aussi philosophique que celui de placer, comme le faisaient les anciens, une statue de la Mort dans les salles de banquet. Cet usage, quelle qu'en fût la forme, aurait pour objet de faire apparaître la misère, ne fut-ce qu'un instant, au milieu de leurs fêtes, afin que jamais ils n'oublient où ne paraissent oublier l'un des premiers devoirs de leur magistrature suprême.

Au Moyen-Age, au commencement de tout repas, la fille ou la femme du seigneur coupait un morceau de pain pour un convive absent de fait, mais toujours présent au souvenir: ce convive était le pauvre. On répondra que nous proposons là un usage peu divertissant, mais qui donc s'imagine encore que, de notre temps, on puisse songer à se divertir sincèrement sous le poids d'une couronne?