Théâtre de l'Opéra-Comique.

Lambert Simnel, opéra-comique en trois actes, paroles de MM. Scribe et Mélisville, musique posthume d'Hippolyte Monpou.

Il y a deux ans au moins que cet ouvrage aurait été représenté sans la cruelle maladie qui vint tout à coup arrêter l'auteur au milieu de son travail, et le tuer sur sa partition. Ce fut pour l'art musical une perte déplorable, et il n'est personne, sans doute, qui n'ait été touché du sort de ce jeune artiste qui avait déjà tant produit, et qui pourtant n'était encore, pour ainsi dire, qu'au début de sa carrière.

Monpou s'était d'abord fait connaître par un grand nombre de morceaux de salon, romances, chansons, nocturnes, etc., où l'on avait remarqué surtout un vif sentiment mélodique, des effets de rhythme très-variés et quelquefois très-nouveaux. Plusieurs de ces compositions eurent dans leur temps une grande vogue, et l'on ne peut encore avoir oublié l'Andalouse, la Madonna col Bambino, Si j'étais Ange, etc. Il débuta à l'Opéra-Comique par les Deux Reines, dont une romance, Adieu mon beau navire! décida du succès. Cependant il y avait dans sa partition des morceaux d'une bien plus grande valeur, un trio, par exemple, qui, pour le fond et pour la forme, était également original; un très-beau quintetto, et plusieurs choeurs écrits avec beaucoup de verve. Établi par ce premier succès au théâtre et dans l'opinion, il donna successivement le Luthier de Vienne, Piquillo, le Planteur, et au théâtre de la Renaissance Perugina et la Chaste Suzanne. Tous ces ouvrages sans doute ne réussirent pas également, et l'on sait du reste à quel point le mérite du poème influe sur le sort d'une partition, quel que soit son mérite. Mais il n'y en eut point où l'on ne remarquât des mélodies franches, décidées, souvent très-expressives, et dont la physionomie avait quelquefois une piquante originalité. Chargé, en 1841, de mettre en musique Lambert Simnel, il avait fait, dit-on, avec l'administration de l'Opéra-Comique, un traité qui l'engageait à livrer sa partition à jour fixe. Cela se fait assez souvent de nos jours; on ne le sait que trop, la barrière qui jadis séparait l'art du métier n'existe plus, et il n'y a guère de travail intellectuel qui ne soit en même temps une opération commerciale. Malheureusement Monpou avait de la conscience, et n'était pas homme à se passer d'idées quand les idées ne venaient pas. Mal disposé quand il avait commencé son ouvrage, il s'était attardé peu à peu. Le terme approchait, impérieux et menaçant, et les efforts qu'il fit pour ne pas manquer à sa parole lui donnèrent une inflammation violente qui le mit rapidement au tombeau.

Il avait écrit presque entièrement les deux premiers actes. Son manuscrit fut depuis confié à M. Adam, qui se chargea de le mettre en ordre et de le terminer, M. Adam est donc pour un tiers, ou à peu près, dans le travail dont nous allons rendre compte, et a droit à une part des applaudissements qui ont salué Lambert Simnel, quoiqu'il ait eu le bon goût de ne la point réclamer.

Théâtre de l'Opéra-Comique.--Lambert Simnel.
--Deuxième acte: L. Simnel, Masset; Norfolk, Girard;
le père de Catherine, Henry; Catherine, madame Darcier;
la princesse de Lancastre, mademoiselle Revilly.

La pièce de M. Scribe est fort amusante, surtout dans les deux premiers actes. Son héros, qui ne ressemble guère au Lambert Simnel de l'histoire, est, au lever du rideau, premier garçon d'hôtellerie ou de taverne dans une ville de province dont nous ne vous dirons pas le nom, par la raison que M. Scribe n'a point jugé à propos de nous l'apprendre. Mais, quelque soit le lieu où maître John Bread exerce sa noble profession, il n'en a pas moins de droits à la considération et à l'estime de ses concitoyens. Ses roast-beefs sont toujours cuits à point, et ses puddings sont des chefs-d'oeuvre, excepté pourtant lorsque Lambert les laisse brûler; car, nous devons l'avouer au risque de perdre notre héros dans l'esprit du lecteur, Lambert s'oublie quelquefois. Que voulez-vous? il est jeune, il a du coeur et de l'imagination; la broche et le fourneau ne suffisent point à l'activité de son âme. Or, maître John a une fille à la taille légère et svelte, au pied mignon, à l'oeil vif, au piquant minois. Lambert l'a vue, et n'a pu se défendre de l'admiration qu'elle inspire à tout le monde. Et connue il n'y a qu'un pas de l'admiration à l'amour, et que l'amour est une maladie contagieuse, Lambert aime Catherine, et Catherine aime Lambert. Songez maintenant qu'il ne possède pas un penny, et que madame Simnel, sa mère, n'a jamais eu d'époux, et vous ne vous étonnerez plus que maître John n'ait pas toujours pour lui toute la bienveillance et tous les égards que méritent ses talents et son caractère.

Lambert a d'ailleurs un autre tort aux yeux de son patron; hélas! un fort bien plus grave! il s'occupe de politique; il a des opinions; il a embrasse le parti de la maison de Lancastre, et, dans les émeutes,--il y a des émeutes dans sa province,--il fait, en l'honneur de la Rose rouge, une dépense de coups de poing, de pied et de bâton qui va jusqu'à la prodigalité. Il se vante même d'avoir assez, rudement traité le constable, et de l'avoir apostrophé d'un: vive Lancastre! Lancaster for ever! dont cet agent de la force publique a été singulièrement touché. De quoi, diable! aussi s'avise un constable, d'être pour York quand c'est Lancastre qui règne!

Hippolyte Monpou.

Quoi qu'il en soit, ces exploits et cette humeur guerrière ne plaisent point à maître John. Ce digne homme a pour principe qu'un restaurateur doit donner à manger à toutes les opinions, sans se mêler jamais d'en avoir aucune pour son propre compte. La conséquence, lorsque les partisans de Lancastre rapportent en triomphe le valeureux marmiton qui leur a assuré la victoire, John met le triomphateur à la porte, sans avoir le moindre égard pour son courage ni pour ses lauriers.

Mais madame Simnel n'entends pas que son fils soit traité avec si peu de cérémonie. S'il n'a pas de père, elle veut du moins qu'il ait une femme, et cette femme sera Catherine, ou elle y perdra son latin. Au surplus, elle n'a pas besoin du parler latin pour cela; elle n'a qu'à dire tout bas il l'oreille de maître John grand secret que Lambert ne doit pas savoir, le secret de sa naissance. Ainsi fait-elle; et quand le digne tavernier apprend que l'amant de sa fille est protégé par un noble personnage, et qu'il aura, le jour du son mariage, une belle dot, il déclare n'avoir plus rien à lui refuser.

Voilà Lambert Simnel bien heureux! Mais, hélas! qui peut compter sur la fortune?

--A boire, vassal! de l'ale, du porter, vilain! Deux tranches de roast-beef, manant!--Qui se présente, d'un air si gracieux et s'exprime avec tant du politesse? C'est le comte de Lincoln, le plus aimable seigneur des Trois-Royaumes. Lambert, qui n'est pas endurant, s'arme d'un pot de grès, et casserait sans scrupule la tête chaperonnée du comte, s'il n'était arrêté à propos et un peu calmé par le langage plus insinuant du docteur Richard Simon.

Ces deux personnages, le comte et le docteur, voyagent de compagnie, et ont donné rendez-vous, dans l'auberge du John Bread, au major... Que vous importe le nom de ce major? Ne vous suffit-il pas de savoir qu'il a promis de faire évader le dernier rejeton de la maison d'York, le comte de Warwick, que le roi Henri VII tient prisonnier dans la Tour de Londres? Lincoln et Simon sont deux profonds politiques, deux fortes têtes, qui ont imaginé d'organiser une insurrection au profit du jeune prince, ou plutôt à leur profit, et de le substituer à Henri VII, lequel fait évidemment le malheur de l'Angleterre.--Car enfin, dit Lincoln, je devrais être premier ministre.--Et moi, ajoute Richard, archevêque de Cantorbery.--On ne peut nier que ce ne soient là des raisons.

Mais, ô désappointement! le major arrive tout seul. Le comte de Warwick est mort de plaisir dès qu'il s'est vu libre. Que faire? Les trois conspirateurs sont trop avancés pour reculer; Lincoln le sent bien, et Richard aussi. Mais Lincoln est très-embarrassé, et Richard ne l'est pas du tout: un prêtre ambitieux ne connaît pas d'obstacles. Richard a remarqué que Lambert ressemble beaucoup au défunt: même âge, même taille, mêmes cheveux bruns et frisés, même voix de ténor, fraîche, timbrée et retentissante.--By God! voilà notre affaire. Quand on a besoin d'un prince et qu'on n'en a pas, il faut savoir en faire un.

Richard questionne adroitement Catherine, et apprend d'elle que Simnel n'a jamais connu son père, et que sa mère est absente, (Elle est allée chercher la dot promise au père John Bread.) Quel heureux hasard!--Écoutez, jeune homme: vous vous appelez Lambert Simnel, mais ce n'est pas votre vrai nom. Les temps sont accomplis, et nous sommes venus, ces messieurs et moi, pour vous révéler enfin votre destinée. Elle est belle, elle est haute, cette destinée! Vous êtes fils du duc de Clarence, le frère d'Édouard IV et de Richard III; vous êtes notre roi légitime, et nous avons tiré l'épée pour vous rendre votre trône et en chasser le Richemont, qui n'est qu'un usurpateur effronté.

Faut-il le dire? Lambert n'est plus tenté de crier: vive Lancastre! et change de convictions politiques avant même d'avoir changé d'habit.

Voilà Simnel devenu roi, ou du moins prétendant, et chef d'une belle armée. Chose merveilleuse! sa nouvelle position ne l'embarrasse pas le moins du monde. Il ne sait pas lire; mais, cela excepté, il sait tout, la géographie, l'histoire, l'administration, et surtout l'art de la guerre, dont il donne au fils du roi Henri VII des leçons théoriques et pratiques. Il le bat d'abord, et ensuite il lui explique catégoriquement pourquoi il l'a battu. Il suit à la lettre le système de Napoléon; Diviser les forces de son ennemi, et, le ruiner en détail. Ou plutôt, comme vous le voyez, c'est Napoléon qui n'a été qu'un plagiaire, et qui a volé Lambert Simnel. Enfin Lambert est le plus grand génie de l'histoire, et l'Opéra-Comique est le pays le plus merveilleux du monde.

Non-seulement Simnel sait tout sans avoir jamais rien appris, mais il a toutes les qualités d'un grand homme, toutes les vertus d'un héros. Aristide n'était pas plus juste, Cincinnatus plus désintéressé, Scipion plus chaste, et Bayard ne sera pas plus loyalement chevaleresque. Il faut voir avec quels égards il traite la duchesse de Durban, quand les hasards de la guerre le rendent maître du château de cette jeune, belle, riche et noble damoiselle! Tel est l'excès de sa galanterie, qu'il se ferait scrupule de la prier de le laisser seul, même lorsqu'il va s'occuper de ses intérêts les plus importants et de ses affaires les plus secrètes; et cela, de sa part, est d'autant plus méritoire, qu'il n'ignore pas que la duchesse est la fiancée du prince Édouard, son ennemi.--(Le prince Édouard est un fils dont l'Opéra-Comique a généreusement gratifié Henri VII et qui commande l'armée royale.)

Or, il est bon que vous sachiez que ce prince Édouard se trouvait au château de la duchesse au moment où Lambert en a pris possession. Ordre est donné de ne laisser sortir âme qui vive. Édouard, déguisé en fauconnier de la duchesse, tente de s'échapper, mais n'est pas assez leste, il est pris, et on l'amène à Simnel.--Pourquoi voulais-tu fuir?... Ah! je devine, tu voulais sans doute aller retrouver ta maîtresse. Sois tranquille, je vais te délivrer, car tu m'intéresses et notre situation est la même. Moi aussi, vaudrais bien n'être pas séparé de cette pauvre Catherine Bread, que j'aime toujours. Là-dessus, Catherine se présente avec son père. On voit que s'il est défendu de sortir du château, il est du moins permis d'y entrer. Que vient faire ici Catherine? Elle vient demander à son ancien amoureux s'il consent à ce qu'elle en épouse un autre, puisqu'il est vrai qu'un roi d'Angleterre ne peut épouser la fille d'un cabaretier. Simnel y consent bien à regret.--Et quel est-il, cet heureux mortel qui m'a succédé dans ton coeur?--Le voilà, dit la duchesse, en montrant le prince Édouard.--Ah!... Eh bien! mariez-vous, et surtout allez-vous-en bien vite, et que je n'aie plus le chagrin de voir votre bonheur.

Édouard ne demande qu'à obéir, et se croit déjà hors de danger, quand le comte de Lincoln, absent jusque-là, arrive enfin. Il connaît le prince et le fait arrêter. Mais Lambert n'est pas homme à profiter d'un pareil avantage. Il ne comprend la guerre qu'en face à face et à armes égales; il ordonne à Lincoln de mettre Édouard en liberté. Le comte trouve toutes ces idées fort excentriques, et refuse d'obéir. Lambert insiste, Lincoln s'obstine; tous deux enfin se fâchent, et le comte exaspéré tire son épée pour tuer Lambert. On l'arrête, et Lambert, qui tient à faire respecter son autorité, exige qu'il se mette à genoux pour demander sa grâce. A ce prix, mais à ce prix seulement, il lui pardonnera.--Je n'y tiens pas, s'écrie Lincoln.--Obéissez, lui disent tout bas ses deux complices; il y va du succès de notre cause.--Jamais! jamais! crie Lincoln de toute sa force; on me tuera plutôt!--C'est ce que nous allons voir.

Richard Simon est à sa droite, et le major à sa gauche. Tous deux à la fois tirent leur poignard, et Lincoln devient doux comme un mouton. Vous pouvez tout à votre aise, lecteur, le contempler agenouillé et suppliant, dans la gravure qui accompagne cet article et nous dispense d'insister davantage sur cette scène originale et piquante.

Lambert, comme vous voyez, met à la fois en liberté tous ses ennemis. C'est héroïque, mais peu prudent. Édouard se dispose il lui livrer bataille, et Lincoln s'occupe de faire la paix à ses dépens. Il va même jusqu'à changer traîtreusement tout son plan de bataille pour le faire battre. Lambert s'en aperçoit et fait pendre Lincoln par son ami le major, qui ne se fait pas beaucoup prier pour cela. «Ma foi, dit-il, il ne l'a pas volé!» C'est là toute l'oraison funèbre de cet aimable personnage.

Cependant madame Simnel arrive avec la dot de son fils qu'elle était allée chercher. Quel changement! et que devient-elle quand Lambert lui apprend qu'on lui a révélé tout le mystère, qu'elle n'a jamais été que sa nourrice, et qu'il est le roi légitime de l'Angleterre et de l'Irlande!--» En voilà bien d'une autre! Comment! tu n'es pas mon fils! qui ose le dire? et qui peut savoir cela mieux que moi? Tu es si bien mon fils, que voici la dot que ton père t'envoie, et voici les papiers, ou parchemins, qui établissent la naissance. Voyez, plutôt, madame la duchesse.» Car la duchesse est présente, et, s'il faut tout dire, elle ne quitte guère la tente de Lambert Simnel.

Vous croyez celui-ci bien désappointé? Tant s'en faut! Il est au comble de ses voeux, et l'on dirait un avoué qui a fait sa fortune et qui peut enfin vendre sa charge.--Comment! je ne suis pas roi? Quel bonheur! Savez-vous que c'est un métier fort ennuyeux que celui de roi, et qu'il n'y a pas de couronne qui vaille ma petite Catherine, qu'on m'avait fait abandonner? D'ailleurs, je ne suis pas homme à voler le bien d'autrui, et puisque le trône appartient légitimement à Henri VII, vive Henri VII! vivent Lancastre, la Rose rouge et le prince Édouard!

Certes, il est impossible de trouver à redire à un dénouement aussi moral.

Indépendamment des scènes amusantes qui abondent dans cet ouvrage,--dans les deux premiers actes surtout,--il y a des morceaux fort agréables, l'introduction, par exemple, un duo entre Lambert et Catherine, un air chanté par Lambert, un trio entre Lincoln et ses deux complices, le finale du premier acte, un air chanté par la duchesse au commencement du second, d'autres encore; il faudrait les citer presque tous. Il y a de charmantes phrases dans le duo, la première surtout. Le trio est vif, léger, décidé; le trait de violon et la phrase vocale, qui en font tous les frais, ont une physionomie également originale, et quand le violon s'empare, à la fin, de cette phrase vocale, et la reproduit pianissimo, il en augmente encore l'effet. Le finale contient une marche exécutée par les instruments et répétée par les voix, qui a beaucoup de style et de caractère.

En général, cette dernière partition de Monpou est très-riche d'idées mélodiques, et l'on y remarque, indépendamment de ses qualités habituelles, une facilité et une ampleur de développements dont il avait jusque-là donné peu d'exemples. Sous ce rapport il y avait chez lui progrès véritable, et ce dernier ouvrage fera encore déplorer plus amèrement sa perte prématurée.