Bulletin bibliographique.
Ahascerus, par M. Edgard Quinet. Édition nouvelle.
Comptoir des Imprimeurs-Unis, quai Malaquais, 15.
Le livre d'Ahascerus produisit, il y a quelques années, une vive impression, et eut un long retentissement dans le monde des philosophes et des poètes. Aujourd'hui encore cette grande épopée symbolique demeure peut-être le plus beau titre littéraire de M. E. Quinet.
Ahascerus comme on sait, enferme en un cadre immense la création, la passion, la mort et le jugement dernier, tout le passé et tout l'avenir de l'homme. M. Quinet a divisé son livre ou plutôt son livre en quatre journées, qu'il a coupées par trois intermèdes, et encadrées dans un prologue et un épilogue.--Le prologue de l'Ahascerus se passe dans le ciel; la terre a été détruite, «car elle était mauvaise.» Au moment d'en créer une autre plus parfaite, Dieu veut desceller le livre de sa pensée et retracer «en figures éternelles», devant ses élus convoqués autour de lui, le bien, le mal et tous les gestes, et le sort accompli de ces univers où ils ont vécu passagèrement sans en comprendre le sens, sans en prévoir la destinée. C'est par les séraphins que va être représente le terrible mystère.
La première journée, intitulée La Création, s'étend bien au delà de ce que le nom annonce: nous y trouvons la création et la jeunesse du monde, les Titans, le déluge, les empires, la Grèce et Rome. Ce n'est encore qu'un second prologue, qui nous mène jusqu'à la venue de Jésus-Christ.--La seconde journée, la Passion, à la dernière heure du Christ. Jésus gravit l'âpre sentier qui mène au Golgotha, et, chancelant sous sa croix, il implore l'assistance d'Ahascerus, qui le repousse. Le Christ le maudit, le condamne à l'exil et au voyage éternel. «Partout où tu passeras, lui dit-il, on t'appellera le Juif-Errant». Ahascerus commence sa course sans lui au travers du monde romain, qui s'écroule.
Avec la troisième journée, intitulée la mort, nuits entrons dans le Moyen-Age: la terre a vieilli. Mob (la Mort), l'implacable Mob éternel comme Ahasverus, va commencer à se mesurer de plus près avec l'humanité. Mob ne peut rien sur la vie d'Ahasverus; elle conçoit pour lui une haine implacable, et veut torturer au moins celui qu'elle ne peut détruire. Rachel, un ange autrefois, et maintenant une femme, aime Ahasverus et se dévoue pour lui: le ciel et l'enfer frappent Ahasverus; mais, quand tout l'accable, une femme le soutient, une femme le bénit. Rachel a fait monter jusqu'au ciel un cri de miséricorde.--Nous sommes arrivés à la dernière limite du temps présent.
La quatrième journée, le jugement dernier est consacrée tout entière à l'avenir. Le monde est détruit, les peuples et les rois paraissent aux pieds du juge suprême. Ahasverus est à genoux avec Rachel dont l'amour le rachète enfin de l'anathème prononcé contre lui.
Le mystère est fini: le nouveau monde promis par l'Éternel est créé. Mais le livre ne se termine pas là; il reste encore l'épilogue, l'épilogue où l'auteur renferme le dernier mot de l'oeuvre. --Au moment où le livre des Jésuites sonne contre M. Quinet et son illustre collègue tout un parti puissant qui accuse les deux auteurs d'irréligion et d'impiété, la nouvelle édition d'Ahasverus semblera venir comme à l'appui de ces graves accusations, et les leçons du professeur seront présentées sans doute comme la conséquence positive et pratique des imaginations hétérodoxes du poète. Peut-être donc n'est-il point hors du peuple de revenir sur cette pensée philosophique contenue dans l'Épilogue d'Ahasverus, et fort mal interprétée par plusieurs qui croient avoir tout dit quand ils ont prononcé le grand mot vide et sonore de panthéisme.
Le poète avait fait dire à Ahasverus «que ses pieds ne se reposeront croisés l'un sur l'autre que sur le flanc de l'infini.» L'homme ne doit donc acquérir la claire et parfaite notion du bon, du vrai, du beau, de l'amour idée, de Dieu enfin, qu'en atteignant au terme de son développement, la plénitude de son être, c'est-à-dire en devenant lui-même infini. C'est donc proprement lui-même qu'il cherche; une fois en possession de l'infini, qui sera son moi, il se suffira bien à lui-même; il s'aimera, il se connaîtra, il croira en lui, il se cernera. L'épilogue du poème arrivé ainsi, par la nécessité des connections logiques, à la négation de tous les dogmes de la Bible et de l'Évangile, Jehova meurt de vieillesse, puis le Christ, seul au firmament, doute de sa divinité et l'Éternité s'ensevelit. Comme Jehova, comme Brama, comme Jupiter, le Christ n'est donc, de son aveu, qu'une entité chimérique, un mythe, une forme inhérente à l'esprit humain;c'est ce pleur qui toujours suive des yeux Ahasverus; c'est l'expression plus ou moins pure et de mieux en mieux comprise de l'inconnu divin. Que reste-t-il donc à la fin de l'épilogue.' une seule inconnue, l'affirmation absolue de ce qui est, la synthèse même d'Ahasverus, de la nature du bien, l'Éternité.
La théologie, la cosmologie, l'histoire, forment ainsi les trois anneaux d'une nature inassouvie: Dieu remplit le monde et le monde tient intimement à l'homme, de telle sorte que le Créateur, la création et la créature se neutralisent et se confondent dans l'être universel, l'infini.
Tels sont les principes que plusieurs ont qualifiés de subversifs en matière de religion. Le reproche, néanmoins, peut-il de bonne foi être adressé à M. Quinet! Assurément certaines pages de son livre de quoi désespérer les plus forts, de quoi faire peur à l'esprit le plus ferme dans ses croyances; c'est un effrayant conflit de la foi et du doute: c'est une affirmation, puis aussitôt une négation brutale. On s'attendrit sur la naissance et la passion du Christ; on se pénètre d'une adoration chrétienne pour la vierge Marie; puis, en tournant la page, on trouve déjà l'idole brisée, l'autel renversé. Crédulité puérile! Vous adoriez un fantôme!--Est-ce donc à dessein que M. Quinet a rempli son livre de ces contrastes irritants? Doit-on voir dans son ardeur iconoclaste une intention préméditée de désorienter et de désespérer le lecteur? Ou bien plutôt M. Quinet n'a-t-il pas usé simplement de la tradition comme d'un thème poétique sur lequel il a laissé courir sa libre et puissante fantaisie? Ne s'est-il pas fait plutôt, et en même temps, le traducteur implacable de l'histoire et de ses déceptions personnelles? Personne ne peut en douter.--C'est un fait consacré dans la vie des individus, que le dogme, accepté d'abord sans aucun examen, nous rend tous, plus ou moins, martyr de nos premières croyances; qu'un âge vient ensuite où d'abord on tourne en dérision, et bientôt l'on regarde d'un oeil indifférent les mystères que avaient notre foi et notre amour. Et, de même dans la vie de l'humanité; les premiers siècles du christianisme se sont dévoués le Moyen-Age a cru fermement, le dix-huitième siècle a raillé, le dix-neuvième a douté.
M. Quinet n'a donc fait que reproduire une éternelle vérité, et si cette vérité nous paraît dure, ce n'est pas la faute de celui qui s'en est fait l'interprète.
Quant à ce qui touche à la traduction libre du dogme, l'auteur s'est franchement expliqué là-dessus dans sa préface de Prométhée.
Il avoue qu'une fois l'inviolabilité du dogme entamée, il y a moins d'impiété que de ferveur à lui rendre encore un certain culte artistique, à le caresser de ses pensée, à l'embellir de son imagination, à le plier aux besoins particuliers de la plume et de la toile. Nous renvoyons donc à cette préface tous ceux dont les procédés poétiques de M. Quinet ont pu blesser l'orthodoxie.
Il nous resterait à louer, après tant d'autres, l'imagination opulente du poète et les couleurs de son style, si vives et si éclatantes, qu'elles causent souvent au lecteur une sorte d'éblouissement. «Il y a tel passage, a dit un critique, qu'il faudrait pouvoir lire les yeux fermés.» M. Magnin a mieux apprécié que tout autre les mérites littéraires d' Ahascerus, et nous renvoyons le lecteur à l'excellente Notice mise en tête de la nouvelle édition d' Ahascerus, «La langue de M. Quinet, dit M Magnin, à la fois savante et populaire, est riche, pure, originale. Ce qui lui nuira auprès d'un certain nombre de lecteurs, c'est que sa manière est trop pleine et trop feuillue, comme disait Diderot dans la Nouvelle Héloïse c'est qu'il y a dans son livre un luxe trop peu réprimé de pensées et d'images... Le font et la forme, la pensée et la langue, le corps et le vêtement, tout, dans cet ouvrage, est empreint de force et éblouissant de nouveauté...»
La nouvelle édition contribuera sans doute à accroître encore le succès de ce beau livre, et lui assurer définitivement la légitime et durable popularité que M. Magnin, dès 1833, prophétisait à la grande fresque épique de M. Quinet.
Collection des Auteur» latins, avec la traduction en français; sous la direction de M. D. Nisard, maître de conférences à l'École Normale.--25 vol. grand in-8.--Oeuvres complètes de Petrone, avec la traduction en français; par M. Baillard. --Paris. J.-J. Dubochet et Comp., rue de Seine, 33.
Le Satyricon de Petrone, bien que les neuf dixième en aient été perdus, est encore un des livres les plus curieux que nous ait légués l'antiquité. Petrone, né à Marseille, chevalier romain, proconsul en Bithynie, ensuite consul à Rome et admis dans le petit nombre des familiers de Néron, aurait été un des littérateurs, les plus remarquables de ce règne, s'il n'en eut été le plus voluptueux, le plus élégant et le plus consommé. Dans cette cour, livrée à tous les débordements de la débauche et à tous les raffinements du luxe, Petrone acquit le titre d'arbitre du bon goût (arbiter elegantiarum); il en fut le Chaulieu le Chapelle, et, à quelques regards, le Voltaire. Victime de la jalousie de Tagellin, son rival dans la science du plaisir, et comprenant que, sous un maître tel que Néron, une disgrâce était une sentence de mort, Petrone volut mourir aussi élégamment qu'il avait vécu. Le peintre le plus sombre et le plus énergique de Rome impériale, Tacite, a pris la peine de retracer ce beau suicide épicurien, si philosophiquement et finement gradué. «Petrone, dit-il dans ses Annales, se fit ouvrir les veines, les refermant, puis les rouvrant à volonté, s'entretenant avec ses amis, sans ostentation de courage, non de l'immortalité de l'âme ou de doctrines spéculatives, mais de poésies badines. Il récompensa quelques esclaves, en fit châtier d'autres. Il se promena, il se livra au sommeil; si bien que sa mort, quoique forcée, parut naturelle. Dans son testament même, il ne mit point, comme tant d'autres victimes, des adulations pour Néron, pour Tagellin ni pour aucune des puissances, du jour; il y retraça les débauches de l'empereur sous les noms de jeunes impudiques et de femmes perdues.... et il lui envoya l'écrit scellé de son anneau, qu'il brisa, pour qu'il ne put servir à compromettre personne.» à ce tableau, Pline le naturaliste ajoute «que Petrone, condamné à mourir par la jalousie de Néron, brisa, pour en déshériter la table impériale, une coupe murrhine du prix de 300 grands sesterces,» environ 60,000 francs. Notre bel esprit marseillais-romain ne doit donc pas être confondu avec cette tourbe de patriciens, de philosophes, d'histrions et de gladiateurs, qui flattaient, même après leur mort, leur impérial bourreau. Indépendant par la pensée, mais ne pouvant se soustraire à cette domination qui écrasai! le monde connu, il s'en vengea du moins avant de la subir en stoïcien couronné de roses.
Néron n'ayant pas jugé à propos de publier le testament peu flatteur de son maître en fait d'élégances, nul doute que le Satyricon ne soit un ouvrage antérieur et tout à fait différent. Un homme dont le sang coule n'est pas d'ailleurs en position d'écrire ou de dicter un si gros livre. M. Baillard, dans sa. Notice très-intéressante sur Petrone, n'a pas eu de peine à réfuter à ce sujet la sottise des commentateurs qui ont voulu absolument trouver, dans le fameux festin de Trimalchion et dans les aventures qui le précèdent, une description exacte des extravagances et des turpitudes de la cour impériale. Le Satyricon est un roman latin, je n'ose dire un roman de moeurs dans le genre des satires ménippées. La mère n'en permettra pas «la lecture à sa fille;» mais l'humaniste, le philosophe, l'artiste, le politique y trouveront mille sujets d'étude et de réflexions. Il plaira aux uns par la grâce et le piquant du style patrissimae impucitatis; aux autres par les renseignements qu'il prodigue relativement aux moeurs, aux manières, aux coutumes et aux arts; il attachera les esprits les plus graves par des révélations inattendues et profondes, sur l'état social, économique et politique de l'empire romain. Un roman capable d'instruire ou d'inspirer Scaliger, Molière, La Fontaine, Voltaire, Montesquieu, Gibbon, Adam Smith, n'est pas un roman méprisable; il est même unique dans son genre. M. Augustin Thierry reconnaît que la pensée d'écrire son magnifique ouvrage sur l'histoire d'Angleterre lui vint à la lecture du premier chapitre d'Ivanhoe; qui sait si de grands travaux sur l'histoire romaine n'ont pas dû ou ne devront pas leur origine à quelque improvisation d'Eumolpe, à quelque fantaisie de l'imagination.
La partie narrative du Satyricon se compose des aventures de deux espèces d'étudiants ou d'escrocs, de leur jeune frère Giton, du méchant improvisateur **** et de quelques femmes perdues. Ces mécréants ont commis et commettent toutes sortes d'infamies; le vol, l'assassinat, un effroyable pêle-mêle de prostitutions et d'adultères, sacrilège,
«Et des crimes peut-être inconnus aux enfers;»
mais ce sont des marauds pleins d'esprit, d'audace, de ressources et quelquefois de poésie. La scène se passe à Naples, au sein d'une population d'affranchis, de parvenus, d'esclaves, de soldats, de matelots, d'histrions, de proxénètes et de courtisanes. Dans cette ville gréco-romaine, l'esprit sophistique des rhéteurs, la subtilité, la grâce, la rouerie helléniques sont perpétuellement en contact avec le sens pratique, l'orgueil, l'avarice, la superstition, la luxure et la férocité de la race latine. Du mélange ou du choc des intérêts et des idées, de l'alliance de la prose et des vers résultent à chaque pas le vaudeville l'épopée, la comédie, la tragédie burlesque, des traits saillants d'histoire, de morale ou de philosophie. Sous ces portiques sonores retentissent, avec les strophes d'Horace, les hexamètres de l'Iliade et la danse guerrière des homéristes, sur ces places embrasées par le soleil napolitain, la foule s'écarte devant les faisceaux des rhéteurs, comme les vagues sous la proue d'une navire, et dans le carrefour voisin, il vous semble ouïr déjà le rire de Polichinelle et la clochette de saint Janvier. L'ancien édifice social craque déjà sur ses bases. Si les formes subsistent encore, quel changement dans le fond des choses! Les familles patriciennes, décimées par les proscriptions, achèvent de s'éteindre dans le luxe, la débauche et la stérilité. A leur s'élèvent des fortunes, mais non des maisons nouvelles; fortunes d'affranchis, dévorées par la prodigalité aussitôt que créées par la spéculation et l'usure. Religion, institutions, moeurs, tout cède à l'action désolante du despotisme ou de la philosophie, tout s'effacera bientôt devant le christianisme et les, Barbares. La Grèce captive, Horace à dit que, la Grèce a conquis de sauvage, vainqueurs; elle s'apprête à installer le Bas-Empire sur les rives du Bosphore.
Le mérite de Petrone est surtout, à mon sens, de nous faire assister à cette transformation des esprits et des choses. Intelligent, il instruit autant qu'il amuse, en nous promenant à travers ces ruines dont son rire nous indique le sens aussi profondément que la mélancolie de Tacite. A table, au lupanar, au temple, au cirque, où ces antiques lassaréens s'enivrent du sang des condamnés et des gladiateurs, il nous montre, en se jouant, le monde romain que décompose le droit de cité accordé aux dieux et aux idées, au langage et aux corruptions de tant de nations étrangères.
A-t-il eu conscience de la portée de ses tableaux? Je suis tenté de le croire quand je réfléchis à la sagacité philosophique, à l'audace toute voltairienne de ses sarcasmes contre les superstitions ou les abus. A vrai dire, Petrone est un philosophe du dix-huitième siècle. Son engouement, sa grâce, sa galanterie, aussi bien que sa hardie incrédulité, portent le cachet des marquis philosophes de cette époque célèbre; Romain et familier de Néron par le langue, par la pensée il est Français.
Des citations sont le meilleur moyen de faire connaître un esprit de la trempe de Petrone et une traduction aussi habile que celle de M. Baillard. J'ouvre donc en parcours d'un regard complaisant ces pages sorties si élégantes et si correctes de la typographie de MM. Didot. Des la première je trouve une leçon adressée par l'arbitre du goût à tous les inventeurs ou rénovateurs de formes, qui ne manquent jamais de marquer les époques de décadence:
«La noblesse, et, si je puis dire, la pudeur du discours n'admettent ni fard ni bouffissure: sa beauté naturelle fait son élévation. C'est depuis peu que ce déluge de phrases ronflantes et hyperboliques de l'Asie (de l'Allemagne à présent) est débordé dans Athènes... Pour la poésie même, plus de coloris pur et frais... La peinture n'a pas fait meilleure fin, depuis que la présomptueuse Égypte imagina pour un si grand art ses méthodes expéditives.
Il parait néanmoins que cette littérature boursouflée jouissait de peu de considération, même à Naples; car les improvisateurs y sont quelquefois lapidés, et un assassin, souillé de tous les vices, dit à un autre infâme:
«Tu es bien plus vil que moi, par Hercule! pour souper en ville, tu as flagorné un poète.»
Gourmandise romaine et propos de table.--Aucun potentat, de nos jouis, ne pourrait se flatter de traiter ses convives à la façon de Trimalchion. Ce vieux Turcaret gréco-romain, comme l'appelle M. Baillard, ignore l'étendue de ses propriétés, le nombre de ses esclaves; il a pour serviettes des chevelures parfumées, des meubles, une vaisselle, des costumes d'un luxe prodigieux; des cuisiniers d'une imagination et d'un raffinement à donner nos plus célèbres gastronomes; des squelettes d'argent pour stimuler les bons vivants par l'image de la mort; des plafonds mobiles, qui apportent le dessert avec une pluie de parfums et de couronnes; mille inventions dignes de Sardanapale. Qu'un plat d'argent, tombe à terre, soit ramassé par un serviteur économe, Trimalchion fait souffleter le drôle et rejette le plat, qu'on balaie avec les ordures. Rien de plus amusant et de plus étrangement instructif que le cynisme de cet Amphitryon grotesque au milieu de ses parasites et de ses affranchis, presque aussi riches que lui. Il fait tout haut l'éloge du dieu Crépitus, et en permet le culte le plus bruyant à ses convives. Enhardis par sa libéralité, les convives se noient dans un déluge de coq-à-l'âne et de calembours. On parle des jeux du cirque:
«N'allons-nous pas avoir un combat de première qualité».... Point de gladiateurs du commun: des affranchis en masse. Titus, mon maître, a le coeur grand et la tête chaude. Avec lui, point de quartier: le fer sera de bonne trempe; pas moyen de lâcher pied. Les viandes à distribuer au peuple seront au centre, pour que l'amphithéâtre voie. Le patron a de quoi: il vient de recueillir 30 millions de sesterce... Il a déjà quelques petits chevaux barbes, une conductrice de chars à la gauloise, et le trésorier de Glycon qui fut surpris en fêtoyant la femme de son maître. Qu'il supplante donc tout à fait Norbanus dans la faveur politique! Au fond qu'est-ce que ce Norbanus a fait de bien pour nous? Il nous a donné des gladiateurs à 1 sesterce pièce, tout décrépit que d'un souffle on eût jetés à bas. J'en ai vu de meilleurs mangés par les bêtes aux flambeaux. Enfin, on eût dit un combat de coqs. L'un était lourd à ne se pouvoir traîner, l'autre avait des jambes de basset; le troisième, qui était mort d'avance, eut les jarrets coupés... tous, enfin de compte, furent passé aux lanières tant ils s'étaient montrés de purs rebuts de pacotille....
«Nos tables, desservie au son des instruments, trois cochons blancs sont amenés dans la salle, ornés de jolies muselières et de grelots... Je pensais que c'était des porcs acrobates... Trimalchion mit fin à notre attente: «Lequel voulez-vous, nous dit-il, qu'on vous apprête à l'instant.» Un malappris vous servira un coq, un faisant, quelques misères pareilles, mes cuisiniers, à moi, font cuire des veaux entiers dans leurs chaudières.. Si vous n'êtes pas contents du vin, je le changerai... Grâce aux dieux, je ne l'achète pas, et tout ce qui vous fait venir l'eau à la bouche est le produit d'un bien que j'ai près de la ville et que je ne connais pas encore. On le dit limitrophe de Terracine et de Tarente. Je veux joindre la Sicile à mes petites possessions, pour que, si l'envie me prend de voir l'Attique, la traversée se fasse par mes domaines. Mais écoutez-en, Agamemnon quelle controverse vous avez déclamée aujourd'hui. Ne croyez pas que j'aie dédaigné la littérature: j'ai trois bibliothèques, une grecque, les autres latines. Agamemnon ayant commencé: «Un pauvre et un riche étaient ennemis...--Trimalchion demande: Qu'est-ce qu'un pauvre? --Ah! charmant!» reprend l'orateur...
«Survient l'archiviste de Trimalchion qui, du même ton que s'il s'agissait du journal des actes de Rome, fait la lecture suivante: Le 7 des calendes de sextilis, dans le domaine de Cumes, sont nés trente garçons et quarante filles. On a porté des granges dans les greniers cinq cent mille boisseaux de froment; on a accouplé cinq cents boeufs. Dudit jour: mise en croix de l'esclave Mithridate, pour avoir maudit le génie de notre doux maître. Dudit jour: report dans la caisse de ce qui n'a pu être placé, 100,000 sesterces. Dudit jour: incendie dans les jardins de Pompée...--Comment! demande Trimalchion, quand m'a-t-on acheté les jardins de Pompée?--L'an dernier, répond l'annaliste; c'est pourquoi ils ne sont pus encore portes en compte.» Trimalchion, bouillant de colère, s'écrie; «Quelque soient les biens que l'on m'achètera, si dans six mois je n'ai pas avis, je défends qu'on me les porte en compte.» Ensuite on lut des ordonnances d'édiles, des testaments de maîtres des forêts qui s'excusent de ne pas faire Trimalchion leur héritier. «Le pauvre homme!»
Les danseurs de corde commencent leurs exercices. «Il n'y a que deux choses monde, dit le satrape, qui me fasse grand plaisir à voir: les danseurs de corde et les corneilles. Les autres bêtes, chanteurs ou acteurs, suit vraiment des attrape-nigauds. Par exemple, j'avais aussi acheté des comédiens; eh bien! j'ai préfère leur faire représenter des farces altellunes.»
Trimalchion est interrompu dans son panégyrique des funambules par l'un d'eux, qui lui tombe sur le bras. L'offensé magnanime déclare l'offenseur libre, pour qu'il ne soit pas dit qu'un tel personnage a été contusionné par un esclave.
Un des coaffranchis de Trimalchion, mécontent d'un convive, lui crie: «Es-tu chevalier romain? moi je suis fils de roi. Tu veux, savoir pourquoi j'ai été en service? Parce que j'ai bien voulu m'y mettre, et que j'ai mieux aimé être citoyen romain que roi tributaire.»
Ce mot cornélien rappelle celui de ce sergent français, qui disait à Berlin, en 1806: «J'aime mieux être sergent au 1re de ligne que roi de Prusse.
Les homéristes arrivent, frappant de leurs piques sur leurs boucliers. Ils discourent en vers grecs, et Trimalchion les accompagne en lisant, d'un ton musical, un livre latin. Pendant qu'il estropie Homère et la mythologie pour expliquer le sujet du récit à l'auditoire, «un veau sur un énorme plat est apporté bouilli et le casque en tête. Il est suivi d'Ajax, qui, brandissant son glaive en furieux, tranche sans pitié, joue d'estoc et de taille, et ramasse à la pointu du sabre les morceaux qu'il présente aux convives ébahis.»
Il faut lire dans Petrone l'interminable menu de ce festin pour se faire une idée de la magnificence, de la sensualité et de la gloutonnerie latines. Tout est mesquin dans nos banquets modernes, comparé à ces orgies du peuple-roi. Le dessert n'est pas moins mémorable que les premiers services:
«Tout à coup le plafond vint à craquer, et la Salle entière trembla. Tout alarmé, je me lève, et comme moi les autres convives... Or, voilà que du lambris entr'ouvert un cercle, aussi vaste que la coupole dont il se détachait s'abaisse sur nos têtes, et offre dans tout son contour des couronnes d'or suspendues et des vases d'albâtre remplis de parfums. C'étaient les présents d'usage. Comme on nous invite à les prendre, nous reportons nos yeux sur la table: elle était déjà couverte d'un plateau chargé de quelques pièces du four. Au centre s'élevait Priape, en pâtisserie, qui, dans son ample giron, présentait des raisins et des fruits de toute espèce... pas un gâteau, pas un fruit qui ne fit jaillir à la moindre pression une liqueur safrancée dont l'incommode rosée arrivait jusqu'à nous. Persuadés qu'il y avait quelque chose de sacré dans cette aspersion traîtreusement solennelle, nous nous levâmes le plus droit que nous pûmes, et nous criâmes: A Augustus César, père de la patrie, longue prospérité!... Sur ces entrefaites, trois esclaves, vêtus de tuniques blanches, entrent dans la salle. Deux d'entre eux posent sur la table les lares du logis avec leurs bulles d'or; le troisième, tenant une patère vin, fait le tour de la table, en criant: Soyez nos dieux propices! Or, disait-il, ces lares s'appelaient, le premier. Industrie; le second. Bonheur; le troisième, Profit. Puis vint le buste authentique de Trimalchion lui-même, et chacun le baise à la ronde...
«Trimalchion, attendri par le vin et devenu philanthrope: «Mes amis, s'écrie-t-il, les esclaves aussi sont des hommes, ils ont suce le même lait que nous, quoiqu'un mauvais destin ait pesé sur eux; mais, de mon visant, et bientôt, ils boiront l'eau des hommes libres. En un mot, je les affranchis tous dans mon testament.»
Ce passage est remarquable; il montre le progrès des idées correspondant à la corruption des moeurs. Il y a là un formidable problème.
Séance tenante, Trimalchion distribue des legs à ses amis et à ses serviteurs; puis il commande son tombeau et dicte lui-même son épitaphe, qui mérite l'attention de ce siècle positif:
C. POMPEIUS TRIMALCHION,
NOUVEAU MECÈNE REPOSE ICI.
LE TITRE DE SERVIR LUI FUT DÉCERNÉ EN SON ABSENCE.
PIEUX, BRAVE, LOYAL. PARTI DE RIEN, IL PROSPÉRA,
LAISSA TRENTE MILLIONS DE SESTERCES,
ET N'ASSISTA JAMAIS AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES.
PASSANT, IL TE SOUHAITE PAREILLE CHANCE.
Laissons cet homme de bien pleurer sur son tombeau avec tous ses hôtes avinés; laissons-le changer d'humeur, crier qu'il crève de prospérité, proposer le bain, le souper, des libations nouvelles en l'honneur de la première barbe d'un esclave favori, injurier et battre l'aimable Fortunata, sa moitié, qui s'oppose à cette fantaisie conjugale; sauvons-nous à travers la pompe funèbre de ce Charles-Quint grotesque qui s'étend sur une pile d'oreillers, comme sur un lit de parade, et dit à des donneurs de cor: «Supposez, que je suis mort: jouez-moi quelque chose de gentil.»
Eumolpe, poète raté, recueille le principal héros du Satyricon. Cet Eumolpe est bien le plus infortuné des improvisateurs; il ne peut hasarder un vers sans risquer d'être assommé ou lapidé. Ses mésaventures sont racontées avec infiniment gaieté et de grâce. C'est dans la bouche de cet effronté parasite que Petrone a placé les deux morceaux poétiques les plus étendus du Satyricon, à savoir la Prise de Troie et la Guerre Civile. Ces petits poèmes ne manquent ni d'élégance ni d'énergie, mais ils sont déparés par l'affectation, l'enflure et les puérilités descriptives, tristes indices du déclin littéraire. En général, la prose de Petrone me parait supérieure à ses vers, bien que son livre en offre de fort jolis. Après un naufrage raconté dans le goût de Sénèque, mais égayé toutefois des traits les plus comiques, Eumolpe débarque en mugissant des hexamètres aux environs de Crotone. Dans cette ville, et dans la plupart de celles de la Grande-Grèce, l'industrie principale est celle de la chasse aux héritages; la population «'y divise en deux catégories: les courtisés et les courtisans. A Crotone, personne n'élève de famille; car quiconque a des héritiers naturels se voit exclu et des soupers et des spectacles..... il reste perdu dans la canaille. Ceux au contraire qui n'ont jamais pris femme, ou qu'aucune proche parenté ne lie, parviennent aux plus hautes dignités: ils ont seuls des talents, ils sont seuls innocents devant la justice.»--Quels traits de lumière sur les causes de la disparition de la race romaine!
Eumolpe fit dans cette ville, vouée au célibat, en se faisant passer pour un marchand naufragé, mais encore riche à millions de sesterces. Toutes les bourses furent aussitôt ouvertes à cette bande d'escrocs. Le texte de Petrone, mutilé par le temps, les abandonne au milieu de cette aventure; mais les dernières lignes indiquent suffisamment qu'Eumolpe, convaincu de fraude, périt de mort violente, et que ses complices prirent la fuite.
Ce dénouement moral fait quelque honneur à l'auteur du Satyricon, qui n'abuse pas généralement de la Providence. Les idées de Petrone, en matière de religion positive, paraissent en effet se résumer dans les deux mots suivants, qui lui inspire des vers très-connus à Voltaire et à Louis Racine:
«Notre pays est si plein de divinités, qu'un dieu peut s'y rencontrer plus facilement qu'un homme.»
Le héros du roman ayant commis un sacrilège en tuant une oie consacrée à Priape, se tire d'ailleurs on ne peut plus philosophiquement. Il dit à la prêtresse:
«Tenez: voici deux pièces d'or: avec cela vous pourrez acheter des oies et des dieux.»
La traduction de M. Baillard lui a coûté vingt ans d'études et de labeurs, c'est-à-dire deux ou trois épopées et une douzaine de tragédies, d'après les procédés de la fabrique contemporaine. Adoucir sans infidélité les crudités de la débauche latine, éclaircir les obscurités d'un texte incomplet, rendre avec précision, netteté et élégance une foule de détails si étrangers à nos habitudes et à nos moeurs, ce n'était pas une tâche facile. L'oeuvre de M. Baillard est celle d'un humaniste consommé, d'un savant antiquaire et d'un littérateur aussi consciencieux qu'habile. De pareils travaux sont d'autant plus recommandables, que les suffrages de quelques hommes instruits doivent leur tenir lieu de vogue et de popularité. Dans un temps ou dans un pays plus favorable aux fortes études, il y aurait quelque gloire à avoir rendu ainsi accessible au public un des monuments les plus intéressants de l'antiquité. Mais n'exigeons pas trop de notre époque si affairée; souhaitons au nouveau, et trés-probablement dernier traducteur de Petrone, une portion du succès que des versions extrêmement inférieures à la sienne ont obtenu près des plus grands esprits du siècle de Louis XIV: jamais succès n'aura été plus juste ou plus agréable aux amis des lettres.
M. Maillefer.