CHAPITRE IX.
AU COUVENT DE DRERA
U milieu du trouble général de cette funeste journée, que nous avons essayé en vain de peindre, et qui ne peut être bien comprise que par ceux qui se détachent des coutumes régulières de nos jours pour se transporter dans ces temps de spectacle, de tumulte et de désordre, Alpinolo, au désespoir, parcourait les rues de Milan, cherchant partout Pusterla. Il en demandait des nouvelles à toutes les personnes de sa connaissance qu'il rencontrait, il frappait même à quelques portes amies; mais personne ne pouvait le satisfaire. Le plus grand nombre même le croyait en délire, et on lui répondait; «Pusterla? oh! il est à plus de quatre milles d'ici... Il n'y avait, en effet, que peu de personnes qui fussent informées de son retour dans la cité.
En poursuivant ses recherches, sans se soucier de son propre péril, Alpinolo arriva sur la place des Marchands, et la vue de ce lieu et de ces portiques aigrit encore sa douleur. Il s'engagea ensuite dans l'étroite ruelle de Sainte-Marguerite de Gisone, et près de l'endroit nommé Case-Volte, il rencontra enfin Pusterla. La vérité historique nous a contraints d'avertir le lecteur que Pusterla, insensible aux joies pures, cherchait des émotions plus brûlantes dans de coupables affections. Le monde le savait et ne lui en faisait point un crime, soit à cause de la corruption de cette époque, soit que son opulence, sa jeunesse et sa beauté lui fissent pardonner ces sortes d'erreurs, et lui en permissent de pires encore. Ce qu'il y avait de plus étrange, c'est que ces écarts étaient pour la malignité une occasion de railler Marguerite, comme si on pouvait être déshonoré par les fautes d'autrui, et comme si, au contraire, l'irréprochable conduite de Marguerite envers son mari ne lui méritai! pas une gloire plus pure.
Ce jour-là précisément, Pusterla, qui ne pouvait rester un seul jour oisif dans son palais, était sorti pour rendre visite à quelqu'une de ses maîtresses, et aussi pour parcourir une dernière fois la ville, comme celui qui prend congé d'une personne aimée au moment de la quitter pour longtemps. Et ce fut un bonheur pour lui. Marguerite, sortie de chez elle pour répandre des bienfaits, y rentra pour tomber aux mains de ses bourreaux; sorti pour toute autre chose, son mari les évita: tant il se trompe celui qui croit trouver ici-bas la récompense de ses oeuvres! Couvert d'un babil grossier, les yeux cachés par son capuche, Pusterla n'aurait point été reconnu par Alpinolo; mais mettant lui-même son cheval en travers sur le passage de son page, il lui cria: «Où cours-tu ainsi avec cette furie?»
Il n'y a pas de paroles pour décrire ce qu'éprouva Alpinolo en apercevant son maître; et, sans autrement lui répondre, il saisit le cheval de Pusterla par la bride, et lui dit; «Fuyons.»
Sans avoir le temps de le questionner, le seigneur obéit à l'élan de son page effrayé, et ils s'enfuirent tous deux à bride abattue. Mais comme ils arrivaient en vue de la porte, après avoir échappé à des bandes de soldats qu'ils trouvèrent sur leur chemin, ils s'aperçurent qu'elle était gardée par un poste sous les armes. Alors le page, désespéré, commença à s'arracher les cheveux, à blasphémer Dieu et les hommes, ne voyant plus aucun moyen d'échapper. En proie à un abattement affreux, il se retourna vers Franciscolo en lui disant: «Vous êtes perdu... ils vous cherchent... tout est découvert... ils veulent votre mort...»
Ces paroles entrecoupées expliquèrent à Pusterla le danger que la précipitation d'Alpinolo, les soldats répandus par la ville, et les sonneries des cloches, lui avaient déjà fait entrevoir. Mais si l'impétuosité naturelle du page, excitée par les angoisses d'un péril imminent et d'un remords atroce, ne lui laissaient imaginer aucune voie de salut, Francesco, plus rassis, sut en découvrir une. Il tourna aussitôt bride vers le couvent de Brera, et y trouva un refuge.
Les couvents, on le sait, étaient des asiles inviolables, ainsi que les croix, les sanctuaires, les églises et les palais de la commune. Franciscolo devait donc se croire en sûreté dans le couvent de Brera, lors même qu'on l'eût vu y entrer. Aussi, lorsque Alpinolo vit le cheval de son maître fouler cette terre protectrice, il sentit sa poitrine dégagée d'un grand poids; il sauta à bas de son cheval, baisa le seuil du couvent, puis, embrassant les genoux de son seigneur, et les baignant de ses larmes, il se préparait à lui raconter sa faute et la trahison de Ramengo, lorsque Pusterla l'interrompit pour lui dire: «Va, et sauve Marguerite.»
Alors l'effrayante idée que Marguerite pourrait, elle aussi, courir des dangers, se présenta à l'esprit d'Alpinolo et redoubla ses angoisses. Un pilote qui travaille à remettre à flot le navire que son inexpérience engagé dans les sables, le domestique qui aide à éteindre l'incendie allumé par son imprudence, l'amant qui veut arracher sa bien-année, à la déplorable situation que sa passion lui a faite, ne mettent pas plus d'anxiété dans leurs démarches que n'en mit Alpinolo dans les siennes. Son propre danger était ce qui l'inquiétait le moins, soit que les soldais ne prissent pas garde à ce jeune homme, qui n'était rien de plus il leurs yeux qu'un écuyer ordinaire; soit qu'il fût protégé par la confusion générale, soit enfin de concours de circonstances qu'on appelle la fortune, il arriva, toujours en courant à tout rompre, près du palais des Pusterla. Quand il vit l'immense foule qui se pressait aux environs, un rayon d'espérance brilla à ses yeux; il espéra que les Milanais voulaient sauver leurs concitoyen et leurs bienfaiteurs, et il se prit à crier: «Vive la liberté!» La foule s'ouvrait devant ce cavalier en furie, et, en entendant le cri qu'il poussait ils le regardaient les uns les autres en se demandant:
«Que veut celui-là?
--Que diable hurle-t-il?
--Vive la liberté!
--Ce doit être quelque fou. Au large, au large, donnez-lui passage.»
L'infortuné Alpinolo arriva précisément au moment où les soldats entraînaient Marguerite enchaînée. Au comble de la rage et de la douleur, ne trouvant pas d'épée à son côté, il voulait néanmoins commencer la lutte, persuadé que la foule, dont il se croyait suivi, seconderait ses efforts; mais, comme il se retournait pour l'encourager au combat, il se vit seul, sans un visage ami, sans un témoignage de sympathie: dans le plus grand nombre il n'y avait rien du plus qu'une basse et stupide curiosité, dans les autres une inerte compassion. Comme honteux de demeurer plus longtemps au milieu de gens si lâches, il allait déjà chercher la mort en se lançant contre les hallebardes mercenaires, lorsqu'il aperçut derrière, les soldats un personnage masqué, dans lequel les lecteurs ont déjà reconnu Ramengo. Il portait toujours sur ses bras le fils de Pusterla, et se réjouissait de posséder dans cet enfant un instrument de vengeance raffinée, quelque tournure que prissent les événements.
Alpinolo aperçut l'enfant, auquel nul ne faisait attention, et sentant trop bien qu'il ne pouvait être d'aucun secours à. Marguerite, il s'approcha de l'inconnu, en criant: «L'enfant! donnez l'enfant!» Ramengo ne l'attendit pas, et éperonna vivement, son cheval à travers les petites ruelles qu'on trouve en cet endroit; mais, serré de trop près par le page, il s'arrêta dans l'espoir de lui échapper à l'aide de ses ruses habituelles; il lui dit d'une vois altérée: «Au moins j'ai sauvé celui-là!» Ces mots suffirent pour suspendre, la fureur d'Alpinolo; et, le prenant pour un ami, il lui répondit: «Donnez-le moi, donnez-le moi, que je le rende à son père.»
--Et où est son père?» demanda le personnage masqué. Déjà le jeune ouvrait la bouche pour livrer passage à une nouvelle imprudence, mais le souvenir de celle qui avait tout perdu lui revint à la pensée, et avec elle l'image plus vive de cet exécré Ramengo. Comparant alors la voix et les gestes de l'inconnu, il le reconnut bien pour Ramengo lui-même. Mugissant alors rumine un taureau blessé, il le saisit à la gorge en s'écriant: «Ah! traître! espion infâme!» Alors commença une lutte qui obligea le perfide à laisser glisser à terre Venturino pour se défendre. Cependant Alpinolo, qui n'avait pas lâché son ennemi, lui meurtrissait le visage, et lui faisait perdre les étriers. Ramengo embrassa si fortement le page,, qu'il l'entraîna dans sa chute, et qu'ils roulèrent tous les deux sur la terre. Alpinolo était sans armes et vêtu à la légère; Ramengo portait un surtout et une armure complète; mais les coups dont le page l'accablait tombaient sur lui comme d'une masse d'armes, et ne lui laissaient pas le temps de respirer. Alpinolo réussit à le tenir sous lui, en lui appuyant un genou sur la poitrine, et de la main gauche lui serrant la gorge, de la droite il parvint à lui arracher sa miséricorde de la ceinture. On sait qu'on appelait miséricorde certains poignards avec lesquels on achevait son ennemi, après l'avoir démonté à coups de lance ou de massue.
Ramengo, sur le point de payer en une seule fois toutes les iniquités de sa vie, demandait pardon, invoquait Dieu et les hommes à si grands cris, qu'il fut entendu par les soldais, qui ne s'étaient point aperçus de sa disparition. Le connétable Sfolcada Melik apparut avec les siens au bout de la rue, et voyant à travers les ombres cette mêlée, il se hâtait d'arriver. Alpinolo comprit qu'il n'avait pas de temps à perdre, et qu'il avait à remplir un devoir plus sacré que celui de la vengeance. Il abandonna donc le vaincu, prit dans ses bras Venturino, et en un instant il était en selle, et s'enfuyait d'un côté pendant que Melik venait de l'autre.
L'obscurité et le désordre de cette journée favorisèrent la fuite d'Alpinolo. Aussi prudent aujourd'hui qu'il avait été inconsidéré, il n'osait pas retourner à la maison des Umiliati, où Pusterla s'était réfugié de peur que ses pas ne fussent épiés et qu'ils ne missent sur les traces île son maître. Enveloppant donc Venturino, il le tenait caché dans son sein, comme l'unique bijou qu'il avait pu sauver des mains des voleurs, comme la seule relique avec laquelle il put se racheter de la faute d'avoir involontairement précipité dans l'abîme son ami, son protecteur, le sauveur de la patrie. Il errait ainsi dans les rues les plus désertes, regardant s'il ne rencontrerait point quelque personne de confiance à laquelle il put remettre Venturino; mais il n'osait plus compter sur personne; dans chaque citoyen il voyait un espion, un traître. Cependant, l'enfant, réprimant mal ses plaintes et ses pleurs, s'écriait par intervalle: «Ramenez-moi à la maison... Où est mon père?... Maman, où l'a-t-on emmenée?»
Pendant ce temps, le père, dans son asile de Brera, ignoré de tous, tremblait sur son sort, sur celui de ses amis, de sa femme et de son fils. Le lecteur a déjà compris que ce n'était point une âme d'une trempe robuste. Sur le champ de bataille ou dans la lice, il ne le cédait à personne pour manier la lance et conduire un destrier; on ne l'avait jamais vu, en face des ennemis, ni baisser les yeux, ni faiblir, ni se retirer, mais il avait besoin d'être excité par les regards de la foule et par ses applaudissements; il manquait absolument de courage civil, ce courage résigné qui, sous l'amas des infortunes, puise sa force dans le témoignage d'une conscience pure ou dans les joies passionnées des espérances d'un lointain avenir.
Après avoir prodigué à Pusterla, dans ces premières heures de vif désespoir, les consolations de la religion et de l'amitié, Buonvicino sortit pour prendre des renseignements, pour savoir si Marguerite avait besoin de secours ou ne pouvait plus recevoir que des témoignages d'une impuissante compassion. Avec quels battements de coeur il parcourait les rues de la ville! avec quelle crainte il abordait les groupes indignés ou craintifs des citoyens, pour recueillir quelques nouvelles. Il s'assurait de plus en plus de ce qu'il ne pressentait que trop, l'infortune de Marguerite; mais comme il n'avait pu rien apprendre de Venturino, il surmonta sa douleur et se traîna jusqu'au palais de Pusterla. Là, il tomba sur une populace toute joyeuse de le mettre à sac; Luchino avait voulu ainsi intéresser l'avidité populaire à ses méfaits afin d'obtenir son silence et ses applaudissements Buonvicino entra, sortit, chercha de tous côtés, questionna tout le monde, mais ne put rien découvrir au sujet du jeune enfant. C'était le salon, ce salon si mémorable dans l'histoire de son coeur: tout n'y était plus que ruine et désordre: près de la fenêtre, à la place où il avait vu Marguerite, au jour de son erreur et de son repentir, il aperçut un canevas de broderie dont personne ne s'était soucié, comme d'une chose de trop peu de prix. Marguerite avait commence à y dessiner la fleur qui porte son nom. Oh! quand elle la commença, qui lui aurait dit qu'elle ne devrait pas la finir? Il se saisit de cette relique, la baisa, la pressa sur son coeur, se proposant de ne plus se détacher de ce précieux souvenir. Mais bientôt un sentiment plus généreux s'empara de son âme, qui condamnait ce dernier élan d'une affection mondaine. Il se rappela la voie d'abnégation absolue dans laquelle il était entré, et il résolut de donner à Pusterla sa chère trouvaille. Quel don plus agréable pour l'époux que le dernier travail sorti des mains d'une femme qu'il ne devait peut-être jamais revoir!
Le coeur navré, la tête basse et enveloppée dans son capuchon, Buonvicino retournait à son couvent à travers les rues obscures de Milan, qu'éclairait à peine dans les endroits les plus larges, un pâle regard de la lune; mais, lorsqu'il arriva sur la route même de Brera, près de l'Église Saint Sylvestre, il s'entendit appeler avec instance. Ainsi arraché à ses douloureuses méditations, il aperçut dans l'ombre quelqu'un qui, appuyé à un pilier, lui faisait signe avec précaution; il s'approcha et reconnut Alpinolo. Celui-ci, après s'être bien assuré, à cette heure avancée de la nuit, qu'il avait affaire à Buonvicino, lui remit entre les mains le petit Venturino. L'éclat éblouissant d'un rayon de soleil au milieu des profondes ténèbres d'une tempête peut à peine se comparer à la joie radieuse qui brilla sur le visage de Buonvicino: il embrassa l'enfant, serra contre son sein et baisa au front Alpinolo, qui s'écriait tristement: «O père! je ne mérite pas vos caresses... sauvez cet enfant... sauvez Pusterla... dites-lui la cause de tout le mal...»
Et ses sanglots l'interrompaient. Buonvicino, entendant des pas s'approcher, lui dit; «Sois béni! va, fuis, que le Seigneur t'accompagne et te rende ton père, comme tu as rendu cet enfant au sien!» Puis il cacha l'enfant dans les plis de sa robe, et, à la faveur de la nuit, rentra sans être observé dans le couvent de Brera, dont la règle était bien loin d'être aussi rigoureuse que celle des ordres plus récents.
Lorsque Buonvicino entra dans sa cellule, il était nuit noire, ce qui empêcha Francesco de voir la pâleur mortelle du front de son ami; mais il put comprendre toute l'étendue de sa disgrâce, lorsque ayant demandé au moine des nouvelles de Marguerite, celui-ci ne fit que lui tendre une main couverte d'une sueur glacée, pendant qu'un sanglot mal réprimé révélait ses angoisses; et ils pleurèrent l'un avec l'autre, et l'enfant avec eux: pauvre enfant, déjà assez intelligent pour comprendre l'affliction paternelle, trop peu raisonnable pour connaître l'art de ne point l'augmenter! il embrassait son père, qui répondait à ses embrassements avec cette impétuosité qui fait qu'après la perte d'une personne chérie nous nous attachons plus fortement à ce qui nous en reste, possédés d'un plus vif besoin d'aimer et d'être aimé, de le dire et de nous l'entendre dire. Par intervalle, Venturino éclatait en sanglots plus déchirants, et s'écriait, «Mon père, où est maman?--Oh! si lu l'avais vue, ils l'ont prise comme un voleur! Pauvre mère! Elle me regardait, elle t'appelait, mais elle ne pleurait pas... Où est-elle donc? allons la chercher; restons avec elle... avec elle aussi en prison!» Son père ne pouvait que lui recommander de se taire et d'étouffer ses plaintes parce que Buonvicino n'avait révélé à aucune personne du couvent, le dangereux secret que renfermait sa cellule.
Dans la maison de Brera, c'était pendant tout le jour une activité et un mouvement de travail régulier, tel qu'on en voit à peine dans les plus florissantes fabriques des villes les plus commerçantes de nos jours. Par la porte entraient continuellement des chariots charges de laine brute pendant qu'il en sortait d'autres l'emportant des tissus achevés. C'était un pesage, un mesurage, un battement de métiers à tisser, mêlés, de temps en temps, de pieuses psalmodies, d'autres fois de chansons populaires. Le silence imposé aux autres moines n'avait, jamais pu être prescrit à ceux-ci, qui venaient depuis peu de gagner à ce sujet un procès devant le Saint-Père: de plus, ils n'étaient point astreints au jeûne. Ils ne trouvaient point en effet ces obligations conciliables avec le commerce et le travail, qu'ils regardaient comme leurs principaux devoirs.
Au milieu de cette incessante rumeur, silencieux, cachés, Franciscolo et son fils demeuraient tapis dans l'étroite cellule, plus en sûreté que dans une forteresse, mais avec un serrement de coeur bien naturel dans une situation si désolante. Le jour, Buonvicino les laissait presque toujours seuls, autant pour ne point donner d'ombrage en interrompant ses occupations accoutumées, que pour aller aux environs et s'informer de ce qu'il importait de savoir; mais, les nuits, le bon moine les passait à causer avec son ami de leurs malheurs, à prévoir l'avenir et à le consoler.
Un jour que Buonvicino était avec ses hôtes infortunés, ils entendirent s'approcher le son d'une trompe. Il cessa, résonna peu après, s'interrompit de nouveau, jusqu'à ce qu'il retentit clairement au pied du couvent. L'enfant, qui était facilement distrait par une impression nouvelle et agréable, se mit à écouter avec complaisance, invitant les autres à en faire autant, en posant sa petite main sur ses lèvres pour les avertir de se taire et de lui laisser savourer tout entière cette distraction. C'était le crieur de la commune, qui venait criant par la ville d'une voix à briser les vitres. «Cent florins d'or de récompense à qui livrera Franciscolo Pusterla mort ou vif.» Puis, après une minute de silence, il donnait un nouveau son de trompe et reprenait: «Signori, une taille de cent florins d'or sur la tête de Franciscolo Pusterla, chef d'une criminelle conjuration pour renverser le seigneur Luchino, égorger les prêtres, détruire la sainte religion, et faire mourir de faim les pauvres gens.--Signori...»
Et ainsi, alternant le son et les cris, il s'éloignait au milieu d'une foule de peuple qui le suivait, les uns stupéfaits de cette énormité, et ne comprenant pas comment des tyrans si exécrables pouvaient vivre sous le soleil; les autres songeant quelle belle fortune serait la leur s'ils réussissaient à saisir et à livrer le proscrit.
Buonvicino et Pusterla entendirent cette proclamation, et Franciscolo s'écriant: «Une taille, comme pour un loup ou pour un ours!» couvrit la tête de son Venturino pour qu'il n'entendit point un ordre si cruel. Tout espoir d'être utile à Marguerite, à soi-même et à ses amis étant enlevé à Franciscolo, il ne lui restait plus d'autre parti à prendre que celui de la fuite, et de chercher son salut dans la retraite jusqu'à des temps meilleurs. «Va, lui disait Buonvicino; s'il y a pour Marguerite quelque moyen de délivrance ou seulement de consolation, tu sais que tu laisses ici un ami qui fera tout ce que tu pourrais faire, sans être, comme toi, exposé au péril. Oh! épargne au moins à cette femme céleste la douleur d'apprendre que vous êtes perdus, toi et votre enfant. Vas, fuis, fuis le plus loin que tu pourras; ne donne pas une trop facile créance aux illusions dont les exilés se bercent et avec lesquels ils trompent les autres. Ne te fie pas aux menteuses promesses des étrangers: les méchants ont le bras long, et leurs tortueuses ressources sont plus nombreuses que le juste ne saurait l'imaginer.»
Un matin, Ange Gabriel de Concoverzo, portier, comme on sait, de la maison Brera, ouvrait la porte rustique et laissait sortir un chariot du draps, sans rien dire que ces mots: «La bénédiction du Seigneur soit avec vous!»
Sur le haut du chariot un enfant était couché à plat ventre et caché par la toile qui recouvrait le chargement, et derrière la voiture venaient deux Umiliati. L'enfant était Venturino, et les deux autres personnages, Franciscolo et Buonvicino. Ils lui avaient, vivement recommandé, de se taire et de ne pas bouger, et le pauvre petit, après avoir dit: «On me conduit peut-être près de ma mère,» se nourrit de cette espérance et garda un silence religieux. Celui qui, sur un radeau fragile, abandonne l'écueil où la tempête l'avait jeté, et, pour regagner le port, expose de nouveau sa vie à tout les hasards du perfide élément, peut seul imaginer les sentiments qui agitaient les deux amis lorsqu'ils quittèrent l'inviolable seuil du couvent pour traverser cette ville où chaque pas était un péril. Il est vrai que, quelques jours s'étant écoulés, on s'était déjà relâché de la vigilance première et des mesures de rigueur. Ils n'avaient point non plus à craindre les perquisitions du fisc, parce que les Umiliati jouissaient de l'exemption du droit de dix solditerzuoli que chaque pièce de drap payait à la sortie. Et comme l'élection populaire nommait un gardien à chaque porte de la ville pour veiller à ce qu'il n'y eût aucune fraude dans la perception des droits, quelques-unes de ces portes étaient confiées aux Umiliati, et entre autres celle d'Algiso, par laquelle les fuyards devaient passer.
Lorsque le chariot approcha, comme on reconnut qu'il appartenait aux moines, personne ne vint le visiter; les deux Umiliati de garde s'écrièrent: «La paix soit avec vous, frères.--La paix soit aussi avec vous!» répondit Buonvicino; et ils sortirent. Quand ils se trouvèrent au large dans la campagne, Franciscolo osa lever les yeux, regarder autour de lui, admirer encore le beau ciel lombard, empourpré par l'aurore, et qui lui semblait d'autant plus beau qu'il ne le voyait depuis quelques jours qu'à travers une fenêtre à demi fermée. Il appela son fils, qui jusqu'alors s'était tenu tranquille, les mains sur les yeux et osant à peine respirer. Il leva sa blonde tête et sourit à son père, qui, le portant dans ses bras, l'embrassait avec effusion en lui disant: «Maintenant, nous sommes sauvés!»
Venturino répondait à ces caresses, puis, fixant sur Pusterla des yeux remplis d'une inexprimable tendresse, il lui demanda: «Et ma mère?»
Que pouvaient lui répondre les deux amis? Ils laissèrent échapper un douloureux gémissement. Et Pusterla, se rappelant toutes les phases de la vie qu'il avait partagée avec la malheureuse Marguerite, resta un moment tourné vers les remparts de Milan, qui s'abaissaient derrière l'horizon. Oh! que la patrie est chère à celui qui l'abandonne, surtout lorsqu'il y laisse la meilleure partie de son coeur!
A Varese, le chariot de draps devait s'arrêter à la Cavedra, maison que les Umiliati avaient dans cette ville. Là, Pusterla ayant changé d'habits, prit avec son fils congé de Buonvicino, «Adieu, s'écriait le moine attendri; vois les paroles gravées sur la porte de notre couvent: «Spera in Deo;--espère en Dieu!» grave-les dans ton coeur. Mets ton espérance dans le Seigneur qui donne une patrie même à la chèvre sauvage, et guide dans leur passage les hirondelles voyageuses. Il est pour tout et pour tous; il répand sur l'âme qui l'invoque l'abondante rosée de ses consolations, que le monde ne peut ni donner ni arracher au malheureux. Invoquons-le ensemble: prions-le de permettre que nous puissions encore une fois nous revoir,--nous revoir dans l'amour et dans la paix, dans des jours plus heureux pour toi, pour elle, pour notre patrie.»