Histoire de la Semaine.
Notre gouvernement vient de voir se terminer à sa satisfaction une négociation dans laquelle notre chargé d'affaires intérimaire à Constantinople, M. de Bourqueney, a éprouvé de la résistance et rencontré des difficultés. Nous n'avons pas la fatuité de croire que nos lecteurs ne savaient rien des événements de ce monde avant que nous ne prissions à l'Illustration, il y a de cela huit jours, le portefeuille des affaires étrangères et de l'intérieur. Par conséquent nous les tenons pour précédemment instruits de l'insulte qu'avait reçue à Jérusalem le consul français. Il a fallu, pour que M. de Bourqueney arrivât à obtenir la satisfaction devenue indispensable, qu'il menaçât le divan de demander ses passe-ports. Enfin, le 30 au soir, nos journaux officiels ont pu publier la dépêche télégraphique suivante: «Le pacha de Jérusalem est destitué; son successeur fera au consul de France une visite officielle d'excuse. Le pavillon français sera solennellement arboré à Beyrouth, chef-lieu du gouvernement général de la province, et salué de vingt-un coups de canon. Tous les meneurs de l'émeute recevront un châtiment exemplaire.» Peut-être eussions-nous dû exiger que notre drapeau fût relevé également à Jérusalem, où l'outrage avait été commis; mais le canon n'est pas habitué à se faire entendre à Beyrouth en faveur de la France, et l'on aura vu là une nouveauté qui nous aura rendus moins exigeants.--Au Sénégal, notre gouverneur, le capitaine Bonet a également eu à obtenir satisfaction d'une tribu voisine de nos possessions du midi de l'Afrique, et a su de son côté faire respecter le nom français par une énergie et une détermination ferme et mesurée que nos officiers de marine, il faut leur rendre cette justice, possèdent en général à un degré plus éminent que beaucoup de nos diplomates.--Cette énergie, notre gouverneur des îles Marquises, le capitaine Bruat, à été obligé de la déployer contre une partie de l'équipage l'Uranie, qui le transportait de France dans notre nouvelle colonie de l'Océan-Pacifique. On manque encore de détails sur cette tentative de révolte, presque inouïe dans les annales de notre marine, et sur les moyens auxquels il a fallu recourir pour la comprimer et la punir.
La situation de l'Espagne est devenue bien plus compliquée encore depuis huit jours. Sans nul doute, le gouvernement nouveau peut nourrir l'espoir de venir prochainement à bout des insurrections de Barcelone et de Sarragosse; mais l'état des esprits à Madrid, la situation de cette capitale et les mesures extraconstitutionnelles qu'il y a prises, compromettent sa force morale et lui aliènent bien des sympathies. Voyant que le résultat des élections était la condamnation de la marche suivie par lui, ce gouvernement, qui n'a renversé le régent que parce que Espartero n'avait pas su respecter la constitution, la viole dès ses premiers pas, avec bien moins de façons que son prédécesseur, peu scrupuleux cependant, a toujours cru devoir en mettre pendant ses trois années de règne. Le général Narvaez s'est présenté devant le conseil des ministres et lui a dit: «On vient de crier à mes oreilles: Vive Espartero! Mort à Narvaez! J'attache peu d'importance à ce dernier cri: un militaire doit toujours être prêt à faire le sacrifice de sa vie. Mais, après moi, ce sera votre tour; et pour empêcher qu'un état de choses aussi menaçant se prolonge, il faut prendre une mesure indispensable aujourd'hui: il faut mettre Madrid en état de siège.» C'est, on le voit, le vieux moyen classique; il eût dû seulement, pour compléter l'effet, s'être fait donner quelques coups de poignard dans son manteau, dont il eût pu montrer les trous à Lopez et à ses collègues. Mais il paraissait être sûr que cela était surabondant; et en effet, on marchanda sur les termes, mais on lui accorda sans hésiter que le gouverneur de Madrid, le général Mazaredo, réunirait à ses attributions militaires tous les pouvoirs civils. La distinction de cette situation, de cette concentration, avec l'état de siège nous échappe. Ce qui n'est pas le moins affligeant dans tout ceci, c'est que le seul ministère dans lequel l'Espagne eût, depuis longtemps, cru pouvoir placer quelque confiance, n'a pas tardé à cesser de la justifier, et que ce malheureux pays semble de nouveau livré aux plus mauvaises chances de l'instabilité.--L'Angleterre paraît aussi vouloir recourir aux mesures exceptionnelles pour le pays de Galles. L'application de la loi martiale à ces contrées, ou Rébecca et ses filles régnent par la destruction et l'effroi, passe pour résolue. Cette détermination et cet état de choses sont graves. Si le constable arrive en Angleterre à perdre son autorité, si son bâton blanc se voit destitué de sa vertu et de sa puissance, s'il faut, pour le gouvernement, recourir à l'armée de terre et l'élever au contingent qu'exigeront un pareil changement et les éventualités de l'Irlande, c'est une surcharge énorme, une dépense extraordinaire qui nécessitera de nouveaux impôts dont le vote, si on propose de l'asseoir sur la propriété, ou la perception, si on veut encore en surcharger les objets de consommation, peut amener une crise profonde. --Dans le Bolonais l'agitation continue. On a annoncé l'arrivée à Paris de deux des premiers instigateurs de ce mouvement. Il paraît que les combattants ne sont pas déterminés à imiter cette retraite. La cour de Rome presse l'instruction de l'affaire des trente-cinq prisonniers détenus au fort de Saint-Leo; mais l'Autriche, qui ne paraît pas croire qu'un exemple judiciaire puisse suffire pour faire cesser le soulèvement, a renforcé sa garnison de Ferrare, et se montre prête à donner un secours armé. On comprend les complications qu'une pareille démarche amènerait nécessairement; aussi notre ambassadeur, M. de La Tour-Maubourg, a-t-il repris précipitamment la route de la capitale du saint-siège.
On avait tiré beaucoup de conjectures de la rencontre annoncée de l'empereur de Russie et de M. le duc de Bordeaux à Berlin. Ce prince n'est arrivé dans la capitale de Prusse qu'après le départ du czar.--Un autre prétendant au trône de France, le soi-disant Charles de Bourbon, duc de Normandie, arrêté pour dettes à Londres, a profité d'un secours de 91 st., à lui accordé par la cour des débiteurs insolvables, à l'effet de subvenir aux premiers frais de procédure et à déposé au greffe sa requête pour obtenir le bénéfice de cession de biens. Voici la traduction littérale des trois principaux articles de sa requête, contenant l'actif qu'il abandonne à ses créanciers comme libération d'un passif de 125,000 fr.; «1° tous mes droits et intérêts dans le château de Saint-Cloud et dans le château de Rambouillet, situés près de Paris, royaume de France; ensemble les divers domaines qui ont été achetés par feu ma mère, Marie-Antoinette, reine de France, à titre de propriété privée; 2° tous mes droits en répétition contre le gouvernement anglais pour obtenir le remboursement de la valeur de certains vaisseaux de guerre déposés en 1794, par les autorités de Toulon, entre les mains de l'amiral Hood, comme fidéicommis, au profit de Louis XVII, dauphin de France; 3° enfin tous mes droits et intérêts au trône de France, comme fils légitime et héritier de Louis XVI, décédé roi de France.» Un délai légal a été intimé aux créanciers pour déclarer s'ils refusent ces propositions, et s'ils s'opposent à la cession de biens. On voit que si le bottier et le tailleur du prince ne sont pas assez, mal conseillés pour refuser une semblable proposition, ils peuvent, un de ces beaux matins, devenir rois de la France, qui n'aura rien à dire si la cession est en règle, si l'acte a été dûment enregistré.--Un autre prince vient également de céder sa seigneurie. Le prince de Puckler-Muskau, qui a publié, il y a quelques années, des Mémoires, des Voyages et un livre intitulé De tout un peu, tous traduits en français, et d'un esprit fort peu allemand, vient de vendre à l'intendant-général de la musique du roi de Prusse, moyennant 3 millions de thalers (environ 7 millions et demi de francs), la seigneurie de Muskau, située dans le cercle de Rothembourg, contenant sept villages et une population d'environ 1,800 âmes. Le prince se prépare à s'aller installer en Italie, où il veut passer le reste de ses jours. Nous apprendrons aux nombreux lecteurs de ses amusants ouvrages que l'étourdi a cinquante-huit ans.
Des délires affreux et malheureusement plus authentiques que celui de la ville de Bahia, dont nous donnons aujourd'hui une vue pour bien constater qu'il n'y a rien de changé en elle, des inondations épouvantables ont porté la ruine et la mort dans de riches contrées des départements de l'Aude, de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Des vignobles entiers, des champs d'oliviers, des fermes, des habitations, des troupeaux nombreux, des routes, des ponts, des voitures publiques, ont été emportés et détruits. Des cimetières ont été labourés et retournés par les eaux; les tombeaux ont été ouverts, les ossements dispersés. Le nombre des victimes a été considérable; car dans un seul village, à la Cesse, quinze personnes ont péri et quinze maisons ont été renversées. Les moindres ruisseaux étaient devenus des torrents et roulaient des cadavres. Dans le nombre, on a remarqué celui d'une jeune femme serrant encore entre ses bras le corps inanimé de son enfant, étouffé sans doute dans une étreinte convulsive. De Cuxac à Coursan, la rivière s'est frayé un passage sur les deux bords par cinq brèches énormes et a changé en un lac immense la plaine de Coursan. Du haut du pont de ce village on voyait passer au milieu des flots des meubles, des charrettes, des bestiaux, et, chose épouvantable! des hommes, des femmes, des enfants, entraînés sans espoir vers la mer. Il est rare qu'au récit de ces terribles catastrophes on ne puisse ajouter celui de quelque noble dévouement, qui soulage un peu le coeur de l'aspect de tant de misères. A Peyriac, ce sont des gendarmes qui exposent courageusement leur vie, au milieu de la nuit, pour sauver celle des habitants. A Cuxac, c'est un digne curé qui, debout sur la digue, aux endroits les plus menacés, les plus périlleux, a eu la jambe cassée en donnant à ses paroissiens l'exemple du travail et du courage. Cette inondation, de beaucoup plus violente que celle de 1772, la seule dont ces populations eussent conservé un souvenir d'effroi, a également étendu ses désastres dans la Catalogne. A Girone, qui a été principalement maltraitée, cinquante-sept maisons ont croulé, dit l'Émancipation, et deux cent cinquante cadavres ont été ensevelis sous les décombres. Notre port le plus voisin, Port-Vendres, a également beaucoup souffert. Tout ce qui se trouvait sur les quais de l'ancien port a été entraîné, dans la mer, et le nouveau bassin a été comblé par les ruines des murs renversés. Un beau trois-mâts américain s'est brisé contre le rocher sous le fanal: l'équipage a été sauvé.--Même sort est advenu dans la Mer Rouge au bâtiment à vapeur anglais qui apportait de l'Inde la malle attendue au commencement de septembre. Aucun des passagers n'a péri. Ou attend d'autant plus impatiemment la malle d'octobre.
Les habitants de Mézières viennent de célébrer, suivant l'usage, l'anniversaire de la levée du siège de cette ville, soutenu par le chevalier Bayard. Cette cérémonie a toujours quelque chose de touchant. Une petite ville conserve, après trois siècles, le souvenir d'un héros de la vieille France, d'une des plus nobles figures de notre histoire. Lors de notre invasion, ce souvenir, qu'elle se montra digne de perpétuer, lui traça sa conduite, et dans ce temps, attristé par de coupables faiblesses et de lâches trahisons, Mézières fit héroïquement son devoir, sans faste, avec simplicité. Une armée nombreuse entourait ses murs; il ne vint à l'idée, de personne que Mézières pût se rendre sans résister jusqu'au bout: la garde nationale, aidée de quelques braves douaniers, était nuit et jour sur les remparts. Les bombes pleuvaient dans les rues étroites de cette cité; les habitants de Saint-Julien voyaient leurs maisons brûler par ordre du gouverneur, et personne ne songeait à capituler. Cette belle résistance donne droit aux habitants de Mézières de fêter chaque année, religieusement et avec un noble orgueil, le chevalier Bayard.
La société Cuviérienne, société zoologique et purement scientifique, compte plusieurs membres dans l'Italie autrichienne. Le gouvernement de Vienne, alarmé de voir des sociétés parisiennes étendre leurs ramifications jusque dans les États soumis à sa domination, fit prendre des renseignements par voie diplomatique. On s'adressa à notre ministre des affaires étrangères, et celui-ci fit passer les interrogations au ministre de l'intérieur, qui aussitôt envoya au siège de la société prendre copie de ses statuts et de son programme. Sans doute ces documents tout scientifiques transmis à Vienne auront rassuré le gouvernement autrichien, et il laissera désormais à ses sujets la liberté de faire partie d'une société zoologique de Paris.--Le ministre de l'intérieur, non pas par frayeur politique, mais par curiosité statistique fait faire en ce moment des recherches analogues et complètes pour connaître le nombre des sociétés scientifiques et autres qui existent à Paris. Il y a déjà constaté l'existence de cent quarante-neuf; et il lui reste à classer un certain nombre d'autres sociétés qui, par leur nature, se placent entre les sociétés proprement dites et les réunions ou associations industrielles ou commerciales dont le but n'est pas précis, et qui ne se rassemblent pas à des époques fixes.--Un congrès agricole s'est réuni à Vannes. Il a émis, dans l'intérêt de l'agriculture, quelques voeux plus pratiques et ayant plus de chances de se voir accueillir que les voeux de l'union vinicole. Toutefois, comme le congrès scientifique d'Angers, il a demandé que l'agriculture constituât à elle seule un département ministériel. Sans doute il faut que les affaires et les intérêts de l'agriculture soient dirigés par des hommes qui en comprennent l'importance et qui sentent combien il y a à faire pour réparer le mal qu'a produit le peu de sollicitude qu'on y a apporté jusqu'ici. Mais qu'attend-on de bon de ces subdivisions intimes? Depuis 1830 on a distrait du ministère de l'intérieur quelques bureaux dont on a fait un ministère du commerce et de l'agriculture; puis quelques autres qui ont constitué un ministère des travaux publies; on voudrait aujourd'hui que le commerce formât un département, que l'agriculture en composât un autre. Nous voyons bien comment tous ces fractionnements surchargent le budget, multiplient la correspondance des préfets, et retardent par conséquent l'expédition des affaires; ce que nous concevons moins ce sont les bons résultats qu'ils pourraient produire et que s'en promettent ceux qui en provoquent de nouveaux.--L'Académie des Beaux-Arts a, le 30 septembre, proclamé les prix pour le concours de peinture. Le premier grand-prix a été décerné à M. Dannery, de Paris, âgé de vingt ans, élève de M. Delaroche; le premier second grand-prix à M. Benonville, de Paris, âgé de vingt-deux ans et demi, élève, de M. Picot; et le deuxième second grand-prix à M. Gambard, de Sceaux, âgé de vingt-quatre ans, élève de M. Signol.
Médaille de l'École Normale,
par M. Bovy.
Nous avons dit un mot la semaine dernière des médailles frappées à l'occasion de la loi sur les chemins de fer et des travaux de l'École Normale. Nous dirons aujourd'hui que leur auteur, M. Bovy, vient d'être nommé membre de la Légion-d'Honneur, distinction à laquelle tous les artistes applaudiront. Nous avons déjà donné la gravure du premier de ces beaux ouvrages (t. I, p. 150); nous avons également fait graver le second, et nous pouvons le mettre aujourd'hui sous les yeux de nos lecteurs.--Par suite de souscriptions et des derniers votes des conseils-généraux, les statues de plusieurs hommes illustres vont s'élever sur la place principale de la ville qui a vu naître chacun d'eux: à Miramont (Lot-et-Garonne) sera érigée la statue de M. de Martignac, confiée au ciseau de M. Foyatier; à Aurillac, celle de Gerbert, archevêque de Reims, devenu pape sous le nom de Sylvestre II; à Montdidier (Somme), celle de Parmentier, propagateur zélé de la culture de la pomme de terre; à Avignon va être inaugurée celle du Persan auquel le département de Vaucluse a dû l'introduction de la garance et sa richesse; celle-ci, dont on fait particulièrement l'éloge, est l'oeuvre de M. Brian aîné, qui vient de terminer également le modèle de la statue de Descartes pour la ville de La Haie (Indre-et-Loire), où l'immortel philosophe est né, et qui a pris son nom. La ville de Tours réclamait ce monument; mais cette jolie cité n'y avait aucun droit, et d'ailleurs elle est peu conservatrice, car elle a laissé démolir et enfouir, depuis longtemps, dans un caveau, un monument qu'elle avait élevé, au commencement de ce siècle, à une de ses illustrations, pour, disait l'inscription, porter son souvenir à la postérité la plus reculée. La ville de La Haie-Descartes fait donc sagement de ne rien lui donner à garder.
La ville de Paris entreprend un assez grand nombre de travaux d'art et de voirie, et va prochainement se mettre à l'oeuvre pour plusieurs autres.--On est sur le point de démolir l'ancienne bibliothèque Sainte-Geneviève, et d'en construire une nouvelle sur l'emplacement de la prison Montaigu. A cet effet, ou doit élargir la place Saint-Étienne et niveler II rue des Grès. Cet édifice coûtera deux millions. L'État abandonne à la ville le terrain nécessaire, et celle-ci se charge d'acquérir un emplacement sur la place du Panthéon pour y faire construire, parallèlement à l'École de Droit, la mairie du douzième arrondissement.--Les immenses terrains qui sont à l'entour des Petits-Pères, et qui font partie du domaine de l'État, vont être vendus. On se propose de percer et de construire sur ces terrains une rue qui continuera la partie du passage des Petits-Pères donnant rue Neuve-des-Petits-Champs, et qui ira aboutir à la place de la Bourse. La rue Saint-Pierre-Montmartre sera élargie et continuée jusqu'à la rue Vivienne, en face de la rue de l'Arcade-Colbert. Le passage Vivienne viendra déboucher sur ces nouvelles rues. La mairie du troisième arrondissement sera transférée place des Victoires, dans l'ancien hôtel Ternaux.--On termine la sculpture des deux colonnes de la barrière du Trône, demeurées si longtemps inachevées. Au sommet de ces deux colonnes on a construit deux dômes qui seront couronnés des statues du Commerce et de l'Agriculture.--On vient de commencer dans les grandes contre-allées de l'avenue principale des Champs-Elysées, et au milieu de ces voies, l'établissement de trottoirs en asphalte qui régneront depuis la barrière de l'Étoile jusqu'à la Place de la Concorde,--Oui, cette place, qui a successivement porté les noms de Place Louis XV, Place de la Révolte, Place de la Concorde, Place de la Révolution, Place Louis XVI, vient de voir placer à ses angles des plaques de lave couleur azur, à lettres blanches, qui lui donnent définitivement ce nom de Place de la Concorde. Ce n'est sans doute pas pour l'harmonie monumentale qui y règne; car jamais emplacement n'a été le théâtre d'une plus éclatante discorde architecturale que cette place avec son Garde-Meuble et ses fossés Louis XV, ses lampes romaines, son obélisque égyptien, ayant pour terminer l'horizon, au nord et au sud, des monuments grecs, la Madelaine, la Chambre des Députés; à l'ouest, un arc romain, et à l'est un monument de la Renaissance, le pavillon de Philibert Delorme. Mais enfin, on a eu beau faire, l'ensemble est si vaste, et plus d'une des parties est si belle, que la Place de la Concorde pourra toujours être montrée avec orgueil aux étrangers.--La restauration de Saint-Germain-l'Auxerrois tire à sa fin. On vient de poser quatorze statues dans les niches du portail et du porche intérieur. Les chapelles de l'hémicycle du choeur, au nombre de cinq, seront bientôt ouvertes; on vient d'ouvrir celles de Saint-Germain et des Morts. Nous reviendrons sur l'ensemble de ce travail.--On répare en ce moment la flèche de Saint-Germain-des-Prés, dont la charpente était vermoulue. C'est toujours en tremblant qu'un voit les ouvriers se mettre à cette malheureuse église. Sous la Restauration, des craintes d'écroulement ou bien plutôt le vandalisme d'un architecte l'a fait mutiler en lui enlevant deux de ses tours. En 1838, le comité historique des arts et monuments déclara, dans un rapport: «qu'on cachait sous le stuc deux chapelles de Saint-Germain-des-Prés, en attendant qu'on eût assez d'argent pour habiller ainsi l'église entière.» Que va-t-on faire maintenant? Du reste, les antiquaires ont l'oeil à ce travail.
Messager parisien.
Paris va voir s'opérer une révolution au coin de ses rues. Ces emplacements étaient occupés de temps immémorial par des commissionnaires, pour la plupart originaires de Savoie, auxquels la préfecture de police accordait des médailles. Une société vient de s'organiser pour les remplacer par des messagers offrant au public la garantie de l'administration qui les embrigade. Déjà le service est organisé depuis le 1er de ce mois dans le deuxième arrondissement, et l'on voit circuler ces nouveaux commissionnaires, revêtus d'un uniforme se composant d'une veste et d'un pantalon couleur fumée de Londres, avec passe-poils rouges, et d'une casquette ayant sur le devant un numéro d'ordre. Leurs brancards portent cette inscription: Messagers parisiens. Ils stationnent, comme leurs rivaux, aux coins des rues, aux portes des marchands de vins et sous les portes cochères: on les trouvera bientôt dans des bureaux désignés et rapprochés. Leur tarif est fixe et modéré. La chronique criminelle et judiciaire est aussi pauvre cette semaine que la précédente. Les journaux spéciaux ne nous ont entretenus que des révélations d'un détenu qui a mis la justice à même d'arrêter une bande de criminels, ses complices, qui s'étaient, depuis plusieurs années, rendus coupables avec lui de meurtres commis à Paris, dont les auteurs étaient demeurés inconnus. Cet homme, nous apprend-on, a fait des aveux par affection pour sa nièce, qui les a exigés de lui. Il y a quinze jours, on nous citait un domestique qui, ayant disparu depuis six mois, de chez son maître, négociant de la rue du Sentier, avec une somme de 500 francs qu'il lui avait soustraite, était venu lui-même remettre l'argent dérobé et se dénoncer au commissaire de police, déclarant que depuis sa mauvaise action le sommeil l'avait fui et la vie lui était devenue insupportable. Pauvre nature humaine! inexplicable mélange!--Pendant que ceux-ci entraient en prison, un forçat trouvait moyen de sortir du bagne de Rochefort. Un monsieur et une dame, paraissant de bonne condition, avaient été admis à visiter l'arsenal. Ils ont été de nouveau, le lendemain, autorisés à y entrer; mais cette fois ils n'en sont pas sortis seuls: une troisième personne les accompagnait, en habit de ville, avec des lunettes et une décoration. Les gardiens conviennent bien aujourd'hui que la décoration ne leur inspirait pas grande confiance, mais les lunettes les auront complètement rassurés. Quoi qu'il en soit, c'était le forçat, qui est monté en chaise de poste avec ses libérateurs et qu'on n'a pas encore repris, que nous sachions.--La poste a également été prise par des antiquaires d'une nouvelle espèce, qui se sont rendus de divers côtés au Glandier pour y assister à la vente des meubles et effets ayant appartenu à madame Lafarge. Sa robe de noces a, dit-on, été adjugée moyennant 800 francs, et une jeune Anglaise, encore à marier, a payé 50 francs le verre dans lequel l'héroïne de ces lieux donnait à boire à son mari.
Vue de Bahia.
La mort, par qui tout doit finir, même l'histoire de la semaine, a enlevé madame Sirey, nièce de Mirabeau, femme du jurisconsulte, et mère de M. Aimé Sirey, dont l'Illustration a raconté la fin tragique à Bruxelles, et madame Guadet veuve du conventionnel girondin, décédée à Saint-Émilion dans un âge très-avancé.