II

La mère de Démosthène passait les premiers mois de son deuil dans une jolie bastide que son mari avait achetée sur les bords de la mer pour aller se reposer des fatigues du barreau. C'est là qu'entourée de sa famille, elle attendait l'arrivée de son fils. Démosthène n'avait qu'une soeur, qui s'était mariée pendant son absence avec un assez riche négociant nommé M. Armand. Celui-ci était resté orphelin de bonne heure, et avait servi, pour ainsi dire, de tuteur à deux soeurs plus jeunes que lui. Madame Delvil, qui dépassait alors trente ans, dissimulant son âge, unie à un vieux mari qui lui laissait une grande liberté, élégante, coquette, et étrangement dépitée de voir toujours auprès d'elle une jeune soeur de dix-huit ans, à l'air noble et candide, vraiment, belle, douée d'une intelligence supérieure et originale qui ne s'était encore éveillée qu'à demi dans ce contact étouffant du monde jaloux ou vulgaire qui l'entourait. Thérèse Armand était pour sa soeur un objet de menaçante rivalité: tandis que les grâces de la jeune fille se développaient chaque jour, les charmes un peu surannés de la femme déjà sur le retour tendaient il s'effacer pour jamais. C'est pour la plupart des femmes une époque pleine d'amertume et d'aigreur que cette phase du déclin. Madame Delvil la combattait résolument; mais forcée de lui céder cependant, elle éprouvait des révoltes intérieures qui se trahissaient en mauvaise humeur contre Thérèse, calme, riante et chaque jour plus jolie. Aussi souvent et aussi longtemps que possible, madame Delvil s'était reposée du rôle de mentor de Thérèse, que lui imposait sa qualité de soeur aînée, d'abord sur son frère, plus tard sur sa belle-soeur, et, en dernier lieu, sur la mère de Démosthène, qui, depuis la mort de son mari, avait trouvé une douce distraction à sa douleur dans l'aimable compagnie de la jeune fille. De son côté, Thérèse s'était sentie véritablement heureuse de passer quelques, mois avec la bonne veuve dans cette riante bastide, au bord de la mer, loin du ménage un peu bourgeois de son frère et des goûts mondains et vulgaires de sa soeur. Elle avait plus vécu par l'esprit et l'imagination, durant ces quelques semaines de solitude, que pendant les années lentement écoulées de sa jeunesse contenue et rêveuse. Le père de Démosthène, voulant en imposer comme érudit et comme bel-esprit, avait eu le luxe d'une double bibliothèque à la ville et à la campagne, et sa veuve, qui n'avait jamais ouvert de sa vie un autre livre que son livre d'heures, ne soupçonna pas qu'il y eût le moindre danger pour une jeune fille de lire tous les livres de littérature une son mari avait mêlés aux Digestes et aux Codes.

Thérèse lut ainsi les poètes, les historiens, et même quelques romans. Clarice Harlowe la loucha; Corinne exalta son intelligence; la Nouvelle Héloïse fut pour elle sans danger, Julie lui parut raisonneuse et pédante, et Saint-Preux un triste idéal. Enfermée dans le cabinet de l'avocat défunt, la jeune fille dévorait volume sur volume, tandis que la mère de Démosthène surveillait ses poules, ses lapins et ses fruits. Thérèse employait ainsi les heures brûlantes de la journée, alors que la promenade était impossible; mais lorsque, le soir, la brise de la mer fraîchissait, elle allait s'asseoir sous un petit bois de pins qui touchait au rivage, elle rêvait délicieusement, son coeur se dilatait, elle sentait, en face de la nature, le réveil d'une âme forte et d'une sensibilité exquise. Parfois la mère de Démosthène l'accompagnait; alors la jeune fille était distraite de ses rêveries accoutumées par la conversation de la bonne mère, qui ne tarissait pas en éloges sur son fils bien-aimé, gloire à venir de sa maison, noble héritier de l'éloquence paternelle. Thérèse, dont l'esprit juste et un peu moqueur s'était permis de douter depuis quelques années du génie du père de Démosthène, fut d'abord disposée à la même incrédulité envers les mérites du fils; mais la mère les exaltait avec tant de conviction et de ferveur, qu'insensiblement sa foi fit quelque impression sur l'âme de la jeune fille; il y avait d'ailleurs, ajoutait la bonne veuve, des rapports frappants de goûts entre Démosthène et Thérèse: comme elle, il aimait l'étude, la littérature, la poésie. Insensiblement l'esprit de la jeune fille fut attiré vers cette image du jeune Parisien instruit, élégant et spirituel, ainsi qu'on se plaisait à lui représenter Démosthène dans sa famille; et parfois, durant ses promenades au soleil couchant qui se baignait dans la mer, une figure idéale et chère peuplait la solitude qui se déroulait devant elle: c'était celle de Démosthène!!!... Elle était dans cette disposition d'âme, lorsqu'une lettre du héros de ses rêves annonça à l'heureuse veuve le jour fixé pour l'arrivée de son fils. Il devait, avant de se montrer à la ville, aller embrasser sa mère à la campagne, et s'y arrêter une semaine pour se reposer de la fatigue du voyage.

Le jour si vivement désiré par la mère de Démosthène et assez, impatiemment attendu par Thérèse arriva enfin. Dès le matin, M.. et madame Armand et madame Delvil, dans sa plus jeune et agaçante toilette, s'étaient rendus à la bastide. On ne savait pas à quelle heure précise devait arriver le voyageur, de sorte que toute la journée se passa dans une attente agitée. La bonne mère allait et venait, donnant des ordres, gourmandant et aidant sa cuisinière, afin que le premier repas qu'elle offrirait à son fils fut exquis en tous points. M. Armand se promenait avec sa femme dans l'allée du petit jardin, et, comme un bon négociant, causait affaires d'intérêt. «Votre frère se montrera, j'espère, équitable dans le partage, disait-il à sa femme; il hérite, grâce à l'injuste testament de votre père, du quart en sus de tous les biens; je pense du moins qu'il nous laissera notre part d'immeubles.--Oui, certes, il le faudra bien,» répondait la ménagère, qui, en femme positive, était résolue à plaider contre son frère plutôt que de se laisser dépouiller. Madame Delvil passait les heures d'attente dans sa chambre, allant de son miroir à la fenêtre, épiant le moindre bruit, revenant arranger une boucle rebelle, un noeud de ruban d'un effet incertain, et, tout en se mettant sous les armes, elle pensait que l'aimable avocat parisien ferait une heureuse diversion à la monotone compagnie des jeunes négociants de la ville, qui ne savaient parler que bonne chère et denrées coloniales. Quant à Thérèse, assise sous un berceau d'acacias en fleurs d'où l'on dominait la route et la mer, elle lisait une des plus belles élégies de M. de Lamartine, celle qui commence ainsi:

D'ici je vois la vie à travers un nuage

S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé;

L'amour seul est resté, comme une grande image

Survit seule au néant dans un souvenir effacé.

Ces expressions brûlantes et poétiques d'un ravissement et d'une souffrance qu'elle comprenait, mais qu'elle n'avait pas encore ressentis, initiaient son âme à l'amour, à cet ineffable et divin sentiment qui, selon d'expression du poète, survit seul au néant. L'image de Démosthène flottait dans son ardente rêverie. Un bruit se fit entendre; elle crut qu'il arrivait, elle resta immobile, son coeur battait avec force: une larme s'échappa de ses yeux et tomba sur le feuillet du livre entrouvert; mais tout à coup elle s'arracha elle-même à son émotion en poussant un petit éclat de rire enfantin: son esprit était en révolte contre son coeur: elle céda à cette opposition. Malgré les séductions qu'elle prêtait ou fantôme adoré, le nom de Démosthène lui paraissait souverainement ridicule, et elle se disait qu'un homme d'esprit, dans notre siècle de sérieuse simplicité, aurait dû se débarrasser bien vite de ce nom écrasant. Tout en pensant ainsi, elle monta d'un pas leste et avec un air demi-railleur les marches du perron qui conduisait au salon. Démosthène n'était pas arrivé. Toute la famille attirée, ainsi que Thérèse, par une fausse alerte, était là réunie; M. et madame Armand, fort calmes; la mère, inquiète et troublée par la pensée des dangers imaginaires que son fils courait en route; madame Delvil, assise près de la porte vitrée qui s'ouvrait sur le perron, jouant avec un charmant éventail ou avec les barbes diaphanes d'un gracieux bonnet qui encadrait coquettement et rajeunissait son joli visage; parfois son attention se portait sur les plis réguliers de sa robe de taffetas noir, ornée de dentelles noires, et dessinant à merveille sa taille encore svelte. Vue seule, madame Delvil aurait encore pu faire illusion; mais, à côté de sa soeur, ce n'était plus qu'un débris; elle le sentait, et involontairement elle jetait des regards d'envie sur la jeune fille belle et sereine qui était là près d'elle, nonchalamment accoudée sur la table où reposait le livre qu'elle continuait à lire. Ses blonds cheveux, relevés en nattes au sommet de la tête, entouraient de grappes flottantes son frais visage, son cou pur, et venaient effleurer ses blanches épaules; une simple robe de mousseline bleue dessinait sa taille souple et fine; ses manches étaient courtes et laissaient à découvert des bras d'une pureté de forme qui rappelait la statuaire grecque. Elle était ainsi adorablement belle, et la pensée envieuse de sa soeur, tout en cherchant un défaut à ces charmes si purs, était vaincue. Elle disait alors tout bas, «C'est bien avec raison que nos lourdauds de province l'ont surnommée, la perle des Bouches-du-Rhône!» Tandis que chacun s'abandonnait ainsi à ses préoccupations diverses, la nuit était tout à fait venue. Tout à coup un bruit de fouet se fit entendre; «Pour cette fois, c'est bien lui!» s'écria la mère, et retrouvant de jeunes jambes, elle courut sur la route par laquelle devait arriver son fils. M. et madame Armand la suivirent d'un pas plus modéré. Madame Delvil composa son sourire le plus séduisant, son regard le plus assassin, et descendit le perron. Thérèse seule resta debout sur le seuil de la porte, en apparence indifférente, mais en réalité fort troublée; car, au moment où la voiture s'arrêta et qu'elle vit un jeune homme dont elle ne distingua pas les traits s'en élancer, elle prêta à cette ombre, que la veuve de l'avocat pressait avec tendresse dans ses bras, toutes les séductions irrésistibles de l'idéal de ses rêves; et, s'abandonnant de nouveau à son coeur, elle s'écria mentalement: «Oh! mon Dieu, ne serai-je pas déçue? sera-t-il tel que je l'espère? et m'aimera-t-il?