III.

Après avoir embrassé sa mère, sa soeur et son beau-frère, et baisé galamment la blanche main de madame Delvil, Démosthène entra dans le salon très-faiblement éclairé; il aperçut Thérèse plutôt qu'il ne la vit, il la baisa au front d'un air distrait, comme une aimable enfant dont sa mère lui avait souvent parlé dans ses lettres. La jeune fille tressaillit sous ce premier baiser donné froidement, mais reçu par elle avec une émotion virginale et brûlante. Elle resta quelques instants recueillie, les paupières baissées, connue si elle eût craint qu'un regard fit évanouir l'ineffable bonheur qu'elle venait d'éprouver; enfin elle se décida à regarder Démosthène. Ce premier coup d'oeil fut un désenchantement, elle le trouva vieux et laid; mais il parla, et le son de sa voix la charma, cet accent parisien si doux, si correct, en contraste avec le mauvais français criard et discordant qu'elle entendait chaque jour, lui parut une harmonieuse musique. Il parla de Paris, de ses monuments, de ses orateurs, de ses artistes, de ses littérateurs célèbres; il cita des vers des poètes en vogue qu'il connaissait tous, disait-il; il se vantait, il mentait, il produisait un grand effet. Thérèse l'écoutait avec ravissement; il s'exprimait d'une manière fort ordinaire, mais les choses qu'il racontait avaient un attrait de puissante curiosité pour la jeune fille; elle restait silencieuse et charmée, tandis que madame Delvil, sémillante et coquette, questionnait Démosthène, le complimentait, s'occupait sans cesse de lui et le forçait à s'occuper d'elle. Pour la première fois, Thérèse souffrait de l'irritante coquetterie de sa soeur, sa candeur en était révoltée. Que voulait madame Delvil? dans quel but exciter l'attention de Démosthène et provoquer sa galanterie? Elle, du moins, elle était libre, elle pouvait l'aimer... et, en pensant ainsi, elle sentit une sorte de mépris pour sa soeur. Durant toute la soirée, Démosthène avait à peine regardé une ou deux fois le jeune fille; elle lui avait paru fort belle, mais il la jugea très-sotte, car, plus occupée à l'écouter qu'à se montrer elle-même, elle avait gardé un strict silence. Retirée dans sa chambre, Thérèse pleura; il est noble, instruit, distingué, pensa-t-elle; je l'aime, mais il ne m'aime pas, il aime ma soeur; et elle se sentit jalouse.