CHAPITRE XI.

LA PRISONNIÈRE.

T Marguerite?

Heureux de ce monde, si ce récit tout entier n'est pas fait pour vous, ce chapitre, qui ne roule que sur des souffrances solitaires, vous convient encore moins, et vous ne sauriez le comprendre. Mais celui qui souffre, celui qui a souffert, sauront m'entendre et compatiront aux malheurs de Marguerite.

Nul peut-être parmi mes lecteurs (car je ne puis espérer que ces pages dépassent de beaucoup l'enceinte de Milan), nul d'entre eux n'est passé sur le pont de la porte Romaine sans jeter un coup d'oeil sur la maison qu'on voit à droite et qui porte des bas-reliefs représentant la réédification de Milan par ses alliés lombards.

Ces sculptures, témoignage de la grossièreté d'exécution qu'on apportait dans les beaux-arts au douzième siècle, ornaient la porte de la muraille, bâtie et percée de deux arches, précisément au temps de la ligue lombarde. A l'endroit où s'élève aujourd'hui la maison dont nous venons de parler, Luchino avait élevé une forteresse qui s'étendait fort au loin sur les bords de la rue del Terragio et du fosse des remparts. A l'époque où les événements de notre histoire se passent, cette forteresse n'était pas encore terminée, et il n'y avait d'achevé qu'une tour très-élevée.

Ce fut dans les étages supérieurs de cette tour qu'on enferma Marguerite. La chambre qu'on lui avait destinée n'avait rien de cette sordide saleté qui est un premier châtiment infligé par ce qu'on nomme la justice à l'homme qui n'a point encore été jugé coupable. Une petite fenêtre lui permettait de voir à travers les barreaux de fer le faîte des maisons de la ville. Elle s'apercevait encore de la vie qui s'agitait autour d'elle; elle entendait encore les cloches, les cavalcades, le fracas des ateliers; elle voyait le ciel, le soleil, la verdure. Faibles dédommagements pour un coeur qui avait tout perdu, dédommagements toutefois aux yeux de celui qui en connaît le prix immense, lorsque les raffinements de la cruauté lui ont prouvé tout ce qu'il y a d'intolérable à en être privé.


Elle était donc là solitaire, arrachée à toutes les habitudes de sa vie, à la liberté de ses occupations et de ses loisirs. Il lui fallait demeurer sous la puissance de gens inconnus, dont elle n'entendait jamais une parole de compassion, dont elle n'avait jamais reçu un regard pitoyable; là, chaque bruit est une main glaciale qui lui serre le coeur, chaque retentissement des verrous un coup de poignard!

Et pourquoi ce supplice? Une profonde obscurité lui voile toute chose. Et que sont devenus tous ceux qui lui sont chers? Ah! les larmes qui n'avaient point coulé lorsqu'elle ne contemplait que ses propres malheurs, dès qu'elle reportait sa pensée sur son fils et sur son époux, s'échappaient à torrents de ses yeux désolés. Frémissante, elle cachait sa tête dans ses mains et se précipitait à genoux en poussant des cris de désespoir. Puis, c'était une alternative de calme et de délire, d'espérances et de douleurs, de réflexions courageuses et d'abattement profond, rêves heureux ou terribles, qui, au cliquetis des chaînes ou au grincement des clefs, s'évanouissaient, pour rappeler l'infortunée au sentiment de la sombre réalité.

Pendant que Marguerite était ainsi abandonnée à ses souffrances, Luchino dit un jour, en souriant, au bouffon, son compagnon inséparable:

«Eh! Grillincervello, te souvient-il de la belle dame que je te montrai naguère sur la terrasse à la Balla, et que tu me dis ...

--Que ce n'était pas avoine pour tes dents, répondit le fâcheux.

--Sais-tu où elle est? reprit le prince.

--En cage, je le sais.

--Donc?

--Hum! prenez garde, répliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu prématuré. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand morceau qui me faisait venir l'eau à la bouche, et pour cela pouvais-je y mettre la dent? C'était beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur.»

Luchino sourit et ajouta: «Va, bouffon, et dis au geôlier que je le mande en ma présence.»

Alors l'étiquette était moins raffinée qu'elle ne l'a été depuis; aussi bien que l'astrologue et le fou, le geôlier et le bourreau faisaient partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'étonner de voir s'établir des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de Milan.

Le geôlier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, était un grand benêt, long, large, flasque, à la peau toute tachetée; ses yeux louches étaient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils rudes; ses cheveux roux s'éparpillaient sur son front et formaient comme un cadre singulier à la petite partie de ses traits que ne cachait point une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie était à donner des nausées et à faire peur. Il était ne dans le Bergamasque, mais las de travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs des giorgi, et prit part à leurs dévastations. Mais comme il n'était pas assez courageux pour bien réussir dans ce métier de bandit, il ne tarda pas à tomber entre les mains du capitaine de justice.

Un autre eût été pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dénonça si bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades, que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rébarbatif et cette âme plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le nomma gardien de la tour de la porte Romaine.

Lâche avec ses supérieurs, intraitable à l'égard de ses subordonnés, il ne fut point désarmé par la douceur inaltérable de Marguerite, et se plut à lui faire subir ces mille petits supplices, ces tortures journalières qui aggravent si lourdement les grandes infortunes.

Pour en donner un exemple, je raconterai, sans avoir égard à la dignité de l'histoire, cette minutieuse circonstance. Un jour (c'était dans les jours de mai), Lasagnone entra dans la prison avec une belle rose à l'oreille. Une fleur, ce frais coloris, ce rougissant éclat, éveillèrent mille tendres idées dans l'âme de Marguerite. Saisie d'un innocent désir et montrant la rose avec une douce émotion: «Donnez-la-moi, dit-elle au geôlier.

--Ah! oui! elle vous plaît,» répondit le butor. Il prit la rose entre ses doigts, la respira lourdement, fit semblant de l'offrir à l'infortunée, puis la retirant tout à coup, et l'effeuillant, il la jeta par la fenêtre; puis, souriant comme d'une bonne plaisanterie, il s'en alla.

Ce n'est rien sans doute. Mais le coup porta cependant; Marguerite se souvint de cette grossièreté, et lorsqu'elle put s'épancher avec un confident, elle la rappela plutôt que cent autres injures.

Grillincervello introduisit Macaruffo dans l'appartement du prince, de préférence à tous ceux qui attendaient le bon plaisir de son audience, et faisant sonner ses sonnettes, il imitait malignement le bruit des clefs qui résonnaient à chaque pas de Macaruffo. Et comme celui-ci, le béret en main, se rapetissait dans un coin de la porte, faisait de grands saluts en tirant de grandes jambes, le bouffon lui disait en lui donnant des coups: «Prends donc garde, grossier manant, de ne pas déchirer le tapis: il vient de Damas, et tu me le paierais avec un morceau aussi large de ta peau.»

Luchino lui demanda des nouvelles de Marguerite et ce qu'elle disait de lui. Le geôlier s'épuisa en révérences, en seigneuries, en sérénissimes, et ne sut que répondre, parce qu'il ne pouvait deviner sur l'impassible visage du prince s'il fallait que Marguerite eût dit du mal ou du bien ou n'eût rien dit de son seigneur. Enfin, Luchino dit au geôlier: «Dorénavant, que son sort soit adouci. Tu viendras chaque jour à midi chercher un plat de ma table pour le lui porter, et tu lui diras que le prince se souvient d'elle.»

Grillincervello montrant le geôlier à Luchino, lui dit: «Lasagnone mériterait son nom de Lourdaud au superlatif, s'il ne se rendait la gorge plus onctueuse avec ce plat, et s'il ne vous donnait à entendre que la dame en devient plus grasse et qu'elle vous en rend grand merci.

--Il pourrait se faire, répondit Visconti avec un grand éclat du rire, il pourrait se faire que ce plat lui fit le même profit que le lièvre de l'autre jour à celui qui le mangea.»

Il faut savoir que la veille on avait pris un malheureux qui avait eu l'impardonnable audace de tuer un levraut. Le prince avait froidement décrété que le délinquant mangerait la bête toute crue, avec les os et la peau tout entière. La sentence fut exécutée, et il en mourut.

Grillincervello comprit l'allusion, et s'écriant: «Dieu garde les chiens de pareils morceaux!» il congédia Macaruffo avec, un coup de pied. Celui-ci souhaitait entre ses dents que le déjeuner de ce bouffon bavard fût empoisonné, parce qu'il avait éventé ses desseins sur les plats et la cuisine princière.