CHAPITRE XII.

LES MALHEURS S'AGGRAVENT

L arriva que le jour suivant, à l'heure où Lasagnone avait coutume d'apporter à Marguerite un pain, une écuelle de soupe et un broc d'eau fraîche, il parut devant elle avec un visage plus agréable et semblable à un ours faisant des cérémonie... C'était pour obéir à celui qui aurait également obtenu son obéissance s'il lui eût dit: «Laisse-la mourir de faim.» Lorsqu'il eut déposé par terre le vase d'eau et arrangé, la portion congrue, comme quelqu'un qui veut mettre en goût d'une chose inattendue, il disait: «Qu'y a-t-il après? Qu'y a-t-il de friand pout votre seigneurie?» Puis tout doucement, j'allais dire avec dévotion, il allait relevant les plis d'une serviette, et on vit apparaître un ragoût fumant. Il aspira l'odeur avec ses narines, comme un limier qui flaire le gite dans la forêt, et, mettant la main sur son coeur, il s'écria: «Oh! que c'est bon!» Puis il mit le plat devant l'infortunée, qui, à ces grâces si insolites et si grotesques, à cette voix si étrangement adoucie, si disgracieusement courtoise, ne répondait que par un mélancolique sourire. «Ceci, ajouta-t-il, est envoyé à votre seigneurie par l'illustrissime seigneur Luchino, notre maître et le maître de tout Milan; il dit qu'il lui en enverra tous les jours, qu'il veut qu'elle soit traitée à l'égal de lui-même, et il a dit qu'il se souvenait de votre seigneurie.»

Cette amélioration dans la conduite de son oppresseur fut loin d'apporter quelque consolation à Marguerite. Elle sentit que ces procédés cachaient un piège, et elle, vit s'ouvrir devant son imagination toute une série de souffrances nouvelles et d'autres martyres. Élevant donc au ciel un regard plein de larmes, elle laissa involontairement échapper ces mots de sa poitrine: «Seigneur, je me recommande à vous!»

Puis se retournant vers Macaruffo et repoussant doucement le plat qu'il lui présentait: «Non, dit-elle, non; ces mets délicats ne s'accordent point avec ma position. Ce pain et cette soupe suffisent à soutenir ma vie. Trouvez, de grâce, un pauvre, quelque infirme que vous saurez, le plus nécessiteux, donnez-lui ce plat, et recommandez-lui de prier pour moi.

--Comment, vous n'en voulez pas? s'écria Lasagnone stupéfait, et déjà transporté de l'espoir d'en faire son profit; mais sentez, sentez, donc! c'est un parfum! c'est un pâté de becligues engraissés, c'est tout lard. Ah! c'est bon! un morceau à faire revenir un mort.

--Tant mieux, répliquai! Marguerite; le pauvre le mangera avec plus de plaisir.

--Mai ... ai ... ais, reprit Lasagnone d'un air sérieux et contrit, le seigneur prince a ordonné de vous le donner à vous, à vous-même, ou qu'il m'arriverait des malheurs. Il m'a fait une menace ... que le Seigneur veuille m'en garder!

--Le prince ne le saura pas. J'accepte; c'est comme si je l'avais mangé. Et destinez le plat, je vrais prie, à l'usage que je vous ai dit.

--Donc, il faut le donnera un pauvre? poursuivit le geôlier.

--Oui, et qu'il prie pour ceux qui souffrent, et aussi pour ceux qui font souffrir.

--Un bon dîner à votre seigneurie! s'écria Macaruffo, et tirant son béret avec une reconnaissance inusitée, il tira la porte après lui, et s'en allait si content qu'il croyait rêver. Il n'était pas à la moitié de l'escalier, qu'il s'assit en posant le plat sur ses genoux; il se mit à l'engloutir avec avidité. Dans l'extase de sa gourmandise, il se lamentait de la petite quantité de becligues contenue dans l'assiette; léchant ses doigts, ses lèvres, sa barbe, le plat, il enviait presque à l'air environnant les émanations qu'il lui avait ravies.

Le jour suivant, Luchino monta à cheval et vint à la prison. A son arrivée, le pont su baisse, les gardes crient, les gardes accourent, une obséquiosité universelle, tout le monde s'apprête à obéir à son moindre signe; et tout cela, pourquoi? parce qu'il a le nom de maître.

Gonflé de tant d'hommages, ivre de l'obéissance générale, de la commune bassesse, il se retire dans un appartement qu'il s'était préparé dans cette tour comme un refuge contre la première fureur d'un mouvement populaire. Pendant qu'un page détache son armure, il ordonne qu'on aille

chercher Marguerite. Luchino l'attendait sur un fauteuil à sculptures dorées. Ses yeux, pleins de vivacité, éclairaient un visage d'une beauté mâle, et la maturité de l'âge avait gravé d'une manière ineffaçable les rides d'abord creusées par la colère et l'orgueil. Une riche chevelure descendait en anneaux de sa tête nue sur ses larges épaules, et ses regards fixés sur la porte exprimaient un mélange de honteux désirs et de vengeance satisfaite. Marguerite comparut devant lui dans un vêtement de couleur brune et modeste, mais qui, dans ses plis et son arrangement, révélait les habitudes élégantes de la femme gracieuse qui, en d'autres temps, arrachait à ceux qui la voyaient un cri d'admiration. Depuis lors, combien elle avait changé! Cependant, au milieu des ravages de la douleur, sa beauté était encore plus attrayante que ne l'eût souhaité Marguerite, afin d'échapper aux criminels désirs de son oppresseur. Luchino salua courtoisement l'infortunée et lui dit:

«En quel état je vous revois, madame!

--Dans l'état, reprit Marguerite, où il a plu à votre sérénité de me réduire.

--Voilà! s'écria Luchino, voilà! Dès les premiers mots, une parole hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaissé votre orgueil? Pourquoi ne pas reconnaître plutôt vos erreurs? pourquoi ne pas dire: «Je suis dans l'état où m'ont entraînée mes folies et celles d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes, les raisons qui m'ont réduit à renfermer dans ces murs une personne pour laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection.»

Elle répondait: «S'il est vrai, ô prince, que vous m'aimez, pourquoi ne pas vous rendre à ma prière, la première et la dernière peut-être que je vous adresse? Sauvez mon époux! sauvez mon fils!» Et se jetant aux pieds de Luchino, elle lui embrassait les genoux et répétait avec toute l'éloquence d'une beauté innocente et malheureuse: «Sauvez-les:

--Oui, répondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je vous les rends.»

La crainte que les objets de son amour ne fussent déjà victimes de l'inimitié, de Luchino avait toujours torturé Marguerite. Je ne saurais dire si c'était avec réflexion qu'elle avait adressé à Luchino cette prière, pour découvrir la vérité; mais quand la réponse lui donna l'assurance qu'ils étaient vivants, elle laissa éclater les transports de sa joie, «Quoi! s'écria-t-elle, ils vivent donc encore: ô prince! ô monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur, je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez à prier Dieu de vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les voir ... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que vous voudrez!»

Mais Luchino, honteux d'avoir laissé deviner son secret et d'avoir donné sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la première, et il ne tarda pas à lui apprendre que Pusterla et Venturino n'étaient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa tendresse, elle recouvra toute sa fierté et triompha des tentatives du tyran. «Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'où peut aller ma vengeance.» Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de cette pure sérénité qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la vertu échappée au péril, et rendant grâce à Dieu, elle retourna dans sa prison.

Grillincervello se présenta sur les pas du prince, qui sortait de cette entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le railler sur sa déconvenue. Le moment était mal choisi, l'orage éclata sur le bouffon, qui, précipité du haut en bas de l'escalier de la prison, à la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le reste de sa vie.

Pour faire diversion à sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier et s'occupa avec lui des affaire» de la principauté.

«Le châtelain de Robecco, dit le chancelier, donne avis qu'on a pris un berger dans les bois de votre sérénité, et qu'il y façonnait un épieu.

--Qu'on lui coupe les mains,» répondit Luchino.

Le secrétaire s'inclina et poursuivit: «Dans le bourg d'Abbiate-Grasso, où est la villa de votre magnificence, on a logé un pèlerin venant de Toscane, et quelques cas de peste se sont déclarés.

--Qu'on brûle l'auberge, le pèlerin, les hôtes et tout.

--Le connétable Sfolcada Melik écrit de Lecco qu'un de ses soldats a volé la bêche d'un laboureur.

--Qu'on le pende à côté de la bêche.

--C'est ce qu'on a fait, et on a payé la bêche au manant. Mais celui-ci est venu la nuit retirer son outil de la potence.

--Eh bien! qu'il soit aussi pendu à la même potence, et la fourche entre eux deux.

--Votre sérénité sera obéie. Voici une lettre de Ramengo de Casale. Il vous écrit de Pise qu'il est sur la piste de la proie que votre sérénité désire prendre, et qu'il vous la livrera bientôt.

--Ah, bien, très-bien! très à propos, vraiment! s'écria Luchino avec un sourire de sauvage consolation.

--Il implore en outre de votre sérénité l'impunité de tous délits commis par lui ou par son fils.

--Son fils? je ne lui en connais point.

--Il se réserve de le faire connaître à votre sérénité.

--Bien, bien, oui! expédiez-lui le bref d'impunité la plus entière, la plus absolue; mais qu'il soit prompt à me remettre entre les mains celui qu'il sait. Allez.» Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se repaître du féroce espoir de sa vengeance.

On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journée retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva à sa table le surcroît dont elle n'avait pas profité, mais on la jeta dans un cachot souterrain, bien différent de la cellule qu'elle occupait au sommet de la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il s'était un peu adouci depuis la pitance journalière dont il se gratifiait aux dépens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir été privée de ce qui n'était un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa vengeance. Cependant, privée du spectacle de la nature, privée du soleil, du ciel, de la verdure, des mélancoliques splendeurs de la lune au sein d'une belle nuit; privée de toutes les distractions que la vue de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui procurer, elle était plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone, approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se repaître des plaintes de l'infortunée, n'avait entendu que les litanies qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flûte qui résonne dans le lointain, et des prières à la Mère des affligés. Elle savait que son fils et son mari jouissaient en liberté des délices de la lumière, et son imagination calmée se plaisait à les suivre partout où ils devaient être. Ces images, chèrement caressées pendant l'oisiveté de ses jours, se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hélas! elle souffrait encore; mais un rayon de paix avait illuminé son âme, et quelquefois elle eût paru joyeuse.

Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail était à fleur de terre dans une petite cour où passait une sentinelle. De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on délivrait, et elle se réjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il lui échappait quelquefois de dire: «Au moins celui-là va mourir!» Et ses yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait: puis, comme si l'idée de la mort, qui cause une si grande frayeur aux heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient pas éternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier tréteau, et là elle se rappelait les jours passés, les vertueuses joies, les bienfaisances fleuries: elle pensait à ceux qu'elle aimait, à ses espérances; quelquefois enfin elle répétait les chansons qu'elle avait entendues ou répétées elle-même, lorsque, jeune fille, elle était appliquée à son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au printemps, cueillant des bouquets de primevères et des branches de myrte. L'été lui revenait aussi en pensée, lorsque, dans une barque, le long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles d'une paisible brise, saluait les beautés de la nature et offrait au Créateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'étaient des cantilènes d'amour, le plus souvent des airs mélancoliques, dont la triste harmonie s'accordait mieux avec l'état de son âme. Une romance surtout lui allait au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait plusieurs fois accompagné Marguerite sur le luth pendant qu'elle la chantait sur l'air qu'il avait aussi composé lui-même. La voici;

AMÉLIE.

Tu t'endors joyeuse, Amélie;

Ton bien-aimé revient enfin.

Tu le verras dès l'aube amie

Du lendemain.

Le voici. Son casque splendide

A fait pâlir plus d'un guerrier.

Contre ton coeur son coeur avide

Bat sous l'acier.

O joie! ô transport! ô délire!

Comme pour fêter le retour,

Vous changez les pleurs en sourire,

Baisers d'amour.

Ah! c'est un songe, une chimère,

Que lui créait un doux sommeil,

Et qui s'enfuit, ombre éphémère,

A son réveil.

Sanglant, à l'aurore nouvelle.

Ils lui présentent le cimier

Dont elle orna, la jouvencelle,

Son chevalier.

Près des rives de la patrie.

Un traître a conjuré sa mort.

Il tombe, et sa bouche flétrie

T'appelle encor.

Des beaux palais de l'autre vie,

Esprit, peux-tu franchir le seuil?

Etends-tu les pleurs d'Amélie?

Vois-tu son deuil?

O doux esprit, avance l'heure

Où, laissant le voile mortel,

Avec toi l'amante qui pleure,

Jouira du ciel.

Marguerite s'arrêtait un instant, puis répétait:

O joie! ô transport! ô délire!

Comme pour fêter le retour,

Vous changez les pleurs en sourire,

Baisers d'amour!

Après quelques moments d'un silence pensif, elle se reprenait à chanter:

Ah! c'est un songe, une chimère,

Que lui créait un doux sommeil.

Et qui s'enfuit, ombre éphémère,

A son réveil.

A qui pensait-elle? Quels étaient ses souvenirs?

Un jour, aux approches de la nuit, ses chants furent interrompus par un piétinement inusité dans la petite cour. C'était un mélange de rires ironiques, d'insultes et de plaintes plus douces qu'on n'a coutume d'en entendre parmi les prisonniers. Le coeur de l'infortuné est toujours ouvert à la crainte. Avec l'anxiété d'une colombe qui a vu le coucou contempler son nid fécond, Marguerite se hissa jusqu'au soupirail, de ses mains délicates elle se suspendit aux grosses barres de fer, et regarda la foule qui se pressait. Elle vit un enfant dont la chevelure blonde descendait sur les yeux, et qui, pleurant et se débattant entre les mains des soldats, criait: «Mon père! mon père!» vers un homme qui, tout chargé de chaînes, le suivait le désespoir sur le visage.

«Ah!» Marguerite poussa ce cri comme un homme frappé au coeur, et tomba évanouie sur le pavé. Ses yeux, ses oreilles, bien que de loin et à la lumière incertaine du crépuscule, lui avaient fait reconnaître dans ces deux infortunés Pusterla et son Venturino. La malheureuse! au moins si elle avait conservé son erreur!