De la Traite et de l'Esclavage.
Les grandes questions, celles qui touchent aux plus chers intérêts de l'humanité, ont cela de particulier que de tout temps, et à propos de toute chose, elles attirent vivement l'attention et préoccupent les esprits. Le mouvement industriel qui semble dominer et absorber notre époque se lie intimement à ces vastes problèmes, et leur solution peut seule donner à l'activité prodigieuse qui, de toutes parts, se manifeste dans l'ordre des progrès matériels, un caractère de moralité et de grandeur.
Parmi ces problèmes, il en est trois que la prochaine session devra aborder; la loi sur l'abolition de l'esclavage d'abord, préparée avec tant de soin par les travaux et le rapport de la commission que présidait M. le duc de Broglie; la réforme de notre système pénitentiaire, question ardue dont le rapport de M. A. de Tocqueville à la Chambre des Députés doit faciliter la solution; enfin la liberté de l'enseignement, qui, dans ces derniers temps, a soulevé de solennels débats.
L'Illustration doit, non résoudre, elle n'en a pas la prétention, mais exposer du moins l'état de ces difficiles problèmes qui intéressent directement l'amélioration des masses et l'avenir des sociétés. Elle ne manquera pas à cette tâche.
Dernièrement encore, à la tribune du Parlement anglais(1), lord Palmerston interpellait le ministre pour savoir de lui si à l'avenir, lorsque par suite d'une tempête ou pour toute autre cause, un navire ayant des nègres à bord aura été jeté dans un port britannique, le gouvernement se proposait de déclarer ces hommes libres. M. T. Duncombe accusait le gouvernement de n'être pas animé d'un désir sincère de supprimer la traite. N'est-il pas déplorable qu'aujourd'hui encore on se livre à ce commerce honteux, et que la France, fut-ce au prix de lourds sacrifices, hésite à émanciper ses esclaves, elle qui aurait dû donner cet exemple au monde, elle qui a manifesté pour le droit de visite une si légitime et si unanime réprobation!
Note 1: Séance du 11 août 1843.
Récemment encore, la session des conseils-généraux a appelé l'attention publique sur la grande question de l'esclavage. Déjà, dans leur session de l'année dernière, répondant aux vœux de l'opinion publique, les conseils avaient réclamé avec une généreuse instance le projet de loi, depuis si longtemps attendu qui doit prononcer l'émancipation des esclaves. Cette année encore ils ont protesté contre la lenteur du gouvernement, et c'est un devoir pour la presse de constater ces plaintes énergiques parties du sein même de la bourgeoisie, dont les conseils-généraux sont surtout l'organe.
La prochaine session des Chambres législatives verra enfin éclore, il faut l'espérer, ce projet de loi si longtemps couvé. Il ne sera donc pas sans intérêt de jeter sur l'état de cette grande question un coup d'œil rapide.
I.
ABOLITION DE LA TRAITE.--INITIATIVE DE L'ANGLETERRE. ABOLITIONS
SUCCESSIVES.--IMPUISSANCE DE LA LÉGISLATION.
Il y a plus d'un demi-siècle déjà que, pour la première fois, au sein du Parlement britannique, une voix généreuse s'éleva pour flétrir la traite des nègres, et ce cri d'humanité, régulièrement jeté, d'année en année, au milieu des luttes des partis et des intérêts de la politique, a trouvé de l'écho dans l'Europe entière. Le commerce infâme des esclaves, réprouvé par la loi religieuse, a également été condamné par les lois civiles, et les souverains de l'Europe, réunis au congrès de Vienne, ont solennellement proclamé l'abolition de la traite et flétri ce fléau qui, suivant leur énergique parole, «avait trop longtemps désolé l'Afrique, dégradé l'Europe et affligé l'humanité.»
L'Angleterre a eu la gloire d'entrer la première dans cette voie nouvelle où l'entraînaient les véritables intérêts de sa politique, non moins que le sentiment de sa foi chrétienne; ce n'a été toutefois qu'après une longue résistance. Pendant près de vingt ans, la tribune a retenti de ces luttes mémorables où les intérêts maritimes et commerciaux de l'Angleterre résistaient avec acharnement à ce flot irrésistible de liberté que la civilisation pousse incessamment dans toutes les contrées et sur toutes les nations du globe. Dans ce débat, solennel, les plus grands esprits, les voix les plus éloquentes, les intelligences les plus élevées apportèrent le tribut de leurs efforts; les Pitt, les Fox, les Burke, les Shéridan, les Windham, les Dundas, les Clarkson, les Grenville, ne craignirent pas d'aborder et de traiter, sous toutes ses faces, cette question immense qui a dominé les plus ardents débats du Parlement. Les esprits hardis que Wilberforce avait appelés sur ce terrain nouveau ne se contentaient pas de proscrire la traite; mais, envisageant dans ses plus extrêmes conséquences ce grand acte de justice et d'humanité, ils préparaient les éléments d'un acte plus solennel et plus grave encore, celui de l'émancipation des esclaves aux Indes-Occidentales.
Le plus ardent et le plus courageux apôtre de l'émancipation, alors qu'il poursuivait avec une si admirable persévérance la réalisation de l'idée qui remplissait sa vie, ne faisait pas mystère de ce vœu de son cœur. «Certes, je ne nierai pas, disait Wilberforce à ses adversaires, dans la séance du 2 avril 1792, que je désire assurer aux esclaves les bienfaits de la liberté, et je ne suis point alarmé de m'entendre attribuer le dessein de les émanciper. Quel homme se refuserait à s'associer a ce vœu? Mais la liberté que j'entends est celle dont, hélas! les noirs ne sont pas encore susceptibles. La vraie liberté est fille de la raison et de l'ordre; c'est une plante céleste, et le sol doit être préparé à la recevoir. Quiconque la veut voir fleurir et porter ses véritables fruits ne croira pas qu'il faille l'exposer à dégénérer dans la licence!»
C'est ainsi que, dès l'origine, la question de l'émancipation fut liée à celle de l'abolition de la traite; c'étaient les deux termes d'une même proposition; résoudre l'une, c'était s'imposer l'obligation d'aborder et de résoudre l'autre; et c'est la prévision de cet enchaînement nécessaire qui souleva contre les premiers abolitionnistes la foule ardente et passionnée des intérêts coloniaux de la Grande-Bretagne.
Ces intérêts furent vaincus enfin. Déjà réformée et contenue dans de certaines limites par un bill qui interdisait aux sujets anglais toute participation au commerce des noirs, lorsqu'il serait entrepris pour le compte et au profit d'une puissance étrangère, la traite fut entièrement abolie le 2 mars 1807. Presque en même temps, les États-Unis imitaient l'exemple de l'Angleterre.
Dès lors la Grande-Bretagne était directement intéressée à l'adoption universelle de cette mesure. Elle venait de rejeter un des éléments de sa fortune publique, une arme réprouvée, il est vrai, mais qui n'en était pas moins une arme puissante, et elle ne voulait la voir dans aucune main rivale. Au nom des intérêts les plus sacrés de la religion et de l'humanité, elle poursuivit ce but politique avec cette opiniâtreté qui est le caractère principal de sa diplomatie.
Le Portugal, alors seul allié maritime du cabinet de Londres, résista à ses instances; cependant un traité conclu le 19 février 1810 limita la traite, alors même qu'elle était poursuivie sous pavillon portugais. Il fut interdit aux Portugais de se procurer des nègres ailleurs que dans leurs propres établissements sur la côte d'Afrique, et de faire la traite sur d'autres navires que ceux construits dans des ports soumis à la nation portugaise.
Le gouvernement de la province de Carracas et le gouvernement républicain de Buénos-Ayres proclamèrent, en 1812, l'abolition complète de la traite.
Lorsqu'en 1813, pour récompenser la Suède de sa défection, l'Angleterre lui céda, par le traité du 3 mai, notre ancienne colonie de la Guadeloupe, ce fut à la condition que cette puissance s'engagerait à prohiber toute importation d'esclaves soit dans cette île, soit dans aucune autre de ses possessions aux Indes-Occidentales.
On le voit, au milieu même de la conflagration générale du continent, l'Angleterre ne perdait pas de vue la nécessité d'imposer à toutes les puissances maritimes l'obligation à laquelle la conscience publique et les progrès de sa propre civilisation l'avaient obligée de se soumettre; et quels que soient les motifs secrets de sa persistance, il ne faut pas moins se féliciter de voir ainsi les intérêts matériels des nations liés à l'existence même des grands principes sociaux.
La chute de Napoléon et la paix de 1814 ouvrirent un nouveau champ à l'activité anglaise. Le premier soin qui préoccupa les diplomates anglais fut la conservation des intérêts et de la puissance maritimes de la Grande-Bretagne. Une ère nouvelle s'ouvrait pour le monde; le commerce, longtemps interrompu, allait mettre en contact pacifique les peuples qui, depuis un quart de siècle, ne se rencontraient que les armes à la main; la mer allait devenir libre. L'Angleterre songea avant tout à utiliser à son profit l'abolition de la traite, dont elle a constamment essayé depuis lors de se faire un instrument de domination et de puissance.
Le Danemark et les Pays Bas cédèrent facilement aux considérations élevées que les agents de la diplomatie anglaise firent valoir auprès d'eux. Un traité, conclu avec la première de ces puissances, interdit la traite à tous les sujets danois; un décret du roi des Pays-Bas porta semblable interdiction pour tous les sujets de ce royaume.
La France et l'Espagne, plus directement intéressées dans la question, résistèrent à une mesure aussi absolue, et consentirent seulement à restreindre le commerce des noirs aux nécessités d'entretien et de service de leurs colonies; elles prirent en outre l'engagement de prononcer l'abolition définitive du commerce des esclaves, la France au bout de cinq ans (2), et l'Espagne dans le délai de huit années (3).
Note 2: Article additionnel au traité du 30 mai 1814.
Note 3: Traité du 15 juillet 1814.
| Nègres conduits à la côte. | Marché d'esclave. |
Le congrès de Vienne(4) n'ajouta aux divers résultats déjà obtenus par le cabinet de Londres qu'une déclaration solennelle dont nous avons eu déjà occasion de parler, admirable, et énergique protestation faite avec d'autant plus de bonne foi par la Prusse, l'Autriche et la Russie, que ses conséquences ne pouvaient porter aucune atteinte aux intérêts de leur commerce et de leur domination.
Pendant les Cent Jours, en 1815, Napoléon, mieux éclairé sur les véritables intérêts de la France et sur les exigences de l'opinion publique, fit plus de concessions qu'il n'en eut fallu en 1814 pour sauver son trône et sa dynastie. Un des premiers actes de son gouvernement (5) fui l'abolition complète de la traite. Louis XVIII confirma authentiquement cette résolution par le traité du 20 novembre 1815.
Note 4: 8 février 1815.
Note 5: Décret du 29 mars 1815, prohibant la traite, sous peine de confiscation de navire et de sa cargaison. Une ordonnance royale du 8 novembre 1817, convertie en loi le 15 avril 1818, a confirmé les termes du décret impérial, et a en outre, prononcé, contre tout capitaine de navire négrier, l'interdiction de son emploi.
Marchand d'esclaves.
Le Portugal et l'Espagne consentirent à restreindre encore la faculté qu'ils s'étaient réservée, soit en se soumettant à l'obligation d'interdire immédiatement la traite au nord de l'équateur, soit en rapprochant le terme où cette interdiction complète serait prononcée.
Nègres dans les entraves.
Jusqu'ici le premier terme, de la proposition était résolu; le principe était consacré théoriquement. Le commerce des esclaves était déclaré infâme; mais l'insuffisance des mesures répressives, l'attrait de bénéfices considérables semblaient enhardir les misérables qui se livraient à ce trafic. Les précautions prises pour assurer l'impunité engendraient des crimes nouveaux; les esclaves étaient entassés dans de plus étroits espaces, les négriers poursuivis jetaient leurs victimes dans la mer; sur tous les points de nos colonies, ce commerce odieux s'accomplissait avec une audace et une activité devant lesquelles la surveillance légale était impuissant; les agents de l'autorité eux-mêmes, les juges qui devaient prononcer sur la culpabilité des négriers participaient à cet infâme trafic et en partageaient les bénéfices. Dans nos ports de mer, la construction, l'armement des navires négriers, leur destination, la fabrication des instruments de torture nécessaires pour contenir les nègres, n'étaient un mystère pour personne. A Nantes, au Havre, des prospectus d'armement et de cargaison, où étaient cotés les prix d'achat et les prix de vente du bois d'ébène(6), circulaient publiquement; le taux des assurances (7) pour ces sortes d'expéditions était plus élevé; on forgeait et on vendait, aux yeux de tous, les menottes, les poucettes, les barres de justice, les carcans, qui servaient à conduire les malheureux nègres de l'intérieur des terres au rivage où les attendait leur prison flottante, véritable carcere duro, auprès duquel l'esclavage et le travail étaient une sorte de bienfait. Une lettre adressée en 1816, par M. le baron de Staël au président du comité pour l'abolition de la traite, lui transmettait une copie exacte de ces fers, et les notes explicatives qu'un forgeron de Nantes lui avait très-naïvement fournies sur l'usage de ces instruments et la manière de les employer.
Note 6: C'est le nom que les négriers donnent aux esclaves; on les désignait également sous le nom de mulet, pièce d'Inde ou ballot.
Note 7: Ces assurances étaient désignées sous le nom d'assurances d'honneur.
Carcan servant à enchaîner les
esclaves pour les conduire de
l'intérieur des terres jusqu'au
lieu de l'embarquement.
Evidemment la législation était impuissante, non pas seulement chez nous, mais en Espagne, mais en Portugal, en Angleterre même, et, au mépris de la loi, au mépris de la morale publique, la traite prenait de plus larges développements sous l'empire même des mesures qui devaient assurer sa répression.
M. de Broglie, à la tribune de la Chambre des Pairs, accusa plus d'une fois cette impuissance de notre législation. La France était en effet le seul État qui n'eût point sanctionné l'abolition de la traite par des peines corporelles, par des précautions menaçantes, et cette tolérance contribuait à faire de nos ports de mer le centre où se dirigeait la plus grande partie des capitaux destinés au commerce des esclaves. Le pavillon français couvrait non-seulement la traite faite par nos nationaux, mais il servait à mettre les négociants espagnols, anglais, hollandais et portugais à l'abri de la rigueur des lois de leur propre pays.
Barres de justice, poucettes, cadenas
et clé, servant à enchaîner les
esclaves à bord du navire.
Et ce n'était pas seulement la douceur de notre législation qui enhardissait les coupables manœuvres des trafiquants d'esclaves; le défaut des plus simples mesures d'ordre et de police faisait de nos colonies un marché général où l'impunité, était en quelque sorte assurée.
Ainsi l'Angleterre avait imposé aux gouverneurs et aux administrateurs de ses colonies l'obligation de procéder au dénombrement complet, au recensement exact de la population esclave existante à une époque déterminée dans chaque habitation, en désignant chaque individu par son sexe, son nom, son âge, son emploi. Un registre public, contenant toutes ces indications, devait également constater les naissances, les décès, les ventes, les échanges. Cette mesure si simple, d'une exécution si facile, pouvait à elle seule prévenir efficacement l'introduction de nouveaux esclaves dans les colonies anglaises.
Chez nous, au contraire, la fraude une fois consommée, et nous avons dit avec quelle facilité elle pouvait être faite, il devenait impossible de la constater, car tout esclave trouvé dans l'habitation ou la demeure d'un colon était présumé de plein droit lui appartenir.
Cette imperfection, ou plutôt cette imprévoyance des mesures législatives et administratives destinées à la répression de ce trafic si solennellement condamné par toutes les puissances européennes, loin de contrarier les projets de la Grande-Bretagne, les a favorisés au contraire. Ce que l'Angleterre voulait sans doute, c'était l'association de tous les cabinets dans un même vœu pour l'abolition de la traite, mais elle espérait surtout parvenir à les réunir autour d'elle pour leur faire adopter le moyen d'atteindre ce but. C'est de la recherche de ce moyen, c'est du besoin de l'imposer à tous les cabinets, et notamment aux États-Unis et à la France, que sont nés dernièrement chez nous les débats relatifs au droit de visite, débats passionnés qui ont soulevé tous les vieux ferments des haines et des rivalités nationales.
Les fameux traités contre lesquels l'opinion publique a si énergiquement protesté naguère, opposent aujourd'hui au commerce des esclaves un obstacle salutaire sans doute, mais insuffisant. On continue à faire la traite, moins ostensiblement il est vrai; le prix des esclaves n'est plus coté publiquement comme celui du plus vil bétail, mais ce trafic dégradant n'a pas cessé; la chair humaine trouve encore, sur la côte d'Afrique, des vendeurs et des acheteurs barbares, et les vignettes que nous publions ont été copiées d'après nature sur un navire négrier capturé en 1842.
Négrier chargeant ses noirs.
Coupe de profil d'un navire négrier.
Vue de la cale de base d'un navire négrier.
Nulles mesures, quelque énergiques qu'elles soient, pénalité, surveillance, droit de visite, et nous savons avec quelle rigueur intéressée ce droit est exercé par les navires anglais, rien ne sera donc efficace pour empêcher la traite tant que les colonies à esclaves lui offriront un débouché. Les justes susceptibilités de notre orgueil national ne sauraient d'ailleurs se plier longtemps aux exigences de pareilles mesures, fussent-elles seules capables de prévenir ce commerce odieux. Mais il n'en est pas ainsi. Le droit de visite est un palliatif momentané dont l'application cessera avec le mal qu'il doit prévenir; c'est à attaquer le mal lui-même, c'est à effacer de nos Codes ce nom affreux d'esclavage, indigne des notions chrétiennes, que les hommes d'État doivent appliquer leur puissance et leur énergie. Alors seulement la traite et les crimes qu'elle enfante cesseront d'affliger le monde, et notre pavillon ne couvrira plus ces spéculations indignes dont la honte rejaillit sur toutes les nations civilisées.
L'Angleterre, nous a devancés dans cette voie; elle a émancipé ses esclaves, et la France, dans l'intérêt de son honneur, de sa propre dignité, ne peut tarder à suivre ce généreux exemple. Déjà des travaux considérables, et surtout le rapport de la commission présidée par M. le duc de Broglie, ont préparé les éléments de cette œuvre nationale, qui doit être une des gloires du notre siècle.
Ce travail si remarquable jette un jour nouveau sur les nombreuses questions qui se rattachent à celle de l'émancipation. Mais avant d'examiner l'état actuel de l'esclavage dans nos colonies, il importe d'apprécier les conséquences de l'acte pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises.
II.
ABOLITION DE L'ESCLAVAGE DANS LES COLONIES ANGLAISES.--ÉTAT
ACTUEL DE L'ESCLAVAGE DANS NOS COLONIES.
Il y a vingt ans aujourd'hui (15 mai 1823) que, sur la proposition de M. Buxton, le collègue et l'ami de l'honorable Wilberforce, et sur les observations de M. Canning, la Chambre des Communes adopta une motion qui servit de base et de point de départ à l'acte d'abolition. Elle proclama qu'il était expédient d'adopter des mesures décisives et efficaces pour améliorer la condition des esclaves dans les pays placés sous la domination anglaise, Prévoyant que de semblables mesures amèneraient progressivement l'amélioration des facultés morales de la population esclave, et la rendrait bientôt digne de la liberté et de la participation aux droits et privilèges civils, la Chambre émettait le vœu d'une prompte exécution dès qu'elle serait compatible avec le bien-être des esclaves et la sécurité des colonies.
Lord Bathurst, alors secrétaire d'État des colonies, soumit aussitôt à l'examen des diverses législatures coloniales les points principaux sur lesquels le gouvernement voulait être éclairé, et les objets sur lesquels devaient d'abord porter la réforme et les améliorations sollicitées par le Parlement. La nécessité de l'enseignement religieux, l'admission du témoignage des esclaves devant les cours de justice, l'institution du mariage; l'abolition définitive de toute taxe sur les affranchissements, la vente des esclaves pour dettes de leurs propriétaires, la réforme du système pénal et l'affranchissement, pour les femmes, de la punition au fouet, la nécessité d'assurer aux esclaves la jouissance des propriétés quelconques qu'ils étaient aptes à posséder, et la création de banques d'épargne instituées à cet effet, telles furent les questions soumises à l'examen et aux délibérations des législatures locales.
Ainsi qu'on devait s'y attendre, les colons repoussèrent obstinément d'abord tout projet de réforme, et l'intervention du Parlement métropolitain dans la législation coloniale fut déclarée inconstitutionnelle. Sur plusieurs points, les esclaves, enhardis par des espérances de liberté et irrités des résistances de leurs maîtres, se soulevèrent; l'incendie, cette arme terrible dans les mains de l'esclave, l'incendie dévora de nombreuses habitations; le sang coula sur plusieurs points, surtout à Demérary et à la Jamaïque, et ces déplorables excès retardèrent pour longtemps le triomphe de la plus sainte des causes.
Des réformes partielles furent cependant introduites, par les pouvoirs coloniaux eux-mêmes, dans les colonies où la couronne possédait seule le pouvoir de législation, à l'exception toutefois de Honduras et de Maurice. Parmi les colonies ayant des chartes, les Bahamas, la Barbade, la Dominique, la Grenade, la Jamaïque, Saint-Vincent et Tabago adoptèrent seules quelques améliorations, dont la plupart portaient sur le système pénal et le droit de propriété des esclaves.
Notre révolution de Juillet, qui eut en Angleterre de si longs et de si généreux échos, hâta sans contredit le grand acte de délivrance. En 1831, la couronne donna elle-même l'exemple aux colonies, en prononçant l'affranchissement immédiat et général des esclaves qui lui appartenaient. Une circulaire fut adressée à cet effet, par le vicomte Goderich, à tous les gouverneurs de colonies à esclaves. Cette déclaration et les dispositions diverses qui en furent la conséquence (8), excitèrent d'unanimes et énergiques protestations à Sainte-Lucie, à la Trinité, à Demérary et à Maurice. La Chambre des Communes dut prendre en considération cet état de choses, et, pour éviter de nouvelles collisions, elle nomma un comité chargé de proposer les moyens de concilier la liberté à donner aux esclaves avec l'intérêt des maîtres.
Note 8: Ordre en conseil du 2 novembre 1831.
Le rapport de ce comité ne fit que constater la gravité du mal, mais il ne formula aucun moyen de le faire cesser. La situation du gouvernement était dangereuse; placé entre la nécessité de sévir contre les colons pour assurer l'exécution des mesures qu'il avait prescrites, ou de céder devant leur attitude menaçante, et de s'exposer ainsi au soulèvement de la population esclave et au rejet indéfini de toute tentative d'émancipation, il prit une résolution hardie et décida l'émancipation générale.
Lord Stanley, secrétaire d'État des colonies, soumit au Parlement (mai 1833) le projet d'abolition. Le 12 juin 1833 ce grand acte fut voté, et la couronne le sanctionna le 28 août suivant.
Un système d'apprentissage sagement conçu ménagea la transition du travail forcé au travail libre. Les esclaves devenus apprentis travailleurs (apprenticed labourers) étaient divisés en trois classes, et le temps de leur apprentissage était fixé à quatre et à six ans; pendant ce temps leur travail, dont la durée était déterminée, appartenait aux personnes qui y auraient eu droit s'ils fussent demeurés esclaves. Une somme de 20 millions de livres sterling (500 millions) fut affectée aux indemnités que le gouvernement devait aux maîtres expropriés. L'affranchissement était en effet une expropriation forcée pour cause de moralité publique.
Des ordres généraux, transmis par le secrétaire d'État des colonies, assurèrent l'exécution de cet acte et prescrivirent les mesures d'ordre et les dispositions réglementaires nécessaires pour coordonner un mouvement aussi vaste. Le gouvernement anglais et les Chambres déployèrent dans ces circonstances une activité, une harmonie dont notre gouvernement parlementaire offre peu d'exemples, et qu'on ne saurait trop lui proposer pour modèle. Ainsi, le 16 novembre 1833, le ministre des colonies adressait au ministre des finances une lettre par laquelle il lui demandait de proposer une allocation de 20,000 livres sterling (500,000 francs) pour l'établissement d'écoles normales primaires consacrées à l'enseignement des noirs; plus, une somme de 5,000 livres sterling (125,000 francs) pour l'entretien de ces écoles. Neuf jours après, le 25 novembre, le ministre pouvait annoncer aux gouverneurs des colonies que le Parlement avait non-seulement voté, à l'unanimité, les sommes demandées, mais encore qu'il avait témoigné le vœu que les législatures coloniales concourussent à répandre dans la population affranchie le bienfait de l'éducation religieuse.
Vue des deux étages situés à l'arrière au-dessus des deux batteries.
Coupe de face de navires négriers à une et à deux batteries.
Rien, dans l'histoire des nations, ne ressemble à cette œuvre immense, accomplie sans secousses, sans convulsions violentes; et si nous avons le légitime orgueil de croire que nous sommes le premier peuple du monde, nous devons avouer hautement que le gouvernement anglais est le plus magnifique et le plus puissant instrument administratif dont l'histoire fasse mention. Ce que l'Angleterre a fait depuis dix ans dans ses colonies porte le cachet d'une gloire nouvelle, à laquelle nulle gloire ne peut être comparée. Alexandre, César, Charlemagne, Bonaparte, ont rempli la terre de leurs noms et de leurs triomphes, mais ils ont soumit, et humilié les peuples; des champs de travail ils ont fait des champs de bataille; c'est dans le rang humain qu'ils ont assis la puissance de leur force el de leur génie; l'Angleterre a racheté en un jour toutes les infamies et toutes les horreurs de sa politique, elle a appelé 800,000 esclaves à la liberté. Grande et glorieuse conquête de l'Inde et l'Irlande, ces deux plaies douloureuses de la Grande-Bretagne, ne ternissent pas l'éclat. Longtemps indécise, l'opinion est aujourd'hui fixée sur les résultats de l'émancipation anglaise. La liberté, qui d'abord, avait apporté quelques désordres dans le fait de la production et du travail, leur est aujourd'hui favorable. Mais il est évident que les perturbations dont tous les grands centres industriels sont le théâtre, et qui sont les fruits amers du système de concurrence et d'isolement, ces perturbations, disons-nous, devront surtout se manifester dans les colonies émancipées. La prévision de cette crise, qui ne saurait être éloignée, et qui sera plus grave encore pour les colonies que pour les industries continentales, doit éveiller toute la sollicitude des hommes d'État. Émanciper, ce n'est que la moitié de la tâche; pour la compléter il faut organiser le travail et y introduire l'ordre, non cet ordre public qui ne sait que réprimer et punir, mais l'ordre qui vivifie, double les forces de la production et l'aisance des travailleurs.
Mais la France est loin encore de ces difficiles problèmes. Depuis dix ans que l'Angleterre a émancipé tous les noirs de ses colonies, qu'avons-nous fait, nous, le peuple le plus hardi, le plus généreux, le plus chevaleresque, le plus aventureux entre tous les peuples? qu'avons-nous fait pour nos colonies? qu'avons-nous fait pour améliorer le sort des 250,000 esclaves qui y sont dispersés? qu'avons-nous, ou plutôt qu'a-t-elle produit cette merveilleuse machine parlementaire si féconde en vaines paroles? Rien, hélas! Les années s'écoulent, les sessions législatives passent, et nulle résolution généreuse, nulle grande idée n'éclot sous les stériles efforts de ces assemblées chétives. Ce n'est point ici le lieu de tirer les conséquences d'un fait déjà si triste à constater; mais dans le sujet qui nous occupe, en présence d'une population esclave qui attend de nous sa liberté; lorsque depuis dix ans l'Angleterre, qui, en fait d'honneur et de moralité, ne devrait marcher qu'à notre suite, nous a frayé la route où nous aurions du entrer les premiers, et que nous n'osons aborder encore, ce n'est pas au peuple qu'il faut s'en prendre, c'est au gouvernement qu'il faut reprocher son indolence et son incapacité.
Qu'on nous pardonne ce cri d'impatience et de douleur; mais sans exposer ici tous les crimes, tout l'abaissement que produit l'esclavage; sans vouloir faire un horrible tableau des tortures et de la dégradation des esclaves, un fait récent peut suffire pour justifier nos plaintes. Dans une de nos colonies, à une journée de Cayenne, il y a quelques mois à peine, un misérable, maître d'une douzaine d'esclaves, a fait fouetter pendant six heures, sous les veux de sa pauvre mère esclave aussi, un pauvre enfant de douze ans; et après avoir épuisé tous les raffinements de la cruauté, quand le corps saignant n'a plus laissé une seule place au fouet du bourreau, l'enfant, qui respirait encore, a été pendu; et sa mère n'a pas osé élever la voix; elle n'a pas même osé montrer ses larmes. La Cour d'assises qui a constaté ces faits, dont nous n'oserions pas transcrire les détails, a condamné le meurtrier à huit ans de travaux forcés.
N'est-ce pas une honte publique que de pareilles horreurs s'accomplissent dans un pays soumis à la France, et que l'institution de l'esclavage puisse engendrer sous nos yeux de pareils excès? Si la France en est responsable, chacun de nous ne porte-t-il pas une part de cette responsabilité? De pareils faits sont rares. Dieu merci! mais il suffit qu'ils puissent se produire pour qu'on modifie sans retard le régime qui les fait naître.
Un homme de cœur et de talent, M. Victor Schœlcher, qui a récemment visité les Antilles, a publié, sur la situation actuelle de l'esclavage et sur la nécessité de son abolition immédiate, une œuvre remarquable pleine de faits et de document précieux. Le fait dominant qui résulte du livre de M. Schœlcher, comme de tous les travaux publiés depuis dix ans sur cette haute question, c'est qu'au point de vue moral, comme au point de vue économique, pour l'oppresseur comme pour l'opprimé, l'esclavage est non-seulement une institution dégradante, mais encore une mauvaise affaire, une spéculation détestable.
La liberté seule donnera au travail colonial tout le développement dont il est susceptible; seule, elle pourra féconder ces terres généreuses que la nature a si prodiguement douées seule, elle pourra effacer ces préjugés de couleur, si puissants, encore aujourd'hui, et qui, vus de la métropole, ne sont plus que ridicules et odieux. La liberté d'abord; l'organisation du travail viendra ensuite, elle se présentent comme la conséquence nécessaire, inévitable de l'émancipation. Déjà des esprits éminents ont étudié au point de vue pratique cette dernière question; mais avant tout, que l'esclavage, que cette plaie honteuse disparaisse!
Une grande idée domine notre époque, et si la liberté doit faire le tour du monde, elle le fera avec elle; cette idée est celle de l'association. Dans l'ordre religieux, dans l'ordre moral, politique et industriel, l'association est la loi suprême de l'avenir. Associer la royauté et le peuple, les bourgeois et les ouvriers, les musulmans et les chrétiens, les blancs et les noirs, telle est l'œuvre imposée à notre siècle. Que les efforts de chacun, dans quelque sphère qu'il soit placé, contribuent à ce grand résultat!
La question de l'esclavage est aujourd'hui une question plaidée et jugée; il ne lui manque plus que la sanction des pouvoirs publics. Les travaux de la commission présidée par M. le duc de Broglie ont préparé cette solution si impatiemment attendue; les vœux des conseils-généraux l'appellent avec impatience. Chacun a fait son devoir, que l'État fasse le sien!