THÉÂTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.

Mina, ou le Mariage à Trois, opéra-comique en trois actes, paroles de M. F. de Planard, musique de M. Ambroise Thomas.

Opéra-Comique--Scène de Mina ou le Mariage à Trois,
3e acte: Moreau-Cinti, madame Félix, Roger, mademoiselle Darcier.

Un roi de Prusse,--je ne sais lequel, et le lecteur a trop de bon sens pour tenir à le savoir: tous les rois de Prusse d'opéra-comique se ressemblent;--un roi de Prusse avait un ministre qui passait assez généralement pour un grand ministre; du moins, sa sœur, madame la comtesse, de ***, n'en doutait pas, et le proclamait à tout propos, pourquoi n'en croirait-on pas madame la comtesse de ***.

J'y suis très-disposé pour ma part, et voici pourquoi:

Ce ministre avait un ami, brave militaire ainsi que lui; vous voyez que notre ministre était probablement chargé du département de la guerre. Dans une bataille, l'un des deux amis, voyant l'autre menacé d'un coup mortel, se jeta au-devant et reçut la coup. Il en mourut, comme de raison, en disant à l'autre: «Ma fille, monseigneur, ma fille unique, elle n'a plus que vous, je vous la recommande!...» Le survivant était le ministre; il n'oublia ni son ami défunt ni la jeune fille. A la vérité, il ne s'inquiéta guère de l'éducation que recevait cette intéressante enfant; il avait apparemment trop d'affaires pour cela. Mais au moment de sa mort, il voulut réparer le temps perdu. Son testament fut conçu en ces termes, ou à peu près:

«Je lègue tous mes biens à mon neveu le colonel de Romberg, à condition qu'il épousera la jeune Mina, fille de mon meilleur ami, etc. Si, le 30 juillet prochain, mon neveu Romberg n'a pas rempli la condition, il perdra mon héritage, qui sera partagé entre mes parents de la ligne maternelle.»

Romberg était jeune, et il y avait dans le monde une jeune veuve appelée la baronne de Rosenthal, à qui la nature avait donné des cheveux noirs magnifiques, des veux noirs pleins d'éclat et de feu, un visage et un cou d'une blancheur éblouissante, et des épaules arrondies avec une grâce parfaite.

Palais-Royal.--Levassor, dans ses trois
rôles du Brelan de Troupiers.

J'avoue que la baronne déparait un peu ces présents du ciel par la manière dont elle les portait. Elle marchait habituellement la tête basse, et, en parlant, elle regardait son interlocuteur en dessous. Mais qui peut tout avoir? comme dit La Fontaine. Romberg avait compris que la perfection n'est pas de ce monde, et s'était mis à aimer la baronne avec toute la fougue d'un colonel de trente ans. Qu'en résulta-t-il? que le 30 juillet, terme fatal assigné par le testament pour la célébration du mariage, Romberg avait pris les devants, et se trouva marié... marié secrètement avec la baronne, et fort, inquiet des suites, car les charmes de la baronne n'avaient pu fermer tout à fait ses jeux sur les charmes de la succession.

Romberg eut recours aux grands moyens: il s'adressa au roi, et lui demanda l'annulation du testament. Pendant qu'il attendait, avec toute l'impatience d'un héritier et d'un colonel amoureux, la décision de Sa Majesté, la comtesse sa tante, cette sœur du défunt dont je vous ai déjà parlé, arriva tout à coup, tenant d'une main le testament, et présentant de l'autre la jeune Mina de Ronsfeld.

«Allons, mon cher neveu, voici le grand jour; il faut que vous soyez marié ce soir. Êtes-vous décidé? avez-vous fait toutes vos dispositions? Le devoir qui vous est imposé ne sera pas d'ailleurs très-pénible à remplir.... du moins j'ai assez, bonne opinion de vous pour le croire. Regardez votre fiancée: est-elle assez jeune et assez jolie?»

Fille était ravissante, en effet: taille légère et fine, minois piquant, avec un petit air ingénu et mille petits mots naïfs qui doublaient le charme de ce minois et de cette taille. Il faut savoir qu'elle avait été élevée par une vieille tante, qui s'était retirée dans un ermitage après avoir juré haine mortelle à tout le sexe masculin--apparemment elle avait eu à s'en plaindre--et qui n'avait jamais souffert qu'un homme adressât la parole à sa nièce, ni même qu'on prononçât devant elle le mot de mariage. Bref, en comparaison de Mina, Agnès aurait pu passer pour un prodige d'érudition.

«Il faut dissimuler et gagner du temps, se dirent tout bas Romberg el la baronne;» et Romberg ajouta tout haut: «Ma tante, me voilà prêt.»

Qu'en serait-il advenu? je l'ignore. La bigamie est un cas terrible et qui peut mener bien loin un colonel. Heureusement que M. de Limbourg, capitaine d'ordonnance, arriva tout à point pour le tirer d'embarras. Il venait chercher madame la comtesse, par ordre exprès de la reine, dont cette noble dame était dame d'atours. La reine l'attendait pour s'habiller: il n'y avait pas une minute à perdre.

«Je pars, mes enfants, dit la vieille dame; mais vous connaissez le testament; il faut absolument vous marier aujourd'hui, mariez-vous donc sans moi. Dès que mes importantes fonctions me le permettront, je reviendrai jouir du spectacle de votre bonheur.»

La Prusse n'est pas un pays comme un autre: on peut s'y marier sans témoins... Il faut du moins que vous ayez la complaisance de le supposer, si vous voulez que je continue cette très-vraisemblable histoire. La comtesse partie, il vint à la baronne une idée très-originale, qu'elle mit sur-le-champ à exécution.

«Allons, mon enfant, dit-elle à Mina, il faut vous marier.

--Me marier? mais je ne sais ce que c'est.

--Je vais vous le dire. Nous allons nous rendre au temple, où vous trouverez M. de Romberg; vous vous mettrez à genoux avec recueillement; vous élèverez votre cœur vers Dieu; vous lui promettrez d'être toujours bonne, modeste et sage, comme aujourd'hui. Puis vous reviendrez, vous habiterez ce pavillon, vous aurez de jolies robes el de belles parures, et vous vous appellerez madame de Romberg.

--Comment! voilà ce que c'est que le mariage?

--A très-peu de chose près.»

Tout s'exécuta comme la baronne l'avait dit; et au retour, Romberg et elle installèrent Mina dans l'appartement qu'elle devait occuper seule, lui souhaitèrent une bonne nuit, et se retirèrent dans le pavillon que madame de Rosenthal habitait, et où, chaque nuit, elle recevait en secret l'amoureux colonel, pendant que tout le monde le croyait à son poste, dans la forteresse voisine, dont il était commandant.

Quinze jours écoulés, Mina était reconnue partout femme légitime du commandant Romberg, et avait, à ce titre, reçu la visite de toutes les autorités constituées et de toute la noblesse du pays. Romberg était plein de bonté pour elle, il l'entourait de soins et d'attentions; seulement, comme il tenait à ses devoirs, et qu'il était intraitable sur la discipline, dès que le tambour de la citadelle sonnait l'heure de la retraite, il prenait en soupirant congé de Mina; c'est-à-dire qu'il quittait son ménage ostensible, et se rendait dans son ménage secret. Il n'avait pour cela qu'une, allée de jardin à traverser et une porte mal fermée à ouvrir.

Mina passait donc aux yeux de tous et se croyait elle-même la plus heureuse femme de la Prusse. Que pouvait-elle désirer de plus? Elle avait seize ans, une charmante figure, une grande fortune, une habitation délicieuse, un mari très-aimable et un amant plus aimable encore que son mari.--Comment, un amant! Qu'était donc devenue cette innocence si vantée?--Eh! ne savez-vous pas ce que dit la sagesse des nations? Aux innocents les mains pleines.

Romberg s'accommodait à merveille de cet arrangement. Il épiait du coin de l'œil et en souriant les naïves coquetteries de Mina et la stratégie amoureuse de son ami Limbourg; et quand les billets doux de ce dernier étaient surpris par la comtesse, il s'en déclarait l'auteur. Mais la vieille dame avait lu dans le jeune cœur de Mina, et n'entendait pas raillerie sur le chapitre de l'honneur conjugal.

«Mon cher neveu, dit-elle à Romberg, les choses ne peuvent aller ainsi plus longtemps. Vous ne voyez rien de ce qui se passe: c'est le privilège des maris. Mais je vois tout, moi, et je sais ce qui se dit tout bas autour de vous. Limbourg est ici toute la journée, et je vais lui signifier...

--Ah! ma tante, gardez-vous-en bien! Je vais vous dire le mot de l'énigme, que vous ne soupçonnez pas. Apprenez que Limbourg est amoureux de madame de Rosenthal. C'est pour elle qu'il vient; il doit l'épouser dans huit jours.

--S'il est ainsi, je n'ai plus rien à dire.»

Elle se garda bien pourtant de se taire. Elle n'eut rien de plus pressé que de tout conter à Mina, et de la manière la plus propre à troubler la sécurité de la pauvre enfant, à éveiller son imagination, à déchirer son cœur: Limbourg doit épouser la baronne, il l'aime, il n'aime qu'elle, et lui jure toute la journée qu'il est indiffèrent à toute autre femme.

Mina, jalouse sans le savoir, ne pouvait rester plus longtemps dans sa charmante ignorance. Il y avait au château un jardinier qui avait été jadis le serviteur et, jusqu'à un certain point, l'ami de son enfance. Elle l'appela soudain.

«Jacquet, m'aimes-tu?

--Moi, madame? mon sang, ma vie vous appartiennent...

--Je n'en veux pas; je veux seulement que tu me répondes avec sincérité. Qu'est-ce que c'est que l'amour?»

Jacquet n'était guère en état d'improviser une réponse satisfaisante à une pareille question, il passa plusieurs fois de suite son chapeau d'une main dans l'autre, et fit porter alternativement le poids de son corps sur son pied gauche et sur son pied droit; c'était sa manière de réfléchir. Quand il eut cherché quelque temps, il jugea qu'il devait avoir trouvé quelque chose.

«L'amour, madame... mais... c'est l'amour.»

Et comme Mina ne paraissait pas complètement éclairée par cette définition:

«Attendez, je m'en vais vous dire: l'amour, c'est un homme, ou une femme, qui aime de tout son cœur une femme ou un homme. Voila.

--Eh bien! s'écria Mina, qui comprenait, à peu de chose près, tout ce que Jacquet ne lui avait pas dit, je vais l'apprendre une chose épouvantable: M. de Limbourg est amoureux de madame de Rosenthal.

--Ah! ah! dit finement Jacquet, c'est donc lui qui s'introduit chaque nuit chez la baronne, et que je guette depuis quelque temps sans avoir jamais pu l'atteindre?

--Eh bien! mon pauvre Jacquet, il faut que tu m'introduises, moi aussi, cette nuit même, chez la baronne, sans qu'elle le sache. Je veux savoir ce qu'ils se disent. Je veux prendre M. de Limbourg en flagrant délit de trahison!»

La nuit suivante, en effet. Mina vint se blottir derrière un paravent dans le salon de la baronne. Elle entendit bientôt entrer, par l'extrémité opposée du pavillon, celui qu'elle croyait être M. de Limbourg. Mais que devint-elle quand Limbourg, qui l'avait suivie (il ne la perdait jamais de vue), vint se placer auprès d'elle à l'abri du paravent?--Ce n'est pas lui qui est avec madame de Rosenthal!--Qui donc alors?--Elle écoute, elle regarde, et reconnaît son mari! Romberg en robe de chambre et en pantoufles, et buvant avec la baronne le thé conjugal! Quel charmant tableau! Limbourg n'avait ni thé ni robe de chambre, mais, à cela près, il sut à merveille tirer parti de la situation, et répéter, d'un coté du paravent, tous les détails de la scène qui se passait de l'autre, et je prie le lecteur de consulter la gravure annexée à ce véridique récit, laquelle a été faite pour empêcher son imagination d'aller trop loin; si bien que lorsque la comtesse vint tomber tout à coup au milieu de ce double tête-à-tête, apportant la déclaration du roi qui cassait enfin le testament du ministre défunt, tous la reçurent à bras ouverts, tous convinrent qu'elle était arrivée fort à propos, et elle fut, sur ce point, de l'avis de tout le monde.

Tels sont, en abrégé, les faits dont M. de Planard a fait une très-spirituelle comédie. M. Ambroise Thomas s'est piqué d'honneur, et n'a pas voulu être en reste avec lui. Sa musique est vive, légère, spirituelle et toute gracieuse.--Faut-il analyser sa partition? Non, la musique est comme l'amour: les plaisirs qu'elle donne sont d'autant plus vif? qu'on est moins en état de les expliquer.

Brelan de Troupiers (Théâtre du Palais-Royal),--Jean Lenoir (Théâtre du Gymnase).--Tôt ou Tard (Odéon).

--Le Château de Valanza (Théâtre de la Gaieté).--La Fille du Ciel (Délassements-Comiques).

Levassor vient de rentrer au théâtre du Palais-Royal, qu'il avait trahi, pendant deux ans, pour le théâtre des Variétés; et, pour racheter sa désertion, il débute par un succès et par un véritable tour de sorcier. Voyez-vous ce jeune Jean-Jean? c'est Levassor! voyez-vous ce troupier rompu à la bataille et relevant fièrement une moustache grise? encore Levassor! voyez-vous ce soldat sexagénaire, blanc, courbé, chevrotant? toujours Levassor! et, pour comble de surprise, c'est dans le même vaudeville et presqu'au même instant que Levassor représente ces trois âges de troupier. La métamorphose s'accomplit si lestement; au menton imberbe succède si vite la moustache grise, à la moustache grise le front chenu de l'invalide, qu'il semble qu'en effet ils sont trois à l'œuvre; mais, en réalité, il n'y a que Levassor, un Levassor en trois personnes!

Les trois sont du même sang et du même nom; l'aïeul, le père et le petit-fils, tous trois nommés Gargousse et tous trois soldats. Le Gargousse invalide conte ses batailles et ses victoires passées à qui veut l'entendre; le Gargousse fils, héros en pleine activité de service, vole de belle en belle et de triomphe en triomphe; les bastions tombent devant lui aussi bien que les cœurs; et Gargousse le petit-fils? celui-là a besoin d'être aguerri; jusqu'ici il semble dégénéré de ses pères; c'est lui qui baisse les yeux et rougit à la vue de mademoiselle Césarine; ah! si Gargousse Ier et si Gargousse II étaient à sa place, comme mademoiselle Césarine y passerait! Or, non-seulement il se conduit comme un Jean-Jean en amour, mais encore le petit Gargousse a peur d'un sabre; à son premier duel, ne s'enfuit-il pas à toutes jambes?

«Diable! dit Gargousse le père; qu'est-ce que cela veut dire? ce n'est point un Gargousse!--Laissez faire, dit Gargousse l'invalide, plus sage et plus expérimenté: il a peur, soit! nous avons tous commencé par la; à son second coup de sabre et à son second amour, vous verrez comme le petit bonhomme ira: il sera digne des Gargousse.»

Le vieillard a dit vrai: Gargousse le petit-fils devient un démon qui sabre les gens à coups redoublés, assiège les cœurs, et réduit la fière Césarine à merci. Les deux Gargousse, le grand-père et le père, poussent des vivat, et se mirent dans leur digne petit-fils: Dieu merci, les valeureux Gargousse ne périront pas.--Cette histoire militaire des Gargousse est amusante et agréablement semée de mots plaisants; ajoutez à cet esprit des auteurs le talent de Levassor et sa triplicité phénoménale, et le vaudeville de MM. Étienne Arago et Dumanoir triomphera sur toute la ligne!

Ici on rit un peu moins; il est vrai que le Gymnase se plaît dans le sentiment et le larmoyant; et puis ne faut-il pas travailler pour tous les goûts? S'il est amusant de rire, n'est-il pas, de temps en temps, agréable de pleurer? Pleurons donc!

Comment rire, en effet, des infortunes du comte de Boisménil et de sa fille Alix? Il faudrait avoir le cœur bien cannibale.

Le comte, vieil émigré retiré en Angleterre, se trouve sans ressources; l'hôte qui l'abrite et le nourrit, un horrible avare, va le chasser, faute de paiement. Que faire? que deviendra Alix, une si charmante fille? C'est la surtout la grande douleur du comte.

Un jeune homme, Armand de Courvil, s'est attaché au malheur de cette famille; il aime Alix, et pour tout au monde voudrait soulager l'infortune de la fille et du père. Il y a un moyen de le faire; mais ce moyen est plein de périls; il ne s'agit de rien moins que d'exposer sa vie, et voici comment: le comte, en quittant la France, a caché 100,000 livres dans un mur de son château: si on pouvait les reprendre! «Eh bien! je les aurai,» dit Courvil, bravant la loi qui prononce la peine de mort contre tout émigré surpris en France. «Que m'importe!» s'écrie le brave jeune homme. Voilà du dévouement et de l'amour.

Il part déguisé en matelot, aborde en Bretagne, et, au milieu des plus grands dangers, arrive enfin au château de Boisménil. C'est quelque chose, mais ce n'est pas tout: il faut trouver le trésor, l'enlever, et surtout déjouer la surveillance de Jean Lenoir, ancien fermier du comte, et républicain clairvoyant. A cette qualité d'ennemi politique de M. de Boisménil, Jean Lenoir joint une vieille rancune: le comte l'a renvoyé injustement, et a injustement soupçonné sa probité.

La tentative réussit d'abord: Armand de Courvil découvre le trésor, s'en empare, et se dispose à regagner l'Angleterre, quand Jean Lenoir arrive. Il a flairé l'émigré et l'arrête. L'affaire devient sombre. Armand fait volontiers le sacrifice de sa vie; mais Alix, mais le comte, que deviendront-ils?

Théâtre des Délassements Comiques.--La fille du Ciel,
2e acte, 3e tableau: mademoiselle Bergeron, Phosphoriel;
mademoiselle d'Harcourt, la Fille du ciel.

Heureusement, Jean Lenoir n'a pas l'âme aussi noire que son nom. Il s'émeut en apprenant le dévouement d'Armand, et lui rend non-seulement la liberté, mais la précieuse cassette; puis Jean Lenoir imagine un moyen très-noble de se venger de l'injustice du comte: il remplit la cassette de pièces et de papiers qui prouvent clairement sa probité et son innocence. Or, Armand de Courvil arrivant avec la chère cassette, le comte n'a rien de plus pressé que de l'ouvrir. «Les quatre cent mille francs sont là,» dit-il. Point du tout; il ne trouve que ce compte-rendu de l'honnête gestion de son fermier. «Le traître m'aura volé!» Non pas: Jean Lenoir, craignant que l'or ne fût saisi en route, a substitué à la somme un bon de quatre cent mille livres sur un banquier de Londres, au nom de M. de Boisménil. Voilà comme Jean Lenoir se venge.

Grande joie parmi les Boisménil, et mariage d'Armand et d'Alix. Tout cela est bien joué par Tisserant, Julien et mademoiselle Rose Chéri. Le public a soupiré, le public a pleuré, le public a pris plus d'une fois son mouchoir. Quand le mouchoir s'en mêle, le succès est flagrant.

L'Odéon nous donne une comédie assez gaie, et qui porte le titre de Tôt ou Tard. Ce titre veut dire que tôt ou tard il faut que jeunesse se passe. Si vous avez, payé votre dette au diable avant de vous marier, tant mieux; vous ferez un excellent mari; sinon vous serez un mari détestable, coureur, volage, ami du bal, des petits soupers, des débardeurs, et fort enclin aux nuits vagabondes et aux lettres de change. Des mots spirituels et des scènes plaisantes ont attiré la manne des bravos sur cette comédie de MM. Léonce et Moléri.

Nous tombons en plein mélodrame: le château de Valanza est bien le plus souterrain et le plus scélérat de tous les châteaux: des faux monnayeurs et des bandits y travaillent de compagnie, et pour surcroît de terreur, un affreux monstre, le comte de Monzzani, y joue toutes sortes de tours pendables à son cousin Lucio et à la belle Virginie Salviati. Quel est le but de toutes ces infamies de Monzzani? Oh! mon Dieu! le traître veut tout simplement, comme c'est l'habitude de ses pareils en mélodrame, escroquer à son cousin Lucio la belle Virginie, qu'il aime, et un héritage de plusieurs millions; ceci vaut la peine que Lucio y fasse attention. Mais Lucio est le meilleur des hommes et la plus docile des victimes; on l'empoisonne, on l'assassine, on le jette à trois cents pieds sous terre, on l'enterre avec une facilité digne d'étonnement. Lucio a cependant ceci de remarquable, que si, par imprévoyance, il se laisse tuer sept à huit fois et précipiter dans les abîmes du château de Valanza, il en revient toujours et ne meurt jamais; tel est son caractère; il met de l'entêtement à vivre autant de fois qu'on l'enterre. Mais on se lasse de tout, même de faire le mort. Un beau soir d'août, Lucio ressuscite définitivement au nez du féroce Monzzani, qui pâlit, chancelle, et tombe aux mains des gendarmes, vengeurs du crime.--Ce terrible mélodrame arrive en droite ligne du cerveau de MM. Alboise et Paul Foucher.

Le théâtre des Délassements Comiques a aussi son méchant génie: ce drôle s'appelle Rocaillon, il en est bien digue. Rocaillon poursuit de son furieux amour la Fille du Ciel, qui ne veut pas entendre parler de lui; Eloa, en effet, a bien d'autres choses à faire que d'écouter ce vilain Rocaillon. Elle a de tendres rendez-vous avec Phosphoriel, charmant esprit en chair et en os, qui lui conte fleurette à l'ombre des arbres et des charmilles. En vain Rocaillon fait jouer des ficelles abominables, Phosphoriel et la Fille du Ciel se marient à sa méchante barbe, et Rocaillon retombe au fond des plus épouvantables abîmes. Il faut bien que justice se fasse.

Le dialogue est plein de trappes et de feux de Bengale.