MARGHERITA PUSTERLA.

CHAPITRE XV.

LE PÈRE ET LE FILS

N entrant dans la ville, ils trouvèrent les rues tendues de draps blancs et vermeils, et de guirlandes de verdure de la saison, qu'on appelle à Pise les fiorites. Du haut des balcons et sur les murs se déployaient de riches tapis du Levant, des étoffes de soie, qui paraissaient encore un luxe inouï dans les cours des rois, et qui abondaient dans les maisons de ces actifs négociants. En quelques endroits des fontaines jetaient du vin; à l'entour, une populace avide se pressait pour recevoir la liqueur dans sa bouche ou dans le creux de ses mains. D'un autre côté, on voyait des buffets et des crédences chargés de toutes les raretés venues de la mer Noire, du golfe Arabique, de le Baltique, et conservées en mémoire des navigations heureuses et hardies.

Au milieu du tumulte, de la joie, de la curiosité du peuple, qui ne se souvenait plus que la peste envahissait la contrée de toutes parts, et qui avait oublié sa faim d'hier et celle qu'il aurait demain, nos Lombards s'avançaient dans les divers endroits où ils espéraient rencontrer Alpinolo. Ramengo les suivait, se cachant le visage sous son capuce lorsqu'il lui arrivait de rencontrer quelqu'un qu'il voulait éviter.

Un Milanais parut au milieu de la foule, et Muralto, élevant la voix, lui demanda: «Eh! Ottorno Borro, pourquoi cette multitude? Pourriez-vous nous dire où est Alpinolo?

--Il est au premier rang pour combattre sur le pont; tous nos camarades sont là; je cours les rejoindre.» Et il disparut dans la foule.

«Mais que diable lui a-t-il pris, s'écriait Ramengo, de se fourrer dans cette inutile bagarre? Combattre avec des bâtons, comme un manant?

--Allez le lui dire, répondaient-ils. Il est ainsi fait. Quand il s'agit de donner une preuve de courage, vouloir l'en détourner, c'est combattre le vent.»

Pendant qu'ils parlaient ainsi, le beffroi de la commune sonna. «C'est le signal! c'est le signal! «cria-t-on de toutes parts. Mats il n'y avait point d'espérance d'arriver jusque auprès des combattants. S'étant donc arrêtés sous un portique, soutenu d'un coté par une colonne de porphyre égyptien, de l'autre par une colonne grecque cannelée, par les voies de douceur et par celles de la violence, ils parvinrent à se hisser sur une plate-forme portée par l'attique. De là ils purent dominer cette foule de têtes nues ou couvertes de la façon du monde la plus variée, depuis l'éclatant turban de l'Orient et jusqu'au sombre béret du Vénitien, depuis les plumes ondoyantes du chevalier provençal jusqu'à l'infâme réseau jaune de l'Hébreu infortuné, depuis la toque en velours et or des barons napolitains jusqu'au capuce renversé des Milanais, qui s'étaient placés au premier rang pour être témoins des prouesses de leurs compagnons.

Alors les trompettes sonnèrent, et on vit paraître le gonfalonier et les anciens dans une tribune décorée à la façon d'un pavillon turc. La foule des spectateurs se pressait de plus en plus, pendant que ceux qui se disposaient à combattre frémissaient d'impatience aux barrières qui commandaient les deux têtes du pont, comme un torrent frémit au pied de l'écluse; puis lorsque, à un nouveau signal, les barrières tombèrent, ce fut un cri universel. Tous se précipitèrent contre tous. Quelque attention que mit Ramengo à discerner quelque chose, il ne vil d'abord qu'une orageuse mêlée de gens qui assaillaient, de gens qui les repoussaient, de bâtons noueux qui tombaient avec fureur sur de tristes épaules, et des têtes meurtries, les cris de ceux qui battaient, les gémissements de ceux qui étaient battus, le tout aux acclamations de «Vive sainte Marie! Vive saint Antoine!»

Peu à peu, la mêlée s'éclaircissant à cause des morts et des blessés, ou de ceux qui s'étaient retirés étourdis par le bâton ou accablés de fatigue, on pouvait déjà deviner de quel côté penchait la fortune. Cependant on voyait transporter dans les barques, grelottants et tout trempés d'eau, ceux qu'on avait retirés du fleuve. Tantôt les maltraités se traînaient ou étaient emportés à bras hors de la bagarre, pansant de leurs mains leurs membres blessés, leurs tempes saignantes, et prenant à témoin le ciel et la terre de ne plus s'aventurer dans ces ridicules batailles; mais, croyez-moi, ceux qui guérissaient ne manquaient pas d'y retourner.

La fureur s'accroissait, ainsi que l'intérêt de l'escarmouche, de toutes les passions des factions et de toutes les haines politiques. Les deux partis des Raspanti et des Bergolini, qui, dans les conseils, et dans de fréquentes luttes, divisaient la ville de Pise, favorisaient les uns sainte Marie, les autres saint Antoine: leur cri de guerre, les applaudissements, les insultes enflammaient la rage générale, et le tumulte était à son comble.

Bientôt, à la tête de ceux de sainte Marie et des Raspanti, on vit un jeune homme se distinguer entre tous par la force de ses coups, par le large cercle qui s'agrandissait autour de lui, par le carnage qu'il faisait partout sur ses pas. Ramengo, à la beauté du jeune combattant et aux cris de ses compatriotes, ne tarda pas à reconnaître Alpinolo. Il ne ne cacha plus ses regards du hardi guerrier, tantôt inquiet de ses périls, tantôt plein d'étonnement et d'admiration pour une si merveilleuse vigueur.

Les Bergolini et saint Antoine ne purent longtemps rester à l'épreuve d'une telle furie, et pour garantir leurs têtes, ils tournèrent le dos. Alors ceux qui, cachés comme derrière une tour, s'étaient fait un rempart des épaules d'Alpinolo, se précipitèrent, avec un courage indicible, à la poursuite des fuyards, pour avoir la gloire moins belle, mais plus sûre, de les frapper au dos, hurlant de toute la force de leurs poumons: «Vive sainte Marie!--Vivent les Raspanti!--Honte aux Bergolini!--Vivent les Cambacurti!--Vivent les Aliati!--A bas Lino della Rocca!» C'étaient les noms des chefs des deux factions.

A un signal du gonfalonier, la barrière se baissa de nouveau. Les trompes et les clarinettes sonnèrent à l'intérieur des fanfares de triomphe; Sainte-Marie sonnait à tout rompre, et les Milanais, se frayant un chemin, s'approchèrent d'Alpinolo, l'embrassèrent triomphant, le prirent sur les bras, et le portèrent dans la direction de l'estrade où il devait recevoir la couronne des mains de la seigneurie. Ils criaient; «Vive Alpinolo!--Vive Milan!--Vive saint Ambroise!»

L'éclair de joie que la victoire faisait briller sur le visage d'Alpinolo se mêlait d'une façon indéfinissable avec la consternation qu'y avaient imprimée les malheurs passés, et avec les signes de la profonde douleur qui le dévorait, lorsque Aurigino Muralto réussit à l'accoster. Bonne nouvelle! lui cria-t-il; réjouis-toi: il est arrivé un Milanais.

--Un Milanais?... et qui?

--Une de tes connaissances, Lauterio de Bescapé, le bras droit de Pusterla. Il a des choses à te dire de la plus haute importance, mais à toi seul.»

Ce fut un pêle-mêle d'idées dans l'esprit d'Alpinolo. Francesco, Marguerite, Fra Buonvicino, les Aliprandi, tous les amis qu'il avait laissés à Milan, se présentèrent à sa pensée, avec l'espoir de voir quelqu'un d'eux, d'en recevoir peut-être un message, au moins des nouvelles. Ainsi pressé de la plus vive impatience, sans plus attendre les prix et la couronne qui lui étaient dus, il se dégagea des bras de ses compatriotes, et se dirigea vers l'endroit où on lui avait dit qu'il trouverait cet ami, sous le portique de marbre; malheur aux poitrines et aux bras de ceux qui l'entravaient dans la rapidité de sa course! «Le voici! regarde-le,» dirent les Lombards en montrant le nouveau venu à Alpinolo, qui, fixant ses regards sur lui, se trouva vis-à-vis de Ramengo.

En vain celui-ci aurait voulu se soustraire à cette rencontre subite et voir Alpinolo en particulier, en vain il faisait signe au page de se taire, de venir, qu'il avait à lui parler; un père qui trouve un aspic enlacé au cou de son fils unique n'a pas les yeux plus épouvantés qu'Alpinolo lorsque ses regards rencontrèrent le visage exécré du traître.

«Ramengo!» hurla-t-il d'une voix semblable au mugissement d'un taureau blessé. Puis, sans faire attention aux signes de son adversaire, il saisit de nouveau le bâton, son arme triomphale, et courut sur le Milanais en criant: «Infâme espion!» Ce fut l'affaire d'un moment. Les Lombards, ne sachant comment expliquer cette colère, se retiraient et laissaient faire; mais Ramengo ne s'arrêta point à attendre le furieux, et se précipita derrière les marbres accumulés en cet endroit; puis, sortant du côté opposé, il se jeta au milieu de la foule; la plus épaisse, et petit à petit, au sein de cette fourmilière, il parvint à s'échapper. Alpinolo ne perdait point cependant les traces du fuyard, répétant à haute voix: «Espion, enfin je te liens! Au large! prenez garde à vous! Laissez-moi l'atteindre! Un seul coup le punira de tous ses crimes.» Et pour se faire place, il frappait à droite et à gauche sur quiconque se trouvait sur ses pas pour ses péchés.

La plèbe de Pise semblable à celle des autres pays et des autres temps, avait éprouvé un peu de dépit (que d'autres rappellent national) de ce qu'un étranger avait remporté l'honneur de la journée; et, comme il arrive, les vainqueurs ne lui en voulaient pas moins que les vaincus. Lorsqu'ils virent Alpinolo, non content de dédaigner le prix, entrer en si furieuse colère, et, sans rien considérer, maltraiter tous ceux qui l'entouraient, ils se tournèrent contre lui: «A qui en veut donc cet enragé?--Par tous les saints du calendrier, disaient les autres, il faut qu'il ait bu du sang de dragon et mangé de la chair de crocodile!--Finissons-en une bonne fois avec cet Ambroisien endiablé!»

Et entre les Milanais et les Pisans commença la bataille des langues qui précède ordinairement la bataille des mains.

«Faites-nous place, Pisans, honte des nations! criaient les Lombards en regardant de travers.

--Passez votre chemin, Milanais, grands mangeurs de fèves! répondaient les Pisans en montrant le poing.

--Les fèves sont meilleures que les goujons, dont on achète trente-six pour un poil d'âne.»

Des paroles on en vint aux mains: «Ce sont des guelfes, ce sont des gibelins, ce sont des traîtres Raspanti. Alors une lutte s'engagea, qui donna fort affaire, pour la calmer, aux nobles et aux gonfaloniers. Plus d'un resta mort sur le champ, plus d'un en remporta de fâcheux souvenirs pour toute la vie; mais comme il arrive le plus souvent que les coupables profitent des querelles des innocents, au milieu de ce tumulte, Ramengo put prendre sa course, et par le chemin le plus court s'en aller à la grâce de Dieu.

Lorsque Alpinolo s'aperçut qu'il perdait son temps à le poursuivre, il se prit à se maudire, à maudire le jour qui l'avait vu naître, celui qui le lui avait donné, et la fantaisie qu'il avait eue de prendre part à ce combat. S'il ne s'y fût point mêlé, il aurait rencontré Ramengo; il se serait vengé sur lui en vengeant Franciscolo, la divine Marguerite, la patrie perdue par sa faute, l'humanité déshonorée par le traître.

De son côté, Ramengo, échappé au péril d'être tué par son propre fils, commença à se plaindre et à chercher dans la colère le remède de ses remords: cette circonstance redoubla encore sa haine contre Pusterla.

«C'est parce qu'il m'a trompé par les apparences d'un faux amour, que j'ai tué ma femme. Un fils au moins me restait d'elle, un fils en qui je pouvais me complaire et me rendre l'envie de ceux qui peut-être me méprisent. Et cet infâme vient encore se jeter entre nous; et, pour ses folles fantaisies, le père et le fils sont divisés, sont ennemis; mais, non; je ne me reposerai point que je n'aie réussi à me réconcilier avec mon fils; j'exterminerai celui qui le fascine. Alors je me rapprocherai d'Alpinolo, je reparaîtrai avec lui dans la société, à Milan, à la cour. Lorsque je serai arrivé à un poste brillant, qui cherchera jamais quel fut mon premier pas? Mais toi, toi maudit, qui es la cause de notre séparation, je sais maintenant où tu t'abrites; et que je ne sois pas un homme, si je ne le fais expier ton crime par le sang. Alors seulement tu auras payé ta dette.»

Et il écrivit à Luchino Visconti la lettre que nous avons trouvée dans les mains du secrétaire, le jour de l'entretien du prince et de Marguerite, dans laquelle il demandait l'impunité pour son fils, et laissait entrevoir qu'il était sur le point de partir pour rejoindre Pusterla. Il n'osa plus se montrer, de toute cette journée, dans les rues de Pise; il ne retourna plus dans l'auberge d'Aquevino, qui regardait sa maison comme souillée pour avoir abrité un homme de cette espèce. Une taverne, avec une branche d'arbre pour toute enseigne, où logeaient la nuit des portefaix, des mariniers et de mauvaises femmes, fut le refuse de Ramengo pendant les jours qui suivirent; mais, riche en ruses et en argent, il ne tarda pas à s'entendre avec un capitaine de navire qui, au premier bon vent, devait mettre à la voile pour Antibes; en effet, après peu de jours, il quitta sain et sauf l'Italie. Alpinolo, qui, jour et nuit, l'épiait dans les coins les plus reculés, dans la foule la plus épaisse, eut beau temps à l'attendre. Il ne devait plus le rencontrer que dans un horrible lieu.

CHAPITRE XVI.

L'EXILÉ.

ÛR de la fidélité de Pedrocco de Gallarate, Buonvicino lui confia Pusterla. Pedrocco était le chef d'une de ces espèces de caravanes qui, deux ou trois fois l'an, faisaient le voyage de France pour y porter les denrées du Levant et les draps de Milan. Il avait la tournure d'un portefaix, la face bronzée par le soleil et la gelée, les mains robustes et calleuses. Il était vêtu d'un justaucorps serré à la taille par une large ceinture de cuir noir qui soutenait un cimeterre; souvent son capuce, rabattu sur les yeux, lui donnait une physionomie si dure qu'elle avait quelque chose d'effrayant. Cependant c'était le meilleur homme du monde, un bon vivant aimable et tranquille qui n'eût pas voulu faire de mal à une mouche. Capitaine d'une bande de muletiers, expéditionnaire ambulant, on le trouvait toujours prêt à tout faire, habile et discret. Il eût porté de la même façon une indulgence plénière et une sentence de mort, une châsse pleine de reliques et le prix de l'infamie et de la trahison. Cette fois, il avait chargé son convoi de draps sortis des fabriques des Umiliati de Brera et de la maison de Varez, pour les porter à Louvain, à Sedan et dans d'autres villes qui nous fournissent aujourd'hui. Quand Buonvicino lui eut recommandé de conduire son ami et de se taire, il mit la main sur son cœur, en s'écriant: «Mon père, je ferai tout mon possible;» et il se chargea de cette mission de confiance avec d'autant plus de loyauté, qu'il voyait que Buonvicino jouissait d'une plus grande estime.

Ils s'avancèrent donc par la Valgane avec une file de mulets, et après quelques détours se trouvèrent enfin dans le val Travaglia. Mais au moment où ils étaient engagés le plus avant dans ces gorges, ils se virent attaqués par une bande d'hommes avinés, qui d'abord firent craindre à Pusterla pour sa vie et celle de son fils; rassemblant les muletiers, il se préparait à se défendre. Mais ils s'aperçurent bientôt que ces gens-là n'en voulaient point à leur vie. Ils les laissaient libres de continuer leur chemin, pourvu qu'ils abandonnassent leur convoi ou qu'ils payassent une énorme taille, parce qu'ils venaient de Milan, et qu'ils étaient eux-mêmes les ennemis du seigneur de Milan.

Ils commençaient déjà à dépouiller la caravane, lorsque Pusterla apprit qu'ils étaient les hommes d'Aurigino-Muralto de Locarno. C'était, si on s'en souvient, un des amis de Pusterla; il avait assisté à la réunion de la fatale soirée; et, condamné à mort par les Visconti, au lieu de fuir avec les autres proscrits, il s'était retiré dans les montagnes patrimoniales et à Locarno, dont il était le seigneur. Là, ayant fait alliance avec les Rusconi, seigneurs de Bellinzona, il avait levé bannière contre Luchino.

Ce nom, cette nouvelle, suffirent pour chasser de l'esprit de Pusterla toutes les résolutions de repos, de fuite et de retraite. «Aurigino, dit-il aux hommes de la bande, c'est un de mes grands amis; malheur à celui qui touchera un fil de ces bagages! Nous sommes du même parti, et je viens pour faire cause commune avec lui.»

Il obtint en effet que ces Masnadieri, qui avaient une espèce de bonne foi à leur manière, et qui respectaient le droit des gens à la façon des modernes Bédouins, ne touchassent point les bagages: puis il s'embarqua sur le lac Majeur. Le petit Venturino paraissait jouir avec délices de la beauté d'un ciel si pur, de ces eaux, de ces rivages, de cette mer environnée de montagnes escarpées et de ces plages ornées de la plus luxuriante végétation. Il resta un instant les yeux comme fascinés par ces enchantements: puis, se retournant vers son père: «Oh! si ma mère était avec nous!» s'criait-il. Et leurs pleurs se confondaient, et ils soupiraient ensemble.

Mais si le cœur et l'esprit, de l'enfant ne se nourrissaient que d'amour, le père était occupé d'idées bien différentes. Il se voyait déjà le chef d'une armée de braves et résolus montagnards, et la terreur de Visconti. De victoire en victoire, sa pensée courait jusqu'au jour où il imposerait un pacte à Luchino, et où il regagnerait par les armes sa femme et sa patrie. Lorsqu'il arriva à Locarno, il y fut reçu avec enthousiasme. Fêtes, réjouissances, tout lui fut prodigué. On lui montra un grand appareil de puissance, on lui exagéra les forces dont on disposait. Mais Aurigino-Muralto était chef, lui, il y était chef de sa petite armée, et pour renoncer au commandement, il faut plus de vertu et moins d'impétuosité que n'en avait le jeune rebelle. On fit donc des politesses infinies à Pusterla; mais quant à de l'autorité, on ne lui en donna aucune. Aux courtes illusions succéda un prompt désenchantement, et avec son inquiétude habituelle, Pusterla souhaitait être bien loin d'un lieu où ses amis mêmes, disait-il, l'abandonnaient et le trahissaient.

Il reçut des lettres de Buonvicino. Celui-ci, avec toute la chaleur de l'amitié, le suppliait de fuir, de s'éloigner le plus qu'il pourrait, de ne point se laisser aliéner par les trop faciles espérances des bannis. Il le conjurait de se souvenir que la vie de Margherita pouvait dépendre d'un de ses mouvements; de penser à son fils, qu'il avait avec lui, et qu'il devait conserver à l'amour de cette infortunée. Il lui apprenait ensuite les préparatifs de Luchino contre Muralto, et qui certainement écraseraient une poignée de révoltés, quelque courage qu'ils dussent déployer.

Cédant en partie aux conseils de l'amitié et de la prudence, en partie au dépit de se voir dédaigné, Pusterla quitta Locarno, où il devint le sujet d'autant de railleries qu'il avait naguère obtenu d'applaudissements. Toujours accompagné, de Pedrocco, il s'avançait à travers les Alpes, en suivant des routes marquées seulement par l'écoulement des eaux et par quelques croix qui marquaient les endroits où les voyageurs s'étaient engloutis dans le précipice. C'était un étrange spectacle pour nos bannis que cette suite de mulets qui, toujours suspendus sur le bord de l'abîme, gravissaient tortueusement, à pas lents et la tête basse, sans qu'au sein de cette vaste solitude ou entendu d'autre bruit que le battement de leurs sabots, le tintement des grelots de leurs colliers, les sifflets et les jurons des muletiers. Au centre de la caravane, Pusterla s'avançait sur un mulet robuste, tenant Venturino en croupe. Pedrocco cheminait à pied à ses cotés, courant çà et là pour donner les ordres nécessaires, puis revenant toujours à son poste, pour alléger, par son entretien, l'ennui du seigneur lombard.

«Oh! d'ici en France, il n'y a qu'un saut. Beau et riche pays que celui-là. La Lombardie n'en vaut pas la moitié.--Quel en est le gouvernement?--Mais ce sont des choses que je n'entends point.--Les routes?--Attendez-vous à les voir toutes pareilles à celle que nous suivons, qui, comme chacun sait, a été faite par le diable. Abîmes, précipices, ruines, éboulements dans les montagnes, bois, marécages dans les plaines, des voleurs partout. Mais les mules savent où elles mettent le pied, et, le plus souvent, le voyage s'accomplit sans qu'une seule périsse. Et puis, à quoi sert d'avoir peur? S'il faut mourir, bonne nuit, c'est une corvée qu'il faut faire au moins une fois. Je dis bien: le pire, ce sont les malandrins. Vous avez vu comme nous l'avons échappé belle avec ceux de là-bas. En l'an treize cents et je ne sais plus combien, nous revenions d'Avignon avec soixante mille florins d'or tout neufs. Je suis hors de moi rien qu'à me rappeler ce beau magot. Le saint-père me les avait confiés pour les porter au cardinal Poggello, son neveu, pour payer les troupes chargées de tenir en bride certaines factions et d'autres choses auxquelles je ne m'entends point. Le saint-père, parce que ses florins lui tenaient au cœur, me donna cent cinquante cavaliers pour convoyer mes trente mulets; des cavaliers, je puis le dire, que l'air en tremblait. On va, nous passons fleuves et monts sans faire une rencontre, lorsque, engagés dans une vallée du la Savoie je commençai à remarquer certaines figures qui ne promettaient rien de bien. «N'ayons pas peur, dirent les cavaliers français; nous ne faisons qu'une bouchée des Italiens.» Il faut dire qu'ils ne s'étaient pas bien recommandés à saint Christophe pour avoir un bon voyage, parce que les Français ont toutes les bonnes qualités, mais peu de dévotion. Pendant que nous vidions, non pas une bouteille, mais un tonneau, voici toute la bande, Dieu sait combien ils étaient! qui nous tombe sur le dos. Ferme, prends, frappe, laisse: ces Français paraissaient autant de paladins Roland. Mais il faut avouer qu'au jeu des mains, les Italiens n'ont pas leurs pareils au monde. En somme, ces gens, qui étaient de Pavie, démontèrent les Français, et après les avoir débarrassés du poids de leur armure et de leurs bagages de cavaliers, les renvoyèrent à Avignon à pied, comme des pèlerins; puis il m'enlevèrent juste la moitié de mon argent et de mes mules, chose qui n'était point encore arrivée depuis que les pedrocchi vont de Gallarate en France. Et je dus conduire au cardinal-légat ce qui me restait.»

Lorsque Pusterla arriva sur la cime des monts qui séparent les deux contrées, il s'arrêta, regarda de tous côtés le ciel et la terre. Les genoux semblaient lui manquer, et Pedrocco lui demanda s'il se trouvait mal. Il répondit en soupirant: «Ici finit l'Italie!

--L'Italie, s'écria Pedrocco, Votre excellence pourra la trouver dans Avignon. Là, cardinaux, serfs, camériers, poètes, bouffons, tout est Italien.

--Et connaissez-vous dans cette ville d'Avignon Guillaume Pusterla?

--Qui? l'archiprêtre de Moura? Je l'ai accompagné, moi-même.

--Et comment se trouve-t-il?

--Très bien; gras, triomphant; il est d'une santé à passer cent ans.

--Je le sais; mais je demande si le pape le favorise, s'il connaît les disgrâces de sa famille à Milan, s'il est bien vu à la cour.

--Ce sont des choses auxquelles je n'entends rien.» Après un court séjour à Paris, Pusterla vint dans cette partie tout italienne de la France, comme le lui avait dit Pedrocco, c'est-à-dire dans le comtat Venaissin. A peine arrivé à Avignon, il s'informa de la demeure de l'archiprêtre de Moura, Guillaume Pusterla, son oncle, et il fut reçu par le digne, prélat avec toute la joie imaginable. L'argent que Pusterla avait placé sur les principales maisons de commerce de la France, et qui s'élevait à des sommes très-considérables, lui permit de mener, malgré la confiscation de ses biens, un train convenable à son renom et à sa naissance. Son oncle le mit en rapport avec tous les dignitaires ecclésiastiques d'Avignon, et aussi avec les hommes qui se distinguaient le plus par leur science, entre autres avec Pétrarque.

Cependant Pusterla avait toujours espéré que le pape se prêterait tôt ou tard aux desseins qu'il avait formés contre Luchino, lorsqu'un événement inattendu détruisit tout à coup ses espérances. Des envoyés de Luchino vinrent à Avignon solliciter le pardon du saint-père; et le naturel bienveillant de Benoît XII, incapable de chicaner sur les conditions, rendit la réconciliation plus prompte et plus facile. L'interdit qui pesait sur les Milanais depuis vingt ans fut levé par le pape, et en retour Luchino reconnut la suprématie de la papauté sur l'empire, son droit de nommer au trône vacant, et son indépendance absolue de la puissance impériale. Il devait en outre payer au saint-siège un tribut annuel de soixante mille florins. Ce fut l'archiprêtre de Moura qui annonça cette nouvelle à Pusterla. «Et des exilés, des prisonniers, le traité n'en a-t-il pas fait mention? demanda celui-ci.

--Aucune, répondit l'archiprêtre. Le pape recommande aux seigneurs de Milan d'être pieux, généreux, plus prompts à récompenser qu'à punir, s'ils veulent que le Seigneur en fasse autant avec eux. Mais, mon neveu, à peine puis-je contenir ma joie en pensant aux contentements des Milanais et de mes bons habitants de Moura, lorsqu'ils vont apprendre l'heureuse nouvelle! Les églises ouvertes de nouveau, leurs morts ensevelis en terre bénite, les chants qui leur seront rendus, le bonheur de revoir les cérémonies solennelles qu'ils n'avaient pas vues depuis vingt ans.» En parlant ainsi, les larmes venaient aux yeux du bon archiprêtre; mais l'heureuse nouvelle, comme il disait, causa bien de mauvaises nuits à Pusterla, par la perte de ses espérances.

Sur ces entrefaites, Ramengo arriva à Avignon et se présenta à Pusterla comme un ami. En effet, c'était un ancien client de sa famille, et qu'il s'était lui-même attaché par des bienfaits. Il avait été l'époux de cette Rosalie qui lui avait inspiré tant de compassion, s'il ne l'avait point aimée d'amour. Ses crimes énormes, ses tentatives contre l'honneur de Marguerite, lui étaient inconnus. Quant à sa dernière trahison, Alpinolo, dans le premier moment, s'était jeté aux pieds de Pusterla avec l'intention de lui confesser sa propre faiblesse et la criminelle perfidie de Ramengo. Mais pour courir à la recherche de Marguerite, il avait interrompu sa confession, et si on ne fait point de tels aveux dans le premier élan d'un généreux repentir, la réflexion nous en ôte ensuite le courage.

Aussitôt qu'il vit Ramengo, notre exilé l'aborda avec cordialité, en lui demandant: «Êtes-vous venu de vous-même ou par contrainte?

--Moitié l'un, moitié l'autre,» répondit Ramengo; et il imagina autant de mensonges qu'il lui en fallait pour exciter la compassion et gagner la confiance de son seigneur. Voyant en lui un concitoyen exilé comme lui, comme lui persécuté et peut-être pour lui, Pusterla trouvait à Ramengo des titres suffisants pour qu'il l'accueillit à bras ouverts, le désirât pour son hôte, et se mit à entamer avec lui ces premiers sujets de la conversation du banni: la patrie et la famille.

Le traître avait trop beau jeu. Par un facile mélange du faux et de vrai, Ramengo sut non-seulement éloigner tout soupçon de l'âme du lombard, mais encore acquérir entièrement sa confiance. Avec une fougue d'autant plus grande que depuis longtemps elle n'avait point trouvé à s'assouvir, Francesco exposa au nouveau venu ses déceptions à cause du nouveau traité conclu par te saint-père avec Luchino, et du soupçon qu'il avait conçu que les ambassadeurs de ce prince avaient machiné de le prendre par violence, et de le traîner à Milan; soupçon, à vrai dire, fondé sur un trop grand nombre d'exemples d'une semblable déloyauté.

Nos lecteurs doivent se souvenir que Ramengo avait montré aux réfugiés de Pise certaines lettres de Martino della Scala, qu'il se disait chargé de remettre à Pusterla. C'était encore une de ses trame». Sachant que Franciscolo était dans les bonnes grâces de Scaliger, et comment il avait été excité à la vengeance pendant qu'il était à Vérone, d'accord avec Luchino, il feignit une lettre dans laquelle Martino annonçait qu'une rupture définitive allait éclater, par ses soins, entre lui et Luchino. Il invitait Pusterla à se rendre à sa cour, lui promettant de larges honoraires et une autorité égale au mérite d'un homme si généralement cher et révéré, qui entraînerait sous ses drapeaux tous ceux qui désireraient rendre la liberté à leur patrie et la recouvrer pour eux-mêmes.

C'était frapper un coup de maître sur une âme ambitieuse et inquiète comme celle de Pusterla. Ramengo, battant le fer pendant qu'il était chaud, lui exposa l'état de toute l'Italie, ce qu'il avait pu pénétrer des desseins des bannis pendant son séjour à Pise. Il raconta comment il s'était abouché et entendu avec ces derniers, et même qu'il venait de leur part le solliciter de prendre pitié de la patrie, qui lui demandait merci; de sortir d'un repos apathique; de se souvenir comment Matteo Visconti, après neuf années, était revenu au pouvoir, parce que les fautes des Porrian dépassaient les siennes.

Flottant entre son imagination, qui souriait à un avenir de vengeance et de tendresse, et les conseils de son oncle et ceux de Buonvicino; quelquefois résolu de tenter toute chose pour sortir de ce calme homicide; quelquefois ayant soif de paix, de ce repos dont il se sentait plus désireux que capable, il était dans la pire des conditions; celle de l'homme qui ne sait pas prendre un parti.

«Pourquoi ne recourez-vous pas à Pommaso Pezzano?» lui dit Ramengo. Le Pezzano était un astrologue de ce temps fort renommé dans Avignon; et c'était alors, et non pas seulement alors, un expédient excellent pour les esprits faibles et indécis, que de substituer aux calculs de la prudence les prophéties d'un imposteur. Le conseil plut à Francesco. L'astrologue, après avoir fait montre d'études et de connaissances mystérieuses, lorsqu'il eut observé pendant plusieurs jours la main de Pusterla et les étoiles, formé l'horoscope et trouvé l'ascendant, lui annonça alors que sa vie était en grand danger, et une quelqu'un, sous de gracieuses apparences, cherchait à le livrer à ses pires ennemis.

Il n'en fallut pas davantage pour confirmer Pusterla dans le doute qu'il avait déjà conçu que la cour pontificale voulait le livrer, comme une victime, à Visconti réconcilié. Il fit donc les préparatifs de son départ. Quelques raisons que lui apportât son oncle, quelques exhortations qu'il lui fit, les larmes aux yeux, d'écouter la divine sagesse, qui taxe de folie ceux qui dépensent leur argent à tenter la ruine des puissants, quelques assurances qu'il lui donnât qu'il n'avait point à craindre de trahison si noire des prêtres d'un Dieu de justice, Pusterla se confirmait d'autant plus dans son projet de revenir en Italie, «Enfin, disait-il, quel mal peut-il m'arriver? Je ne me livre point aux mains de mon persécuteur; je ne me confie point aveuglement à une indulgence, à une générosité mensongères. Non: je reverrai l'Italie.--Italie! qui peut proférer ton nom sans ajouter belle et infortunée! Je m'approcherai de mes amis, de Marguerite. De là, je pourrai comprendre et apprécier la situation de ma patrie; et mieux que dans Avignon, terre de prêtres, je trouverai un sûr et honorable asile dans Pise: Pise libre, souveraine des mers et ennemie des Visconti!»