Misère Publique.

L'hiver approche: pour le riche c'est la saison du luxe et des plaisirs, pour le pauvre c'est celle du dénûment et des plus rudes souffrances. Mais comme c'est le temps aussi où, de toutes parts, les magistrats municipaux et les bureaux de bienfaisance font appel aux hommes heureux pour qu'ils viennent en aide aux indigents, nous croyons que c'est le moment de dresser une statistique de la misère.

D'après le recensement fait en 1841, le chiffre total des individus recueillis en France par les hospices et hôpitaux se montait à 93,335. Mais la division de ces malheureux entre les départements ne saurait rien prouver quant à la misère proportionnelle, qui y règne. En effet, nous voyons dans ces tableaux qu'en général ce sont précisément les départements où il y a le plus d'aisance qui, ayant trouvé le plus facilement des ressources pour fonder de grands établissements de charité et pour secourir la misère sur une plus large échelle, fournissent le chiffre le plus élevé; tandis que les autres départements qui n'ont pu recourir aux mêmes moyens, quoique la misère y soit plus grande, fournissent nécessairement et malheureusement un chiffre moins considérable à la statistique ministérielle. Ce document ne prouve donc pas plus que ces autres calculs qui établissent que, dans le département du Nord, sur 6 habitants on en compte un qui a besoin d'être secouru, tandis que, dans la Creuse, il ne se trouve qu'un pauvre sur 58 personnes. Ces chiffres fussent-ils exacts, on aurait à se demander si la situation des 57 habitants de la Creuse considérés comme non indigents parce qu'ils ne sont pas secourus, leur permettrait, alors qu ils y seraient portés, de venir aussi efficacement en aide à l'indigent qui est à côté d'eux que la situation des 5 citoyens aisés du Nord leur permet d'adoucir la position de leur concitoyen pauvre. Il est évident que des associations de secours mutuels entre travailleurs, qu'une meilleure réglementation du travail modifierait bien promptement la proportion dans ce dernier département. Mais quelles nombreuses et quelles lentes améliorations ne faudra-t-il pas pour que la proportion donnée ne soit plus mensongère dans les départements pauvres du centre, et de quelques autres parties de la France?

A Paris la situation est mieux constatée, et les chiffres ont une signification plus réelle. Nous ne nous occuperons pas aujourd'hui de la partie de la population qui est traitée et recueillie dans les hôpitaux et les hospices. Il y a là tout un travail à part que nous nous proposons bien d'entreprendre, mais quant à présent nous ne supputerons que la population indigente secourue à domicile par les bureaux de bienfaisance.

En 1841, dernier exercice, sur lequel l'administration ait publié son travail de compte-rendu, 29,282 ménages indigents ont été secourus. Ce chiffre se décompose ainsi:

Ménages ayant reçu des secours temporaires. 10,424
-- -- des secours annuels ordinaires. 14,383
-- -- Octogénaires, l,223 }
-- -- Septuagénaires. 1,962 }
-- -- Aveugles. 1,054 } 4,475
-- -- Paralytiques. 236 }
Total égal. 29,282

Ce nombre était de 30,361 en 1829, de 31,723 en 1832, de 28,969 en 1935,et de 26,936 en 1838. Ainsi, malgré l'augmentation constante de la population, le nombre des indigents avait constamment décru depuis 1832, époque à laquelle le commerce et l'industrie commencèrent à prendre du développement, jusqu'en 1838, année de leur apogée. C'est à la fin de cette dernière année qu'on vit commencer la crise à l'influence de laquelle le commerce n'a pas échappé depuis, et dont l'un des effets a été d'augmenter le nombre des indigents de près d'un dixième.

Les 29,282 ménages secourus en 1841 comprenaient 66,487 individus. Ils étaient plus surchargés de famille que ceux de 1829, car à cette dernière date, quoique le chiffre des ménages fût plus élevé de. 1,079, le nombre des individus secourus était moindre de 3,782.

Les chefs de ménages indigents se classaient de la manière suivante: mariés, 11,917; veufs, 10,408; femmes abandonnées, l,898. On y ajoutait ensuite: célibataires adultes, 4,496; célibataires orphelins, 563.

Sur les 29,282 chefs de ménage secourus, 15,250 ont moins de soixante ans; 14,052 ont dépassé cet âge. On y compte un seul centenaire.

Le loyer des lieux qu'occupent ces ménages secourus est, pour 5,399 d'entre eux de 50 fr. et au-dessous; il est de 51 à 100 fr. pour 12,680; de 101 à 200 fr. pour 5,684; de 201 à 300 fr. pour 187; de 301 à 400 fr. pour 13; au-dessus de 400 fr. pour 2 seulement. 3,003 sont logés à titre gratuit, et 2,317 le sont comme portiers.

Dans les 29,282 ménages, 15,495 ont pour chefs des hommes. Nous ne donnerons pas la répartition du nombre entier entre les diverses professions, mais nous indiquerons le chiffre pour lequel quelques-unes y figurent. En le faisant, nous n'avons pas la prétention de fournir des éléments de calculs sur l'aisance et les ressources de telle profession comparée à telle autre; la statistique ne fait souvent que complaire à la curiosité, elle tombe dans le ridicule quand elle a la prétention de l'éclairer toujours, et nous n'imiterons pas Parent-Duchatelet dans son livre sur les femmes dégradées, qui, prenant à coup sûr quelque exception que nous voulons ignorer pour un des éléments de ses calculs, dit que, dans une période de temps qu'il détermine, sur tel nombre de ces malheureuses qui finissent par se marier, il y en a une qui épouse un membre du Conseil d'État.

Nous remarquons d'abord sur le tableau général que cinq états qui, précédemment, comptaient des indigents secourus, n'en ont point eu en 1841: ce sont les albâtriers, les arroseurs, les ciriers, les lamineurs et les cimentiers.--Les affineurs, apprêteurs de draps, artificiers, batteurs d'or, charcutiers, chocolatiers, décatisseurs, égouttiers, facteurs, machinistes, pédicures, satineurs, n'en ont compté qu'un seul chacun.--Nous remarquons encore, dans les professions où il y a eu peu d'indigents à secourir ou du moins secourus, les bandagistes, les brodeurs en or, les dentistes, les estampeurs, les frangiers, les interprètes, les lapidaires, les mouleurs en plâtre, les parcheminiers, les parfumeurs, les sertisseurs, qui n'y figurent chacun que pour deux:--les artistes dramatiques, les chantres de paroisse, qui y sont portés chacun pour trois.

Les dessinateurs fournissent quatre indigents; les libraires et bouquinistes, six; les compositeurs d'imprimerie, pour lesquels le travail est cependant fort inégal, mais qui ont eu le bon esprit d'entrer largement dans la voie des caisses de secours mutuels, dix, chiffre bien peu élevé en raison de leur grand nombre; les graveurs, quinze; les relieurs, vingt-quatre. Quant aux imprimeurs en caractères, dont l'emploi des machines a diminué sensiblement les garanties d'occupation, cent trente-neuf ont été dans la nécessité de recourir aux secours.

Vingt-sept tambours se sont trouvés dans la même situation.

Dans les chiffres dépassant la centaine, nous trouvons: les charpentiers, 111; les tourneurs, 119; les chiffonniers, 122; les fileurs de coton, laine et soie, 124; les tisserands, 129; les terrassiers, 130; les savetiers, 131; les anciens domestiques, 132; les charretiers, 140; les anciens employés et écrivains, 140; les manœuvres, 140; les balayeurs, 149; les corroyeurs, tanneurs, mégissiers et peaussiers, 156; les cochers, 171; les porteurs d'eau, 189; les ébénistes, 192; les bonnetiers, 197; les peintres, vitriers et colleurs, 278; les maçons, 300; les serruriers, 333; les menuisiers, 406; les tailleurs d'habits, 477; les marchands revendeurs, 778; les cordonniers, 880; les commissionnaires et hommes de peine, 1,429; les portiers (hommes), 1,283; les journaliers, 1,805; les individus sans état, 1,982.

Le rapport de la population indigente à la population générale de Paris a été, en 1841 (prenant pour cette dernière le résultat du recensement de 1836), de 1 sur 13 habitants 307 millièmes. Voici le rapport dans les arrondissements:

Dans le 2e, 1 indigent sur 33 habitants 705 millièmes.
-- 3e, 1 - 27 - 152
-- 10e, 1 - 19 - 172
-- 1er, 1 - 17 - 985
-- 5e, 1 - 17 - 951
-- 7e, 1 - 17 - 624
-- 11e, 1 - 16 - 180
-- 6e, 1 - 15 - 904
-- 4e, 1 - 13 - 756
-- 9e, 1 - 8 - 427
-- 8e, 1 - 6 - 597
-- 12e, 1 - 6 - 235

Les recettes faites par les bureaux de bienfaisance sont le produit d'une subvention de l'administration des hospices, de legs et donations, de dons, collectes et souscriptions (en 1841. 259.549 fr.); des troncs et quêtes dans les églises (27,692 fr.); de représentations théâtrales, bals et concerts (9,682 fr.), et d'autres fonds généraux et spéciaux.

Leur dépense a été, en 1841, de l,361,635 fr. Le douzième arrondissement, le plus chargé d'indigents, est entré dans ce chiffre pour 244,323 fr. C'est presque toujours en objets d'habillement et de coucher, en pain, en viande, en bouillon et comestibles, en médicaments, en combustibles, que ce budget de bienfaisance est dépensé. Les secours en nature sont démontrés par l'expérience être bien préférables aux recours en argent. Cependant, ceux-ci étant parfois indispensables, 95,811 fr. ont été distribués en espèces.

Que les caisses de secours mutuels se multiplient, car il est plus digne de s'assurer contre le besoin que de demander aide à la bienfaisance publique; que l'ouvrier soit prévoyant quand il est occupé; que les maîtres, comprennent que si la Société regarde leurs coalitions comme moins dangereuses que celles des travailleurs, la morale ne les considère pas comme moins coupables; que le gouvernement, par des traites de commerce bien entendus, imprime à l'industrie, une active impulsion; enfin, que la chanté s'accroisse, car la misère n'a pas diminué, et les bureaux de bienfaisance, outre qu'ils ont eu à secourir, dans l'année qui vient de servir de base à nos calculs, 66,487 individus, auraient eu besoin d'autres ressource encore pour vaincre la réserve souvent suicide de pauvres honteux qu'on D'estime pas à moins de 15,000.