Théâtres.

Théâtre de l'Opéra-Comique--Le Déserteur.
--Montauciel, Mocker; Bertrand, Sainte-Foy.

Opéra-Comique.--Reprise du Déserteur.

Qui ne connaît l'histoire d'Alexis et de Louise, la fille à Jean-Louis, fermier de madame la duchesse, et celle du grand cousin Bertrand, qui joue à la corde et fait le double-tour avec tant de grâce et un talent si distingué?

Qui peut avoir oublié Montauciel, ce dragon si agréable, toujours entre deux vins, et qui trouve cette position si commode?--Brave soldat après tout, fidèle à son capitaine, intraitable sur le point d'honneur, qui s'est fait mettre en prison pour avoir le temps d'apprendre à lire et qui a déjà fait tant de progrès dans cet art utile, qu'après avoir longtemps épelé ces mots: Vous êtes un blanc-bec, il en fait ceux-ci: Trompette blesse.

Et la petite Jeannette, qui a égaré son fuseau? et le gendarme Courchemin, qui chante si gaillardement: Vive le roi? Et surtout cette vieille musique de Monsigny, si naturelle, si simple et si expressive? Nos pères l'ont écoutée et répétée pendant cinquante ans, et la Révolution elle-même, la première, la grande Révolution, qui a détruit et changé tant de choses, n'avait pas arrêté le cours de ce prodigieux succès du Déserteur. On s'était contenté d'orner Alexis, les gendarmes qui l'arrêtent et les soldats qui doivent le fusiller de larges cocardes tricolores, et Courchemin chantait alors, de sa voix la plus formidable:

La loi passait, et le tambour battait aux champs,

Vive la loi! etc.

Le livret du Déserteur est d'une simplicité qui doit faire sourire de pitié tous nos faiseurs d'aujourd'hui.--Alexis, le héros de Sedame, est un jeune soldat qui doit, quand le terme de son service sera arrivé, se marier avec une jeune paysanne, fille de Jean-Louis, fermier. Le moment où Alexis obtiendra son congé est proche. En attendant, son régiment vient à passer dans les environs du village qu'habite Louise, et il obtient la permission de lui faire une courte visite. Malheureusement il annonce sa visite, et les paysans ses amis, le futur beau-père en tête, se disent: «Il faut lui jouer un bon tour.» Ce tour consiste à lui faire croire que Louise s'est mariée pendant son absence. On habille Louise en mariée, on simule une noce, on arrange un cortège villageois, et l'on vient défiler, musique en tête, sur la route par ou Alexis doit arriver. Comment ne serait-il pas dupe de tout cet appareil? Il l'est, et si bien qu'un affreux désespoir s'empare de lui; il veut mourir; il arrache ses épaulettes et sa cocarde blanche, et s'enfuit dans la direction où il peut rencontrer l'ennemi. Notez bien qu'il a choisi pour faire cet exploit le moment où la maréchaussée était à portée de l'atteindre. On le poursuit, il se laisse prendre. On le met en prison, on le juge, on le condamne à mort, on le mène au lieu du supplice, il s'agenouille, et les fusils sont déjà braqués sur lui quand Louise arrive tout essoufflée, une feuille de papier à la main. C'est la grâce du déserteur, qu'elle a obtenue du roi.

Ce sujet est fort simple; mais on comprend qu'il donne lieu à des scènes intéressantes, et l'auteur en a su égayer la couleur un peu sombre par le rôle épisodique du Soldat Montauciel.

Ce rôle est aujourd'hui fort bien rempli par M. Mocker, à qui doit revenir, pour une grande part, l'honneur du succès de la reprise du Déserteur. Il le joue avec beaucoup de goût et de distinction. Son éternelle ivresse est plaisante et point du tout désagréable, et il ne franchit jamais la limite qui sépare la mauvaise plaisanterie de la bonne, limite presque imperceptible et où il est si difficile de s'arrêter! En quelque position que l'auteur du poème place Montauciel, qu'il épèle sa leçon de lecture, ou qu'il se fâche contre Alexis qui le renverse d'un seul coup de poing: ou qu'il abuse de la niaiserie du grand cousin Bertrand, et déroule son interminable cravate (incident burlesque dont la gravure, annexée à cet article, peut donner une idée à nos lecteurs), jamais M. Mocker n'est vulgaire.

Il chante son rôle comme il le joue, et il a de charmants morceaux à exécuter. Les deux airs bouffes que Monsigny a mis dans cet ouvrage sont deux chefs-d'œuvre. Le style bouffe était encore, à cette époque d'invention toute récente, et l'on est surpris qu'un milicien français qui n'avait pas, comme Grétry, habité l'Italie pendant plusieurs années, ait pu si vite et si complètement en surprendre les secrets et s'en approprier les ressources.

Dans les morceaux sérieux, qui sont en majorité dans cette partition, Monsigny est surtout remarquable par la variété et l'énergie de son expression. Les airs d'Alexis ont sous ce rapport un très-grand mérite, ainsi qu'un duo et un trio dans lesquels on a admiré des mélodies charmantes traitées avec une grande habileté de contre-pointiste. En somme, le suffrage de la génération actuelle vient de sanctionner les applaudissements que le Déserteur a constamment obtenus des générations précédentes, et c'est un beau et noble triomphe. Parmi les œuvres contemporaines y en a-t-il beaucoup qui soient destinées à une si longue vie, et auxquelles on puisse promettre, dans soixante-quatorze ans, un succès comparable à celui que le Déserteur vient d'obtenir?

Eve, drame en cinq actes de M. Léon Gozlan (Théâtre-Français.)--Madame Roland, drame en trois actes de Madame Ancelot (Vaudeville).

Eve est une quakeresse; son père, le quaker Daniel, habite la Pennsylvanie; c'est un homme bon, simple, vertueux comme sa croyance le lui enseigne, et adorant sa fille. Eve, cependant, inquiète cette tendresse paternelle; non pas qu'elle ait le moindre vice et commette la moindre faute: Eve est la vertu même; mais elle a des moments d'extase, comme Jeanne d'Arc, et rêve à l'affranchissement de son pays. Nous sommes aux premiers temps de l'insurrection de l' Amérique du Nord contre l'Angleterre. Dans ses heures d'enthousiasme patriotique, Eve s'échappe de la maison du vieux Daniel et se perd dans les bois et sur les monts, encourageant les insurgés, par sa présence; l'armée américaine la prend pour son ange protecteur, l'armée anglaise pour son mauvais génie. Vous comprenez maintenant l'inquiétude de Daniel; il n'est pas rassurant d'avoir une fille qui court ainsi les champs.

Eve n'est pas seulement possédée par le désir de délivrer l'Amérique: elle veut détruire un ennemi mortel de sa religion et de ses frères, le marquis Acton de Kermar; Eve ente Judith sur Jeanne d'Arc.

Le marquis de Kermar a des vices terribles et des passions formidables; il bat et tue ses esclaves pour un mot, change de maîtresse tous les jours, déshonore les familles et poursuit particulièrement les quakers d'une haine féroce, sous prétexte qu'ils prêchent l'égalité et la fraternité, Kermar ne veut pas de cette philosophie, et de temps en temps il fait crever les yeux à un quaker ou deux, pour les en guérir.

Kermar demeure à Québec, dans le Canada; c'est donc à Québec qu'Eve va le trouver pour le tuer, comme Judith tua Holopherne; le vieux Daniel, qui devine le sanglant projet de sa fille, la suit à la piste.

Judith avait, gagné tout droit la tente d'Holopherne; Eve fait plus de façons: elle se promène dans les forêts qui avoisinait le château de Kermar, et au moindre bruit s'esquive comme une biche légère. Tout en errant à travers bois, Eve préserve Kermar, qu'elle ne connaît pas, de la piqûre d'un venimeux serpent, et sauve ainsi la vie à l'homme qu'elle veut tuer: la contradiction est flagrante.

Cette rencontre suffit pour rendre Kermar éperdument amoureux d'Eve; et comme c'est un homme qui n'a pas l'habitude d'attendre, il met ses esclaves à sa poursuite. Les esclaves font si bien, qu'ils s'emparent de la belle quakeresse et ramènent au château. Ainsi Eve est chez Kermar. Que ne le frappe-t-elle? Elle n'en a plus le courage; sa haine est désarmée, ou plutôt l'amour lui a fait place: Eve aime Kermar, commue elle en est aimée. Ceci contrarie très-fort l'esclave Caprice, la bien-aimée et la favorite de Kermar avant l'arrivée d'Eve. Caprice n'a pas d'autre ressource que de chercher à se venger, et elle se vengera. Il y a, sur le lac voisin aux eaux dormantes, certaines fleurs jaunes qui composent un poison parfait pour en finir avec une rivale. Caprice en fera son affaire.

Kermar d'abord n'a pas d'autre idée que de s'amuser d'Eve comme il s'est amusé de tant d'autres; mais tout à coup, pour la première fois de sa vie criminelle, il hésite et se trouble; l'innocence, la pudeur, la sérénité d'Eve, l'émeuvent malgré lui; il faut cependant qu'il possède Eve! Un homme comme lui, qui n'a jamais mis de bornes à ses désirs, dont la passion s'est toujours satisfaite à l'instant même, de gré ou de force; un Kermar, qui joue, qui tue, qui se livre aveuglément aux caprices les plus monstrueux et crève, les yeux aux quakers; un tel don Juan, un tel démon, un tel damné reculerait devant un enfant? non pas. Kermar se met donc à attaquer Eve par tous les moyens de séduction que son nom, son audace, son esprit, sa richesse, peuvent lui fournir: promesses, flatterie, le plaisir et l'or, il n'épargne rien, le serpent! Eve cependant résiste et ne mord point à cette pomme. Tandis que le combat s'engage, Caprice, obligée par Kermar de servir Eve à genoux, a tenté de l'empoisonner; mais le crime avorté; Caprice prendra plus tard sa revanche.

Ce n'est pas seulement la vertu d'Eve que Kermar a pour adversaire, mais encore le ressentiment de Daniel, arrivé à Québec et réclamant sa fille, mais les remontrances du vieux duc de Kermar, pauvre vieillard dont la raison est affaiblie par le chagrin et le malheur. La passion de Kermar se raidit contre cette double attaque de deux pères irrités; il traite Daniel comme un quaker, et lui ferait volontiers crever les yeux, suivant son habitude; quant au vieux duc, il le chasse de sa maison. Oui, le fils chasse son père!

Théâtre-Français.--Première représentation d'Eve.--Le
marquis de Kermar, Firmin; Rosemberg, Brindeau; Dapremire, Mirecourt;
Eve, mademoiselle Plessis; Caprice, Mélingue.

Daniel aura recours au gouverneur de Québec, et lui demandera justice. Que m'importe? dit Kermar; et il arme ses esclaves pour défendre son château et repousser toute attaque de la force publique.

Vous le voyez, Kermar est arrivé au paroxysme de la passion et de la violence. Maintenant rien ne le retient plus; qu'Eve se prépare à subir enfin la défaite. Quoi donc? Kermar recule encore! l'ange intimide le démon! Pour étouffer cette hésitation de sa conscience, Kermar cherche à réveiller son audace à la flamme d'une liqueur brûlante, et tout chancelant, le voici qui frappe violemment à la porte d'Eve. En est-ce fait, ô douce brebis, et seras-tu dévorée par ce tigre furieux'?

Tout à coup la scène change, le tigre apaise ses rugissements et devient doux comme un agneau sans tache. Qui produit cette conversion dans le cœur de Kermar? qui fait un saint d'un damné? la nouvelle subite de la mort de sa mère. Ce trépas inattendu, cette disparition rapide de sa mère, qu'il aimait, jette au cœur de Kermar la crainte et le doute; il interroge sa vie passée, il se juge et se condamne. Aussitôt commencent le repentir et la pénitence: Kermar appelle Daniel pour lui demander pardon et lui remettre sa fille; il se prosterne humblement aux genoux du vieux duc, son père, qu'il avait outragé et chassé; il rend la liberté à ses esclaves, qu'il traitait avec l'inhumanité, d'un bourreau; Kermar fait plus encore, pousse le repentir jusqu'à l'humiliation, souffre l'injure sans se plaindre, et refuse un duel, au risque d'être traité de lâche, lui, l'intrépide, le terrible Kermar! Après quoi, ce persécuteur des quakers se fait quaker lui-même pour achever l'expiation.

Qu'est devenue Eve, cependant? Eve, pour se mettre à l'abri des poursuites de Kermar et se défendre, contre son propre cœur, Eve s'est confiée à Caprice; alors la jalouse Caprice a si bien fait que, sous prétexte de sauver Kermar d'un grand danger, elle a entraîné Eve dans une démarche qui, laissant au fond sa vertu intacte, la déshonore par l'apparence. Caprice est vengée: Eve lutte vainement contre cette prévention de l'opinion publique. Elle s'enfuit pour se dérober à cette honte imméritée, tandis que Kermar se met à la tête des insurgés américains, pour rendre utile une vie jusque-là nuisible, pour laver son passé par un présent et un avenir glorieux.

Plus tard, Eve et Kermar se retrouvent; Eve, devant le tribunal des quakers ses frères, sous le poids d'une accusation d'impudicité; Kermar, au contraire, victorieux et triomphant. Les Américains le nomment leur sauveur, et les quakers le choisissent pour leur suprême juge. Triste mission! car c'est Eve que Kermar doit juger! Les faits attestés par Caprice; entraîneront la condamnation de l'innocente Eve. Daniel se désespère; Kermar fait comme Daniel; mais, Dieu merci, Eve trouve enfin le moyen de se justifier. Ce moyen lui est fourni par l'étourdi même qui l'a compromise, par un certain marquis de Rosemberg, que nous n'avons pu pincer dans notre récit, attendu qu'il joue, dans la dame de Gozlan, un rôle assez, considérable, il est vrai, mais tout à fait en dehors de l'action principale.

Pour aller droit au fait, et c'est là un point difficile dans un drame tellement compliqué de hors-d'œuvre romanesques, il a donc fallu mettre de côté ce Rosemberg, venu tout exprès de France, sur la réputation de Kermar, pour lutter avec lui de folies, le provoquer en duel et lui enlever ses maîtresses; il a fallu passer sous silence les compagnons de débauche de Kermar, leurs insolences, leurs orgies, leurs duels, mille fantaisies cruelles et bizarres de Kermar lui-même, mille récits merveilleux, mille incroyables aventures, les surprises, les mystères et les reconnaissances dont le drame de M. Gozlan est surabondamment pourvu.

Ce luxe de détails infinis, qui se croisent et se débattent dans les ténèbres, est le grand vice de l'ouvrage; il est plein d'inventions mais d'inventions pêle-mêle accumulées; l'esprit y abonde, mais il va jusqu'à l'excès, et déborde souvent en images prétentieuses, fausses et de mauvais goût. Que vous dirai-je? il y a là plus de richesses qu'il n'en faut pour faire une pièce; mais c'est l'ordre, le goût, la clarté, la logique, l'ensemble, qui manquent à ces éléments épais.

Le public n'a pas laissé M. Gozlan sans conseils et sans avertissements; toujours prêt à applaudir les scènes spirituelles et intéressantes, il s'est montré sévère et juste aux fautes de railleur. Les deux derniers actes se sont achevés au milieu de la tempête; mais c'est un de ces naufrages qui n'engloutissent ni le vaisseau ni l'équipage: Eve, par ses bizarreries même, excita la curiosité, et la curiosité est très-proches parente, d'un succès.

Le théâtre a fait de grands frais de costumes et de décors. Tous les acteurs ont joué loyalement et bravement; il faut citer entre les plus habiles mademoiselle Plessis, M. Firmin et M. Ligier.

Quelques jours avant, madame Ancelot faisait aussi son petit roman, bien que madame Ancelot ait certainement cru faire de l'histoire. C'est une des plus nobles et des plus touchantes figures de la Révolution française que madame Ancelot a choisie pour sujet à son élucubration romanesque; j'ai nommé madame Roland.

Nous voyons d'abord madame Roland, qui n'est encore que Manon Philipon, chez le duc d'Oronne; déjà Manon est possédée de l'amour de la liberté; à cet amour sérieux se mêle un autre amour, un tendre penchant pour Barbaroux. C'est au milieu de ces rêves que la Révolution les surprend tous deux; et tous deux saluent du plus ardent de leur âme cette grande union: d'une ère immense.

Plus lard, Manon Philipon devient madame Roland, et Barbaroux met, comme membre de la Convention, son éloquence au service de la cause nationale. Femme du ministre de l'intérieur, madame Roland emploie son autorité, d'une part à défendre la patrie, de l'autre à adoucir le sort des proscrits que frappe le malheur des temps.

Peu à peu la tempête révolutionnaire menace toutes les têtes, et ne respecte pas même les plus dévouées et les plus patriotes; nous retrouverons Barbaroux et madame Roland à l'Abbaye, marchant à l'échafaud d'un pas héroïque.

Ce sujet, simple en apparence, est noyé dans une foule d'épisodes qui l'alanguissent et lui donnent tous les caractères d'une œuvre de fantaisie, sous prétexte de la Révolution.--Peut-être serait-il mieux de ne pas jouer ainsi avec de tels événements et de tels hommes, et de ne point les rapetisser jusqu'au vaudeville. Il y a cependant des mots spirituels et quelque intérêt dans cette pièce, quoique, l'effet en soit bien sombre pour un théâtre habitué aux chansons. (Le Vaudeville a tort de toucher à la hache.)