Bulletin bibliographique.

Les Diplomates européens; par M. Capefigue (3)--Galerie des Contemporains illustre; par un Homme de bien(4).--L'autre Monde; par Grandville (5).

(3) 1 vol. in-8. Imprimeurs Unis, 7 fr. 50 c.

(4) 5 vol. in-18 (L'ouvrage en aura 10.) Chaque volume contient 12 biographies et 12 portraits, I. René 4 fr. le vol.

(5) 1 vol. grand in-8, avec 56 grands dessins coloriés et de nombreuses gravures sur bois. Fournier. 18 fr.

M. Capefigue est le fondateur-gérant d'une fabrique de livres historiques. Cet établissement prospère, à ce qu'il paraît, car il inonde le marché de ses produits. Du reste, il a tant fait parler de lui dans la quatrième colonne des grands journaux, qu'il jouit actuellement d'une réputation au moins égale à celle des pharmacies de MM. Régnault et Lamouroux. Alléché par des annonces payées, le public a d'abord acheté de confiance quelques-uns des livres qui portaient sur leur couverture l'étiquette Capefigue et comp., et qu'on lui vendait cependant sans aucune garantie de vérité et de talent. Aussi, examen fait de sa marchandise, l'infortuné reconnut une fois encore qu'il avait été outrageusement trompé, et

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Toutefois la spéculation était si bonne, qu'en dépit de la découverte de la vérité, malgré les avertissements et les sévères reproches de la critique, elle se continue avec un certain succès. Chaque année, la fabrique Capefigue invente, confectionne et met en vente un ouvrage nouveau qui n'a pas moins de six à huit volumes,--la matière première n'est ni rare ni précieuse,--le plus souvent un épisode ou un règne de l'histoire de France. Quand je dis invente, je me trompe: M. Capefigue n'a jamais inventé que son procédé, qui consiste à faire un volume avec cent pages de mauvaises phrases et deux cents pages de notes copiées partout. Le sujet de ses publications, il l'emprunte à d'autres écrivains plus riches que lui. Les journaux annoncent-ils l'apparition prochaine d'un ouvrage en 4 volumes, qui a coûté à son consciencieux auteur dix années de recherches et de travail, le lendemain même M. Capefigue, qui n'y avait jamais songé, en promet un en 8 volumes, et il s'engage à le livrer avant celui de son concurrent, et il tient parole. Ainsi, il a improvisé en quelques mois une histoire de la Réforme et une histoire de l'Empire, lorsqu'il a su que M. Mignet et M. Thiers travaillaient à ces deux ouvrages, et consultaient, pour les rendre dignes d'eux-mêmes et de leur sujet, toutes les archives de l'Europe. On raconte à ce sujet un mot piquant de l'éditeur futur de l'Histoire du Consulat et de l'Empire par M. Thiers: «Eh bien! Monsieur, je vais vous faire concurrence, lui dit M Capefigue en l'abordant d'un air triomphant.--Comment cela? lui répondit avec le plus grand sang-froid son interlocuteur. Est-ce que vous allez, publier l'Histoire du Consulat et de l'Empire par M. Thiers?»

Cette année, outre la portion ordinaire de l'Histoire de France, M. Capefigue a régalé les dernières de ses anciennes pratiques d'un petit volume supplémentaire. Ce volume, qui a son mérite particulier, est intitule les Diplomates européens. Il y a plusieurs années, M. Capefigue avait publié quelques notices biographiques dans les recueils ou grandes revues. On lui a conseillé de les réunir en un corps d'ouvrage, afin d'en mieux faire connaître la tendance et l'esprit, et il se charge de nous apprendre lui-même pourquoi il a cru devoir suivre cet avis. L'aveu est digne d'être cité en entier.

«Le but que je m'étais proposé alors avait été d'effacer les préjugés que les écoles décrépites de la Révolution et de l'Empire avaient jetés sur les vastes intelligences qui ont dirigé les cabinets ou qui les conduisent encore. Ce but, je le crois, fut en partie atteint par les quatre notices sur le prince de Metternich, les comtes Pozzo di Borgo, Nesselrode et le duc de Wellington.

Il m'a paru d'autant plus essentiel aujourd'hui de compléter cette publication, qu'on semble prendre plaisir, depuis quelques années, de ne grandir que les démolisseurs. Les corps illustres se donnent le bonheur d'écouter les éloges de tous ceux qui ont ravagé notre vieille société, et l'on n'est pas un homme capable, savant, vertueux, si l'on n'a pas été au moins demi-régicide. Quant à moi, je demande une petite place pour les hommes politiques qui créent, conservent ou grandissent les États, pour ceux dont les œuvres durent encore et survivent à tous les déclamateurs. Je donnerais toutes les renommées des constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII pour la moindre parcelle de l'intelligence du grand cardinal de Richelieu!»

M. Capefigue est, comme on le voit, assez difficile à contenter. Qu'il n'aime pas les constitutionnels de 1791, de l'an III et de l'an VIII, nous le concevons sans peine; l'Académie des Sciences morales et politiques s'est donné le bonheur d'écouter plusieurs notices biographiques fort remarquables que lui a lues son secrétaire-perpétuel, et dans lesquelles un juste: hommage était rendu à leurs mérites. Or M. Capefigue; ne pardonnera jamais à ces démolisseurs, comme il les appelle, d'avoir été loués par M. Mignet, auquel il a emprunté le titre d'un de ses innombrables ouvrages. Mais pourquoi Napoléon lui semble-t-il si petit? Serait-ce parce que M. Thiers va bientôt publier son histoire? Dans son éloge de lord Castlereagh, M. Capefigue, après avoir approuvé, admiré et loué la conduite du ministre anglais, s'exprime en ces termes en parlant de l'Empereur déchu:

«Au reste, tout fut fait avec égard et convenance; nul ne fut plus boudeur, plus maussade, et je dirai même plus petit, que Bonaparte dans le malheur. Comment avait-il traité le duc d'Enghien? N'avait-il pas poursuivi et traqué Louis XVIII partout en Europe? Était-ce trop, le lendemain de son aventure des Cent-Jours, qui nous avait tant coûté, que de le placer dans un lieu sûr où il ne pourrait plus tourmenter l'Europe? Bonaparte s'offense de ce qu'on ne lui donne pas le titre de majesté, de ce qu'on ne lui laisse pas la liberté de vivre bourgeoisement en Angleterre ou aux États-Unis (ce qu'il demandait aussi sincèrement) que d'être juge de paix de son canton avant le 18 brumaire. Voyez-vous Bonaparte citoyen de Westminster ou de Charlestown! Après un si long drame, quand on n'a pas su mourir, il faut savoir s'effacer. A Sainte-Hélène, Bonaparte n'eut pas la grandeur de ses souvenirs et de sa gloire, et j'aime à croire que ses flatteurs ont tronqué ses paroles dans les récits sur son exil.»

Des sentiments si nobles et si vrais, exprimés avec tant d'élégance et de distinction, ont-ils besoin de commentaires? Nous ne ferons pas, quant à nous, un si grand honneur à M. Capefigue. Nous aimons mieux compléter cette citation par un autre passage emprunté à l'éloge de lord Wellington, «ce vieux et noble chef des armées britanniques,» qui, à en croire son panégyriste, «n'est pas seulement une haute intelligence dans les combinaisons de la guerre, mais encore une tête politique sérieuse.--En France, ajoute M. Capefigue, les idées marchent moins vite; on y est encore plein de préjugés sur l'esprit et le caractère du duc de Wellington. La vieille queue du parti bonapartiste pèse sur nous et défigure l'histoire.»

Désire-t-on encore quelques échantillons de ce style véritablement unique dans son genre? Ouvrons au hasard ce volume incomparable:

«La vie publique, quand on a des entrailles s'use vite. (P. 260.)

«L'Assemblée Constituante fut un grand chaos où des hommes de talent se heurtèrent la tête. (Page 70.)

«M. Pozzo di Borgo était un homme si plein de faits, qu'ils sortaient parlons les pores... Je le vis à son retour à Paris; quelle différence! et que nous sommes petits devant cette main de Dieu qui brise et froisse le crâne!... (Page 189.)

«Les émotions, on s'en souvient toujours... elles s'infiltrent dans la vie entière, elles s'imprègnent au crâne des hommes pour dominer toute leur pensée... (Page 120.)

«En Angleterre, ce pays des grandes opinions, la chute d'une noble espérance dévore les entrailles des hommes d'État. (P. 222.)

«La Prusse, ce long boyau qui a la tête sur le Niemen et les pieds sur la Meuse.» (Page 306.)

M. Capefigue, qui s'avoue si souvent et si hautement conservateur se permet pourtant çà et là quelques attaques que nous ne savons comment qualifier, contre certaines institutions civiles. Ainsi on lit à la page 84: «A peine rendu à la vie séculière, M. de Talleyrand eut à subir les exigences impérieuses du premier Consul. Bonaparte, qui se piquait de haute moralité, lui imposa l'obligation du mariage, grande plaie pour l'homme spirituel et de bon goût...»

Les citations sont suffisantes. Nos lecteurs savent maintenant dans quel esprit et avec quel style M. Capefigue a ecrit les biographies du prince de Metternich, du comte Pozzo di Borgo, du prime de Talleyrand, du baron Pasquier, du duc de Wellington, du duc de Richelieu, du prince de Hardenberg, du comte de Nesselrode et de lord Castlereagh. Il nous resterait maintenant à prouver que cet ouvrage, si noblement pensé et si purement écrit, contient presque autant d'erreurs que de faits; mais un pareil travail ne saurait trouver place dans l'Illustration. Seulement, pour donner une idée de la conscience historique, qu'on nous permette cette expression, de railleur des Diplomates européens, nous emprunterons encore un court passage à la Notice du prince de Talleyrand.

«Dès 1812, tout prestige était effacé sur l'Empereur: l'incendie de Moscou, les glaces qui avaient enveloppé d'un linceul la grande-armée, la conspiration de Mallet, in avaient ébranlé la force impériale. Les négociations de M. de Talleyrand prenaient une indicible hardiesse; les plénipotentiaires des puissances avaient fixé un congrès à Châtillon, plutôt pour la forme que pour discuter des questions véritablement diplomatiques. M. de Caulincourt devait y présenter un traité sur les limites de la France en conservant Napoléon sur le trône ou la régence de Marie-Louise. Le dévouement de M. de Caulincourt à l'Empire ne pouvait pas être mis en doute: ce fut à ce moment que M. de Talleyrand envoya un agent mystérieux au quartier-général de l'empereur Alexandre. Cet agent, M. de Vitrolles, je crois, dut exposer l'état de la capitale, le besoin qu'on avait d'en finir avec l'empereur Napoléon, la nécessité surtout d'une restauration de l'ancienne dynastie, seule solution positive à l'état de choses. M. de Vitrolles s'acquitta avec beaucoup de zèle et d'esprit de cette mission intime qui le plaçait en face d'immenses dangers; il parvint à remettre à l'empereur Alexandre des lettres chiffrées de M. de Talleyrand, et un mémoire fort détaillé sur l'état des esprits...»

Eh bien! M. de Vitrolles nous a autorisé à le déclarer en son nom, il n'y a pas un seul mot de vrai dans toute cette histoire.

M. de Vitrolles ne reçut pas, comme le croit M. Capefigue, une pareille mission de Talleyrand; il ne lui avait même jamais parlé.

Du reste, M. Capefigue paraît, sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, s'attendre a un démenti. Il n'ose pas affirmer, il se contente de croire, cette manière d'écrire l'histoire n'est-elle pas réellement originale? J'allègue un fait, je ne suis pas sûr qu'il ait eu lieu, mais je le crois, ou plutôt je le pense, cela me suffit. Ne me demandez pas de le vérifier, je suis un trop grand historien pour m'abaisser à de pareilles recherches. Ce «Je crois!» c'est M. Capefigue peint par lui-même. Que pourrions-nous ajouter à un portrait si ressemblant?

L'auteur de la Galerie des Contemporains illustres, qui s'appelle un Homme de bien, possède toutes les qualités, dont M. Capefigue est privé. Nous n'avons que des éloges à donner à cette publication. L'étendue et la variété de ses connaissances, l'élégante simplicité de son style, son impartialité, son indépendance, sa raison et son bon goût, assureront à l'Homme de bien, dont nous respecterons l'anonyme, une place éminente parmi les écrivains les plus distingués de notre époque. On sent, en parcourant la Galerie des Contemporains illustres, que M. de L***. n'a pas voulu faire une spéculation éphémère, comme d'autres biographes contemporains, mais un livre sérieux et vrai, qui sera toujours lu et consulte avec autant de profit et de plaisir.

Ses erreurs, quand il en commet, sont toujours involontaires.

Mais aussi qui pourrait se vanter de n'avoir jamais recueilli un seul renseignement inexact dans cent et quelques biographies d'hommes pour la plupart encore vivants?

L'Homme de bien, répondant à certains critiques dans la préface; de son cinquième volume, a donc pu affirmer, sans craindre d'être démenti, qu'il était «un être un et réel, parfaitement inoffensif et indépendant, disant poliment ce qui lui semble la vérité sans intention de plaire ou de déplaire à qui que ce soit, et ne recevant jamais d'autre inspiration que celle de sa conscience.»

Mais si divertissants que nous semblent les diplomates européens, si intéressants que soient les Contemporains illustres, il est temps de faire, sous la conduite de Grandville, une petite excursion dans un autre monde que le nôtre. Ce n'est pas l'autre monde, celui des démons et des anges, dont tous les grands poètes de l'antiquité et des temps modernes nous ont laissé des descriptions plus ou moins exactes et agréables; c'est un autre Monde, un monde qui n'a jamais existé que dans l'imagination de son inventeur et créateur, un monde qui nous promet, comme son titre l'annonce, une foule de transformations, visions, incarnations, ascensions, locomotions, explorations, pérégrinations, excursions, stations, cosmogonies, fantasmagories, rêveries, folâtreries, facéties, lubies, métamorphoses, zoomorphoses, lithomorphoses, métempsycoses, apothéoses, et autres choses.

Si nous ouvrons ce volume merveilleux, qu'y voyons-nous, en effet? D'abord, après un spirituel menuet danse par la plume et le crayon, l'apothéose du docteur Puff, qui crée deux néo-dieux à son image: le capitaine Krackq, professeur de natation, et le compositeur Habblle. Ces trois co-dieux se partagent immédiatement l'univers à pile ou face. Krackq choisit la mer. Habblle prend le ciel, la terre reste à Puff. Ingénieuse allégorie pour nous avertir que fauteur de l'autre monde va nous révéler tous les mystères des plus bizarres fantaisies de la Folle du Logis; aussi marchons-nous dès lors de surprise en surprise. Là, ce ce sont des instruments ou des végétaux qui prennent des formes et des figures humaines pour donner un conseil ou se battre en duel; ici, des animaux déguisés se livrent, au fond des eaux, aux divertissements les plus excentriques d'un bal masque. Plus loin, aux déguisements physiologiques succède un curieux chapitre intitulé le Royaume des Marionnettes; on y remarque même des maillots qui dansent un pas de caractère avec des crabes. Mais bientôt les plaisirs de l'hiver font place à ceux de l'été: poissons d'avril, Longchamps, exposition de tableaux, ateliers de peintres, Louvre des marionnettes, que d'esprit et de talent vous faites dépenser à votre fécond créateur... De la terre, remontons aux cieux, nous pourrons être témoins d'une éclipse conjugale; nous y verrons le soleil et la lune s'embrasser, les signes, du zodiaque danser la sarabande, une comète se promener sentimentalement dans l'espace, etc., etc.; nous assisterons à la représentation des amours d'un pantin et d'une étoile; puis, pour nous remettre des fatigues de cet étrange voyage, nous irons passer un après-midi au Jardin-des-Plantes. Jetons un regard rapide sur cette foule variée des monstrueux doublivores qui attire d'abord nos regards, et courons à la fête des fleurs; car bientôt des locomotives aériennes viendront nous enlever pour nous ravir au quatre-vingt-dix-septième ciel, où nous connaîtrons enfin quelques-uns des mystères de l'infini. Que vous dirai-je encore? Vous parlerai-je des Iles Marquises, des grands et des petits, de la jeune Chine, d'une journée à Herculanum, d'une macédoine céleste, d'une course au clocher conjugal, des plaisirs des Champs-Élysées, de l'enfer de Krackq, des noces du Puff et de la réclame, des métamorphoses du sommeil, de la meilleure forme de gouvernement, de la fin de l'un et de l'autre monde?... J'aime mieux employer le peu de place qui me reste à vous apprendre, si vous l'ignorez, ô mes bien-aimés lecteurs et lectrices, que Grandville n'avait peut-être jamais été, sinon plus heureux, du moins plus original, plus habile, plus spirituel que dans ce beau volume qui a pour titre un Autre Monde. 20,000 souscripteurs et acheteurs partageront, je n'en doute pas, avant la fin de cette année, ma surprise et mon admiration.
An. J.