MARGHERITA PUSTERLA.
CHAPITRE XIX.
FUITE.
es mesures prises, Alpinolo se décida à se confier à Buonvicino, et il se rendit au couvent. Le saint homme se tenait dans sa petite cellule, garnie, suivant la règle, d'une paillasse avec un oreiller, de deux couvertures de laine et d'un escabeau de bois. Il était assis, la tête inclinée, les mains croisées sur ses genoux. Aux rides précoces de son front, à ses joues pâles et amaigries, à ses yeux enfoncés dans leur orbite, chacun aurait pu dire: «Pour cet homme, penser c'est souffrir;» mais sa douleur n'était point du découragement, on pouvait y entrevoir une espérance ou peut-être un souvenir.
Buonvicino ne reconnut point d'abord le jeune page. Sa livrée, sa barbe et l'altération de ses traits le déguisaient même aux yeux d'un ami de son enfance. Dès qu'Alpinolo se nomma, le moine n'hésita point à le reconnaître. Il l'embrassa à plusieurs reprises, avec toute l'effusion d'un père qui revoit son fils après de longues années d'absence, et il lui demanda comment il se trouvait à Milan, malgré la proscription dont il était frappé.
Alpinolo aussitôt, avec l'accent de la haine la plus vive, et sans se ménager lui-même, lui raconta la suite de ses infortunes, la part qu'il avait eue au désastre de Pusterla, la trahison de Ramengo. Enfin, il lui révéla toute une série d'iniquités qu'il n'aurait jamais crues possibles. Mais ce récit n'expliquait point au bon frère la présence d'Alpinolo à Milan. Il le questionna à ce sujet; le jeune page lui répondit que c'était un secret qu'il avait juré de ne point trahir. Toutefois il ne fut pas difficile à Buonvicino de pénétrer ses desseins. Il lui conseilla, il lui ordonna même de ne pas se laisser entraîner par ses passions jusqu'à commettre un crime. Alpinolo lui répondit: «Mon père, vos reproches sont inutiles; je n'ai pas eu le courage d'accomplir mon serment. Votre image, gravée dans mon âme, m'a répété, plus éloquemment encore que vous ne pourriez le faire, ces sages avis que votre bouche autrefois prodiguait à mon enfance attentive. Ce n'est donc point de cela qu'il s'agit aujourd'hui; il faut sauver les Pusterla. Voulez-vous m'aider dans ce projet?»
Et il lui révéla ses plans, comment il avait, à prix d'or, corrompu le geôlier de la porte Romaine, et comment, à la faveur de son rôle de soldat, il espérait mener à bien une tentative d'évasion. Mais ce n'était pas assez de sortir de la prison, il fallait encore, pour la sécurité de ces infortunés, qu'ils eussent des moyens de quitter immédiatement un pays où tout était pour eux un péril. Il expliqua au moine comment il lui répugnait de mettre un nouvel étranger, un second mercenaire dans la confidence de son dessein, et tout ce qu'il avait à redouter d'une pareille confidence pour le succès de son entreprise. Il lui proposa enfin de se charger lui-même de tout ce qui pourrait favoriser la fuite des Pusterla, une fois qu'ils auraient franchi le seuil de la porte Romaine.
Partagé entre la raison, qui lui munirait les faibles chances d'une pareille tentative, et le désir qu'il avait de la voir réussir, hésitant entre les conseils de la prudence et les élans d'une amitié aussi vive que dévouée, Buonvicino fit d'abord quelques objections. Il redoutait d'aggraver le sort des Pusterla si leur projet ne réussissait pas, de précipiter vers leur ruine des êtres qu'il eût voulu sauver au péril de sa vie, et de décider, par une imprudente démarche, leur mort, qui n'était peut-être point encore arrêtée dans l'esprit de Luchino. Mais le page lui montra quelle folie il y avait à croire un moment à l'indulgence de l'amant tout-puissant et dédaigné de Marguerite; qu'ils n'avaient que la mort à attendre, et que, pour les arracher au dernier supplice, rien n'était trop téméraire ni trop dangereux. A moitié persuadé par ces raisons, entraîné surtout par le désir de sauver ses amis les plus chers, Buonvicino déclara qu'il se prêtait aux vues du jeune page, et il fut convenu entre eux que, toutes les nuits, près d'un noyer appelé le noyer de Quadrouno, hors du couvent de Breza, le moine tiendrait trois chevaux tout prêts, afin que Marguerite, Francesco, leur fils, et le courageux écuyer pussent immédiatement s'éloigner de la ville, gagner les frontières et braver dans d'autres contrées la fureur désormais impuissante du tyran.
Puis, après avoir demandé à Buonvicino de le bénir, Alpinolo se précipita hors du la cellule.
Cependant le jour fixé pour l'exécution était arrivé, et tandis qu'Alpinolo, tourmenté par la terreur ou enivré par l'espérance, se livrait à toutes les émotions de l'incertitude. Macaruffo de son côté, assis contre le mur de la prison, dans le corridor où il se tenait habituellement, comptait, en se cachant, les sequins que lui avait donnés Alpinolo. «Un, deux, trois... vingt... quarante-neuf, cinquante! Et ils sont à moi! pensait-il; une nuit m'envoie plus que je n'avais jamais espèré de toute ma vie!... Et moi, lourdaud, qui hésitais encore avant d'accepter! Oui, oui, on m'a bien nommé Lasagnone, le lourdaud. Demain à cette heure, si mes jambes me disent la vérité, j'arrive à la maison. Quelle surprise pour ma femme!» Et il se frottait les mains, et il riait si haut que le soldat de faction s'arrêta pour le regarder. Ce regard produisit sur lui l'effet que produit sur l'écolier, surpris en faute, le sourcillement d'un pédagogue en colère. Alors lui apparut le revers de la médaille; il se voyait surpris, arrêté, pendu. Un moment il se résolut à trahir le soldat qui l'avait payé et à tout révéler à Luchino. Mais la poltronnerie l'empêchait autant que la cupidité de réaliser cette perfidie, parce qu'il ne pouvait sortir de la prison sans être aperçu d'Alpinolo, et qu'il savait que la main du jeune homme ne serait pas lente à le percer d'un coup de poignard.
D'ailleurs, il n'était plus temps de reculer, l'heure était arrivée. Alpinolo vint relever la sentinelle, qui dormait debout.
«Bravo, Quattradita! lui disait le soldat, tu arrives à temps; c'est à peine si je peux tenir les yeux ouverts.
--Va, va, Pagamorta, et dors d'un cœur tranquille; quand le temps de ma faction devrait se prolonger, je ne le gâterai point ton beau petit sommeil d'or.
--Vive Quattradita! répliquait l'autre en lui serrant rudement la main. Touche là '. Un peu sombre, un peu querelleur, mais un bon cœur, brave garçon! Laisse faire, à peine serai-je prince, que je te ferai caporal.»
Et avec un sourire qui se termina en un bâillement sourd, il s'en alla. Ses pas retentirent le long du corridor, s'éloignant de plus en plus. Alpinolo les comptait, regardant en arrière avec anxiété. Le soldat se retira dans le corps-de-garde, laissa la porte retomber derrière lui, et tout rentra dans le silence. Alpinolo fit un tour dans le corridor, l'oreille et les regards au guet, et, n'entendant plus aucun bruit, il s'approcha du geôlier, en lui disant: «Eh bien?»
Macaruffo répondit: «Eh bien?» en levant la tête comme s'il eût perdu tout souvenir de ce qu'il était convenu de faire, et en fixant sur Alpinolo deux yeux pleins d'une stupidité malicieuse.
Mais une menace d'Alpinolo et un serrement de main qui semblait celui d'une tenaille, rafraîchirent la mémoire au geôlier, et lui firent comprendre qu'il n'y avait plus à balancer. Donc, pour tâcher que la tentative d'évasion réussît le plus complètement possible, il ôta ses sandales, s'agenouilla, récita une prière, que la seule terreur amenait sur ses lèvres, et qui n'avait d'autre but que de demander la complicité du ciel. Alors, s'avançant à pas sourds, il éteignit le lampion qui éclairait faiblement le corridor, détacha les clefs de sa ceinture, et, rasant la muraille, il s'avança à tâtons vers la prison de Pusterla.
En proie à ces terreurs que cause la captivité, lorsqu'il entendit crier la clef dans la serrure de son cachot, à une heure si inaccoutumée, Pusterla crut d'abord à un assassinat nocturne; il recommanda son âme à Dieu, et par cet instinct paternel qui survit dans les moments les plus terribles et se montre admirable jusque dans ses puérilités, il porta Venturino dans un coin de la cellule, le couvrit de son manteau, et lui fit un rempart de tout ce qu'il put trouver dans le cachot; faible rempart, s'il eût dû protéger l'enfant contre la fureur des assassins, mais qui servait au moins, dans l'imagination désespérée d'un père, à calmer un moment les craintes qu'il concevait pour la vie de son fils. Quelle fut la joie de Pusterla lorsqu'au lieu du bourreau, ce fut un ami, un ami dévoué qu'il pressa sur son sein, et qui venait lui procurer les moyens de fuir! Il reprit brusquement Venturino, lui recommanda de se taire, et ils sortirent tous du cachot de Francesco pour s'acheminer vers celui de Marguerite.
Bientôt après, les deux époux étaient dans les bras l'un de l'autre. Minute de ravissement qui vaut des siècles de vie, félicité, extase, surprise, tout le cœur humain dans le baiser que ces lèvres, depuis si longtemps séparées, se donnèrent en se réunissant. Mais il fallait abréger ce moment d'ineffable ivresse; ce n'était pas le lieu de perdre le temps, même à être heureux. On remit entre les bras de Marguerite le jeune Venturino, fardeau sacré, précieuse charge, dont elle était privée depuis si longtemps, et qu'elle ne pouvait se lasser de couvrir de caresses. Quoiqu'il ne pût voir qu'il était dans les bras de sa mère, et qu'un ne l'en, eut point averti, l'enfant répondait aux baisers de l'inconnue par ces doux baisers de l'enfance, si pleins de charmante affection; puis, tous se tenant par la main dans l'ombre, reprirent leur marche silencieuse, guidés par Macaruffo.
Déjà ils ont passé le premier corridor; ils ont franchi la porte derrière laquelle dorment les gardes. Après avoir traversé un couloir obscur, ils entrent dans la cuisine du geôlier qui ferme derrière lui la porte et respire comme ayant accompli le plus difficile de l'entreprise. Une autre porte donnait sur une cour: ils l'ouvrent; là, en face, une poterne: cinq pas, sortir, sauter le petit fossé, et ils sont sauvés du péril; ils tendent l'oreille... tout est silencieux. Mais une sentinelle dormait, étendue sur un petit mur latéral à hauteur d'appui; Macaruffo, plein d'anxiété, l'indiqua à Alpinolo; mais celui-ci le poussant en avant, lui lit entendre par signes que ce n'était rien, et que le sommeil du soldat était profond. Tous étaient sur le seuil, précédés de Macaruffo et du jeune page. La lune, fendant les nuages, jeta comme une gerbe de rayons sur le front pâle de Marguerite, que Francesco et Alpinolo regardèrent avec amour, respect et compassion. L'enfant, lui-même, souleva sa tête d'ange, et de sa petite main écartant les cheveux qui lui cachaient le visage de celle qui le portait avec tant de tendresse, il reconnut sa mère. Quelle joie! pauvre petit!! «O ma mère! ma mère!» s'écria-t-il avec un cri aigu; et il lui jeta les bras autour du cou. Le froid mortel les saisit tous à ce cri. Marguerite ferma la bouche de son fils avec sa main; ce fut en vain, il était trop tard. La sentinelle, éveillée, leva la tête, vit plusieurs personnes réunies et cria: «A l'aide! aux armes!» Elle n'avait pas fini de hurler ces paroles, qu'Alpinolo lui avait tranché la tête; puis, de son sabre ensanglanté, il invitait ses compagnons à courir, à fuir, à s'échapper, pendant qu'il resterait à la porte, pour leur donner le temps de s'éloigner avant qu'on se mit à leur poursuite. Tout fut inutile; l'alerte était donnée; de tous côtés les soldats accoururent. Alpinolo
fit des prodiges de valeur; mais il tomba renversé d'un coup de sabre que Sfolcada Melik lui donna par derrière, et le combat fut bientôt terminé. Ou arrêta Macaruffo, malgré ses protestations, et bien qu'il eût espéré, dans la mêlée, dissimuler le rôle qu'il avait joué en se joignant aux soldats contre ses complices, il acquit bientôt la certitude que la vérité était connue à Sfolcada, et il se borna à des supplications qui se perdirent dans les airs.
Cependant Marguerite était dans les bras de son mari, et ils confondaient leurs larmes. Les cris de l'enfant éclataient sous la voûte. Ils ne se dirent rien dans ce moment terrible; Francesco s'écria seulement: «Ma bonne Marguerite!» et ces paroles, qui lui étaient chères dans les jours de la prospérité, résonnèrent si doucement aux oreilles de l'infortunée, qu'elle y puisa toute la force nécessaire pour supporter les insultes et les brutales railleries des soldats qui, les séparant de vive force, les reconduisirent chacun dans sa prison.
CHAPITRE XX.
UN MOINE ET UN PRINCE
rère Buonvicino veilla plusieurs nuits, attendant avec des chevaux les fugitifs près du noyer, comme il en était convenu avec Alpinolo. La nuit même où le jeune page tenta, comme nous venons de le voir, d'arracher les Pusterla aux horreurs de leur prison et au sort qui les menaçait, le moine l'avait passée en prières, partagé entre l'espérance et le désespoir, et lorsqu'il entendit chanter le coq du côté des chaumières voisines, «Ce n'est pas encore pour aujourd'hui,» se dit-il en renvoyant les chevaux avec leur guide; il revint au couvent de Brera. Le jour n'était pas encore parfaitement levé, et les paysans des bourgs voisins s'acheminaient vers Milan pour y vendre du lait, du raisin, des légumes. Ceux-ci portaient deux grandes corbeilles suspendues à leurs bras; ceux-là, deux jarres en équilibre sur leurs épaules; d'autres, des hottes pleines sur leur dos; quelques-uns chassaient devant eux leurs ânes, ou traînaient des chariots; quelques villageoises, les bras et le col nus, portaient des seaux de lait sur leur tête, en parlant entre elles de la tempête de la nuit passée, qui séparait l'été de l'hiver, de la prospérité ou des ravages de leurs champs et de leurs jardins, de la famille régnante, de la peste qui les menaçait, de leurs commères, de leurs amis; et elles comptaient d'avance les deniers que leur rapporterait la vente de la journée.
Arrivés à l'esplanade, située entre San-Calinero et la tour de la porte Romaine, ils voient je ne sais quoi attaché à une branche; ils s'approchent: c'est un homme pendu. «Eh! compère, regardez donc: quel gros fruit cet arbre a produit!
--Oh! oh! qui sera-ce jamais?
--Et que diable a-t-il au cou?
--Une bourse.
--Une bourse? Voulez-vous dire qu'elle est pleine de sequins?»
Et ils montraient le pendu à ceux qui venaient par derrière, et ils désiraient apprendre la vérité, pour être les premiers à la raconter dans les maisons, où ils allaient porter la crème, du lait et les légumes, ou aux servantes, leurs pratiques, qui arrivaient avec leurs paniers sur le marché.
En passant devant la tour, les soldats qui guettaient le passage des belles laitières leur apprirent que c'était le geôlier de la porte Romaine qu'on avait ainsi pendu. Bientôt le bruit s'en répandit par la ville, et lorsque Buonvicino rentra au couvent, le frère portier, Angiolgniel de Concovallo, en était déjà instruit. Son premier soin fut d'apprendre cette nouvelle au moine, qui, le cœur navré, s'informa aussitôt si quelque soldat n'avait point été tué dans la mêlée. La renommée avait exagéré les choses, comme à son ordinaire, et on lui répondit que plusieurs gardes étaient morts.
Les Pusterla avaient donc vu s'enfoncer leur dernière planche de salut. Buonvicino jamais cru fermement à la réussite du projet d'Alpinolo; mais la triste issue de cette entreprise ne le surprit et ne le frappa pas moins que s'il en eût véritablement attendu le succès; tout homme, nonobstant les remontrances et la raison, est porté à croire ce qu'il espère.
En présence d'un pareil malheur, il résolut d'aller lui-même solliciter Luchino, de lui faire entendre le langage de conciliation, de clémence, de miséricorde que son ministère l'autorisait à tenir, et de tâcher de sauver, par la persuasion, les victimes que la ruse ni la violence n'avaient pu tirer des mains du tyran.
Aux approches de la tour qu'habitait Luchino, quatre féroces mâtins se levèrent à l'encontre du moine, avec des aboiements et des grognements que les gardes réprimèrent à grand'peine. Grillincervello ôtant, lui aussi, son beiren burlesque, sans se permettre contre le moine les railleries qu'il n'épargnait à personne, courut l'annoncer à Visconti, en se bornant à dire aux autres serviteurs à voix basse: «Aujourd'hui, le prince aura le sermon dans sa chambre.»
Visconti était enfermé en ce moment dans un cabinet reculé de la tour avec un homme à grande barbe, enveloppé dans une robe noire qui lui descendait jusqu'aux talons. Celui-ci, avec un air d'importance ou d'imposture (l'un ressemble si souvent à l'autre), tenait le doigt tendu sur une figure géométrique qu'il avait tracée, et, dont il faisait la démonstration au prince. Un astrolabe et une sphère armillaire placés à côté de lui indiquaient qu'il était astrologue C'était, en effet, cet Andalone di Nero dont nous avons déjà parlé, et qui n'était pas moins célèbre à Milan que Thomas Pisan dans Avignon, où Pusterla l'avait si malheureusement consulté.
Luchino, comme on le faisait alors dans toutes les occasions douteuses, avait interrogé Andalone sur un problème qui, depuis des siècles, attire l'attention d'un millier de personnes, c'est-à-dire sur la question de savoir s'il était possible de réunir l'Italie sous un seul maître, et s'il serait ce maître fortuné.
Lorsqu'on lui annonça Buonvicino, le prince ne fut pas satisfait de cette visite, mais il n'osa point lui refuser audience, parce que sa récente réconciliation avec le pape lui commandait de grands égards envers les religieux. Il ordonna donc qu'on fit attendre le moine dans la salle de la Vaine gloire, afin que les magnificences du lieu lui lissent mieux sentir toute la différence qu'il y avait entre le prince redouté et l'humble frère, entre le souverain environné de tout l'appareil de la force et l'homme qui n'a d'autre cortège que les modestes vertus de la bienfaisance.
En entrant, Luchino, quoiqu'il eût déjà cuirassé son cœur de cette froideur calculée du puissant qui vient écouter celui qu'il n'exaucera jamais, s'avança courtoisement vers le moine et lui dit:
«Soyez le bienvenu, mon père. Qui vous amène ici?»
Buonvicino, s'inclinant: «Quand le ministre du Dieu de la miséricorde passe le seuil d'un puissant, peut-il y apporter autre chose que des conseils de mansuétude et de clémence?
--Et ils seront toujours bien reçus,» ajoutait Luchino avec une soumission affectée, sous laquelle il cachait cette humeur altière que prennent si promptement ceux qui ne trouvent jamais autour d'eux que l'obéissance.
Et le moine: «Soyez-en béni. Mais il ne suffit pas que l'oreille soit ouverte à la vérité, si le cœur en repousse les préceptes. O prince! il court par la cité d'étranges rumeurs de nouvelles vengeances...
--Vengeances! vengeances! répondit Luchino en élevant la voix, vengeances! nom ordinaire que la malignité donne aux châtiments. Donc, si un traître se soulève contre moi dans mes États, s'il tente, de m'enlever ce que je possède en vertu de mon droit, et si, en le punissant, je me protège moi-même en défendant la société, dont je suis le tuteur, on appellera cet acte une vengeance! Dieu ne m'a-t-il pas remis la glaive pour frapper?
--Et Dieu, reprit le moine d'une voix d'autant plus humble que celle du prince avait été plus emportée, et Dieu vous accorde les lumières nécessaires pour bien vous en servir. Mais n'avez-vous jamais examiné vous-même si vos affections personnelles n'exerçaient pas sur vous des influences fâcheuses? Êtes-vous certain de n'être jamais trompé par ceux dont il a été écrit qu'ils préparent continuellement des flèches pour en frapper les bons dans les ténèbres? Avez-vous considéré que le sang de l'innocent crie incessamment en présence de l'Agneau?»
Les mouvements de Visconti montraient avec quelle impatience il souffrait un langage si vrai, mais si inusité. Et le moine continua: «O prince, vous tenez dans les fers Francesco Pusterla et Marguerite...
--Eh quoi! tout ce sermon aboutit à cette péroraison. Dès qu'il s'agit d'une belle femme, c'est ainsi, mon révérend, que vous prenez, les chose à cœur?»
Ces paroles allèrent jusqu'au fond de l'âme de Buonvicino. Il examina rapidement en lui-même si ses anciennes amours n'avaient pas trop de part dans sa conduite présente. Il lui parut que non, mais il se dit dans son cœur: «Que ce reproche soit en expiation de mes erreurs passées.» Luchino, à qui cette raillerie était échappée dans un de ces moments où le naturel prévaut sur la réflexion, continua plus sérieusement:
«Vous n'ignorez, pas comment les conjurés ont été mis en jugement, et que de leurs aveux spontanés il ne résulte que trop que la famille Pusterla, malgré tous mes bienfaits, était à la tête d'une conspiration tramée contre ma sûreté et contre celle de l'État. Oseriez-vous mettre en doute une chose jugée?
--Christ aussi fut jugé, les martyrs furent jugés. Et le chrétien qui se le rappelle sait que parfois le glaive de la justice rivalise avec le couteau de l'assassin. Il sait voir parfois l'innocent dans celui qui monte à l'échafaud, et le réprouvé de Dieu dans celui qui l'y condamne.
--Eh bien! que Dieu les sauve, s'ils sont justes, répondit Luchino. Quant à moi, pour ne point sembler mû par des passions personnelles, je les ai soumis à des juges indépendants, et il sera fait selon ce qui paraîtra à leur justice.
--Celui-là seul est grand, reprit Buonvicino en s'animant, qui sous le manteau de la justice ne masque point l'iniquité. Les juges seront-ils incorruptibles? auront-ils le courage de prononcer contre ce qu'on leur montrera comme le désir du maître?...»
Luchino fut bien aise de trouver un prétexte pour s'irriter et se soustraire aux arguments du moine, qui lui étaient d'autant plus insupportables qu'il les exposait avec plus de calme et de soumission. «Eh quoi! cria-t-il, vous oseriez douter de l'intégrité de mes juges? Mon père, tant qu'il ne s'est agi que de moi, tant que vous vous êtes borné à me recommander mes devoirs, à tort ou à raison, je vous ai prêté l'oreille avec la soumission d'un fidèle chrétien. Maintenant, je ne puis plus me taire; vous vous attaquez aux plus honorables de mes sujets. Silence donc, il suffit. Pour l'intérêt que vous prenez à mon âme et à ma renommée, grand merci; je vous en récompenserai mieux que par des paroles: mais la finit votre rôle. Vos protégés comparaîtront devant leurs juges, ils y verront dévoiler leur scélératesse, et,... et ils mourront.»
Il parla d'une voix résolue, qui n'admettait point de réplique. Ce dernier mot: ils mourront, qui venait de s'échapper de sa bouche, résonna terrible sous les voûtes de la salle, et frappa comme d'un coup de foudre le moine, qui baissa la tête et se tut. Quand il la releva, il vit Luchino qui franchissait le seuil à pas précipités, et le laissait seul. Ainsi, le petit nombre de fois que la vérité peut se faire entendre à l'oreille des tyrans, leur funeste habitude de voir leur volonté convertie en loi étouffe les réclamations et met encore à la place du droit l'arbitraire et la violence.
Luchino retourna rêver la conquête de toute l'Italie avec Andalone di Nero. L'umiliato descendit comme aveugle les escaliers du palais, traversa la cité, plein de compassion pour les peuples à qui Dieu envoie le pire des fléaux contenus dans les trésors de sa colère, un mauvais souverain. Il arriva au couvent de Brera en méditant sur les misères du juste, qui lui crient que sa patrie n'est point ici-bas.
(La fin au prochain numéro.)