Courrier de Paris.

Ou s'est beaucoup occupé, cette semaine, de comédies et de comédiens; il est vrai que c'est là un texte de conversation toujours en vogue. Parler de la pièce nouvelle, du chanteur, de l'acteur ou de la danseuse en crédit, est un exorde commode et tout trouvé; il n'y a pas de genre d'éloquence plus facile, si ce n'est l'éloquence sur la pluie et le beau temps. Vous rendez une visite de digestion ou de politesse; à peine êtes-vous arrivé au boudoir ou au salon, qu'il faut dire votre mot, auquel on riposte aussitôt. Voici à peu près l'ordre et la marche de cette entrée en campagne: «Comment vous portez-vous?--Quel temps fait-il?--Ah! quel froid!--Oh! quelle chaleur!--Monsieur votre père va-t-il mieux?--Avez-vous des nouvelles de madame votre tante?» Telle est l'espèce de munitions qu'on épuise à la première escarmouche; après quoi on s'arme de ce qu'on trouve, des flèches qu'on a le plus vite sous la main. Les théâtres sont toujours là pour cette seconde fourniture. Cette question; Avez-vous vu le dernier opéra ou la dernière comédie? succède immédiatement à l'interrogation touchant l'état de votre santé ou l'état de l'atmosphère. Il serait curieux de savoir, par exemple, combien de fois par heure, par quart d'heure, par minute, Paris a prononcé, depuis huit joins, les mois que voici: «Que pensez-vous de Dom Sébastien? Quand irez-vous entendre Maria di Rohan?»

Arrivés à ce point de l'oraison, il y a une foule de très-honnêtes gens qui sont à bout du génie et ne savent plus quelle contenance tenir: ils se frottent les mains ou respirent le flacon d'eau de Cologne placé sur la cheminée, ou font pirouetter leur lorgnon autour de l'index, ou tournent le dos au feu pour se donner l'importance d'un homme qui se chauffe les talons, ou caressent la chaîne de leur montre et regardent l'heure vingt fois.--Cela vous explique la grande importance que les spectacles occupent dans les préoccupations de cette ville. Outre le plaisir et la distraction que Paris trouve et achète à prix fixe dans ces magasins de prose, de vers, de chants, d'entrechats et de tirades, il est clair que les théâtres fournissent la nourriture aux muets et aux bègues. La moitié de Paris ressemblerait à une succursale de l'abbé Sicard si mademoiselle Grisi, M. Scribe, M. Donizetti, M. Duprez ne déliaient pas les langues; et sans Carlotta,--et mademoiselle Rachel, une foule de proches parents et de soi-disants amis intimes n'auraient rien à se dire.

Bouffé a eu le haut bout des propos interrompus pendant ces derniers jours; on ne s'est occupé que de Bouffé, on n'a parlé que de Bouffé. «Eh bien! savez-vous ce qui en est? Part-il? reste-t-il? Cent mille francs! cela est-il croyable?»

Il faut bien le croire, car cela est; tout le monde n'est pas le docteur Morphorius de Molière, qui doute de tout, de l'évidence la plus palpable, des coups de bâton qu'il reçoit.--Il n'est pas question de coups de bâton dans l'affaire de Bouffé, mais de cent mille francs en bons billets de banque ou en beaux écus comptant, que M. Nestor Roqueplan, directeur des Variétés, a donnés à M. Delestre-Poirson, directeur du Gymnase, pour paiement dudit Bouffé. M. Delestre-Poirson ayant fourni à M. Roqueplan bonne et due quittance, Bouffé a quitté le Gymnase et appartient depuis huit jours au théâtre des Variétés. Il y débutera le 1er décembre prochain.

Le merveilleux n'est pas que Bouffé passe d'un théâtre à un autre, mais qu'on achète un comédien si cher; dans dix-huit mois rengagement de ce spirituel acteur avec le Gymnase expirait de plein droit; ce sont ces dix-huit mois que M. Roqueplan a estimés 100,000 livres; c'est beaucoup d'estime. En outre, M. Bouffé jouira d'un appointement annuel de 25,000 francs, assaisonnés de trois mois de congé. Je ne sais si le théâtre, des Variétés a fait un bon marché, mais le théâtre du Gymnase a la prétention de n'en avoir pas fait un mauvais. «Eh bien! disait quelqu'un à M. Delestre-Poirson, croyez-vous que ce soit pour vous une bonne affaire?--Mais oui, assez bonne, répliqua M. Poirson: j'ai cédé hier pour 100,000 francs un acteur qu'avant-hier j'aurais donné pour rien.»

C'est quelque chose cependant que de perdre Bouffé; le Gymnase ajoute à cette perte celle de madame Volnys; il parait que la désertion va devenir à peu près générale, et que M. Delestre-Poirson est abandonné par ses plus anciens serviteurs.

Madame Volnys a maintenant trente-quatre ans; Léontine Fay est déjà loin, comme ou voit; qui ne se rappelle les succès précoces de cette charmante petite fille, actuellement la très-sérieuse madame Volnys?

On raconte de certains héros qu'ils jouèrent avec une épée sur le sein de leur nourrice; Léontine Fay dut jouer la comédie et fredonner le vaudeville dans le ventre de sa mère; en ouvrant les yeux, elle vit le soleil du lustre et de la rampe; le chef d'orchestre lui mit le bourrelet, le décorateur la mena à la lisière, le machiniste la berça, le souffleur lui donna la bouillie.--Léontine était célèbre, qu'elle bégayait encore; le laurier poussa dans ses langes, la gloire lui arriva au biberon.

A huit ans, elle avait parcouru les Pays-Bas et la France; à onze ans, elle débutait au Gymnase; c'était en 1821. Quel succès! la ville géante s'occupa d'une enfant.--Qu'y a-t-il de nouveau, Athéniens? Avons-nous vaincu à Chéronée, ou Philippe est-il à nos portes?--Eh! quoi de plus nouveau que Léontine mangeant des tartelettes, dans le Mariage Enfantin, avec des couplets de M. Scribe, et des confitures dessus. C'est alors que M. Fay s'écria, dans un transport d'admiration paternelle: «Et madame Fay qui ne voulait pas faire cette enfant-la!»

Peu à peu, la petite Léontine devint mademoiselle Léontine, et M. Scribe lui dit: «Siège à ma droite!» Puis M. Volnys passa par là un beau jour, et en fit sa femme. Enfant, demoiselle et femme, elle est née, elle a grandi au Gymnase; le Gymnase est son véritable père; il la berce, l'élève et la marie; il assiste à son baptême et à ses noces. Cette longue intimité va finir: madame Volnys entre au Théâtre-Français avec le titre de sociétaire; l'union de madame Volnys et du Théâtre-Français avait déjà été tentée il y a trois ou quatre ans, et rompue au bout de quelque temps; ce second essai sera-t-il plus solide et plus durable? Il faut l'espérer. La première fois, madame Volnys quitta le Théâtre-Français par dévouement conjugal: elle demandait que M. Volnys fût inscrit, comme elle, sur la liste de MM. les comédiens ordinaires du roi; le Théâtre-Français refusa et comme il donnait pour raison que le talent de M. Volnys n'était pas encore arrivé au point de perfection nécessaire pour mériter un tel honneur, «C'est vrai, dit madame Volnys avec cette naïveté qui la caractérise, mon mari n'est pas bon; il est même mauvais, très-mauvais, détestable; mais que voulez-vous, c'est M. Volnys!» Et elle brisa net les pourparlers. Le temps, à ce qu'il paraît, modifie l'héroïsme conjugal le plus entêté; madame Volnys a sacrifié cette fois son mari sur l'autel du Théâtre-Français; il n'est pas plus question de M. Volnys dans cette affaire que s'il n'existait plus; cependant il existe bien réellement, et se consacre quelque part à l'emploi des pères-nobles.--Il n'y a pas longtemps que M. Volnys était un jeune-premier; mais les jeunes-premiers et les jeunes-coquettes deviennent si vite grands-papas et grand mères! Et puis, un beau matin, vous lisez dans votre journal l'annonce de leur mort et de leur enterrement.

Ainsi vient de mourir mademoiselle Émilie Leverd, une des plus piquantes et des plus célèbres actrices de la Comédie-Française, Émilie Leverd avait eu le talent, la jeunesse, la grâce, la beauté; peu à peu tout cela disparut; quand la jeune et charmante Émilie est morte, elle avait cinquante-cinq ans, et ressemblait à une bonne grosse bourgeoise de l'île Saint-Louis ou du Marais. Acaste, Clitandre, Oronte et Alceste n'auraient jamais pu reconnaître, dans cette excellente et respectable créature, la belle Célimène aux traîtres veux. Voilà pourtant ce qui en est tôt ou tard des Célimènes légères et des divines Aramintes!

Mademoiselle Émilie Leverd était née à Paris vers 1790; comme madame Paradol, qui l'a précédée de quelques jours dans la tombe, elle entra d'abord par l'opéra dans la vie dramatique; madame Paradol avait commencé par chanter Gluck et Spontini avant d'arriver à Corneille et à Racine. Avant de faire connaissance avec Molière, Regnard, Marivaux, Destouches et Beaumarchais, Émilie Leverd dansa: son premier pas sur la scène fut un entrechat, mais ce n'était point l'entrechat qui devait lui créer un nom; elle réussit fort peu dans la pirouette, et n'aurait fait qu'une jolie et médiocre danseuse; Picard se trouva là, heureusement, pour interrompre le bal et convertir la bayadère en comédienne; il enrôla Émilie Leverd dans la troupe du théâtre Louvois, autrement dit théâtre de l'Impératrice, dont il était alors le général en chef. Le joli visage, la fine taille, les dix-huit ans d'Émilie Leverd firent de grands ravages dans le quartier Latin: on se battit aux portes du théâtre en l'honneur de ses beaux yeux. L'Empereur lui-même, le Napoléon de Marengo et d'Austerlitz, s'en émut, et, entre deux victoires, mademoiselle Leverd vint jouer Roxelane et Céliméne sur le théâtre de Saint-Cloud; le conquérant fut conquis; Émilie Leverd reçut, peu de temps après, un ordre de début au Théâtre-Français. On était en 1808; mademoiselle Contat avait pris récemment congé de Satan et de ses pompes, il allait une grande coquette pour la remplacer; Émilie Leverd se présenta hardiment, et le plus charmant succès justifia son audace. Voici ce que Geoffroy, le grand juge de ce temps-là, dit des premiers essais d'Émilie Leverd: «On avait répandu le bruit que la débutante ne faisait autre chose que copier mademoiselle Contat. Dès qu'on a vu mademoiselle Leverd, cette prévention s'est dissipée; on a trouvé qu'elle avait une physionomie et un caractère à elle. C'est surtout dans la Céliante du Philosophe Marié, que la comparaison entre ces deux actrices est facile; car il n'y a pas longtemps que mademoiselle Contat a cessé de jouer ce rôle; les souvenirs qu'elle y a laissés sont encore récents. Or, rien ne se ressemble moins que la manière dont elles ont joué l'une et l'autre: mademoiselle Contat y mettait une méchanceté, une brusquerie, une pétulance quelquefois outrée; elle ne visait qu'à l'effet théâtral, sans considérer l'âge, le sexe de Céliante, la bienséance qu'exige la scène; mademoiselle Leverd, au contraire, a donné à Céliante une douceur, une grâce, une aménité dont l'effet n'est pas assez piquant, et qui affaiblissent le caractère. Quoique mademoiselle Leverd ne nous ait pas représenté au naturel la véritable Céliante de Destouches, elle nous a fait voir un enjouement si aimable, tant de finesse et tant de grâce, qu'elle s'en fait aisément pardonner.» Et plus loin, Geoffroy ajoute: «Quand mademoiselle Leverd doit paraître, la salle est toujours pleine; voilà des débuts précieux pour le théâtre. C'est dans ces occasions que l'intérêt des comédiens est souvent imposé à leurs passions: ils craignent les débuts brillants, et ils les aiment. De la beauté et du talent, c'est beaucoup plus qu'il n'en faut pour que mademoiselle Émilie Leverd excite l'envie et produise de secrètes rivalités; mais la comédie ne peut que gagner à ces débats: c'est la source de l'émulation.»

Émilie Leverd, décédée le
18 novembre.

Plus tard, ce que Geoffroy appelle la source de l'émulation dégénéra en querelles furieuses. De 1802 à 1812, Céliante se contenta de recevoir et de rendre de simples escarmouches; mais en 1812, à l'époque même de la campagne de Russie, mademoiselle Leverd entra en campagne contre un redoutable ennemi: mademoiselle Mars, depuis longtemps sans rivale dans l'emploi des ingénues, mit le pied sur le terrain des grandes coquettes, et aussitôt la guerre fut déclarée, et de vives batailles se livrèrent des deux côtés. Le public, partagé en deux camps, en vint plus d'une fois aux mains, sous les drapeaux de Leverd et de Mars. Un ordre signe de Moscou essaya de régler cette mémorable querelle; mais le vainqueur de l'Europe, qui venait de saisir l'empire des czars et le tenait encore palpitant en ses puissantes mains, ne put parvenir à mettre d'accord deux comédiennes, Mademoiselle Mars ne voulut accepter aucun traité de partage; et mademoiselle Leverd, vaincue, malgré une courageuse résistance, se retira fièrement. C'était un rude parti pour une actrice charmante et adorée; aussi mademoiselle Leverd ne put-elle longtemps bouder contre elle-même: elle sortit de sa tente après un an de rancune, vint frapper à la porte du Théâtre-Français, et rentra en Grèce. Ce fut par une comédie de M. Étienne, l'Intrigante, que l'exilée reparut, après cette apparence de retraite. La pièce excita de telles tempêtes, que la censure impériale intervint et mit son véto.

Cependant les années marchèrent, tandis que l'Empire s'écroulait, et mademoiselle Leverd fut attaquée d'un mal qui est la ruine des jolies femmes: du mal de l'embonpoint; il fallut bien s'y résigner, et de Célimène qu'on était, se résoudre à devenir la femme jalouse, la mère coupable, madame Evrard, et même madame Patin; c'en était fait de la douceur, de la grâce et de l'aménité dont Geoffroy parlait douze ou quinze ans auparavant. Madame Patin n'avait besoin que de la verve ronde et de la grosse gaieté qui sont dans ses domaines... Et enfin arriva le temps où madame Patin elle-même se décida à prendre définitivement sa retraite, non pas par un caprice d'amour-propre et de rivalité, comme avait fait Céliante, mais par lassitude, par raison, par nécessité... Et c'est ainsi qu'Émilie Leverd disparut et finit.

Tout ce monde impérial, auquel elle avait appartenu, va mourir ou est mort comme elle: les héros de cour, des champs de batailles et de coulisse; les plus puissants, les plus habiles, les plus glorieux, comme les plus riantes, les plus adorées et les plus belles!