l'âme.

Quaré tristis es, anima mea?
(Ps. 12.)

En ce temps-là, une âme fut créée en même temps que des milliers d'autres âmes et jaillit de la pensée incessamment féconde de Seigneur.

Mais tandis que les autres âmes ses sœurs se répandaient dans les mondes, allant se mêler et se fondre dans les êtres auxquels elles étaient destinées;

Que quelques-unes allaient animer des planètes et des soleils, que d'autres restaient auprès de Dieu, divinement conservées dans les anges qui chantent autour de son trône;

Que toutes enfin avaient leur mission, leur être à qui elles pouvaient s'unir, pour vivre leur vie d'union selon le décret du Seigneur.

Elle seule n'avait point eue de destination, aucun être ne l'attendait dans son sein, aucune planète, aucun soleil ne l'appelaient à eux.

Elle était solitaire, errante dans I'espace, et elle gémissait, la pauvre âme, ne sachant où se poser, où vivre,

Elle s'abattait inquiète sur le calice des fleurs, croyant y trouver un asile; mais les fleurs ne recueillaient que la rosée, et n'avaient pas de place pour elle.

Elle volait suppliante avec les oiseaux rapides, qui ne se souciaient pas de son approche, car ils ne savaient ce que c'était qu'une âme.

Puis elle se répandait autour des planètes, sur les soleils, sur les hommes et les autres habitants du globe, et partout Elle sentait la place occupée, le vase rempli.

Et dans son désespoir elle remonta jusqu'à Dieu, et lui dit:

O Seigneur! pourquoi m'as-tu créée, pourquoi m'as-tu faite immortelle, puisque je serai toujours misérable, ne sachant à qui m'unir jusqu'à la fin des temps?

Pourquoi m'as-tu oubliée lorsque tu dispensais à mes sœurs des existences avec lesquelles elles peuvent s'allier?

Et moi, voilà que je suis toujours errante et triste, implorant toute la nature, et repoussée par tous.

C'est en vain que j'offre en hommage mon immatérialité immortelle; tous la rejettent: les plantes, qui ne pensent pas; les oiseaux insensés, qui la dédaignent.

Et tous les hommes, ont leurs âmes, et je n'ai pu trouver place avec eux.

J'allais aux enfants, croyant qu'ils n'avaient pas encore d'âme; et elle était chez eux, et encore plus sublime.

J'allais aux insensés, et les insensés avaient leur âme divine;--j'allais aux méchants, tant j'étais malheureuse! et eux encore avaient l'âme que tu leur as donnée.

Mais que devenir, ô Seigneur! et pourquoi as-tu oublié ma destination dans le monde?

Dieu, qui n'oublie rien, et qui a ses desseins impénétrables dans tout, sourit à la pauvre âme, et exauça ses prières.

Il lui fut accordé d'habiter tour à tour, et à son choix, dans les grands hommes, dans les grandes intelligences; d'y remplacer pendant quelques instants leur âme, qui sommeillait et s'effaçait à la venue; et pendant le séjour de celle-ci.

Il lui fut donné de vivre ainsi avec eux, d'en retenir et d'en raconter les souvenirs.

Et cette âme ayant vécu quelques instant dans ces hommes, voici comme elle redisait ses souvenirs.

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PAGANINI.

O I have suffered with...
(Tempest.)

Il était minuit quand j'arrivai; le grand artiste était couché et serrait un foulard rouge autour de sa tête; il venait de cacher avec un grand soin, après les avoir divisés bien également sur son crâne, ses longs cheveux noirs, qui ne parurent plus.

Puis il prit un miroir pour se contempler; je me vis avec lui, et je le trouvai horriblement laid; car ses cheveux ayant disparu sous le mouchoir de nuit, il ne sortait plus, de cette sphère livide et rouge qu'un nez énorme et recourbé comme le bec d'un chat-huant.

Quand il se fut ainsi regardé avec complaisance, il étendit ses longs doigts sur sa tête, et dit: «Très-bien!»

J'aurais éclaté de rire si j'avais eu des poumons, un larynx et un palais autres que les siens; mais connue j'étais devenue l'âme de Paganini, je répétai sérieusement dans son cerveau: très-bien!

Et, je dois le dire, la prodigieuse longueur des doigts de cet homme, et la largeur de cette main qui avait pressé sa tête et sa marmotte de soie, m'avaient remplie de stupeur, moi, âme inaccoutumée à de pareilles monstruosités, et qui n'avais vu encore que de jolis doigts de rose et des mains gracieusement dessinées et sculptées par la nature.

Mais, horreur! savez-vous ce qui arriva?

L'abominable homme, il prit sur un guéridon un vase, et l'ayant regardé avec des yeux hagards et enflammés, il but d'un trait une liqueur coagulée, sombre, pesante et comme morte.

Etait-ce du sang?

Non, monsieur; non, madame; c'était pis encore, de l'opium!

De l'opium, cela vous fait sourire; ce n'est que de l'opium, n'est-ce pas? Oh! ce n'est rien que de l'opium! une liqueur qui calme, dites-vous, une liqueur qui endort doucement, n'est-il pas vrai, corps égoïstes! mortels sans pitié! qui ne songe qu'à votre matière, et qui ne gardez, pas une pensée pour votre âme!

Et savez-vous ce qui lui advient à cette âme misérable, lorsque pour vous assurer quelque doux songe, pour sentir une délicieuse torpeur s'insinuer dans vos veines, les alourdir agréablement, et oppresser comme sous du plomb vos deux yeux affaiblis, vous buvez l'infernal opium?

Savez-vous qu'alors l'âme, qui ne sait pas dormir, s'agite au contraire horriblement, qu'elle devient tempétueuse comme la mer quand toutes les puissances des vents la fouillent et la soulèvent; qu'elle se roule et se replie sur elle-même comme une corde au feu; qu'alors l'enveloppe étroite de votre cerveau ne lui suffit plus; qu'elle en sort et en jaillit de toutes parts; qu'elle se mêle au monde entier, et qu'elle met le monde en elle; qu'alors la sphère du soleil, ce cerveau de notre univers, lui devient une prison qu'elle déchire également; qu'elle va au delà, qu'elle s'élance jusqu'aux extrémités du monde, qui n'a pas d'extrémités; qu'elle pense de Dieu, et qu'elle le voit en face; qu'elle saisit l'esprit de Satan; qu'elle broie le paradis et l'enfer, l'espace et la pensée, les choses passées et l'avenir, et qu'elle jette tous ces débris dans elle, qui est comme une fournaise ardente, pour qu'ayant fait de toutes ces choses une lave liquide et enflammée, elle la répande et la fasse, jaillir dans vos rêves?

Voilà ce que vous faites pour vos âmes, buveurs d'opium.

Paganini, après avoir vidé la tasse, posa sa tête sur l'oreiller et ferma les yeux; puis, avant de s'endormir tout à fait, il eut une douce crise de somnolence, qui, dans le vague de ses pensées, contenait mélangés un peu de mépris pour le jour qui venait de finir, quelques souvenirs affaiblis d'amour, de l'orgueil, et comme une nuance insaisissable de retour vers Dieu, car il ne fit pas d'autre prière.

Il dormit.

Et moi, ô martyre! Je veillais dans l'effroi, car je sentais que les rêves fantastiques de l'opium allaient arriver et m'envahir.

A peine Paganini avait-il fermé les yeux du corps, que se déploya dans son âme une série de spectacles étranges.

Ce fut d'abord la vie de l'immensité, de l'infini, l'espace sans fin et remplis cependant par l'âme en ce moment. Cet espace n'était rempli que d'éther et d'une lumière auprès de laquelle les rayons du soleil n'eussent été que des ténèbres; sans foyer, elle était répandue partout également et semblait comme en repos; mais ce repos était une harmonie sublime, divine, perceptible par je ne sais quel sens nouveau et divin qui naît du sommeil; et Paganini, ravi dans ces illusions, aspirait ces sons, nageait dans cette harmonie, s'épanouissait, sans se réveiller, sous cette suavité indicible, car cette harmonie était Dieu lui-même.

Bientôt l'éther devint moins éclatant de lumière, parce que les étoiles et les planètes s'y précipitèrent à la fois; elles se suivaient en cadence, elles s'élevaient ou s'abaissaient avec des sons délicieux; d'autres fois elles tombaient ensemble et jaillissaient en foule, et c'était alors comme une musique immense et retentissante qui ravissait le cœur.

Ou bien une comète traversait d'un jet cet ordre d'harmonie, comme une céleste dissonance.

Et les nuages qui montèrent s'épaissirent de plus en plus sur ce magnifique spectacle; les étoiles plus pâles se voilèrent et disparurent, et l'espace rétréci fut rempli de vapeurs blanches et dorées; des formes légères se dessinaient dans ces vapeurs, et firent bientôt apparaître en se condensant douze femmes belles et pures comme des anges; elle étaient nues jusqu'à la ceinture, et les nuages sur lesquels elles se reposaient se soulevaient comme une mousseline vaporeuse, et les enveloppaient dans leurs plis.

Toutes les douze avaient des cheveux blonds et flottants, et une étoile de diamant ou de feu étincelait sur la ligne d'ivoire qui séparait leur belle chevelure. On ne voyait pas leurs yeux, car leurs longues paupières étaient abaissées sur l'instrument que chacune soutenait.

C'était un violon, un violon comme celui de Paganini; mais ce violon semblait animé et vivre, pressé qu'il était entre ce qu'il y a de plus beau dans la femme: il était soutenu sur le sein qui le soulevait, appuyé sur le cou, dont il remplissait le contour, et une joue rose et brûlante s'appliquait tendrement sur la table d'harmonie. Ainsi étreint avec la femme, l'instrument paraissait respirer et palpiter avec elle; un bras moelleux comme un cou de cygne s'arrondissait sous le manche et ramenait des doigts délicats sur les cordes, tandis que l'autre bras, aussi nu, promenait avec une grâce inexprimable l'archet sur l'instrument.

Toutes les douze jouèrent ensemble et à l'unisson un adagio comme les séraphins en soupirent devant le Seigneur.

C'était un unisson, et cependant ce son unique engendrait une multitude d'accords qui venaient bercer et enivrer les sens. Ces accords étaient saisissables et compréhensibles comme le son unique, tandis qu'ici-bas il a fallu que cinquante siècles passassent avant qu'un homme apprit aux oreilles, fermées jusqu'à lui, à discerner le frêle et presque insaisissable accord que renferme le son dans une cloche retentissante.

Paganini, au milieu de ce rêve, s'agitait dans son admiration.

Les femmes disparurent, et les nuages s'étant dissipés, il n'y eut plus de visible que l'Océan immense.

Du milieu de la mer un géant se dressa: c'était Paganini; et Paganini, qui dormait, S'écria, dans son sommeil: «C'est moi!»

C'était lui! il tenait dans son bras et appuyé contre sa poitrine un immense violon où se trouvaient tendues vingt-trois cordes d'or et une vingt-quatrième uni n'était pas de métal, mais qui paraissait être un rayon de lumière.

Sa main gauche, sa large main était comme divisée en vingt-quatre doigts qui s'épanouissaient merveilleusement à son extrémité et se posaient avec grâce sur les vingt-quatre cordes; et sa main droite, grande comme celle d'un géant, tenait cinq archets d'argent qui étaient attachés à chacun de ses doigts.

Il se fit un silence, et Paganini lançant à la fois ses cinq archets sur les vingt-quatre cordes, un concert sublime fut entendu. Il semblait que toutes les harmonies de la terre se fussent réunies dans cet espace et dans cet instant.

L'Océan, comme une pédale, obéissante, aidait de ses tempêtes la fureur du musicien, ou, se calmant à son gré, n'avait plus qu'un léger bruissement d'amour.

L'Océan parut se glacer et devenir solide, le violon aux vingt-quatre cordes s'évanouit avec un doux son dans les airs, et sur cet espace monta, monta une construction circulaire qui étendait de plus en plus ses cercles en les élevant jusqu'au ciel.

Ce fut le Colysée de Rome; cent mille spectateurs étaient présents; tous avaient payé mille francs pour s'asseoir sur ces bancs de porphyre, pour écouter le violon de Paganini.

Le grand artiste parut, il joua merveilleusement, et quand il eut fini, il compta dans ses coffres cent millions pour cette soirée.

Le Colysée, avec ses cercles de marbre, disparut à son tour. L'espace se rétrécissait de plus en plus; dans une chambre où se trouvait un bureau avec une grille et un rideau de taffetas vert, entra Paganini, qui remit un paquet de billets de banque à un agent d'affaires afin d'en effectuer le placement.

Ainsi avaient décru les songes à mesure que s'affaiblissaient les effets du breuvage fantastique. Les illusions s'imprégnaient de plus en plus de l'humanité et de la matière, et, descendues si bas, elles cessèrent; et moi, pauvre âme, épuisée de ces émotions qu'il m'avait fallu subir, je me reposai enfin, car le charme de l'opium n'agissait plus.

Je veillai donc sans pensées et dans le calme jusqu'au jour. Quatre heures s'écoulèrent ainsi sans songes et sans trouble, et lorsque Paganini se réveilla au matin, il ne se souvint plus qu'il avait rêvé.

«Sotte, nuit! s'écria-t-il en jetant loin de lui son foulard rouge et soulevant les boucles tombantes de sa chevelure noire; à quoi me sert donc cet opium, s'il ne me fait plus rêver?

«J'en doublerai la dose ce soir.»

Ces mots me firent frémir.

Puis, après les avoir prononcés, le grand homme, le grand violon, dis-je, entra dans la vie éveillée, dans la vie terrestre.

C'est à dégoûter des grands hommes et des supériorités intellectuelles, musicales, poétiques, politiques et autres, que de les voir dans le terrestre et au milieu des habitudes humaines.

C'est qu'en effet rien ne ressemble plus alors qu'un débitant de tabac qu'un empereur, et qu'on ne peut trouver de différence, en cet instant, entre un artiste sublime et un marchand d'aiguilles.

«Antonio, cria Paganini à son domestique qui entra, pourquoi mon feu n'est-il point allumé?»

Je cherchais Paganini dans ces paroles.

«Antonio, avez-vous été chez Slanh pour lui parler de mon habit? Il doit savoir que je ne veux pas qu'il le double en soie; que diable! la soie crie et a aussi sa musique, ajouta-t-il en riant, et je ne me soucie pas d'avoir un semblable ténor pour faire une partie dans mes concerts.»

Paganini paraissait se montrer; je l'attendais avec respect; mais il retomba.

«Antonio, avez-vous fait réparer ma lampe, la lampe de mon cabinet?....

Hélas! ce n'était pas encore Paganini.

Et cependant c'était Paganini; car dans cet homme comme dans tous, il y a à côté du fantastique le réel, l'humanité auprès du Dieu, le corps auprès de l'âme.

Paganini déjeuna. Jusque-là, j'avais cherché le grand et le sublime artiste, et je ne l'avais trouvé que dans cet éclair que vous savez, à propos de la manche de soie qu'il ne voulait pas entendre gémir et chanter pendant que lui-même chantait et gémissait.

Mais cet éclair était assez obscur, comme les lumières ténébreuses de Milton.

Les heures s'écoulaient; midi sonna, cette longue sonnerie de midi, sans qu'aucun autre événement eut éclaté dans cet homme, si ce n'est sa toilette, son déjeuner, et une certaine flânerie paresseuse voluptueuse qui me plaisait assez, à moi, bonne âme, toute fatiguée du délire opiacé de la nuit.

A une heure moins un quart, tandis que Paganini chauffait ses deux pieds écartés sur les chenets, et, je vous jure, sans penser à grand'chose (je le sais bien, moi qui pensais avec lui), on frappa à la porte, et Antonio introduisit le signor Caldi.

A ce nom de Caldi, Paganini se levant avec vivacité, je sentis un soubresaut terrible, et je fus refoulée, comme dans un tremblement de terre, dans les dernières cavités de son cerveau.

«Vous voici enfin, Caldi,» s'écria-t-il d'une voix émue.

Je cherchais à part moi ce que pouvait être cet homme. Était-ce le génie diabolique qui, disait-on, inspirait mon hôte? ou bien le frère de la femme qu'il avait assassinée? ou son créancier impitoyable et acharné? car son émotion avait été si vive, qu'il fallait bien que ce fût quelque chose d'extraordinaire.

Mais ce n'était rien de cela, car Paganini n'avait point de génie diabolique à sa suite, n'avait jamais assassiné personne, et était un homme réglé dans ses affaires, ayant un livre de compte avec les deux colonnes avoir et dépenses, et si éloigné d'être tourmenté par ses créanciers, qu'il avait en Italie des propriétés à être trente fois électeur en France, depuis l'abaissement du cens électoral.

Qui donc était cet homme dont la présence excitait la tempête dans le cœur du grand artiste?

C'était un marchand de cordes de violon, ce qui me fut révélé par ces paroles de Paganini:

«Caldi, voyons vos cordes.»

M. Caldi ouvrit gravement un long cylindre de fer-blanc, et développant un papier transparent et huilé, il en tira une assez grande quantité de cordes roulées en cercles et attachées avec de petits nœuds roses, il les parsema sur une table de marbre qui en fut jonchée, et les remuant avec un air de satisfaction marquée: «Voici, monsieur, dit-il, ce que nous pouvons faire de plus parfait; vous ne trouverez, ni à Naples ni à Bergame de pareilles cordes. Elles sont dignes de votre talent,» ajouta-t-il avec une révérence où se trouvait autant du marchand que du dilettante.

«Hum!» dit Paganini en lui lançant un sombre et ironique regard. Puis il examina avec une attention scrupuleuse ce qui lui était présenté, et ayant mis de côté une vingtaine de ces cordes, il les jeta à terre avec mépris en disant à Caldi:

«C'est apparemment pour ficeler mes cahiers de musique, seigneur Caldi, que vous m'avez si précieusement choisi de semblables cordons.

--Oh! monsieur,» dit Caldi en les ramassant avec soin. Et il les replaça dans le papier huilé de la boîte de fer-blanc.

Cependant Paganini avait fait choix d'une douzaine de cordes qui lui parurent bonnes; deux surtout étaient sans défaut, il les regarda avec une sorte d'extase: «Voilà qui est parfait! voilà qui est merveilleux! dit-il; jamais cordes plus fines, plus vierges, plus pures, n'auront été couchées sur un chevalet; ce sont deux chefs-d'œuvre.

--Et les dix autres,» dit Caldi, qui, transporté de plaisir à ces complimente, espérait encore, en obtenir pour le reste de sa marchandise.

«Elles peuvent être excellentes, mais j'ai besoin de les essayer.»

Alors Paganini prit un violon suspendu près de son secrétaire...

C'était ce célèbre amati sur lequel il a fait tant de merveilles.

Je frémis de joie et d'inquiétude en ce moment, car je touchais au but que j'avais désiré en faisant invasion dans cet homme; il n'y avait plus entre moi et la connaissance de son génie qu'un instant de séparation.

Il contempla son violon avec le regard humide et caressant d'une mère qui baise de ses yeux l'enfant qui presse sa mamelle; il semblait que ce regard dit: «Mon bon violon, mon cher, mon tendre amati!» Et il le fit tourner voluptueusement dans ses mains immenses.

Puis, ayant détaché la première cheville, il y noua une des dix cordes du seigneur Caldi.

Il accorda son instrument, et après avoir pincé fortement et avec sécheresse la corde, il prit sou archet et tira un son...

Oh! alors je sentis le dieu autour de moi, et j'éprouvai comme une extase, ce que les dames auraient nommé un spasme.

«O signor! bravissimo! bravissimo!» s'écria Caldi dans le ravissement.

Et mon admiration intérieure et silencieuse était à l'unisson de celle du marchand de cordes.

Paganini tira un second son, et, hochant la tête, il dit: «Elle n'est point parfaite.

--Quoi!» dit Caldi, dans le plus grand étonnement.

Quoi! pensai-je dans le plus grand étonnement.

Lorsqu'une jeune fille que la pulmonie dévore, chante avec l'énergie brûlante que lui donne cette maladie, la foule admire la pureté délicieuse de sa voix; mais Rossini ou Corvisart disent: «Hélas! sous cette voix pure la mort est là qui se cache;» car le son leur a révélé à eux seuls l'ardente fièvre qui couve dans la poitrine de la pauvre enfant.

Il en était de même du grand artiste; à son oreille si délicate, si susceptible, la douleur cachée sous ce son en apparence si pur se manifestait.

Il rejeta la corde.

Il essaya un la, qu'il trouva trop éclatant malgré l'enthousiasme de Caldi.

Il le condamna encore.

Il essaya et repoussa également cinq autres cordes que son incompréhensible discernement trouvait trop faibles, ou trop sonores, ou trop vibrantes, ou trop flexibles, ou trop mornes.

Les trois cordes qui restaient lui parurent bonnes.

Mais quand il eut repris les deux premières qu'il avait d'abord jugées parfaites, et qu'il les eut accordées sur son violon.

Oh! alors il les fit résonner avec amour et fureur, il les fouettait avec énergie, il les caressait et les berçait en sons harmoniques, il en tirait de ces sons violents qu'on eût pris pour le tonnerre, ou de ces vibrations éoliennes qu'on croirait être de la lumière à cause de leur excessive et légère ténuité.

Ces cordes étaient parfaites comme il les avait pressenties, et les ayant conservées avec les trois autres, il congédia M. Caldi.

Près de la porte, M. Caldi se retourna vers lui: «Mais vous n'avez pas choisi du sol, signor?

--De sol, dit Paganini en souriant, en voici un que j'ai depuis quatre années et qui n'a pas son égal à Naples, dans toute l'Europe, et dans votre boutique de fer-blanc, entendez-vous, M. Caldi? Tant que cette bonne corde vivra, aucune autre ne viendra se coucher à sa place sur le chevet d'ivoire de mon violon.»

En parlant ainsi il caressait cette quatrième corde d'agent qui résonnait mollement sous ses doigts, comme un chien qui hurle tendrement quand son maître lui presse la tête avec amitié.

«Adieu donc, seigneur, mille respects et hommages d'admiration, dit Caldi en fermant la porte.

--Bonjour,» répondit Paganini.

Et le sublime artiste demeura seul.

Je me félicitais de cet isolement, car je pensais bien qu'il allait enfin essayer de sublimes préludes.

Mais il reprit son violon pour le suspendre près de son secrétaire, et s'enfonçant dans une bergère, il saisit nonchalamment un livre; il l'ouvrit, et lut.

C'était le roman de Manzoni, les Fiancés. Il lut avec ravissement quelques pages où tout ce qu'il y a de plus grand en idées religieuses et de plus tendrement pur en amour était merveilleusement développé: son cœur était plein; son âme, moi, son âme. était enivrée et ardente; il quitta le livre et songea.

Alors lui revinrent dans la pensée son amour pour Dieu étant enfant, et à la fois ses amours pour une femme adorée, mélange de souvenirs qui n'est point profane, mais vrai, mais permis, mais ordonné par le Seigneur, qui a dit à l'homme: «Je suis Dieu, aime-moi; voici la femme, aime-la.» Et il faisait apparaître dans sa pensée cette femme céleste et tant aimée qu'il avait perdue, elle qui avait semé, développé et agrandi son génie; elle pour qui il avait voulu être sublime, pour qui il avait voulu être plus grand que les autres hommes; nous la contemplions ensemble, moi son âme avec lui, cette femme aux cheveux et aux yeux noirs, au regard de feu et humide, au sein blanc et palpitant, à la taille grande et svelte, à l'âme noble et tendre, délicieuse apparition devant laquelle Paganini laissa tomber une larme, et je crois que je pleurais aussi comme une âme pleure.

Deux heures s'étaient écoulées dans ces rêveries délicieuses. Je ne sais quoi l'en fit sortir brusquement.

Paganini prit alors son registre de compte, et il additionna un total. Barbare! indigne! quitter ton violon, ton Dieu, ton amour, ton amante, pour aligner des chiffres!

Oh! croyez que je n'était pour rien dans cette détestable idée; il y avait sans doute dans son cerveau un coin inconnu dans lequel je n'avais pu pencher, et où demeurait retranchée une pensée d'avarice.

Il lit ses comptes, et comme s'il devait trouver dans ce travail une inspiration, il saisit son violon et joua.

Mais ne croyez pas que ce qu'il joua alors fut admirable, non; car ce n'était ni la gloire, ni le génie, ni moi, qui l'inspirions en cet instant. L'argent seul avait ce privilège, il jouait sans but d'artiste, sans émotion, sans chercher à plaire, sans désir de se plaire à lui-même. Ce n'était plus de l'art, mais du métier; il jouait pour faire des tours de force, pour essayer des sauteries merveilleuses, des hiatus inouïs d'instrument, pour dégourdir ses doigts, pour s'entretenir les nerfs, pour s'assouplir les poignets, en un mot, afin qu'il fût en état.

Si vous alliez un matin chez cette sylphide qu'on nomme Taglioni, et que vous la vissiez la main gauche appuyée sur un dossier de fauteuil, faisant de nombreux et rapides battements avec ses jambes qu'elle exerce, cherchant à peine de la grâce, mais sollicitant ainsi une souplesse mécanique et surprenante.

Vous vous demanderiez: «Est-ce donc elle que nous avons vue sur la scène, si moelleuse, si voluptueuse et si pure, s'affaissant sur elle-même avec une grâce si délicieuse, se redressant comme le roseau quand il se relève après avoir été courbé par le vent, étendant mollement ses bras arrondis qu'on prendrait pour des ailes, dansant avec cette taille si légère, ce cou si joliment balancé, ces yeux si tendres, ces jambes si déliées, ces pieds qui effleurent le parquet à peine, enfin avec cet ensemble si harmonieux, si enivrant, où tout respire la volupté, l'amour, la grâce et la pureté?»

Vous vous demanderiez: «Est-ce elle?»

Non, ce n'est pas elle en ce moment, lorsqu'elle est seule et s'applique avec une peine infinie à redoubler les tressaillements nerveux de ses pieds, qu'elle fait aussi du travail pour faire de l'art le soir. Il en était de même de Paganini: un long temps s'écoula sans qu'il n'y eût rien entre son violon et lui que ses doigts agiles et ses nerfs rapides; mais pas une pensée de génie ou de cœur, rien que du métier.

Il s'était exercé, car c'est le mot, et c'était son but. Aussi je commençais à le prendre en mépris, cet homme de génie, ce Paganini d'enthousiasme et d'inspiration que j'avais vu jusque-là si vide de génie, d'inspiration et d'enthousiasme. Cela en vint à ce point que je fus plus calme lorsque, après ces deux longues heures de sons sans pensées, il laissa le violon et alla dîner.

Il mangea, je vous assure, d'assez grand appétit.

Sept heures sonnèrent, et soudain je sentis dans tout son corps et dans son cœur comme une irruption de génie, de feu, d'enthousiasme, d'entraînement, de délire. Il se leva précipitamment; il y avait dans lui un tumulte de pensées, d'émotion et d'orgueil, et tout cela avait une voix intérieure que j'entendis seule, et qui disait ces mots: «Maintenant, la gloire!»

Il était retrouvé, je le retrouvais, le Paganini de génie, le Paganini d'âme, le Paganini de Dieu; c'était lui, le feu l'animait et l'embrasait; c'était lui! et moi je nageais dans la joie et le délire, car l'âme n'est heureuse que dans le feu du génie; elle se meurt dans les êtres tièdes, dans les intelligences molles et plates, dans les cœurs de glace. Il lui faut des flammes comme à la salamandre pour y vivre; comme l'or et l'amiante, elle se réjouit et s'épure dans le feu.

Et lui s'était aussi retrouvé. Il marchait à pas précipités et fermes, le pavé retentissait de sa démarche assurée. A voir culte taille majestueuse, cette tournure bizarre et inspirée, ceux qui ne le connaissaient pas s'arrêtaient en silence dans la ville, et se demandaient: «Quel est cet homme?»

Moi qui les voyais penser, je m'écriais, fière et sans pouvoir être entendue: «C'est Paganini!» Et ils poursuivaient leur chemin étonnés et se demandant encore: «Quel est cet homme?»

Cet homme s'approchait de l'Opéra; les barrières tombaient avec respect. Tout ce peuple du palais des arts se courbait devant le roi des arts. Ils s'agenouillaient presque devant ce demi-dieu, et lui, comme accoutumé à ce culte, passait et montait jusque sur la scène. Là, caché derrière la toile du fond, il contemplait cette mosaïque de têtes et d'intelligences qui étaient jetées comme un tapis noir au parterre, comme des guirlandes parallèles de fleurs aux loges et aux galeries. Il entendait ces mille voix dont le murmure confus n'a ni son ni voix, ce tressaillement de la multitude qui se place et s'agite dans l'attente d'un sublime plaisir.

Pour lui, avant de s'élancer dans cette arène, lui, ce lion de la fête, retenu dans sa loge, il soulevait sa crinière d'ébène, il flamboyait des regards de feu sur ce monde, il écumait de génie et de fureur, et se cachait haletant et superbe.

Cependant l'orchestre, cet esclave à la seule tête et aux trois cents bras, s'asseyait sur ses bancs, et criait toutes ses discordances aiguës qui s'abaissent et s'élèvent sous l'archet et le souffle pour parvenir à un même accord.

Un autre accord, aussi pur, aussi solennel, s'établissait en même temps dans ce peuple de spectateurs: le silence, le silence profond qui circulait de toutes parts et frappait toutes les bouches et les cœurs de respect et d'attente.

Puis, sur l'orchestre, sur le parterre et sur les loges, un calme saint s'étant abattu, une porte du fond s'ouvrit, un homme parut:

Paganini!

Il se glissa pour ainsi dire de derrière la porte et développa bientôt son corps long et souple, surmonté de cette figure pâle aux cheveux noirs et flottants, qui ressemblerait à celle du Christ, s'il ne s'y trouvait pas quelque chose de celle de Satan.

Il quitta le fond du théâtre, et s'avança, en se balançant mollement, jusqu'à la rampe allumée.

A son aspect il y eut un mélange d'extase silencieuse et d'applaudissement frénétique dont on aurait pu distinguer le contraste.

Lui ne s'occupa d'abord que de faire lentement et profondément plusieurs saluts qui s'adressaient si bien à tout le monde, que chacun crut les avoir reçus pour soi et avoir été particulièrement regardé.

Moi qui étais derrière ce regard et qui en ressentais la portée, je vous dirai ce que Paganini y mit de pensée et d'âme.

Il y avait dans ce regard, asséné ainsi en masse sur tout ce peuple, une fusion flamboyante d'orgueil, de dédain, de génie, de honte, de mépris et de grandeur. Ce regard disait à cette assemblée qu'elle était son esclave, puisqu'elle venait se traîner haletante pour entendre un de ses soupirs; qu'elle était son tyran, puisqu'elle s'était arrogé, avec une pièce d'argent, le droit de le juger et de l'écouter; quelle était profane, puisqu'elle n'avait pas un seul génie capable de comprendre Paganini tout entier; qu'elle était fantasque, ignorante et indigne, pleine de fats venus là pour y avoir été; de jeunes filles arrivées pour être vues, de rivaux de bas étage placés pour faire fermenter leur jalousie et leur haine. Et ce regard disait encore: Nous sommes deux dans cette enceinte: moi et toi, peuple; un homme de génie et une foule sans génie; un Paganini qui se sent à lui seul plus grand que la masse. Ce regard, rempli de ces pensées, avait pourtant été si rapide qu'il n'avait duré qu'un instant, et l'artiste ayant donné le signal à l'orchestre, il leva très-haut son archet et le fit retomber violemment sur son violon, comme s'il y eût porté un coup de hache.

Alors tout fut commencé, non pas sa mélodie admirable, mais sou jeu, mais le concert, mais la grande lutte; car, dans ces premiers moments, il sciait rudement ses cordes avec le crin aigre de l'archet, et l'instrument rendait des sons furieux, lugubres, aigus comme ceux du lion qui se réveille irrité et rugit.

Et aussitôt après ce réveil du génie, je sentis quelque chose de mystérieux et d'étrange; je ne sais ce qui s'opéra, mais il me sembla que je me matérialisais dans le violon, ou que le violon lui-même devenait immatériel comme mon essence; je me sentais palpiter, vibrer et parler avec lui; nous nous étions fondus l'un dans l'autre, ou plutôt nous ne formions plus qu'une chose, un violon-âme.

Paganini jouait alors un morceau de musique qu'il avait composé.

Je ne sais véritablement, moi qui dois le savoir si c'était sa mémoire ou son inspiration qui lui faisait reproduire ou inventer cette musique sublime; cependant les artistes de l'orchestre avaient devant eux la partition écrite, la partition de Paganini, et lui, quoiqu'il n'eut point de pupitre ou de papier devant les yeux, il jouait sans aucun doute ce qu'il avait composé, ce qui répondait à la partition de l'orchestre, et cependant il y avait quelque chose de si spontané, de si brûlant dans son jeu, que je ne puis comprendre encore comment ce pouvait être la froide mémoire qui lui fournissait alors de telles inspirations.

L'orchestre était aussi ému et tremblant que l'esclave devant un maître.

Le public était dans l'extase; il ressentait sympathiquement le génie de Paganini qui s'incarnait pour ainsi dire dans chacun; tous sentaient leurs cœurs se dilater et se fondre en délicieuses émotions, lorsque l'archet, se balançant moelleusement sur les cordes, les faisait tressaillir d'amour, les faisait palpiter de volupté; ou, au contraire, lorsqu'il exprimait la guerre, la tempête, la fureur, la rage, alors on eut vu leurs figures se contracter, les sourcils se froncer, les dents grincer et rugir, et de lourds soupirs s'échapper douloureusement de toutes les poitrines, comme s'il n'y eût eu dans toute cette salle qu'une seule âme, qu'une seule chose, le violon.

Quant à Paganini, comme s'il se renfermait dans lui-même, dans un monde intérieur, intime à lui, il ne regardait plus la foule, mais son violon, mais son violon d'amour. Il l'enveloppait du ses yeux et de ses bras, il le prenait sur sa joue creuse et sur sa poitrine d'airain, il l'enfonçait dans son sein, il aspirait ses sons et respirait avec lui; il voyait sans doute les sons s'en échapper comme des éclairs, car ses yeux ardents les suivaient fixés sur les cordes, qu'ils semblaient opprimer de leurs regards. Jamais étreintes d'amour n'ont été plus vives, jamais regards plus profonds ne se sont enfoncés dans des yeux adorés.

Et son archet, comme l'épée de l'ange, dardait des flammes et des rayons sur cet instrument prodigieux; il en jaillissait des harmonies enflammées, il s'en échappait des mélodies suaves connue des parfums de l'Orient, il en partait des éclairs retentissants comme ceux de Dieu. Et d'autres fois, quand, après l'avoir fustigé violemment, le grand artiste écartait l'archet, il y avait encore après ces chants un son nouveau et frêle, que sa main gauche excitait en pinçant les cordes, et qui s'enfuyait rapide, pareil à ces étincelles que darde l'électricité.

Après ce premier morceau, Paganini, reprenant son sourire gracieux, se retira au milieu d'un tonnerre d'applaudissements et de cris, en faisant la même et profonde révérence.

Puis vint je ne sais plus chanteur ou chanteuse qu'on entendit sans l'écouler, par galanterie si c'était une femme, par pitié si c'était un homme.

Quand, à midi, pour fermer une lettre avec de la cire, vous allumez une bougie, vous cherchez, sa lumière, qui se noie dans le rayon du soleil:

Il en était ainsi de l'artiste qui suivit Paganini.

Je crois même qu'on l'applaudit, témoignages qui se trompaient eux-mêmes, derniers restes des tressaillements qu'avait excités la musique du grand violon.

Il revint, et les acclamations se ruèrent encore sur sa venue pour le remercier de ce qu'il avait fait, pour lui rendre grâce de ce qu'il allait faire, pour lui rendre gloire de ce qu'il était Paganini.

Cette fois sa pensée paralysa trois cordes, n'ayant conservé que cette bonne corde d'argent que vous savez; il ne dit pas, mais on sut qu'il allait jouer sur elle seule des variations sur la marche de Moïse.

Musicien sublime, pourquoi retrancher ces cordes? pourquoi l'interdire ces effets célestes que tu jetais à ce monde lorsque, les faisant résonner toutes à la fois, tu produisais à toi seul un concert d'harmonie auquel chaque corde était en même temps appelée?--Qui te force à t'imposer ce martyre, à t'étreindre dans cette gêne? Pourquoi ce caprice, homme de génie?

Non, ce n'est pas un caprice, ni seulement un surprenant prodige: c'est un enseignement; c'est pour révéler aux hommes ce qui est enfoui dans une seule corde, et comment en la frappant de l'archet il peut s'en émuler le trésor le plus incompréhensible de la musique. Ainsi Moïse frappait le rocher, et le rocher ouvrait ses sources; Paganini touche la corde d'argent, et il en sourde des suites infinies de sons et de mélodies.

C'est qu'il a appris à son violon et au monde ce que c'est que le son harmonique.

Quand Paganini a sur cette seule corde parcouru le clavier des sons, et que parvenu à l'approche du chevalet on s'écrie comme Dieu à la mer: Il n'ira pas plus loin; Paganini revient sur ses pas, recommence, et déjà il est plus loin, car le son harmonique l'enlève dans d'autres espaces, lui donne d'autres vibrations où il puise en abondance et sans fin.

Et ce son qu'il trouve dans une autre nature ne pouvait en effet tenir de la nôtre; il a je ne sais quelle fluidité limpide, quelle ténuité insaisissable, quelle suavité exquise, quel éclat mystérieux, qui fait qu'on hésite à le nommer un son, une lumière ou un parfum.

Tel est le son harmonique de Paganini; avec lui il ravit dans le ciel les cœurs des hommes, qui n'avaient pas jusqu'à lui soupçonné de pareils plaisirs. Il enlève sur un char de lumière toutes ces intelligences écoutant es pour les bercer dans des nuages d'or, qui les approchent du Seigneur; et quand il a fini avec ces célestes prestiges, tous le regardent stupéfaits de volupté et d'admiration, et se demandent: Où donc est le séraphin des cieux qui nous a versé comme une rosée délicieuse quelques parcelles des concerts de Dieu?

Il cessa encore, et vint un autre artiste qui laissa la foule se reposer, tandis qu'il chantait librement je ne sais quoi.

Paganini reparut une troisième fois; il avait repris toutes ses cordes et sa fureur, plus de délices, plus de suavités, plus de ravissements célestes; à présent c'est l'Océan qui va mugir et se soulever tempétueux; c'est la création de la terre ou ses bouleversements affreux; c'est le volcan qui s'allume et rejette les entrailles enflammées de la terre; ce sont les dernières convulsions de l'univers lorsque le Seigneur l'arrêtera dans sa marche, et lui dira: «Meurs!»--Paganini ne veut rien peindre de cela; mais il faut rappeler ces choses pour comprendre sa furie merveilleuse lorsqu'il brandit son archet pour arriver au grandiose, au terrible.

Alors toutes les cordes à la fois frémissaient, hurlaient sous les coups redoublé de' ses doigts, qui tombaient pressés comme la grêle avec la foudre. L'archet, de son côté, les déchirait, les irritait, les entr'ouvrait, les écorchait toutes vivantes, et se roulait sur elles avec barbarie; elles s'écriaient dans leur douleur... et tous ces cris étaient sublimes.

Lui, Paganini! dans son génie et sa fureur, savourait ces blessures, rugissait et se débattait dans ce martyre du violon; il le pressait de plus en plus, le frappait, le brisait, l'excitant dans ses angoisses... et cette barbarie était sublime.

Lui, l'orchestre, était haletant, effrayé, suivant avec horreur, et comme un seul corps, l'archet du maître... et cette horreur était sublime.

Lui, le peuple, la foule, pendait à cet archet, exalté, ravi dans son effroi, brisé d'émotion, accablé d'enthousiasme, ne respirant point... et cet effet était sublime.

Et le concert se termina.

Paganini salua une dernière fois avec le sourire du génie et de l'orgueil satisfait; son triomphe illuminait de joie sa figure extraordinaire, et tout le monde qui le voyait quitter la scène lui jetait un dernier et unanime cri d'admiration, et se penchait tout d'une masse vers lui comme pour se précipiter à la fois à ses pieds, pour toucher se mains et son archet sacrés.

Il disparut...

La foule s'écoula; et bientôt dans cette grande salle d'harmonie, devenue déserte et silencieuse, tout fut éteint et vide.

Lui regagna sa chambre, épuisé de cette soirée de gloire et de plaisir; il se lassa tomber sur un canapé, presque évanoui et soupirant.

O mon grand! ô mon beau! ô mon sublime Paganini! m'écriai-je au milieu de ses pensées; car j'étais si fière, si joyeuse, si grande avec lui!

La porte s'ouvrit; entra Antonio, tenant un vase et une lettre; Paganini sortit brusquement de cet affaiblissement qui l'oppressait, saisit le papier et le lut rapidement: 22,532 fr. de recette.

Il fit mettre le vase sur une table... c'était de l'opium...

Ah!... à cette double vue, l'horreur me saisit... je brisai les chaînes qui me retenaient à lui, et sortis, effrayée et le maudissant, du cerveau de Paganini.