THÉÂTRE ITALIEN.
Il Fantasma (Le Fantôme), opéra en trois actes, musique de M. Persiani.
Il Fantasma.
Cet ouvrage est la traduction, on plutôt l'imitation d'un mélodrame de M. Mélesville qui eut jadis un grand succès à la Gaîté. Il était orné, à cette époque, de décorations fort belles, dont M. Daguerre, si je ne me trompe, était l'auteur Il eut pendant quelques mois, un grand retentissement; puis il quitta Paris, et fit son tour de France; puis il passa les monts. Une fois en Italie, il adopta, en mélodrame avisé qu'il était, le costume et les usages du pays; il se fit libretto et les compositeurs lui firent fête; M. Carafa le revêtit à Milan, d'une belle partition pleine de charmants motifs et de nobles harmonies. Qu'était-il devenu depuis lors? Je l'ignore. Il s'était apparemment retiré du monde. M. Persiani l'a rencontré je ne sais où, et vient de le rhabiller à la dernière mode. M. Persiani et son fantôme, l'un portant l'autre, ont été bien accueillis par le public.
Ce fantôme habite le château de Scylla. Le lecteur sait trop bien sa géographie et sa mythologie pour que je lui dise où est Scylla. Mais Scylla a subi d'étonnantes transformations avec les années. Après n'avoir été bien longtemps qu'un aride rocher, une affreuse caverne, hantée par ce monstre bruyant et vorace dont les anciens nous ont laissé de si épouvantables descriptions, Scylla est devenu un château magnifique, ceint de hautes murailles et de fossés profonds, et défendu par des donjons menaçants. A l'abri de ces remparts inexpugnables s'élèvent des bâtiments de la plus riche architecture, qui renferment des appartements splendides.
C'est là que notre fantôme a élu domicile. Pendant le jour, personne ne l'aperçoit; pendant la nuit, il erre à pas lents à travers les longs corridors et les vastes cours du château, et sa promenade nocturne aboutit toujours au même point: à la porte de la chapelle. C'est là que le duc Ansaldo a été récemment assassiné. Les autres habitants du château ont conclu de là que le fantôme est l'ombre du défunt qui vient demander vengeance.
De qui demande-t-il vengeance? quel est son assassin? Là est la difficulté.
Le duc Ernest, frère du mort, prétend que c'est Adolphe; et Roger, l'écuyer du duc Ernest, assure qu'il en a la preuve, et qu'il est en mesure de l'alléger. Je ne puis nier que les apparences ne soient, jusqu'à un certain point, de leur côté. Adolphe aimait Herminie, la fille du due Ansaldo. Il l'a demandée en mariage; Ansaldo lui a répondu qu'il était un impertinent, et lui a intimé l'ordre de sortir immédiatement de sa présence; en langage vulgaire, il l'a mis à la porte. Est-il donc si invraisemblable qu'Adolphe se soit vengé de cet affront? Une circonstance grave dépose d'ailleurs contre lui: le duc, quand on l'a trouvé, avait le corps traversé par une grande épée, que tout le monde a reconnu pour celle du jeune chevalier. On l'a cherché: il avait disparu, D'une commune voix, il a été déclaré coupable, et l'on a mis sa tête à prix. Malheur à lui s'il reparaît! On a affiché, dans toute l'étendue du domaine de Scylla, cette inscription menaçante, qui fait d'ailleurs beaucoup d'honneur au talent poétique des huissiers de la Calabre.
L'empio Adolfo, uccisor del duca Ansaldo
Se in Calabria si cela,
Morte avra chi occultar osa il ribaldo,
Premio chi lo rivela.
En attendant, le duc Ernest ne néglige rien pour faire tourner à son profit les malheurs de sa famille. Herminie ne peut plus décemment songer à épouser l'assassin de son père. Pourquoi n'épouserait-elle pas son cousin Hermann? Par ce mariage, le fief passerait de la branche aînée à la branche cadette, ce qui serait pour lui, Ernest, une grande consolation. Herminie, après quelques façons, s'y résigne. C'est une fille bien élevée, pleine de courage et de bons sentiments. Mais, ô fortune ennemie! comme elle se dispose à marcher à l'autel, Adolphe paraît tout à coup, et lui rappelle sa promesse, en jurant ses grands dieux qu'il n'est point coupable, et que, si l'on s'obstine à l'accuser, il est prêt à purger sa contumace. Ou le saisit, on l'enchaîne, et il paraît bientôt devant le tribunal.
Ce tribunal est assez étrangement composé, et d'ailleurs il suit une procédure qui ne serait de mise dans aucun pays civilisé. C'est le duc qui accuse, et c'est le duc qui condamne. Il lui en coûte pourtant de prononcer la sentence de mort. Il s'arrête, il hésite, il prend sa tête à deux mains, et, comme ses assesseurs lui demandent s'il a la migraine, il leur répond naïvement: Lasciatemi in preda al mio terror. Là-dessus, tous ensemble prennent la parole à la fois, et chantent un bel adagio. Quand l'adagio est fini, la terreur du duc se trouve dissipée, et il condamne Adolphe sans miséricorde. Voilà un beau procédé, et d'invention toute neuve! Ne devrait-il pas s'en servir de temps en temps à l'endroit de messieurs les jurés, qui, lorsqu'on leur présente un fils qui a coupé son père en dix-sept morceaux, déclarent qu'il y a des circonstances atténuantes? Que ne leur fait-on chanter préalablement un adagio pour calmer leurs appréhensions?
Voilà Adolphe bien près de sa fin, et c'est dommage, car Adolphe est un beau jeune homme, fort élégamment tourné, porteur d'une magnifique chevelure noire, et doué d'une des plus charmantes voix de ténor que l'on puisse entendre... Rassurez-vous, lecteur pitoyable; n'ayez aucune crainte, sensible lectrice; le ciel veille sur l'innocence, et Adolphe est innocent.
La nuit vient, et le fantôme recommence sa promenade habituelle. Le voyez-vous, enveloppé d'un vaste manteau, qui glisse à pas silencieux derrière ces sveltes colonnes? Il s'approche: le voilà devant vous; le reconnaissez-vous à présent? O surprise! ce n'est point un mort, mais un vivant! ce n'est point Ansaldo, c'est Ernest lui-même! Ernest est somnambule, et le mystère est pénétré. Il n'est pas seulement somnambule, il est somniloque. Il ouvre la bouche, et que dit-il? Il exprime éloquemment le remords qui le tourmente, et l'horreur que ses crimes lui inspirent. C'est lui qui a tué son frère, et il décrit toutes les circonstances de l'attentat. Or, il n'est pas seul: sa nièce, son fils, Rodolphe, et vingt autres témoins l'entourent et pèsent ses paroles. Que devient-il à son réveil? Il veut se poignarder, mais on retient son bras. «Arrête! les remords t'ont assez puni. Prions tous ensemble le Dieu tout-puissant; puisse-t-il te pardonner, et rendre la paix à ton âme!»
Voilà ce qu'on lui chante en chœur, et le plus harmonieusement du monde. Après quoi chacun va se coucher, et les spectateurs en font autant.
Si cette histoire n'est pas très-amusante; elle est du moins très-morale, et c'est beaucoup. Et puis, comptez-vous pour rien la musique de M. Persiani et le chant de madame Persiani?
Il y a dans la partition des morceaux fort agréables:--une tarentelle, chantée en chœur par les paysans calabrais, qui a paru très-piquante;--un air à trois temps, où le compositeur a réuni comme à plaisir des difficultés de vocalisation qui eussent fait reculer tout autre cantatrice que madame Persiani;--un morceau d'ensemble dialogué, dont la forme a paru assez originale;--plusieurs duos qui renferment des phrases charmantes. On y trouve aussi quelques morceaux assez mal bâtis, je dois en convenir, et dont l'instrumentation pourrait être plus pleine et plus riche; on y trouve des cris, du bruit, et assez d'éclats de trombones et de coups de grosse caisse et de cymbales pour ébranler les tympan» le plus durs et les plus racornis. L'auteur enfin a voulu satisfaire tous les goûts, et il paraît avoir complètement réussi dans cette difficile entreprise. On l'a appelé deux fois sur la scène à la première représentation et deux fois encore à la seconde. Il s'est prêté le plus complaisamment du monde à cette fantaisie du parterre. Il a vaincu, il a triomphé... Je ne jouerai pas le rôle de ces soldats romains qui suivaient le char du triomphateur en parodiant ses exploits et en chansonnant sa gloire. J'applaudis de mes deux mains à son succès, et je m'associe à son bonheur.