Théâtres.

Tibère, tragédie de Marie-Joseph Chénier (Théâtre-Français).--le Vengeur (Cirque-Olympique).

Proscrit par la censure impériale, le Tibère de Chénier était depuis vingt ans réfugié dans les œuvres du poète. L'interdit enfin vient d'être levé, et Tibère a pris possession de la scène. Toutes ces énergiques beautés que la tragédie recèle, beautés jusqu'ici réservées seulement à la curiosité du lecteur, le parterre vient de les reconnaître à la lueur de la rampe, et de les saluer de ses bravos. Le succès public a confirmé le succès de la lecture solitaire.

Portrait de Marie-Joseph Chénier.

Comme le titre l'indique, le sujet de l'ouvrage de Chénier est la peinture du caractère de Tibère. Le poète prend le terrible et tortueux empereur au moment de la mort de Germanicus, son fils adoptif; toute cette héroïque et fatale histoire de Germanicus a été tracée, ou le sait, par la main de Tacite en traits impérissables. L'étude de Chénier n'est pas indigne de la vigoureuse peinture de l'historien. Tibère a empoisonné Germanicus par la main de Pison, ou du moins, suivant Chénier. Pison a connu les préparatifs du crime et ne l'a point empêché. Maintenant tout est dit: Germanicus est mort; il ne reste plus que la fière douleur d'Agrippine sa veuve, et le remords tardif de Pison. Tous deux viennent à Rome, et arrivent en même temps. Agrippine portant dans son sein les cendres de son époux, comme dit Tacite. Agrippine veut poursuivre Pison; de son côté, Pison est déterminé à se défendre; il compte d'ailleurs sur l'appui de Tibère, son secret complice.

Telle est donc la position de Tibère: il faut qu'il feigne de pleurer Germanicus avec Agrippine, et de s'associer à sa vengeance, cependant qu'il ménage Pison, dont il craint les révélations et le désespoir. La tragédie s'engage sur cette situation à double race. C'est un jeu de bascule perpétuelle que joue Tibère; de l'exposition au dénoûment s'efforçant de pleurer Germanicus d'un œil, si on peut se servir d'une expression si bourgeoise, en un sujet se terrible, et de l'autre; œil désignant à Séjan Agrippine et Pison, qui le gênent tous deux, et dont il veut se défaire en même temps.

Théâtre-Français.--Tibère, acte II, scène II. Agrippine,
accompagnée de ses enfant, accuse Pison dans le sénat
en présence de Tibère.

Le mensonge, la ruse, l'hypocrisie, toute l'habileté tortueuse et souterraine de l'âme de Tibère est mise en œuvre dans cette lutte difficile: tantôt il flatte la douleur d'Agrippine, tantôt il ménage Pison; une autre fois il cherche à corrompre, par la séduction du pouvoir, Cnéius, le fils de Pison, le jeune Cnéius, qui a conservé la vertu des vieux Romains dans ce temps de bassesses et de vices.

Mais Tibère a beau faire, Agrippine et Pison finissent par lire dans la nuit de son âme: l'une y découvre la fausseté de sa pitié menteuse; l'autre, le secret de l'abandon que le tyran fait de lui et de la ruine qu'il lui prépare. Le ressentiment et le remords élèvent alors le coupable Pison jusqu'au courage d'une expiation publique: il déclarera son crime en plein sénat, à la face de Rome, et il nommera son complice, c'est-à-dire Tibère lui-même, voilà ce qu'il annonce au tyran, voilà ce qu'il promet à son fils Cnéius; mais Tibère a dit un mot à Séjan, et ce, mot suffit. Tandis que le sénat et Tibère, et Cnéius, et Agrippine sont en présence, attendant Pison, Séjan vient dire que Pison s'est donné une mort volontaire; une mort volontaire annoncée par Séjan! vous sentez ce que cela veut dire; on devine que Tibère a passé par là. Il ne reste à Cnéius que le poignard de son père, et il s'en sert pour échapper à la tyrannie:

Il est temps du placer Tibère au rang des dieux.

Cette tragédie est d'un ton constamment énergique et grave; la pensée a de la force, le style une concision et une fermeté peu commune. On a remarqué surtout quatre belles scènes: l'arrivée d'Agrippine, suivie de ses deux fils et présentant au sénat l'urne de Germanicus en demandant vengeance, l'entrevue de Tibère et de Pison, où Pison déclare qu'il est résolu à dévoiler le terrible secret qui les lie; l'aveu qu'il fait de son crime à son fils Cnéius, et enfin le dénoûment de la tragédie, où Cnéius, frappant Tibère d'anathème, se poignarde.

Ligier s'est fait remarquer dans le rôle de Tibère par des études habiles et tout à fait dans le caractère du personnage; mademoiselle Araldi, malgré son inexpérience, Guyon, malgré ses cris, et Geoffroy méritent bien aussi quelques éloges.

--Le nom de Marie-Joseph Chénier est sorti honoré et glorieux de l'épreuve.

Cirque-Olympique.--Dernière scène du Vengeur:
le navire disparaît sous les flots.

Tout le monde connaît le dévouement héroïque du Vengeur; c'est un des plus beaux, faits du nos annales maritimes. Le glorieux événement s'accomplit le 28 mai 1791. Le Vengeur, séparé de la flotte commandée par Villaret-Joyeuse, qui soutenait contre les Anglais un combat terrible; le Vengeur, environné de forces supérieures, désemparé, criblé de boulets, faisant eau de toutes parts, après avoir repoussé deux fois l'abordage; le Vengeur refuse de se rendre; et quand l'heure est venue, quand les canons, arrivés à fleur d'eau, sont près de disparaître, le Vengeur lance aux Anglais une dernière et terrible bordée; puis, tandis que l'équipage crie: Vive la France! vive la République, le vaisseau disparaît lentement dans les flots avec ses combattant héroïques.

Voyez ce drapeau tricolore

Qu'élève en périssant leur courage indompté,

Sous le flot qui les couvre entendez-vous encore

Ce cri: Vive le Liberté!

Telle est la sublime action que le Cirque-Olympique vient de mettre en scène avec la conscience patriotique et l'étonnante vérité qui caractérisent les représentations de ce théâtre militaire.

La mer vue par un clair de lune, la lutte acharnée et la disparition du Vengeur sont deux tableaux d'une grande beauté. Cela émeut, cela donne le frisson, et l'imitation est si heureuse que, les nuages de poudre et les bordées de canon aidant, on pourrait croire qu'on a vraiment affaire à un Océan furieux.

Il ne faudrait pas trop s'y fier cependant; cet Océan est un Océan pour rire, et puisque le jour de l'an approche, nous allons livrer à nos lecteurs, en guise d'étrennes, le secret de cette mer ou tranquille ou furieuse.

Pour avoir une mer, au Cirque-Olympique, à l'Opéra ou ailleurs, vous prenez d'abord une vaste toile; sous cette toile vous jetez une douzaine de figurants mâles ou femelles, le sexe n'y fait rien, la mer n'y regarde, pas de si près. Cela fait, vous avez votre Océan au grand complet. Désirez-vous une mer orageuse? Le chef d'orchestre, se démène comme un diable et agite son archet en guise de trident; la musique aussitôt imite le mugissement des flots. A ce signal, nos figurants se mettent à l'œuvre: l'un se lève, l'autre se baisse; la toile suit le mouvement onduleux, et figure ainsi, par cette oscillation de haut en bas, un roulis parfait et une tempête de première qualité.

Êtes-vous las des orages? vous plaît-il de glisser tranquillement, sur une onde tranquille? Le chef d'orchestre s'incline, baisse la tête comme un Neptune vaincu, les violons jouent en decrescendo et les flots obéissants se jettent à plat ventre...

Eh! vogue ma nacelle!

Doux zéphyr, sois-moi fidèle!

Nous toucherons au port!

Le métier de flot est rude; aussi les traite-t-on en conséquence: dans les temps calmes, chaque flot recuit cinquante centimes par tête; si on leur demande, une tempête, ils obtiennent une haute paie d'un franc. Je ne parle pas des petites vagues qui sont des enfants de coulisses... Ceux là ont pour appointements des coups de pied où vous savez bien; dans la canicule, l'état de flot est particulièrement insupportable, ils sont en nage. Un jour, M. Franconi surprit, au milieu de la tempête, trois des plus gros flots qui buvaient une bouteille de bière. Il leur en fit un reproche: «Que voulez-vous, monsieur, lui répondit le premier flot, nous mourions de soif!»

Le calme de la mer.

La mer agitée.