Le Jour de l'An en Chine.
Hors de l'Europe, nous ne ferons qu'une excursion, mais elle sera assez curieuse pour tenir lieu de plusieurs autres. Nous irons tout simplement en Chine. N'ayant pas eu le bonheur de visiter en personne le Céleste Empire, nous nous voyons forcé d'emprunter les renseignements suivants à Davis (1) et à Dobel (2).
Note 1: La Chine, par Davis traduit de l'anglais par Pichard. Paris, Paulin, 2 vol in-8, 7 fr.
Note 2: Sept années en Chine, nouvelles observations sur cet empire, par Pierre Dobel; traduit du russe par le prince Emmanuel Galitzin. Amyot. I vol. in-8, 7 fr. 50 c.
«C'est sur la lune que s'évalue l'année chinoise, dit Dobel; aussi en résulte-t-il que, bien que cette année soit de douze mois, le compte des jours ne donne jamais ce résultat exact; ce qui oblige les Chinois à combler le déficit en ajoutant à la fin de l'année un certain nombre de fêtes, et en comptant un treizième mois dans les années qui suivent chaque période de dix-neuf ans.
«A peine approche-t-on de la fin du l'année, que tous, pauvres comme riches, abandonnent leurs affaires pour ne plus songer qu'à fréquenter les temples, les spectacles et à faire bonne chère. Il est censé que toutes les affaires pendantes doivent être réglées de concert, et à la satisfaction des parties, la veille du nouvel an. A cette époque, le pouvoir des mandarins rôle suspendu durant quelques jours, ce qui produit parfois des désordres, à cause de la faculté qu'ont alors les particuliers de régler leurs comptes et leurs affaires conformément à d'anciennes coutumes.
«Il n'y a peut-être pas de peuple au monde qui ait moins de fêtes que les Chinois, nous apprend à son tour M. Davis; la principale et presque la seule époque de réjouissance universelle est le nouvel an. C'est alors, on peut le dire, que tout l'empire est hors de lui ou peu s'en faut. A l'approche de la nouvelle lune, lorsque le soleil atteint le quinzième degré du Verseau (le commencement de l'année civile des Chinois), toutes les administrations sont fermées dix jours à l'avance, et les mandarins serrent leurs sceaux jusqu'au vingtième jour de la première lune. Le soir du dernier jour de l'année qui s'achève, tout le monde veille jusqu'à minuit. A cette heure commence un interminable vacarme de pétards, de fusées et de feux de joie; la consommation des pièces d'artifices est si prodigieuse, que l'air devient charge de nitre. Depuis minuit jusqu'à l'aurore, chaque habitant exécute les rites sacrés ou prépare sa maison pour la solennité du premier jour du nouvel an. Dès le matin, une foule immense assiège les temples.
«Soun Nin, ajoute M. Dobel, est le nom des solennités du Jour de l'An: on les fête aux quatre coins de la ville, dans quatre temples. A l'approche du jour de fête de chacun de ces temples, on construit dans leur voisinage de grands théâtres en bambous, sur lesquels sont ensuite représentées des pièces en l'honneur de la divinité du temple.--Chaque maison se fournit alors de lanternes neuves; on colle du papier rouge à sa porte ou à celui de ses angles où sont placés les pénates; l'ameublement est renouvelé, et la famille se pare de ses plus beaux habits.
«Cette dernière coutume est obligatoire; car un Chinois se croirait voué à la pauvreté pour toute l'année, s'il n'avait été bien vêtu le Jour de l'An; aussi emploie-t-il tous les moyens en son pouvoir pour observer cette coutume, au point de dérober parfois les habits qu'il ne serait pas en état du s'acheter.
«Les fêtes du nouvel an doivent durer dix jours d'après la loi, mais souvent on les prolonge du double.
«La première, journée se nomme Kay-Yat (le jour des oiseaux). Cette fête est destinée à rappeler que les volatiles sont une des nourritures de l'homme; on s'abstient de viande durant ce jour, et les rigoristes observent même un jeûne sévère.
«La deuxième journée se nomme Kou-Yat (le jour des chiens). Lus Chinois vénèrent tellement les chiens, qu'ils ont des ouvriers spécialement chargés de leur fabriquer des cercueils; ils croient qu'un de leurs sages fut préservé de la mort par un de ces animaux, qui dévora son assassin; et pourtant, par une singulière inconséquence, les Chinois mangent la chair de cet animal.
«Le troisième jour est Chen-Yat, ou le jour des porcs. Il en est de cette solennité comme du la précédente; les Chinois vénèrent la mémoire d'un de ces animaux qui sauva, suivant eux, un manuscrit précieux de l'incendie; aussi s'abstient-on de la chair du porc durant ce jour.
«Le quatrième jour s'appelle Yaong-Yat (le jour des brebis). Ce jour est consacré à Pun-Kyon-Yengi, berger qui vécut pauvre, ne se nourrissant que de légumes et n'ayant pour vêtement que l'écorce des arbres, mais qui enseigna tout le parti que l'on pouvait tirer de la toison des brebis, «Le cinquième jour se nomme New-Yat (le jour des vaches). Un de ces animaux allaita un jeune enfant dont les parents avaient péri, et qui, étant devenu mandarin par la suite, lui éleva un temple. Telle fut la cause première de l'institution de cette fête; aussi beaucoup de Chinois s'abstiennent-ils tout à fait de la chair de bœuf; d'autres y renoncent à l'âge de 40 ans, sans quoi ils croiraient leur salut compromis.
«La sixième journée est le Ma-Yat, ou le jour des chevaux. Cette fête a été instituée afin d'inspirer au peuple de la considération pour cet utile quadrupède.
«C'est à l'homme qu'est consacré le septième jour; il Se nomme Yen-Yat. Pon-Tso, qui apprit aux Chinois à se nourrir de riz, de blé et de viande, est la divinité de ce jour.
«C'est encore à Pon-Tso qu'est dédié le huitième jour, nommé Ko-Yat le jour des grains. Pon-Tso enseigna le premier que l'on pouvait utiliser les grains et s'en nourrir.
«Pon-Tso est aussi la divinité du neuvième jour, et quiconque veut obtenir du bonheur doit s'empresser de lui porter des offrandes le jour du Mo-Yat jour du lin.»
Empruntons un dernier renseignement à M. Davis. «Comme les Européens, les Chinois se font des visites et des présents le premier jour de l'an, et ils s'envoient de grandes cartes de félicitation ornées d'une gravure sur bois représentant les trois principales félicités dont les hommes puissent, selon eux, jouir sur la terre, savoir: un héritier, un emploi public (ou de l'avancement) et une longue vie. Ces trois souhaits sont indiqués par les figures d'un enfant, d'un mandarin et d'un vieillard accompagné d'une cigogne, emblème de la longévité. Grâce à la complaisance, de M. Fournier, éditeur de la Chine ouverte (3), l'Illustration peut offrir à ses abonnés un fac-similé de l'une de ces cartes, imprimées en général en Chine, comme dans la Chine ouverte, sur papier rouge. Les caractères chinois placés en tête signifient: «Que votre bonheur soit florissant;» ceux, qui sont imprimés sur le côté se traduisent ainsi: «Moi Ma-Tso-Lang (nom honorifique de Soaqua), je vous salue humblement.»
Note 3: Cinquante livraisons à 30 centimes; par Old Nick et A Borget. 5 livraisons ont paru.