Le jour de l'an en Europe.

Tous les peuples un peu civilisés de notre globe ont cru devoir, à une certaine époque de leur histoire, et pour des causes faciles à comprendre, mesurer le temps, c'est-à-dire inventer ce qu'on appelle en français des années, des mois, des jours, des heures, des minutes et des secondes. Mais ce besoin commun, les divers membres de la grande famille humaine ne l'ont pas satisfait de la même manière. Il y a eu, depuis le commencement du monde jusqu'au 31 décembre 1843, un nombre beaucoup trop considérable de calendriers, d'ères, de cycles, etc., qui font le bonheur des savants et le désespoir des ignorants. L'Europe moderne a,--la Russie et la Grèce exceptées, toujours fidèles au vieux style,--adopté pour son usage particulier un calendrier appelé grégorien, du nom du pape Grégoire XIII, son inventeur. Cet estimable successeur de saint Pierre, corrigeant une grave erreur du calendrier romain, retrancha, comme chacun sait, à l'année 1582, dix jours qu'elle avait de trop, et il décida qu'à l'avenir on supprimerait trois bissextiles en l'espace de quatre cents ans. Aujourd'hui, grâce à cette réforme, l'année européenne se compose de 365 jours, et tous les quatre ans elle est bissextile, c'est-à-dire qu'elle a 366 jours.

Non-seulement l'année n'a pas toujours été aussi longue ou aussi courte qu'elle l'est actuellement, mais en outre elle a commencé à des époques différentes. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple:

En France, du temps de Charlemagne, Noël était le premier jour de l'an. A dater de la fin du onzième siècle jusqu'en 1563, Pâques ou plutôt le samedi-saint, l'emporta sur Noël. Le 25 mars (le jour de la Conception) triompha à son tour de ses deux rivaux. Enfin un édit de Charles IX, daté du 4 août 1563, décréta que dorénavant l'année commencerait en France le 1er janvier.

Une semblable confusion exista durant plusieurs siècles dans les autres contrées de l'Europe. Peu à peu, cependant, l'ordre se rétablit, et l'unité remplaçant le chaos, le 1er janvier, vainqueur de ses trois adversaires, fut proclamé sans opposition le souverain absolu de l'année. Il règne seul maintenant sur ses 364 sujets, si bien façonnés au joug, qu'ils n'essaient plus du s'y soustraire. Noël, Pâques et la Conception, ou le 25 mars, se contentant des honneurs qu'on leur rend encore, ont cessé de réclamer le glorieux privilège du briller sur tous les almanach en général, et sur celui de l'Illustration en particulier, à la tête de l'année nouvelle.

Toutefois, bien qu'elles reconnaissent son autorité plusieurs grandes nations de l'Europe persistent à refuser au 1er janvier les hommages dont certains autres peuples se plaisent à l'accabler. Qu'a-t-il donc fat pour mériter un pareil honneur? Le 25 mars, Noël et Pâques n'étaient-ils pas plus dignes du commencer l'année? Le 25 mars, la vierge Marie avait conçu le fils de Dieu; le jour de Noël, Jésus-Christ avait reçu la vie dans une étable du Jérusalem; le jour de Pâques, il était ressuscité. Aussi en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Allemagne, ce n'est point le 1er janvier que l'on fête, c'est la Noël, c'est le jour de la naissance du Christ. Christmas, Pascwa, Natale, Weinhnachten, en 1844, l'Illustration racontera et représentera les curieuses cérémonies publiques et privées que ramène chaque année votre glorieux anniversaire!

L'Allemagne seule a, depuis quelque temps, sans négliger la Weinhnachten, fait quelques avances au Neu yahr; tandis que l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie assistent dans un morne recueillement au renouvellement de l'année, l'Allemagne, s'est décidée à se divertir le 1er janvier; elle célèbre même le 31 décembre presque avec autant du pompe que de joie. Pourquoi tout ce bruit? quelle heureuse nouvelle nous annoncent ces cloches, ces pétards, ces fusées? C'est la mort d'une année que l'on célèbre. Il paraît qu'elle inspire peu de regrets. Mais nous sommes dans une ville universitaire. La nuit est sombre; onze heures viennent du sonner. Où vont ces jeunes étudiants avec leurs torches et leurs fusils? Suivons-les. Ils s'arrêtent devant une maison de belle apparence; c'est celle du prorector. Des acclamations retentissent:» «L'année va finir; que celle qui lui succédera soit heureuse pour notre prorector!» Cependant cette foule si agitée et si bruyante reste immobile et garde un silence religieux. Une fenêtre de la maison du prorector s'est ouverte, et ce digne personnage apparaît aux regards charmés des étudiants Il tient un verre à la main, et quand il a suffisamment remercié ses élèves de leur visite et de leurs souhaits il vide son verre en leur souhaitant à tous une bonne année, et il le jette à terre, car ce serait commettre une profanation que de boire une autre fois dans un verre qui a servi à un si noble usage. A peine le sacrifice est-il accompli, que de nouveaux vivat retentissent; le prorector ferme sa fenêtre, et les étudiants vont rendre les mêmes hommages aux plus populaires de leurs professeurs.

Un Grand Lever de la reine d'Angleterre.

La Bénédiction de la Newa à Saint-Pétersbourg.

A l'intérieur des maisons, chaque famille se divertit à sa manière: les uns boivent, les autres mangent; ceux-ci dansent, valsent ou chantent; ceux-là jouent des charades; partout on s'amuse. Cependant minuit approche; l'aiguille de la pendule se dirige avec la même vitesse; dans le palais et dans la chaumière, vers l'heure fatale. Nobles, bourgeois et paysans, muets et immobiles, tiennent leurs regards fixés sur l'horloge ou sur la montre qui leur marque la marche rapide du temps.... Au même instant un seul cri s'échappe de plusieurs millions de bouches: Prosst neu jahr(vienne le nouvel an). Heureux celui qui, dans sa famille, a prononcé le premier ces paroles sacramentelles... que tout le monde répétera le lendemain matin en s'abordant.

Des que le dernier écho de prosst neu jahr a cessé de su faire entendre, «un domestique apporte du vin ou du punch, nous apprend le respectable M. Howitt, dans sa Domestic and rural life in Germany, avec les souhaits que les parents et les amis se sont faits pour le nouvel an. En général, ces souhaits sont écrits en vers sur une belle feuille de papier surchargée d'ornements dorés. Tous les assistants, choquant leurs verres, se souhaitent mutuellement une bonne année; puis le maître de la maison ouvre et lit les souhaits écrits; la plupart ne sont pas signés, et causent des explosions d'hilarité; car les auteurs de ces épîtres anonymes reprochent souvent leurs ridicules à leurs parents et à leurs amis, en leur donnant le conseil de s'en corriger.

«Quand le dernier souhait a été lu, ou joue, dans la plupart des familles, à un jeu très-ancien, qu'on appelle le jeu de farine, de l'eau et des clefs: trois assiettes sont rangées sur une table ronde placée au milieu d'une chambre: dans la première, on met de la farine; dans la seconde, de l'eau; dans la troisième, un trousseau de clefs; alors tous les célibataires des deux sexes vont tour à tour, les yeux recouverts d'un épais bandeau, prendre sur la table une de ces trois assiettes que les assistants changent sans cesse de place, heureux celui dont la main se pose sur le trousseau de clef! il épousera la personne qu'il aime; celui ou celle qui blanchit ses doigts dans la farine se mariera avec une veuve ou avec un veuf; mais malheur à l'infortuné qu'un sort jaloux conduit tout droit sur l'assiette pleine d'eau! il est sûr de mourir célibataire. Cette espèce de loterie terminée, les danses et les jeux recommencent.

La polonaise à la cour de Russie.

Du salon de la petite bourgeoisie de l'Allemagne, passons sans transition à la cour du plus puissant souverain de l'Europe, de l'empereur de Russie; car nous y assisterons à une cérémonie caractéristique dont un témoin oculaire nous a rapporté un charmant dessin. Deux fois chaque année, le 1er-15 janvier et le jour de la fête de l'impératrice, l'empereur de Russie ouvre son palais à ceux de ses sujets qui ont obtenu d'avance des billets d'admission. Des soldats, des marchands, des laboureurs, s'y montrent dans leur costume national aux côtés des courtisans. Les invités qui portent le frac sont tenus d'avoir un petit manteau de soie noire appelé vénitien.

Les baisers du jour de l'an, dessin de Grandville.

«Les salles du palais, a dit un voyageur moderne, remplies de monde, sont un océan de têtes à cheveux gras, toutes dominées par la noble tête de l'empereur, de qui la taille, la voix et la volonté planent sur son peuple. Ce prince paraît digne et capable de subjuguer les esprits comme il surpasse les corps; une sorte de prestige me semble attaché à sa personne; au palais de Saint-Pétersbourg comme à la parade, comme à la guerre, comme dans tout l'empire, comme toujours on voit en lui l'homme qui règne.

«Les personnes de la cour, le corps diplomatique, les étrangers invités et les gens du peuple admis à la fête, sont introduits pêle-mêle dans les grand appartements; vous attendez là pendant assez longtemps, pressé par la foule, l'apparition de l'empereur et de la famille impériale. Dès que le maître, ce soleil du palais, commence à poindre, l'espace s'ouvre devant lui; suivi du son noble cortège, il traverse librement et sans même être effleuré par la foule, des salles où l'instant d'auparavant on n'aurait pas cru pouvoir laisser pénétrer une seule personne de plus. Aussitôt que Sa Majesté a disparu, le flot des paysans se referme derrière elle; c'est l'effet du sillage après le passage d'un vaisseau.

«La noble figure de Nicolas, dont la tête domine toutes les têtes, imprime le respect à cette mer agitée; c'est le Neptune de Virgile; on ne saurait être plus empereur qu'il ne l'est. Il danse pendant deux ou trois heures de suite des polonaises avec des dames de sa famille et de sa cour. Cette danse était autrefois une marche cadencée et cérémonieuse; aujourd'hui c'est tout bonnement une promenade au son des instruments. L'empereur et son cortège serpentent d'une manière surprenante au milieu de la foule, qui, sans prévoir la direction qu'il va prendre, se sépare cependant toujours à temps pour ne pas gêner la marche du souverain.»

Singulier contraste! le souverain le plus absolu de l'Europe, le czar de toutes les Russies, reçoit le peuple dans son palais le 1er jour de l'année; et le souverain le moins puissant, politiquement parlant, la reine d'Angleterre, n'admet que la plus haute et la plus fière aristocratie de ses trois royaumes à lui présenter ses respectueux hommages le jour du Noël. Nos deux dessins, placés en regard l'un de l'autre, feront faire encore un autre rapprochement non moins bizarre. A Saint-Pétersbourg, l'empereur présente l'impératrice comme son égale, ils marchent sur le même rang, en se tenant par la main; à Londres, la reine a seule le droit de s'asseoir; son mari est obligé de se tenir debout comme spectateur derrière son trône.

Le 1er janvier, a lieu, à Saint-Pétersbourg, une cérémonie dont nous dormons aussi la représentation fidèle: nous voulons parler de la bénédiction des eaux de la Newa. Une chapelle en bois est construite tout exprès chaque année près du palais impérial, sur le bord du fleuve; en face, de l'autre côté, s'élèvent les remparts du granit de la forteresse, dominés par l'église de Saint-Pierre et de Saint-Paul. A l'heure fixée, l'empereur, suivi du son état major, se rend à cheval a cette chapelle; puis, mettant pied à terre, il monte à la place qu'il doit occuper, près des étendards de la garde. Aussitôt arrivent en procession l'archimandrite et le clergé métropolitain; on bénit en même temps les eaux de la Newa, les armes et les drapeaux de la garnison du Saint-Pétersbourg, qui assiste tout entière à cette cérémonie. Au moment de la bénédiction, des saints sont échangés entre la forteresse et l'artillerie de la garde, rangée sur les glaces.

Pourquoi bénit-on la Newa? Est-ce pour qu'à la fonte des glaces prochaines, elle ne cause pas trop de dégâts dans cette ville artificielle, que ses débordements menacent sans cesse d'une ruine complète? Nous l'ignorons. Ce qui est positif, c'est que la débâcle passée, le fleuve libre, des coups de canon annoncent cet heureux événement à tous les habitants de la ville. «Aussitôt, raconte M. Kold, quelle que soit l'heure du jour, ou de la nuit, le commandant de la forteresse, en grand uniforme, et accompagné par tout son état-major, se rend au; palais dans une gondole richement décorée, porteur d'un magnifique verre de cristal rempli de l'eau de la Newa, qu'il va offrir au czar au nom du printemps et du dieu du fleuve: admis en la présence de son souverain, il lui annonce que l'hiver vient de finir, et que la Newa est rendue à la navigation; désignant ensuite de la main la gondole amarrée au quai,--le premier cygne flottant sur les eaux,--il présente à l'empereur le verre de cristal rempli d'eau de la Newa, et Sa Majesté lu vide immédiatement à la santé et à la prospérité de sa capitale. C'est le verre d'eau le plus cher qui se boive sur toute la surface du globe; car, selon un ancien usage, l'empereur le rend plein d'or à celui qui le lui a offert plein d'eau. Autrefois, ou le remplissait jusqu'aux bords du pièces de ce précieux métal; mais chaque année les verres augmentaient de volume; l'empereur, voyant qu'il avait toujours une plus grande quantité d'eau à avaler et une plus forte somme à payer, déclara qu'à l'avenir il ne donnerait que 200 ducats,--prix impérial, après tout, pour un verre d'eau.

Que pourrai-je vous apprendre, ô mes très-chers lecteurs et lectrices, des us, coutumes et cérémonies du premier jour de l'an en France. Ne les connaissez-vous pas tous et toutes aussi bien que moi?... Lundi encore vous jouerez un rôle plus ou moins agréable dans leur dix-huit cent quarante-quatrième représentation depuis l'ère chrétienne; mais mon confrère le Courrier de Paris s'est chargé de vous raconter un peu plus loin les petits bonheurs et les petites misères du jour de l'an. Je m'arrête donc... Permettez-moi, toutefois, de vous donner un conseil utile: méfiez-vous des baisers du Jour de l'An, en particulier, comme de tous les baisers en général. Ce langage universel que les muets parlent et que les sourds entendent, personne,--hélas!--ne peut se vanter d'en comprendre le véritable sens.--Il dit toujours plus ou moins qu'il ne semble dire.--Ne le jugez pas surtout d'après l'apparence.--Essaye de distinguer ici ses nombreuses espèces ou variétés, ce serait vouloir faire l'histoire du cœur humain depuis lu naissance du premier homme jusqu'à la Saint-Sylvestre de l'année qui va mourir. Quelle touchante, mais quelle triste, quelle lamentable, quelle longue histoire! Nous n'entreprendrons pas une pareille tâche; à peine même si nous tenterons de vous révéler pourquoi les douze baisers de Judas que notre grand artiste, Grandville, a dessinés tout exprès pour l'Illustration, sont indignes de votre confiance.

Commençons par la droite. Ce baiser qu'une jeune fille et son frère laissent prendre ou donnent à leur grand-père sur leur front, ce sont, en réalité, Polichinelle ou la poupée qui le reçoivent.--Pourquoi cette femme embrasse-t-elle son mari avec tant d'effusion? Pourquoi serre-t-elle sa tête contre sa poitrine? Mais ne voyez-vous pas ses regards avides qui cherchent dans l'espace le cachemire ou les bijoux que son trop joyeux époux lui apporte?--Et ce grand barbu, qui approche ses lèvres des joues paternelle, est-ce par affection? non, certes; c'est un à-compte qu'il paye à ses créanciers.--Si ce neveu consent à becqueter, non-seulement sa vieille tante, mais son perroquet, un jour à venir, soyez en sûr, il héritera d'une fortune considérable.--Croyez-vous que ces trois baisers superposés soient plus sincères? Pour moi, j'en doute: cette chatte et ce chien se battront demain comme hier; ce jeune collégien donne à sa maman un œuf pour avoir un bœuf; ces deux amies continueront à se détester et à médire l'une de l'autre. Mais que vois-je? Jean-Jean, mon ami, vous avez attendu longtemps cette occasion désirée? Si vous le pouviez, petit scélérat, vous seriez capable d'en abuser; nous avons les yeux sur vous, et vous vous modérerez. Au-dessous de ces deux vieux amis qui songent au temps passé et aux baisers d'autrefois, et qui regrettent

Leurs bras si dodus.

Leurs jambes bien faites

Et leurs jours perdus...

deux jeunes femmes--sexe perfide--accordent une légère faveur à deux hommes vieux et laids, mais qui sont riches... Heureusement, mes chers lecteurs et vous mes chères lectrices, il y a encore sur cette terre des âmes pures, des cœurs tendres et des baisers sincères: c'est ce que je vous souhaite, quant à moi, pour l'année 1844.